«Il y a une chose certaine, monsieur Lemontier, c'est que vous avez une franchise rare, et que c'est une grande qualité. J'aurais bien des choses à vous dire, mais c'est vraiment trop tôt. Je ne peux pas avoir tant de confiance. Donnez-moi le temps de vous connaître un peu plus, et alors je me permettrai peut-être de discuter quelquefois avec vous; car j'ai beau être une femme, encore enfant à bien des égards, vous savez que chacun tient à sa croyance, et que les faibles ont le droit de se défendre contre les forts.
—Pourquoi pas tout de suite? lui demandai-je. Êtes-vous aussi sincère que moi quand vous prétendez ne pas me connaître? Je me suis pourtant donné tout entier, et vous n'avez rien à découvrir que je ne vous aie livré.
—Vous avez raison, reprit-elle, et je crois que ce serait vous faire injure que de vous étudier comme un homme ordinaire. Qui comprend votre père et qui vous a vu un instant doit vous connaître, sous peine de tomber dans une méfiance niaise; mais pourtant... je ne peux pas dire un mot de plus sans vous faire une question absurde. Répondrez-vous à une question absurde?»
Et, comme j'hésitais à répondre, cherchant à deviner d'avance, elle ajouta en riant:
«La vérité exige quelquefois l'absurdité. Vous savez le fameuxcredo quia absurdum!»
Mais, tout en riant ainsi, elle rougissait beaucoup, et je la priai de s'expliquer en rougissant moi-même autant qu'elle.
«Eh bien, reprit-elle avec un héroïsme de franchise extraordinaire, on prétend que vous avez conçu pour moi, à première vue, une passion de roman. C'est Élise qui dit cela, et, pour vous tirer de votre embarras, sachez qu'elle prétend que j'ai répondu à cette passion comme par une commotion électrique. Vous reconnaissez là le style moqueur de notre amie; mais il y a quelque chose de vrai sous cette hyperbole. J'ai cru voir que vous étiez porté à une sympathie particulière pour moi, et, de mon côté, j'ai ressenti pour vous la même chose. Voilà les grands mots lâchés; ils ne sont pas si effrayants qu'ils en ont l'air, et nous pouvons à présent nous entendre, en braves gens que nous sommes, pour rire des attaques de nos amis, et pour leur répondre ensuite, sans rire, que nous nous estimons véritablement l'un l'autre. Du moins, quant à moi, je le déclare. En pouvez-vous dire autant de vous-même, et ma question est-elle absurde, indiscrète ou inconvenante?»
Cher père, je ne sais pas comment on dit à une femme qu'on est amoureux d'elle; mais je n'ai trouvé rien de si naturel et de si aisé que de lui dire qu'on l'aime sérieusement. Je l'ai dit à Lucie sans trouble immodeste, sans génuflexion indécente, en la regardant bien en face, comme elle me regardait, et sans aucun reste de timidité. Je lui ai dit que je ne savais pas si c'était de l'amitié, de l'amour ou de la passion, vu que je n'avais aucune expérience de mes propres sentiments, mais que je me sentais lui appartenir entièrement. J'ai ajouté qu'elle ne devait pas se préoccuper de cette vivacité d'impression, que je ne savais pas encore l'importance et la durée que cela pouvait avoir dans ma vie, que cet embrasement subit de tout mon être pouvait bien tenir à ma jeunesse et à mon enthousiasme naturel, que je n'étais pas assez sot pour m'en faire un mérite et pour vouloir qu'elle m'en sût gré. Il n'y avait en moi qu'une chose à prendre en grave considération, mon respect pour elle, c'est-à-dire une foi aveugle dans sa loyauté et un dévouement qui pouvait être mis à l'épreuve la plus rude le jour où il serait accepté.
Je ne sais pas si elle fut très-émue en m'écoutant. Dès qu'elle eut compris, elle mit sa figure dans ses mains, et elle se tenait assise, les coudes appuyés sur ses genoux. C'est tout ce qui m'a frappé dans son attitude, car tu penses bien que je n'étais pas de sang-froid et que je songeais à me faire bien comprendre dans l'énergie de ma sincérité beaucoup plus qu'à surprendre en elle un trouble physique quelconque. Ce trouble des sens, dont pour rien au monde je n'eusse voulu profiter, même pour effleurer seulement son vêtement, ne m'eût rien appris, sinon qu'elle était femme, et nullement blasée sur de pareils épanchements. Or, je savais bien qu'elle est femme; tout en elle exprime une vie intense gouvernée par une vie intellectuelle plus intense encore, et, quant à l'expérience qu'elle peut avoir, je ne croyais pas devoir la craindre. Personne, j'en réponds devant Dieu, ne lui a jamais exprimé une affection aussi forte et aussi vraie que la mienne.
Je vis seulement, quand elle releva son visage, qu'elle avait caché quelques larmes et qu'un beau sourire reprenait le dessus.
«Vous êtes, me dit-elle, la droiture en personne, puisque du premier mot vous risquez le tout pour le tout! De la part d'un autre, ce que vous m'avez dit là m'eût probablement choquée; mais, tout en ayant eu un peu mal aux nerfs, je ne sais trop pourquoi, j'ai été plus touchée que blessée de votre hardiesse. N'en concluez pas que je vous aime comme vous avez l'air de m'aimer. Sur l'honneur, je ne sais pas ce que c'est que l'amour; ni si je le saurai jamais; mais je connais l'amitié, et il me semble que vous me l'inspirez spontanément-, comme un droit que vous réclameriez au nom de Dieu, qui lit dans les âmes. Restons-en là jusqu'à nouvel ordre. Malgré le grand mystère qu'on se recommande autour de nous, et que chacun trahit de son mieux, nous savons fort bien l'un et l'autre qu'on veut que nous nous aimions. Ceci est une question immense, puisqu'elle conduit forcément au mariage, et que le mariage nous effraye tous les deux, n'est-il pas vrai?
—Cela est très-vrai quant à moi, répondis-je; mais cette nouvelle brutalité que vous exigez de ma franchise veut être expliquée. Le mariage est le contrat le plus saint et le plus respectable que je connaisse, c'est le but et l'idéal d'une vie sérieuse et pure. Je ne me crois pas indigne d'y aspirer, et il n'y a dans mon existence aucun usage de ma liberté qui m'en détourne et qui me crée des regrets pour la suite; seulement, je n'ai pas encore assez réfléchi aux devoirs d'un père de famille, et je ne suis pas assez mûr pour les envisager. Avec une espérance comme celle qu'on veut me suggérer, la maturité se ferait peut-être très-vite; et mon père m'y aiderait! considérablement; mais, à l'heure qu'il est, et tel que me voilà, surpris par un sentiment dont je ne soupçonnais pas la puissance, je mentirais si je me donnais pour un esprit tout à fait formé, et je sens qu'avec vous il faudrait cet esprit-là. Vous avez le droit de l'exiger.»
Lucie me répondit qu'elle était parfaitement satisfaite de toutes mes réponses et de toutes mes idées sur notre situation, qu'elle ne voyait devant nous aucun obstacle invincible à l'union désirée par son grand-père, mais qu'elle ne voyait pas non plus la possibilité d'y arrêter si vite nos pensées et de prendre spontanément une résolution intérieure.
«Il faut nous voir, dit-elle, et causer ensemble de temps en temps; Nous y courons peut-être le risque de rencontrer l'amour sur le chemin de l'amitié, puisque ni l'un ni l'autre ne savons bien la différence; mais: je crois pouvoir dire sans orgueil que nous avons tous les deux une certaine force de réflexion à mettre à l'épreuve, et qu'il n'y a pas de mal possible dans nos relations. Nous avons beaucoup de courage cela est certain, et je n'ai pas de parti pris contre le mariage, dont je me fais la même idée que vous. Il serait peut-être puéril de nous rencontrer, tels que nous sommes sans vouloir nous connaître, et sans laisser à Dieu le soin de nous associer ou de nous désunir. Je m'en remets à lui. Je n'ose pas dire: Faites comme moi, puisque vous n'êtes pas sûr que Dieu s'occupe de nos destinées...»
Je lui répondis que je n'avais jamais nié cette intervention et que j'aimais à y croire, que j'y croirais peut-être absolument un jour, quand j'oserais m'affirmer à moi-même certaines vérités qu'on ne doit pas admettre par complaisance ou par enivrement.
«C'est bien, ajouta-t-elle, et avant tout vous consulterez votre père?
Sans aucun doute.»
Elle réfléchit un instant comme incertaine, puis elle approuva et prit mon bras pour aller rejoindre son grand-père, qui était en tête-à-tête, lui, avec madame Marsanne. Certainement ils parlaient de nous, car ils sourirent en nous voyant. Lucie alla droit à eux, et leur dit avec beaucoup d'assurance, trop d'assurance peut-être:
«Eh bien, nous ne nous détestons pas, nous nous estimons beaucoup, et nous voulons bien nous rencontrer de temps en temps; mais n'en demandez pas davantage. Nous ne nous déciderons à l'étourdie ni l'un ni l'autre. Soyez donc discrets et patients, c'est votre affaire.»
Le grand-père fut enchanté et me pressa vivement les mains. Je causai assez longtemps avec lui. C'est un vieux raisonneur à idées étroites, mais dont le cœur généreux répare la sécheresse intellectuelle. Il a une instruction superficielle qui lui permet de prononcer sur tout sans avoir rien approfondi. Il a la prétention de croire au néant, et sa logique est si mauvaise, que Lucie a dû se faire religieuse par réaction. Ce n'en est pas moins un homme aimable et un homme excellent que M. de Turdy. Il a une grande bienveillance et la naïveté d'un vieillard dont a vie a été pure. Il se pique de comprendre les délicatesses du sentiment, et il en a certes l'instinct, sinon par expérience, du moins par habitude de savoir-vivre. Je l'ai pris surtout en affection à cause de la tendresse vraiment touchante qu'il a pour sa petite-fille. Elle est son idéal et son dieu, et, s'il n'a rien gouverné en elle, il n'a du moins rien flétri et rien amoindri.
Tout en s'attribuant une finesse et une prudence qu'il n'a pas, il a une notion vraie des choses sociales, et il fut de l'avis de Lucie et du mien sur les convenances morales du mariage. Il comprit qu'on ne devait pas faire de ceci une affaire, surprendre deux volontés hésitantes et unir deux êtres qui ne se connaissent pas. Il m'a raconté qu'il avait été marié à une femme qu'il avait vue pour la première fois la veille du contrat, et il m'a laissé deviner qu'il avait eu avec elle une vie pâle, régulière et sans effusion. Sa fille, qu'il avait voulu laisser plus libre, s'était engouée sans beaucoup de réflexion des épaulettes de colonel et des moustaches noires de M. La Quintinie. Il ne paraît pas que cette union puisse être qualifiée autrement que depaisible, ce qui signifie peut-êtreennuyée. Enfin l'amour véritable ne me semble pas avoir beaucoup visité ce vieux manoir et cette famille de Turdy. La grand'tante est restée fille, en proie à une dévotion ponctuelle et mondaine. Sa maison est à Chambéry le rendez-vous de la vieille aristocratie de la province.
La conclusion de ces détails fut que M. de Turdy se berçait avec plaisir de l'espoir de marier Lucie avant de mourir, et qu'il était très-content de pouvoir écrire au général, son gendre, qu'il avait mis un nouveau mariage en train pour elle; mais il consentit à ne vouloir rien presser. Il laissa à Lucie le temps de la réflexion, sachant, disait-il, qu'elle romprait tout, si on la tourmentait. Il ne vit pas d'inconvénients à nous mettre en rapports ensemble, sans engagement réciproque. Lucie a agréé l'essai d'autres soins que les miens; mais, dès les premiers jours, elle les a repoussés sans appel. Elle n'a pu être compromise par aucun dépit, tant sa réputation est bien établie. On me jugeait incapable de me plaindre en cas d'échec, et on avait raison. La situation a donc été dessinée ainsi, et jusqu'à présent elle n'a pas été modifiée par le fait de M. de Turdy ni par le mien; mais nous avions compté sans des obstacles que tu apprécieras, et qu'aujourd'hui je juge invincibles. Je reprends mon récit.
La journée de la cascade de Coux fut charmante. On fit une légère collation sur l'herbe. Lucie fut gaie comme je ne l'avais pas encore vue, et il ne tint qu'à moi de croire qu'elle était heureuse ou remplie d'espérances de bonheur. La gaieté de Lucie n'est pas une pétulance d'enfant qui s'étourdit, c'est une grâce de femme qui cherche à épanouir les autres; on y sent la tendresse d'une bonne et sainte fille qui a cherché toute sa vie à dérider le front de vieillards aimés, et qui a trouvé le rayonnement de sa propre jeunesse dans cette préoccupation touchante. Le vieux Turdy n'est pas gai par lui-même, et Lucie a fait de leur vie à deux un éternel sourire. Madame Marsanne, qui me l'avait dépeinte si sérieuse, fut étonnée de l'abondance et de la tenue de son enjouement, et moi, dont le cœur ému était plutôt prêt à éclater dans les larmes que dans le rire, je me sentis emporté sans résistance dans un monde d'idées fraîches et jeunes, dans un paradis de fleurs et d'oiseaux enivrés de soleil.
Lucie est particulièrement et l'on pourrait dire spécialementaimable. Je n'avais jamais compris toute l'extension de ce mot-là, trop prodigué dans le monde, où presque tous les individus sont frottés d'un certain vernis d'aménité banale. Bien différente est cette aménité que le cœur échauffe et que l'esprit colore. Lucie n'est pas ainsi avec tout le monde. Elle a besoin de la véritable intimité pour s'abandonner, et jusqu'à ce jour elle n'avait dit le secret de son charme ni à Henri ni à moi. Elle ne songea plus à s'observer dans ce dîner sur l'herbe, et son expansion fut éblouissante. Elle ne cherche pas l'esprit, et elle en a beaucoup quand elle s'anime. Sa plaisanterie du moment fut un jeu avec Élise, jeu où Élise brilla et fut vaincue. Élise, avec son dédain pour les idées sérieuses et les sentiments vifs, met volontiers sa coquetterie à railler; devant Henri, ce qu'elle appelle mes vertus et ce qu'elle traite de science théologique dans la piété de Lucie. Elle m'appelleGrandisson, elle appelle Lucie son vieux bénédictin. Je me laisse railler: Élise n'est jamais méchante et ne me fâche point; mais Lucie a une manière enjouée de se défendre. Elle abonde dans le sens de sa compagne, et joue, à mourir de rire, le rôle de vieux docteur. Elle l'interpelle en termes de catéchisme sur les modes, sur la forme des éventails, sur la couleur des rubans; puis elle lui fait d'une voix grave, et avec des intonations de prédicateur très-comiques, des sermons en trois points sur ses hérésies en fait de goût et de parure. Elle lui cite, avec des arrangements apocryphes, les Pères de l'Église à propos de son ombrelle ou de ses gants, et en somme elle lui démontre qu'elle entend mieux qu'elle ces graves questions de la toilette des femmes.
À ce jeu en succéda, un du même genre, où elle me prit à partie sur mes opinions politiques. Comme je lui reprochais d'être légitimiste, elle se mit à contrefaire certains vieux personnages encroûtés qu'elle voit chez sa tante; que son grand-père reconnut et nomma, en riant jusqu'aux larmes. Évidemment, Lucie en s'égayant dans cette mimique très-réussie et dans cette caricature d'un langage arriéré de formes et d'idées, faisait gracieusement la cour à son grand-père, j'osais alors dire à moi aussi. Elle-nous abandonnait l'exagération, les travers et les ridicules du milieu où nous la supposions rivée. Elle semblait même trahir la cause du passé et nous suivre dans les élans de la vie. Moi, du moins, je voulais voir tout cela dans sa gaieté conciliante, et je revins de cette promenade ébloui, charmé, prêt à me croire préféré à tout ce que Lucie avait respecté, accepté ou subi jusque-là.
Mon erreur était complète, l'orgueil m'aveuglait. Lucie est, je le crois, une âme inébranlable, qui fait la part de ce qu'on peut appeler l'écume des opinions, mais qui reste fidèle à de certains principes et tranquille comme ces grandes profondeurs de l'Océan qui ne s'aperçoivent pas des caprices du vent à la surface du flot. Sa gaieté, sa douceur, son humeur égale et facile, auraient dû être pour moi la révélation d'un parti pris, d'un pli à jamais formé dans le livre de sa destinée. Que ce soit à telle ou telle page de son code intérieur, cette page résume sa force, établit sa résistance; elle n'ira pas au delà.
Je revis Lucie le lendemain à Aix, chez madame Marsanne, qui était un peu souffrante. Elle prolongea sa visite pour lui tenir compagnie. Élise était allée avec sa belle-sœur voir la Grande-Chartreuse, et Henri avait obtenu la permission de les accompagner: Je me trouvai donc comme en tête-à-tête avec Lucie; car madame Marsanne nous mit en train de causerie, et se borna ensuite à nous écouter, plaçant de temps en temps un mot pour nous aider à développer ou à résumer nos idées. Tu ne l'ignores pas; c'est le talent bienveillant et assez intelligent de notre amie.
Lucie me parut avoir sur le cœur l'épithète de légitimiste que je lui avais adressée en riant la veille!
«Le mot n'est pas une injure en lui-même, dit-elle; mais vous y avez mis une intention hostile: confessez-vous!»
Et, comme je l'avouais, car je ne veux rien nier, rien dissimuler avec elle:
«Je veux, reprit-elle, vous dire les opinions politiques que je me permets d'avoir. Née d'un père français et d'une mère savoisienne, j'ai été élevée en Savoie, c'est-à-dire en Italie, puisque nous sommes Français d'hier. Je suis donc Italienne à demi, et je n'admets pas que l'annexion ait pu nous dénationaliser si vite. Étant bonne Italienne et patriote, je m'en pique, je ne puis aimer l'Autriche, et je ne puis pas approuver la résistance politique, du saint-siège à l'unité de l'Italie.
—En vérité! s'écria madame Marsanne, votre orthodoxie s'arrête au pouvoir spirituel!
—Absolument, répondit Lucie; je n'ai jamais eu d'autre manière de voir, et je suis orthodoxe quand même, car le pouvoir temporel n'est pas un article de foi. J'irai plus loin, j'avouerai que j'aime Garibaldi, et que je cesserais d'aimer Victor-Emmanuel le jour où il cesserait de protester pour l'indépendance de l'Italie. Voilà ma profession de foi. Est-ce lelégitimismecomme vous l'entendez en France?
—Non certes, répondis-je, et je crois que nous sommes bien près de nous entendre.
—Alors restons-en là, dit-elle, et parlons d'autre chose; car la similitude parfaite des idées n'est pas si nécessaire d'ans ce monde. Peut-être même est-il bon que chacun garde une certaine nuance qui le caractérise, pour faire acte de liberté dans la limite admissible.»
Il me sembla qu'elle abandonnait encore une partie de son lest pour s'enlever plus haut dans la région du vrai, et je lui en marquai ma reconnaissance par le soin que je pris de ne plus rien contredire. Elle parla de la France avec un peu d'amertume, et de l'indifférence politique et religieuse des Français avec tristesse; puis elle parla de son grand-père avec adoration et des douceurs de leur intimité. Je ne sais ce qu'elle dit encore: elle fut si bonne ce jour-là, que je t'écrivis le soir une longue lettre que je devais terminer et t'envoyer le lendemain. Je ne te l'envoyai pas: le lendemain, j'avais la mort dans l'âme.
Le lendemain, je rendis visite à M. de Turdy. Je ne sais par quelle fatalité il lui vint à l'esprit de me demander si j'avais été aux Charmettes, et, comme je répondais négativement:
«Voilà, dit-il en riant, un pèlerinage que ma petite-fille ne fera pas avec vous!»
J'interrogeai les yeux de Lucie, qui affectait de regarder le paysage, comme si elle n'eût entendu ni la question ni la réponse. Je ne sais quelle curiosité chagrine me fit insister. Elle prit alors son parti et répondit nettement:
«Ce n'est pas là une promenade pour une jeune fille! Vous pensez bien que je n'ai rien lu de M. Rousseau; mais je sais, par la tradition du pays, tout ce qui concerne cette existence des Charmettes, et le nom de madame de Warens me répugne, permettez-moi de vous le dire.
—Ma chère enfant, reprit le grand-père, j'aime à croire que tu sais fort mal l'histoire des Charmettes, et qu'aucune personne du pays ne s'est jamais permis de la raconter devant toi, à moins que cette personne ne soit ta grand'tante ou une de ses amies les béguines, ou encore quelque prêtre; car il n'y a que les dévots pour dire crûment les choses, et pour apprendre aux jeunes filles ce que nous autres, vieux mécréants, nous croirions devoir leur laisser ignorer.»
Lucie garda un instant le silence, et une vive rougeur de dépit ou de honte monta jusqu'à son front; mais la lutte contre elle-même fut rapidement terminée. La rougeur s'envola comme un éclair, elle embrassa le vieillard en disant:
«En cela, père, tu peux bien avoir raison! Tu sais, moi, tout ce qui me console de te contredire, c'est quand je peux trouver l'occasion de me donner tort.»
M. de Turdy, attendri, me regardait comme pour me dire: «Vous voyez si on peut résister à tant de grâce et de bonté....» Et il est certain que j'étais de son avis. On discuterait avec Lucie, on disputerait même, rien que pour le plaisir de la voir si délicieusement céder. Aussi le nuage qui me resta dans l'esprit eut-il une autre cause que son aversion systématique pour le grand génie de Rousseau, qu'elle ne connaît pas. Je m'affectai intérieurement de la pensée que cette âme candide était déjà déflorée par la science de soi-même imposée aux jeunes filles pieuses comme un devoir, comme une nécessité du sérieux de la confession. La confession!... Je n'avais jamais pensé à cela qu'avec sang-froid. J'avais vu la première institution, la confession publique à la porte du temple, comme une chose terrible et grande, comme un reflet ardent de l'époque du martyre: je regardais la confession auriculaire comme une déviation du principe, comme un accommodement du pécheur avec le ciel et du prêtre avec le pécheur; mais je n'avais pas encore mis dans ma pensée l'image du prêtre entre Lucie et moi. Quand elle se présenta, elle fit passer une sueur froide dans tout mon corps. Je me rappelai ce passage de Paul-Louis Courier, qui ne m'avait frappé que comme éloquence, et il me revint tout entier dans la mémoire comme si je l'eusse appris par cœur. Tu te le rappelles, ce passage que nous avons lu ensemble il n'y a pas longtemps.... «On leur défend l'amour, et le mariage surtout; on leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une; et ils vivent avec toutes familièrement, c'est peu, mais dans la confidence, l'intimité, le secret de leurs actions cachées, de toutes leurs pensées. L'innocente fillette, sous l'aile de sa mère, entend le prêtre d'abord, qui, bientôt l'appelant, l'entretient seul à seule, qui, le premier, avant qu'elle puisse faillir, lui nomme le péché.... Seuls et n'ayant pour témoins que ces murs, que ces voûtes, ils causent! De quoi? Hélas! de tout ce qui n'est pas innocent. Ils parlent ou plutôt murmurent à voix basse, et leurs bouches s'approchent, et leur souffle se confond. Cela dure une heure et se renouvelle souvent.»
Cette implacable citation de ma mémoire, avec son corollaire sur le rôle du prêtre entre les époux, me fit ressentir tous les aiguillons de la jalousie, et cette première torture de l'amour fut si poignante, que Lucie s'en aperçut et me demanda ce que j'avais.
La présence du grand-père ne me gênant pas pour un entretien de cette nature, je demandai brusquement à Lucie si elle avait un confesseur.
«Eh! mais oui, sans doute, répondit-elle; il le faut bien!
—J'aurais cru que vous n'en aviez besoin.
—On a toujours quelque chose à se reprocher.
—Dans le secret de la conscience, dans le fond de la pensée apparemment; car vos actions, à vous, ne peuvent jamais être mauvaises.
—Franchement, dit-elle en riant, je n'ai pas commis, que je sache, beaucoup de mauvaises actions. Quant aux cas de conscience, si j'en avais, ce ne serait pas à l'abbé Gémyet que je demanderais de les résoudre. Le bonhomme est l'idéal de la simplicité.»
M. de Turdy, comme s'il eût voulu me tranquilliser, s'écria que l'abbé Gémyet était le meilleur et le plus inoffensif des hommes.
«Celui-là, dit-il, je le connais, je réponds de lui, et je ne t'en permettrai jamais d'autre. Puisqu'on voulait absolument un confesseur, continua-t-il en s'adressant à moi, j'ai voulu au moins choisir, et j'ai mis la main sur un bon prêtre, tolérant, point cagot....
—Et tout à fait nul, reprit Lucie avec le même sourire que j'avais déjà remarqué.
—Nul! je le veux bien, dit le grand-père en s'animant; nul! je les aime comme cela et pas autrement, les prêtres! je ne veux point de ces fanatiques comme mademoiselle ma sœur les préférerait peut-être.
—Eh! mon Dieu, cher papa, reprit Lucie, tu accuses ma tante! Tu sais bien qu'elle est plus mondaine que moi et qu'elle s'accommode fort bien pour son compte de la tolérance illimitée de M. Gémyet. Voyons, ne me chicane pas trop. J'ai fait ce que tu voulais, j'ai accepté mon confesseur de ta main: je le respecte, j'ai de l'estime et de l'amitié pour lui; mais je ne peux pas le prendre pour un aigle, lui-même n'a pas cette prétention-là, et, quand je me confesse à lui de beaucoup de tiédeur et de relâchement dans la pratique, je suis toute prête à lui dire que c'est sa faute, et c'est tout au plus s'il ne me dit pas que cela lui est parfaitement égal.
—Bien, bien, très-bien! s'écria le grand-père en riant et en me regardant encore; voilà ce que je veux, et c'est à ce prix-là que nous nous entendrons.
—Qu'est-ce que vous pensez de tout cela, vous? dit Lucie en se tournant vers moi avec son gracieux abandon. Doit-on faire les choses à demi? Je sais d'avance que vous pensez le contraire; car, si vous n'étiez pas un esprit absolu, vous ne seriez plus vous-même.
—Je pense, répondis-je sans hésiter, que la confession est mauvaise ou inutile. Vous avez accepté la chose inutile et pris le moins mauvais parti, ne pouvant vous résoudre à prendre le seul bon....
—Qui est de ne plus rien croire? Cela ne m'est pas possible!»
Elle me fit cette réponse fort sèchement. Je m'inclinai et ne parlai plus, bien qu'elle m'y provoquât avec toutes les grâces d'esprit et de cœur qui sont en elle. Au bout de quelques instants, comme je prenais congé:
«Vous me boudez, je le vois, dit-elle; vous croyez que je vous regarde comme un athée. Non, je suis à cent lieues de cela; mais rappelez-vous, j'ai une doctrine, et vous n'en avez pas!
—Eh bien, lui répondis-je, j'en aurai une. Je vous jure que j'en aurai une avant peu, car je vois qu'il le faut!»
Elle partit d'un grand éclat de rire et me tendit la main pour la première fois, corrigeant par ce témoignage d'affection et d'intimité ce que sa raillerie avait de blessant; mais on n'a pas deux cœurs pour aimer, et je ne peux pas mettre dans le même cette simultanéité de joie et de souffrance. Je commençais à ne plus comprendre Lucie. J'étais horriblement triste, c'est pourquoi je ne t'écrivis pas en rentrant. Henri se moquait un peu de moi.
«Tu t'embarques mal, disait-il. Te voilà déjà aux prises avec les préjugés de ta fiancée, car elle est ta fiancée, je t'en réponds. Le grand-père t'adore, et la jeune fille t'aime.
—Non, elle ne m'aimera probablement pas.
—C'est peut-être toi qui n'aimes pas, reprit-il avec un peu de vivacité. Tu me fais l'effet d'un pédant ou d'un despote. Eh! mon cher, que t'importe que ta femme croie au culte et suive les pratiques d'une Église quelconque?
—Tu permettras le confesseur à la tienne, toi?
—Je lui en permettrai dix, à la condition que ces messieurs-là ne l'empêcheront pas d'être à moi corps et âme.
—Non, tu ne te soucies pas de son âme! Tu lui laisseras l'absolue liberté de conscience, tu l'as dit!
—Conscience religieuse, entendons-nous! Qu'elle croie à Junon Lucine ou à l'immaculée conception, ce ne sont pas là mes affaires. Pourvu qu'elle me donne des enfants qui soient de moi, qu'elle préfère mon entretien au confessionnal, je ne lui demanderai jamais compte de ses épanchements spiritualistes avec les docteurs en droit canonique.
—Eh bien, moi, je suis tout autre. Je ne sépare point l'âme du corps, et je ne supporterai pas l'amant platonique, de quelque nom qu'il s'appelle!
—Alors ne te marie pas, mon cher, ou cherche une protestante. Mademoiselle La Quintinie n'est pas ton fait. Tu as raison, il ne faut pas écrire à ton père. Oublie-la et retourne à Paris.
—Est-elle donc si obstinée que je ne puisse l'amener à mes idées?
—Je n'en sais rien. Elle paraît fort douce de caractère; elle a l'air de t'aimer. Élise est convaincue qu'elle t'adore. Tu peux essayer, mais tu t'engages là dans une mauvaise voie et tu rêves l'impossible; car on ne change pas ce que la nature a fait sans le gâter, je t'en avertis. Lucie a une tendance au mysticisme; tu pourras bien déplacer le fétiche, mais gare à l'avenir! L'amant pourra bien remplacer le prêtre.»
Henri me parla encore longtemps sur ce ton, et il m'ébranla. Ah! que j'aurais voulu t'avoir près de moi pour résoudre tous mes doutes! J'étais partagé entre mille aperçus contraires. Tantôt Henri me démontrait que je voulais asservir la compagne de ma vie, l'effacer, lui ôter toute personnalité, et la noyer dans le rayonnement de mon orgueil; tantôt il me semblait rompre absolument la beauté du lien conjugal en admettant qu'on pût vivre intellectuellement à part l'un de l'autre, et en s'efforçant même de me prouver que c'était mieux ainsi. Il concluait à l'infériorité de nature chez la femme, et il répétait ce lieu commun révoltant, qu'il lui faut un frein autre que l'amour et le respect de son mari, parce qu'elle n'a pas assez de force morale pour s'en contenter.
Je retournai à Turdy peu de jours après. J'étais résigné; j'acceptais tout! Non convaincu, mais soumis, j'admettais que Lucie, en me faisant de légères concessions, pouvait en exiger autant de moi. Je la trouvai seule au jardin.
«Eh bien, me dit-elle, cette fameuse doctrine, l'apportez-vous toute chaude et cuite à point?»
Elle raillait, je me sentis fort irrité; elle me sourit, et, comme le ciel est dans son sourire, je vis qu'elle raillait sans amertume et sans dédain. Je me calmai.
«Non, lui dis-je, je n'apporte pas de doctrine. Il me semblait très-facile d'en reconstruire une de tous points avec les saines notions qui m'ont été données dès mon enfance, et qui ne demandent plus qu'un lien pour composer un ensemble; mais ce lien, c'est l'amour, l'amour que je ne connais que par un instinct violent, une révélation subite enveloppée de nuages. Je sens pourtant bien que l'amour est tout, et que sans lui toute doctrine reste vide. Les catholiques n'ont pu s'en tire qu'en le supprimant; vous voyez bien que nous ne sommes pas plus avancés l'un que l'autre!
—Les catholiques ont supprimé l'amour! Vous croyez cela? s'écria Lucie, sincèrement interdite et comme cherchant un argument à m'opposer.
—Trouvez-moi un précepte catholique autre que celui de l'obéissance passive de la femme envers le mari!
—Mais la religion est tout amour pourtant!
—Oui, l'amour envers Dieu et la charité envers le prochain. Cherchez dans vos souvenirs si quelqu'un vous a jamais dit: «Le cœur de la femme est destiné à renfermer une affection sans bornes pour l'homme de son choix, pour le compagnon de sa vie?»
—Non, mais il est écrit: «La femme quittera son père et sa mère...»
—C'est une loi civile, ce n'est pas même l'amour sous-entendu, c'est le domicile conjugal. Le Code l'explique tout au long.
—Enfin, qu'est-ce que vous entendez par l'amour? La préférence qu'on donne à un homme sur la Divinité même?
—Préférence, lui répondis-je impétueusement, est un mot qui ne me présente ici aucun sens. C'est un mot inventé par ceux qui ont rapetissé l'idée de Dieu au point d'en faire un homme dont un autre homme peut devenir le rival, et ceci, permettez-moi de vous le dire, est une sorte de profanation du sentiment que nous devons avoir de la Divinité.
—Bien! reprit Lucie, qui m'écoutait avec une attention animée; vous dites là des choses qui me vont. Vous admettez dès lors que l'on aime Dieu par-dessus toutes choses?
—Aimer est le mot le plus élastique et le plus vague que l'homme ait inventé. Dieu ne peut nous inspirer qu'un genre d'adoration auquel rien ne se compare et qu'aucune langue ne peut exprimer. Dieu ne veut donc pas être aimé avec le même esprit et avec le même cœur qu'il nous a donnés pour aimer notre semblable, et, du moment que nous croyons en lui, nous avons nécessairement pour lui le sentiment qu'il réclame de nous; mais ce sentiment n'existe pas dans une âme que l'ascétisme dérobe à l'amour humain, car il s'y dénature et devient amour humain lui-même, ce qui est une idolâtrie, un délire et un blasphème.
—J'entends! vous croyez que sainte Thérèse....
—Était folle et consumée de flammes terrestres auxquelles son imagination malade essayait de donner le change. Je hais ces mensonges de l'âme, comme tout ce qui est contre nature.»
Lucie ne répondit rien, elle marchait dans le jardin et cueillait des fleurs machinalement; mais ses mains tremblaient, et sa démarche trahissait une grande agitation.
«Mon ami, me dit-elle enfin quand ses deux mains furent pleines,—car nous sommes amis toujours et quand même, n'est-ce pas?—vous dites des choses qui me bouleversent, et, vous voyez, je ne vous réponds pas. Suis-je vaincue par le raisonnement ou persuadée par un charme mystérieux dont je doive me méfier? Je ne sais pas; en vérité, je ne sais pas! Il faut que j'y pense. Ne désespérez pas et n'ayez pas non plus trop d'orgueil. Il faut que je me prive de vous voir pendant quelques jours, et je vous dirai ensuite si j'ai fait un pas en avant ou en arrière. Je ne veux point être persuadée par surprise.»
Cette résolution, contre laquelle je n'avais pas le droit de protester, me jeta dans une vive inquiétude, et j'eus là le pressentiment de quelque chose de grave. Elle essaya de me rassurer.
«Voyez où nous en sommes, dit-elle; on presse la situation un peu plus que nous ne le voudrions. On a déjà écrit à mon père, sans vous nommer, il est vrai; mais il paraît qu'il s'impatiente et demande des détails. Il va falloir parler à ma tante, qui ne sait rien encore. Avez-vous écrit à votre père, vous?
—Non. J'attendais, je devais attendre une véritable espérance.
—Eh bien, n'écrivez pas encore, promettez-le-moi, et n'allons pas plus avant sans que je sois sûre de moi-même. Je vous disais l'autre jour que je ne voyais pas d'obstacles; j'en vois aujourd'hui. Je vous disais aussi que je ne voyais pas non plus de parti à prendre. Cela n'est guère possible du moment qu'il faut apaiser la sollicitude de deux familles par des résolutions quelconques. Ne nous laissons donc pas entraîner par les impatiences des autres, car là est le danger. Forçons-les à nous attendre, en nous attendant nous-mêmes patiemment et volontairement.»
Je ne pouvais que me soumettre, mais je m'en allai épouvanté, car Lucie ne fixait que vaguement le terme de mon exil. C'était tantôt huit jours, tantôt quinze, et je me disais par moments que c'était peut-être toute la vie.
Cinq jours, cinq mortels jours après, j'ai reçu un billet de M. de Turdy qui me disait: «Je suis seul, venez me voir.» Je l'ai trouvé seul en effet. Lucie était allée à Chambéry passerune semaineauprès de sa grand'tante. M. de Turdy était triste, bien qu'il voulût faire contre fortune bon cœur. Nous n'avons parlé que de Lucie, tout en essayant de n'en point trop parler.
«Lucie, m'a-t-il dit, subit des influences mystérieuses que je ne peux pas saisir. Vous avez entendu notre discussion de l'autre jour: j'ai gagné le point important, le confesseur. C'est un bon homme. Ma sœur est une bonne fille dont la dévotion n'a rien d'exalté; son entourage est très-arriéré d'opinions, mais il n'y a là personne d'assez fort pour avoir du crédit sur l'esprit de ma petite-fille. Vous avez vu qu'elle se moque de ces vieux seigneurs de village qui n'ont pas le sens commun, et, quant à elle, vous avez dû constater que, dans tout ce qui tient à la vie pratiqué, à la politique, autemporel, comme ils disent chez sa tante, elle est très-libérale; mais elle avait toujours dit et elle recommence à dire qu'elle ne veut pas devenir la femme d'un incrédule. Je me suis épuisé à la gronder, à la contredire; elle m'a promis de s'interroger elle-même, et elle m'a paru très-ébranlée en partant.
—Soyez certain, lui dis-je avec amertume, qu'à présent elle a repris ses forces, et que l'influence mystérieuse dont vous parlez s'est de nouveau emparée d'elle.
—Ah! si je savais qui! s'est écrié le vieillard en frappant sa canne sur le parquet avec vivacité. Ce sera quelqu'une des nonnes de ***. Il y a là un couvent de carmélites très-austères, et je sais qu'elle y va quelquefois. Oui, oui, ce doit être un foyer de fanatisme: Je ne veux plus qu'elle y mette les pieds!»
Je me sentais bien mal défendu contre le malheur de ma destinée par ce vieux enfant; mais je le voyais si chagrin et si tourmenté, que je consentis à passer la journée et la soirée avec lui. Je fis tant bien que mal sa partie de trictrac pour remplacer Lucie, qui la fait tous les soirs quand ils sont tête à tête.
Il était tard quand nous eûmes fini, et, pour épargner au batelier de la maison la peine de me faire passer le lac, j'acceptai l'hospitalité que le châtelain m'offrait pour la nuit.
Ici se place un fait fort étranger peut-être à ma situation, un fait qui te paraîtra sans doute insignifiant, mais qui m'a trop frappé pour que je ne te le rapporte pas.
J'étais si agité de me trouver dans cette maison pleine de l'image de Lucie, dans cette maison qui eût pu devenir la mienne, si j'étais moins loyal ou moins jaloux, que je ne pus fermer l'œil. Ma chambre était au rez-de-chaussée et avait une sortie directe sur le jardin. Je m'en échappai sans bruit et me promenai une demi-heure dans ce jardin, qui n'est pas grand, mais qui est un Éden quand même, grâce à ses beaux ombrages, à ses massifs de fleurs et à ce site magnifique qu'on y domine. La lune, réduite à un croissant assez délié, se leva vers minuit, éclairant à peine le pied des arbres; mais la nuit était si claire et si constellée, que je distinguais, sinon la couleur, du moins la forme de tous les objets environnants. Le lac se détachait comme une plaque d'argent bruni au sein d'une masse sombre qui paraissait incommensurable. Des buissons de fraxinelle, plante que l'on cultive beaucoup ici dans les jardins, et qui atteint de grandes proportions, exhalaient des parfums exquis. Tout était recueillement voluptueux, mystère d'amour peut-être, dans cette nuit tiède. Une charmante cascade, qui bondit au bout du jardin après avoir mis en mouvement une petite usine, était emprisonnée dans son écluse. Tout était muet et comme endormi profondément. Je pensais à Lucie avec une ardeur de désir et de terreur qui me faisait frissonner sans cause, non pas au moindre bruit, il ne s'en produisait aucun, mais à l'idée, à l'appréhension du moindre souffle de l'air dans mes cheveux.
Tout à coup, j'entends dans ce morne silence le bruit cadencé d'une paire de rames sur le lac, et, en suivant la direction du son, je vis distinctement une barque qui cinglait en droite ligne sur le petit port placé à l'angle du rocher qui porte le manoir. Cette barque, vue de la plate-forme, était si petite, que je n'eusse pu la distinguer, si l'eau, vivement brillantée en cet endroit, ne l'eût détachée comme un point noir à la surface.
Quoi de plus simple que la présence d'une embarcation sur ce lac souvent exploré la nuit par les pêcheurs ou les oisifs? Mon imagination excitée vit pourtant là un événement capable de décider de ma vie. C'était Lucie qui revenait me surprendre, et que j'allais voir aborder au-dessous de moi!
Aborder là, non pourtant, ce n'était pas possible: le rocher est à pic; mais, si la barque s'engageait dans l'ombre projetée sur l'eau par la masse de ce rocher, évidemment elle se dirigeait sur le petit port, et, comme du jardin on ne voit pas le débarcadère, je sortis du jardin en franchissant un mur à hauteur d'appui, et je descendis précipitamment le sentier.
Grâce à l'ombrage des grands marronniers qui, plantés à mi-côte, étendent leurs longues branches au-dessus des chaumières jusqu'au bord de l'eau, je gagnai la rive sans être aperçu, et je vis la barque d'assez près pour m'assurer qu'elle ne contenait que deux hommes, un batelier qui faisait force de rames; et un personnage enveloppé d'un manteau et coiffé d'un chapeau à larges bords. Ils passèrent à peu de brasses du rivage et disparurent en remontant vers l'abbaye de Hautecombe.
Je me raillai moi-même; mais la déception ne fut pas moins pénible, et je restai cloué à ma place comme si j'eusse attendu l'apparition d'une autre barque portant réellement Lucie.
Cependant j'écoutais machinalement le petit bruit de celle qui venait de passer, et je remarquai qu'elle s'arrêtait à une très-courte distance de moi. Je retins mon souffle, et j'entendis une voix basse et timbrée, une voix méridionale dire avec un léger accent étranger:
«C'est ici?
Oui, monsieur,» répondit la voix toute locale du batelier savoyard.
Tout rentra dans le silence. La curiosité m'aiguillonnait; il faut te dire pourquoi.
À vingt pas de la petite anse sablonneuse qui sert de débarcadère au hameau, la montagne verticale se creuse en grotte. Deux piliers bruts naturellement évidés dans le massif calcaire soutiennent une petite voûte où l'on a sculpté dans le roc une statuette de madone. C'est une chapelle rustique, dont le sol, un peu exhaussé au-dessus de l'eau, est à sec quand le lac est tranquille, et cette chapelle est une des retraites favorites de Lucie. Elle y a voué une dévotion particulière à la Vierge, elle y a fait planter du lierre qui s'enroule gracieusement autour des piliers, et elle y va souvent rêver ou prier le soir.
Je tenais ces détails du batelier, qui m'avait transporté le jour même. Était-elle là, mon Dieu? Y avait-elle donné rendez-vous à cet inconnu? Je ne pouvais rien voir, la grotte s'ouvre dans un angle centrant de la montagne. Ah! tu ne sais pas que je suis horriblement jaloux! Je ne le savais pas moi-même. Quelle torture, mon père! quelle fureur!
Je demeurai quelques instants sans pouvoir réfléchir. J'étais sur le point de me jeter tout habillé à la nage, car de la rive on ne peut gagner autrement cette chapelle: le rocher plonge à pic dans de lac à une très-grande profondeur; mais toute mon attention se reporta sur la barque, qui, après une pause de quelques minutes, revenait vers moi. Je me dissimulai encore, et je vis repasser les deux hommes à peu de distance. Je les suivis des yeux aussi loin que possible; ils s'en allaient par où ils étaient venus, du côté qui regarde Chambéry, et bientôt ils se perdirent dans la brume qui commençait à se répandre au ras de l'eau.
Quel était donc le but de cette longue course sur le lac pour une station d'un instant? Il n'y avait là que la chapelle rustique où l'on pût prendre pied, et cette grotte n'a aucune communication, que je sache, avec l'intérieur de la montagne. J'essayai de démarrer un petit canot de pêcheur, j'en vins à bout, et en un instant je gagnai la grotte. Elle était vide, sombre et muette. J'y remarquai seulement un parfum de fleurs très-prononcé et un objet blanchâtre dont je m'emparai; c'était une grosse touffe de lis qu'on venait de déposer aux pieds de la madone, car les fleurs étaient trop fraîches pour avoir passé là la moitié de la nuit. L'inconnu venait donc d'apporter cette offrande.... A qui? à la Vierge ou à Lucie?
J'emportai le bouquet, je l'examinai dans ma chambre après l'avoir délié avec soin. Il ne contenait aucun papier; mais, sur le ruban de soie blanche qui l'entourait, il y avait un signe imprimé en or, et ce signe était ce qu'on appelle en style de sacristie, je crois, uncœur de Marie, un cœur surmonté d'une croix et percé d'un glaive avec des gouttes de sang figurées en rouge carmin, emblème d'amour charnel, s'il en fut, avec une allusion à la douleur physique. J'éprouvai un mouvement de dégoût. De pareils symboles m'ont toujours semblé exprimer tout autre chose que des idées religieuses, et je cherche en vain dans la vraie doctrine chrétienne quelque trait qui s'y rapporte.
Je me tourmentai l'esprit horriblement; que signifiait cette sorte d'ex-votod'un cœur malade, dévoré peut-être, peut-être ensanglanté par ma tentative d'union avec Lucie? Ce n'était peut-être rien de tout cela, c'était tout simplement un vœu accompli par une âme dévote étrangère à mes préoccupations; mais cet étranger, je l'avais assez aperçu pour me convaincre que ce n'était ni un paysan ni un prêtre: il m'avait paru jeune, bien mis et d'une tournure svelte. Pourtant je l'avais si mal vu, que je pouvais bien avoir rêvé tout cela. Quoi qu'il en soit, je reportai le bouquet, et je restai caché dans la chapelle, attendant avec la rage au cœur que quelqu'un vînt le prendre. Je ne vis personne, je n'entendis rien, si ce n'est la voix du batelier dont j'avais emmené le bateau, et qui, aux premières lueurs du jour, me héla du rivage pour me le redemander. Quand il sut que j'étais un hôte du manoir, il me reprocha, puisque j'avais eu la fantaisie de naviguer si matin, de ne pas l'avoir réveillé.
Il me reconduisit à l'autre bord. J'avais remis les lis aux pieds de la madone, et j'avais emporté le ruban. Je veillai encore de loin jusqu'au grand jour en vue de la grotte. Aucune barque n'en approcha. Je m'y fis reconduire dans la soirée. Les lis étaient là flétris, personne n'y avait touché. Il était huit heures du soir. Quoique très-fatigué, car je n'avais pu me reposer dans la journée, je montai au château, et je surpris agréablement M. de Turdy, qui s'apprêtait à se coucher, en lui disant que, me trouvant par hasard dans son voisinage, j'avais songé à venir faire sa partie.
«Ah! que c'est aimable à vous! s'écria-t-il. J'allais tâcher de dormir pour échapper à l'ennui de ma veillée solitaire. C'est si long, une soirée de vieillard qui ne peut plus lire sans se fatiguer! Les enfants nous gâtent. Ils s'occupent de nous distraire, et, quand ils sont là, nous nous laissons aller en égoïstes que nous sommes, et quand ils s'en vont, nous nous plaignons de ce qu'ils ne préfèrent pas notre triste société à toutes choses!
—Il faut lui dis-je en préparant sa table de jeu, que mademoiselle La Quintinie ait à Chambéry des occupations bien sérieuses ou bien attrayantes pour vous laisser seul; car j'ai été témoin du plaisir sincère qu'elle trouve à vous entourer de soins.
—Eh! oui, sans doute! il faut bien qu'elle ait l'esprit troublé de quelque souci grave!
—Est-ce que vous ne recevez pas tous les jours des nouvelles de Chambéry?
—J'en reçois de deux jours l'un: elle m'écrit des billets très-courts, et qui ne m'apprennent rien de l'emploi de son temps. Ordinairement, nous ne nous quittons point de tout l'été, hormis pour les grandes fêtes religieuses, qu'elle va célébrer auprès de sa tante. L'hiver, nous nous séparons franchement. Je n'aime pas Chambéry. Je passe quelques mois à Lyon, où j'ai des connaissances, et où il fait moins froid que dans nos neiges. Alors ma Lucie m'écrit de longues lettres charmantes, qui font ma consolation et mon orgueil; mais la séparation qu'elle m'impose en ce moment, en plein été, sans cause suffisante selon moi, m'est fort pénible.»
Je fis observer à M. de Turdy que j'étais la cause de son chagrin, et qu'il eût été beaucoup plus logique de la part de Lucie de m'envoyer à Chambéry, avec défense d'en sortir jusqu'à nouvel ordre, que d'y aller elle-même pour m'éviter.
«C'est ce que j'ai dit, reprit-il; mais elle a insisté si vivement, que j'ai dû céder, et je vois bien qu'il y a sous jeu quelque chose qu'on me cache.
—A vous? On vous cacherait quelque chose?... Non, Lucie vous adore!
—Ah! que voulez-vous, mon cher! la dévotion rompt sans façon tous les liens du cœur et de la famille; mais voilà que je me plains à vous, comme un vieux enfant que je suis, à vous qui souffrez peut-être un peu aussi pour votre compte!
—Je souffre beaucoup, répondis-je, car j'aime mademoiselle La Quintinie plus que je ne puis l'exprimer.»
Il me serra les mains, et nous oubliâmes la partie de trictrac. Il était beaucoup plus expansif que la veille et comme découragé de la vie. Il essaya de faire l'esprit fort pour se remonter, mais il n'en vint pas à bout. Je mourais d'envie de l'interroger, sur les relations que Lucie pouvait avoir avec le personnage mystérieux que j'avais vu la nuit précédente sur le lac; mais le pauvre homme me parut si abattu, que je me reprochai l'égoïsme de mes soupçons. Je ne lui parlai point de l'aventure, et je le fis jouer pour le distraire; après quoi, j'acceptai le gîte qu'il m'offrait. Je voulais veiller encore toute la nuit, et j'y parvins malgré la fatigue qui m'écrasait. Rien ne troubla le morne repos de la nuit autour du manoir. J'allai dès le matin visiter encore la grotte. Les lis pourrissaient dans l'abandon. Je les jetai dans l'eau, et je revins à Aix, où la fièvre me retint deux jours au lit.
Le troisième jour, abattu mais calmé, j'allai à Chambéry à tout hasard, cherchant à rencontrer Lucie malgré sa défense, voulant tâcher de savoir au moins ce qu'elle devenait. Je ne connais personne à Chambéry, mais je rencontrai aux abords de la ville quelques baigneurs d'Aix, dont un Anglais fort mélomane avec qui je me suis un peu lié, et qui m'aborda en me disant:
«Est-ce que vous n'allez pas aux Carmélites de ***?
—Pour quoi faire?
—Pour entendre chanter une demoiselle du pays qui est, dit-on, fort extraordinaire.
—Oui, j'y vais, répondis-je tout tremblant. Où est-ce?
—Suivez-nous,» me dit-il.
Nous gravîmes un chemin très-rapide qui monte en zigzag à travers d'énormes rochers.
«Et le nom de cette cantatrice? demandai-je à mon guide.
—Attendez! Je ne sais plus; ce n'est pas une artiste de profession, c'est une personne de bonne famille qui chante en l'honneur de la fête du jour, la Trinité. Elle a un nom qui finit enie.... La Quirinie.... Non. La Quintinie!... m'y voilà.»
Je sentis tous les frissons de la fièvre me reprendre; il faisait pourtant une chaleur d'orage accablante. Nous arrivâmes au pied d'un édifice fermé, à fenêtres grillées; c'était le couvent, et nous y trouvâmes une centaine de personnes qui s'étaient assises à l'ombre et qui attendaient que les nonnes eussent fini de psalmodier les vêpres. Aucun homme ne pénétrait dans ce couvent rigidement cloîtré. Les dames de la ville n'ont accès dans la chapelle qu'avec des permissions particulières. Cette chapelle était pleine et la porte close; mais, à cause de la chaleur, les fenêtres du chœur étaient ouvertes en partie, et, comme on entendait fort bien la psalmodie, on ne devait rien perdre du chant.
Le mélomane qui m'avait renseigné, et que je ne quittais pas, entra sans façon en pourparlers avec les hommes qui se trouvaient là et les interrogea sur mademoiselle La Quintinie. Je recueillais tout avec avidité.
«C'est une personne du plus grand mérite, disait-on, toute vouée aux bonnes œuvres, une vraie sainte, et, en même temps, c'est une femme charmante, qui fait les honneurs du salon de sa tante avec une grâce parfaite; mais jamais elle ne chante dans le monde. On dit qu'elle a fait le vœu de ne chanter que pour l'Église. Elle chantera le jour de la Fête-Dieu à la cathédrale, et je vous réponds qu'on y viendra de loin pour l'entendre. En ce moment-ci, elle fait une retraite de huit jours aux Carmélites. On dit qu'elle va se marier, mais d'autres disent qu'elle se fera religieuse; on ne sait pas.»
En ce moment, un des amateurs de la ville signala une lourde voiture armoriée qui montait la côte.
«C'est le vieux carrosse de la vieille mademoiselle de Turdy. Elle va entendre chanter sa petite nièce à la bénédiction du saint sacrement. Peut-être la ramènera-t-elle à la ville. Vous la verrez alors; elle est très-jolie!»
La voiture arriva en effet à la porte de la chapelle, et j'en vis descendre la vieille tante, grasse, boiteuse, et soutenue par un homme d'environ quarante ans, dont la figure me frappa beaucoup: une tête méridionale, très-brune, très-accentuée, une mise sévère, beaucoup de cheveux noirs crépus rejetés en arrière, un front demi-chauve très-pur et très-lisse contrastant avec des yeux sombres et fatigués, d'un éclat fiévreux. Il entra dans l'église avec la vieille dame après avoir frappé d'une façon particulière. La porte se referma brusquement derrière eux.
Quel était cet homme qui seul avait le droit d'entrer dans le sanctuaire? Je le demandai avec agitation à tout le monde. Personne ne le savait, personne ne le connaissait. C'était un laïque; rien dans sa mise et dans son attitude n'annonçait un prêtre: ce devait être, selon les assistants, qui tous me parurent plus ou moins ultra-montains, un personnage enyoyé par le pape pour recueillir le denier de saint Pierre, ou un grand dignitaire de la société de Saint-Vincent de Paul.
Le bruit des cloches à toute volée annonça la fin des vêpres et le commencement dusalut. Des voix de femmes entonnèrent un chœur fort pauvrement exécuté; puis l'orgue préluda, et la voix de Lucie se fit seule entendre. Ce qu'elle chanta, je n'en sais rien. Je ne suis pas érudit en musique, et je n'avais plus le loisir d'écouter mes voisins. J'étais dévoré de rage à cause de cet homme qui était entré là, et qui l'entendait de plus près que moi, qui la voyait peut-être, pendant que j'étais à la porte avec les inconnus. J'aurais voulu qu'elle chantât mal, que sa voix fût désagréable, et que tout le monde se mit à siffler comme au théâtre; n'en avait-on pas le droit, puisqu'on venait là comme au spectacle ou au concert?
Mais comme elle chante, mon Dieu! Quelle voix limpide et puissante, quel accent large et sublime, quelle plénitude et quelle suavité! Et elle n'a pas chanté, elle ne chantera jamais pour moi seul! Je me le disais, je m'efforçais de me détacher de cette femme qui ne m'appartiendra jamais, et j'étais vaincu, brisé par cette voix surhumaine qui s'emparait de moi comme la brise s'empare de l'herbe qu'elle secoue et de la fleur qu'elle effeuille! En même temps que je la maudissais pour cet envahissement de tout mon être, je sentais des larmes gonfler ma poitrine et ruisseler sur mes joues. Cela était trop fort pour moi. Je m'éloignai. Je voulus descendre le sentier. Je voyais devant moi, de l'autre côté du ravin, l'étrange ville de Chambéry, avec ses toits d'ardoise sombre sans reflets, encadrés de fer-blanc brillant, comme une exhibition de linceuls noirs semés de larmes d'argent. Les montagnes à forme fantastique qui la dominent, le bruit des torrents qui la traversent, ses vieux édifices, ses ceintures d'arbres séculaires, tout cela s'agitait devant moi comme dans un rêve. Un instant les tambours et la musique de la garnison se firent entendre et formèrent un rauque contraste avec le chant de Lucie, qui planait tranquille comme une voix du ciel sur cette impuissante clameur de la terre. Je me jetai à l'écart dans les rochers qui surplombent le ravin. Je me bouchai les oreilles, j'entendais toujours Lucie, rien que Lucie; elle semblait me dire: «Tu n'as pas besoin de tes sens pour m'entendre, c'est mon âme qui parle à ton âme, et tu ne m'échapperas pas.»
Tout à coup la voix cessa; lesdilettantidu dehors s'oublièrent jusqu'à applaudir; mais les cloches couvrirent ces vains témoignages d'admiration mondaine, et, peu d'instants après, je me trouvai, je ne saurais dire comment, le premier auprès de la voiture où montait Lucie avec sa tante et le personnage inconnu objet de ma haine instinctive et de ma colère mal déguisée. Cet homme monta le dernier et jeta sur moi un regard froid comme l'acier, un regard qui m'exaspéra. Je ne sais ce que je fis, je ne suis pas sûr de ne lui avoir pas montré le poing d'un air de menace.
Quant à Lucie, elle ne m'aperçut seulement pas. Vêtue de blanc et la taille enveloppée d'un léger burnous de cachemire, elle cherchait à dérober sa figure sous le capuchon à floches de soie; mais ce capuchon retomba sur son épaule, entraînant une partie de son abondante chevelure dénouée, et je vis sa figure pâle qui semblait ravie en extase, ou plutôt un peu égarée par l'épuisement de l'extase, car il y avait de la souffrance dans ses traits, et ses lèvres étaient aussi blanches que son vêtement; ses narines étaient dilatées, sa bouche serrée, ses yeux sans regard. Je ne croyais pas que sa physionomie aimante et douce pût se pétrifier ainsi sous la contraction mystique de la pensée. Elle me regarda et ne me vit pas; elle disparut sans voir personne, sans répondre à plusieurs saluts qui lui furent adressés sur son passage, et j'entendis que quelqu'un disait:
«Elle chante avec trop de ferveur; il y a sous le calme triomphant de sa voix une émotion qui la tue.»
Une seule personne malveillante, une femme très-parée, éleva un peu le ton pour dire:
«Laissez donc! elle aime le succès, elle est femme!
—Non, reprit mon Anglais dilettante, elle est artiste avant tout; elle n'est peut-être pas dévote!»
Je recueillais machinalement les opinions, et cette dernière parole me frappa, car je n'étais plus capable de penser pour mon propre compte. Je me sentais très-mal, je me sentais mourir, car je venais de constater que je n'étais rien pour Lucie. Avant moi, il y avait en elle l'ascétisme, ou la musique, ou cet inconnu qui entrait avec elle dans le sanctuaire des femmes, peut-être le même qui portait des lis dans la chapelle du rocher, à la clarté des étoiles: que sais-je? Il y a une passion immense dans l'âme de Lucie, et je ne suis point l'objet de cette passion!
Mon Anglais s'aperçut que j'étais pris de défaillance. Il me ramena à Aix dans sa voiture avec beaucoup d'obligeance et de courtoisie. Je me remis au lit, et je dormis près de quarante-huit heures. Je crois qu'on m'a saigné; on a mis le tout sur le compte d'un coup de soleil. J'ai passé encore deux jours à me remettre; enfin, je suis très-bien, très-fort, très-calme aujourd'hui. Je me suis occupé, durant cette inaction forcée, à me détacher de Lucie, à repousser de moi cet amour impossible, insensé, misérable, et qui me rendrait injuste et méchant, je le sens bien! Je n'ai plus voulu rien savoir d'elle. J'ai prié Henri et madame Marsanne, qui m'ont soigné avec une bonté parfaite, de ne pas prononcer son nom devant moi, et de ne rien t'écrire de mon indisposition. Je me suis senti de force à te raconter tout moi-même. Je suis guéri physiquement, et dans deux jours je pars pour te rejoindre. Ah! mon père! je suis bien malheureux! mais tu sauras peut-être guérir ton Emile.
Lyon, 6, juin,1861.
Avant de quitter Lyon, où notre rencontre a modifié tes projets, je veux résumer notre entretien de douze heures en quelques pages que tu reliras peut-être avec fruit dans les moments d'épreuve qui t'attendent encore.
Tu étais dans le vrai, mon fils, et je n'ai eu qu'à t'encourager dans ta vaillante certitude: l'âme des époux ne doit pas faire deux lits. L'indissoluble union de deux êtres appartenant à l'humanité ne doit pas s'assimiler à l'accouplement de deux êtres quelconques appartenant aux rangs inférieurs de la vie organique. L'homme doit être l'homme autant que possible, c'est-à-dire se tenir aussi près de la Divinité que ses forces le lui permettent. C'est par là seulement qu'il se place au-dessus des animaux, qui lui sont supérieurs par la persistance et la simplicité dans la sphère des instincts matériels. C'est par cette constante aspiration vers l'idéal que l'homme s'affirme lui-même, rend hommage à Dieu, prouve sa foi et fait acte de religion réelle. Toute pensée, toute action, toute croyance contraires à ce but sont des pas bien marqués vers la déchéance, des abîmes creusés entre Dieu, qui appelle l'homme, et l'homme, qui fuit Dieu.
Voilà, en peu de mots, notre doctrine de l'amour dégagée de toute incertitude et lumineuse comme le soleil. Dieu, type de toute perfection, a mis dans l'homme le sentiment, le rêve et le besoin de la perfection. Qui nie ce principe est athée, fût-il prosterné nuit et jour devant l'image de ce Dieu qu'il ne comprend pas, et dont sa vaine prière ne peut être exaucée.
Je ne vois pas plus de nuages dans l'application de cette théorie que dans la théorie elle-même. Ceux qui croient approcher de la perfection en violant les lois de la nature, soit par excès, soit par abstinence, ne peuvent être sur la voie d'une recherche sérieuse. Obéir aux lois de la nature en les ennoblissant toutes par la compréhension saine du but sacré, voilà, je pense, la pratique de cette perfection dont l'homme a pour mission de se rapprocher sans cesse.
La nature présente des contradictions, mais le défaut de logique de Dieu n'est qu'une erreur de la vision humaine. Rectifions la vue, étendons la notion, ouvrons notre esprit à toute la connaissance qu'il peut contenir, et cherchons le véritable amour dans la plus puissante et la plus douce de nos passions. Ne perdons point le temps à faire le procès à telle ou telle doctrine religieuse. Il n'y en a qu'une vraie, celle qui nous montre et nous donne Dieu. Toutes celles qui le cachent le calomnient. La déduction de notre principe se fait d'elle-même à toutes les heures de la vie. Toutes les idées, toutes les actions humaines se rattachent désormais à l'un de ces principes éternellement en guerre: la négation du progrès, qui est un principe de mort; laperfectibilité, mot nouveau, encore incomplet, mais qui s'efforce d'exprimer le développement de la vie sous toutes ses faces divines et humaines.
Nous étions déjà d'accord sur ce point de départ que je viens de paraphraser, car il tient en deux mots: jamais plus d'ombres, toujours plus de lumière entre Dieu et l'homme.
Cette lumière, qu'au dernier siècle la philosophie a cherchée avec une noble audace et de mémorables succès, se dégage beaucoup mieux de la philosophie de notre époque. Elle ne s'appuie plus seulement sur ce qu'on appelait laraison, elle n'est plus exclusivement expérimentale, elle ne sépare pas la raison de la foi, la réalité de l'idéal. Les sciences naturelles commencent à trouver Dieu au bout de toutes leurs voies, c'est-à-dire la loi des lois, la loi mère, la grande logique souveraine, l'effusion immense, la vie sans lacune, la force sans épuisement, l'éternel renouvellement progressif de tout ce qui est, par conséquent l'éternelle sagesse et l'infinie beauté.... Tu comprends que, quand notre pauvre langue humaine applique à cette grandeur incommensurable, à cette inépuisable munificence, à cette ordonnance éblouissante les mots de son vocabulaire, «Dieu puissant, Dieu bon, Dieu juste,» elle exprime d'une façon encore bien pauvre et bien enfantine: «ce qu'aucun terme convenable n'exprimera peut-être jamais.
Les esprits avancés de notre époque ont un grand combat à soutenir aujourd'hui. Il s'agit d'étendre et d'élever la notion de Dieu, que depuis tant de siècles les dogmes religieux s'acharnent à renfermer dans les étroites limites du symbolisme. Le christianisme lui-même, qui ouvrit une ère de progrès si féconde, a perdu de sa vertu progressive dans la captivité où la lettre a enfermé l'esprit.
Il s'agit donc, entre autres choses, et celle-ci est peut-être la plus pressée, de dégager la sublime doctrine évangélique de la chape de plomb qui l'écrase, et disons à l'honneur de l'esprit philosophique de notre siècle qu'aucune autre époque n'avait encore compris cette doctrine d'une manière aussi saine, aussi large et aussi élevée. La critique sérieuse ne s'occupe plus aujourd'hui de contester ou de railler le côté légendaire de la mission du Christ. Qu'elle accepte ou rejette les miracles, le respect s'attache au merveilleux, comme l'enthousiasme au réel, en tout ce qui concerne la vie et la mort, la parole et l'action de Jésus.
Mais faire adopter ce vrai sentiment chrétien si équitable et si pur, pouvoir dire à tous les hommes: «Soyons frères dans l'unité de l'esprit, et laissons à chacun la liberté d'étendre le sens de la lettre,» voilà ce qui paraît simple et facile, voilà ce que l'esprit de persécution ne peut supporter et ce qu'il combat encore à outrance. Ceci est très-digne de remarque. A mesure que la philosophie s'est spiritualisée depuis un demi-siècle, la religion s'est matérialisée visiblement. Sous la Restauration, le clergé a perdu moralement et intellectuellement tout ce qu'il avait regagné d'intérêt et de prestige durant la persécution terroriste. Est-ce une loi fatale que les croyances s'épurent dans les luttes et se perdent dès qu'elles gouvernent le monde des intérêts matériels?
Voici que ce spectacle recommence et qu'une véritable intolérance religieuse essaye une nouvelle campagne. Sagement contenue par la liberté de la presse sous Louis-Philippe, beaucoup trop caressée par la naïveté héroïque du peuple de 1848, aujourd'hui surveillée, mais non contenue, par une arme à deux tranchants, la censure, l'intolérance profite du silence plus ou moins forcé de ses adversaires naturels, les philosophes et les gens de lettres, pour risquer tout, pour oser au jour, saper en secret, et jouer le rôle de victime aussitôt que les lois répressives, qu'elle aimerait tant à absorber à son profit, atteignent les écarts de son zèle. Aussi prend-elle des forces sous le manteau de cette prétendue persécution, qui ne saurait la blesser réellement, puisqu'elle repose sur le même principe qui la fait vivre. A l'intolérance religieuse ne faut-il pas, comme à la défiance politique, le régime de l'étouffement?
Tu me demandais si réellement ce mouvement religieux rétrograde était à craindre, s'il fallait blâmer ou plaindre ce dernier râle de l'esprit du passé? En philosophe, je t'ai répondu: «Plains l'erreur et ne la crains pas.» Dieu l'a condamnée.... Mais, devant Dieu, nos dures et traînantes questions politiques et sociales comptent si peu! Si nous les jugeons, nous, par leur durée relative, elles prennent une réelle importance pour nous, dont la vie est si courte! Et quand tu veux savoir quelles luttes t'attendent dans le reste de siècle que nous traversons, je ne dois pas te donner plus d'insouciance ou d'optimisme que je n'en ai. Donc, j'ai répondu franchement: «Oui, mon enfant, l'intolérance religieuse peut triompher, et recommencer dans peu d'années l'esprit du règne de la Restauration.» Il ne faut pour cela qu'une suite d'événements désastreux dont elle saurait profiter, parce qu'elle veille, parce qu'elle est organisée, parce qu'elle est prête. Elle ne conspire pas, je crois, pour ou contre tel nom propre. Elle n'a pas besoin de renverser les gouvernements; elle s'accommode de tous ceux où elle peut s'insinuer, faire sa place et empêcher la liberté de discussion, qu'elle n'invoque que lorsqu'elle en est privée pour son compte. De sa nature, l'intolérance, quand elle n'est pas hypocrite, est, comme toutes les mauvaises passions, inconséquente.
Il y a une chose certaine, c'est que, si l'interdiction de la presse libre se prolonge beaucoup et si nos contemporains s'endorment sous certaines influences cléricales, avant dix ans le faux christianisme, l'hypocrisie, l'esprit persécuteur en un mot sera debout, et c'est alors qu'il faudra dire: «La mort s'est levée, le spectre s'est roulé sur les vivants. Il écrase, il menace, il enlace, il tue, il poursuit l'individu dans tous les développements de son existence, dans ses intérêts, dans ses affections, dans ses devoirs, dans ses droits, dans son honneur. Il a étendu sur les masses le linceul du silence. Les plus mauvais jours du passé n'ont point vu une propagande d'étouffement si ardente, un zèle de meurtre intellectuel si perfide et si tenace, un anéantissement si honteux de la conscience sociale, une démission si abjecte de la dignité humaine.»
Voilà ce que je te dirai peut-être à ma dernière heure, qui sait? Mais, dès aujourd'hui, il y a une prédiction que je peux te faire, c'est qu'en me suivant dans la voie où j'ai marché, tu cours le risque sérieux de rompre avec toutes les espérances comme avec toutes les sécurités de la vie. Quelle que soit la carrière ouverte à ta jeune et légitime ambition, l'homme du passé t'y guette et t'y attend pour se mesurer avec toi. Si tu es homme de science, il t'empêchera d'avoir une tribune pour professer; homme de lettres, il te fera railler, outrager, calomnier au besoin dans ta vie privée par les nombreux organes dont il dispose; artiste en contact avec le public, il te fera siffler, lapider, s'il le peut, par les bandes qu'il enrégimente ou par les passions qu'il soulève et qu'il égare; homme politique, il te fermera tous les chemins de l'action et s'efforcera de t'ouvrir tous ceux de la misère, de la prison ou de l'exil; homme de loisir ou de réflexion, il suscitera des orages autour de toi, il troublera l'air que tu respires par des paroles empoisonnées, il aigrira contre toi jusqu'au plus dévoué de tes serviteurs; époux et père, il te disputera la confiance de ta femme et le respect de tes enfants, car il est partout! De tout temps, il a ourdi une vaste conspiration au sein des civilisations les plus florissantes, il traite avec les souverains, il les menace, il les effraye. Il a pénétré dans tous les conseils, il a mis le pied dans tous les foyers domestiques; il est dans les armées, dans les magistratures, dans les corps savants, dans les académies, sur la place publique, sur le navire en pleine mer, dans la campagne, à tous les carrefours, dans le cabaret de village, dans le couvent, dans l'alcôve conjugale. Il obsède et consterne l'honnête curé qui croit l'esprit favorable à la lettre. Il gouverne les pontifes, il raille, méprise et violente ceux qui, une fois en leur vie, ont tenté de lui résister sur quelque point. Et peut-être dans dix ans j'ajouterai: Il faut redoubler de courage, car l'homme de la nuit s'est armé de toutes pièces; on a laissé faire, on a été confiant, on n'a pas prévu, et à présent, tout à coup il se dévoile, il injurie, il menace et il frappe, tenant aux pauvres d'esprit le discours terrible que tenait Éditue en l'île Sonnante: «Homme de bien, frappe, féris, tue et meurtris tous rois et princes de ce monde, en trahison, par venin ou autrement, quand tu voudras. Déniche des cieux les anges: de tout auras pardon; mais à nous ne touche, pour peu que tu aimes, la vie, le profit, le bien, tant de toi que de tes parents et amis vivants et trépassés, encore ceux qui d'eux après naîtraient en seraient infortunés! Amis, ajoute le sage Éditue pour expliquer une telle puissance, vous noterez que par le monde il y a beaucoup plus d'eunuques que d'hommes, et de ce vous souvienne!»
De cette vérité sanglante sous sa forme enjouée, encore considérable aujourd'hui, souviens-toi en effet, cher Émile! Ne te fais pas d'illusion, n'espère pas éviter la destinée. Sois eunuque et engraisse, ou sois homme et lutte; il n'y a pas de milieu.
Je t'ai forcé à voir cet abîme, je t'ai dépeint tous les avantages d'une vie douce, tranquille, inoffensive, tolérante envers le mal, soumise à toutes les habitudes du convenu. Je t'ai dit: «Épouse une femme étroitement dévote, partage son âme avec le prêtre, accompagne-la au sermon, élève tes enfants dans la routine, habitue-les à ne pas raisonner, c'est-à-dire laisse étouffer en eux le sens viril et divin: tout ira bien pour toi. Choisis la carrière que tu voudras pour tes fils et pour toi-même, vous ne serez entravés que par la concurrence des eunuques; alors vous ferez à l'occasion un peu de zèle pour vous distinguer du troupeau: vous insulterez quelque mort illustre, vous persécuterez quelque vivant déjà persécuté. Dès lors vous aurez le pouvoir, l'argent et le succès. Allez, le chemin est sûr et facile; la voie opposée est semée d'écueils, de fatigues et de déceptions.»
Tu as rougi jusqu'à la racine des cheveux et tu m'as dit: "Cesse de railler, je veux être un homme." Nous nous sommes embrassés, et je t'ai laissé retourner à ton jardin des Oliviers, où l'isolement, la douleur et l'effroi t'attendent. Tu vas beaucoup lutter et beaucoup souffrir: vaincras-tu? Je l'ignore. Tu es seul contre un million d'ennemis, car la destinée de Lucie, l'influence qu'elle subit se rattachent probablement par des fils innombrables à cette conspiration de l'esprit rétrograde qui enlace la société, pour longtemps encore, de la base jusqu'au faîte. Je frémis à l'idée du combat que tu vas livrer, et je vois couler goutte à goutte le plus pur sang de ton cœur, les forces vives du premier amour. Pourtant je ne suis plus inquiet, tu lutteras sans défaillance pour arracher celle que tu aimes au royaume des ténèbres, tu combattras à poitrine découverte contre l'ennemi caché dans tous les buissons, tu exerceras ta force dans une entreprise sérieuse et passionnée, et, si tu succombes, si tu me reviens seul et blessé, tu auras porté en toi l'amour dans un cœur viril, tu n'auras pas versé les larmes de l'eunuque; la souffrance t'aura grandi, tu seras un homme!