«Va donc et cherche à rassembler quelques brebis sans tache, afin que l'humanité spirituelle, résumée par ce petit groupe, soit comme un Christ nouveau qui pousse un cri de délivrance vers le ciel.»
J'ai repoussé d'abord cette doctrine sublime qui me paraissait sauvage, et je me suis mis à chercher dans la religion un corps de doctrines qui pût, en deux mots aussi nets que les deux mots du père Onorio, résumer une vérité opposée à la sienne.
Je me suis livré à une suite de travaux ardus, j'ai relu tous les théologiens, j'ai analysé toutes les décisions des conciles, j'ai cherché la source de toutes les croyances discutées, j'ai refait mes classes canoniques pour ainsi dire d'un bout à l'autre. Hélas! au bout de cet immense travail, je n'ai trouvé que le doute, et la lettre même de l'Évangile, tiraillée par tant d'interprétations contraires, ne m'est plus apparue que comme une faible lueur vacillante au fond des ombres du sanctuaire. Le doute! horrible supplice, comparable à celui de l'enfer pour une âme nourrie dans la foi! Ah! Lucie, j'ai fait mon purgatoire en ce monde, et, un jour, pâle, épuisé de corps et d'esprit, plus semblable à un spectre qu'à moi-même, je suis tombé aux pieds du vieux moine en lui disant:
«Fais de moi ce que tu voudras, pourvu que tu me rendes la faculté de croire.»
Et lui, souriant de ma faiblesse, m'a répondu:
«Te voilà donc enfin rendu! Tu as bu le vin de l'orgueil jusqu'à la lie dans la coupe de la science. Te voilà érudit, te voilà armé de toutes pièces pour n'importe quelle thèse de pédants. Tu peux répondre à toutes les questions par des milliers de textes différents et montrer aux plus forts que tu sais tout le pour et tout le contre entassés par des siècles de bavardage frivole! Aussi te voilà fatigué, brisé, et ne croyant plus à rien! Il te fallait en venir là, et à présent il n'y a plus à choisir hors de ces deux termes: accepter toutes les contradictions des doctrines pour nier Dieu, ou les repousser toutes pour le posséder. Eh bien, choisis; n'es-tu pas libre?»
J'ai choisi, j'ai sacrifié toute ma vaine science, j'ai résolûment oublié tout l'ergotage de discussion amoncelé dans ma mémoire. J'ai cherché l'esprit de l'Évangile sans plus me soucier des passages obscurs ou altérés qui ont jeté les esprits dans de si ardentes discussions. J'ai réduit à néant les plus grandes autorités dès qu'elles m'ont paru dépasser le programme concis du Sauveur. J'ai reconnu qu'il était absolument inutile de comprendre ce qui était profondément senti. J'ai dégagé le véritable sentiment du Christ de toute la scolastique religieuse des siècles postérieurs; j'ai trouvé au sein de ce cercle de plus en plus rétréci le diamant que le père Onorio me montrait au fond du puits de vérité. Recherche de la perfection, divorce absolu avec toutes les satisfactions charnelles, hymen absolu avec la vie spirituelle. Dieu avant tout, avant le progrès, avant la civilisation, avant la famille, avant les plus saintes affections humaines s'il le faut!... Je n'ai pas été aussi loin que le père Onorio dans la haine de la société. Là est peut-être l'excès de son enthousiasme. Je ne suis pas un homme de destruction et de colère; je n'ai pas abjuré les tendresses du cœur. Je ne crois pas qu'il en ferait si bon marché, lui, s'il les eût connues. Je ne repousse pas les beaux-arts, qui sont la poésie de l'Église. Je ne considère pas la civilisation comme un mal absolu, ni la perte de la foi comme un fait accompli. Je vois le remède, et c'est lui, c'est ce moine si simple, qui me l'a fait trouver. Il ne faut plus tant s'embarrasser de faire un grand nombre de prosélytes vulgaires que de relever, d'épurer et de résumer la foi dans un petit nombre d'élus. Il y a beaucoup de gens qui pratiquent, il y en a peu qui croient, et l'on doit reconnaître que dans ce siècle de discussion la foi n'est possible qu'aux grandes volontés et aux dévouements opiniâtres. Soyons de ceux-là, Lucie, soyons des saints! Aspirons à monter sur les hauteurs, abandonnons la lutte avec le monde, prêchons-le d'exemple; mais pour cela sacrifions tout, ne nous réservons rien. Soyons à Jésus-Christ corps et âme, créons-lui des sanctuaires qui ne recevront pas le mot d'ordre des intérêts ou des passions. Adorons-le en esprit et en vérité dans la région de renoncements suprêmes!...
Hélas! voilà ce que je me disais en venant ici. J'espérais vous trouver encore disposée à me comprendre et à profiter de ce que ma foi avait acquis de lumière et d'humilité, de force et de douceur dans le commerce d'un saint.... Mais vous voilà enivrée d'un rêve funeste, l'amour d'un homme!... O Lucie, il semblait pourtant que nous dussions nous rencontrer à cette pénible étape de certaines désillusions! A mon insu, et vous à l'insu de ce qui se passait en moi, vous étiez arrivée au doute. C'était le moment de nous sauver ensemble par un grand acte de foi; car, moi aussi, j'aurais fondé dans ces montagnes un sanctuaire sans tache. Ma fortune personnelle, qui s'est accrue d'un héritage assez considérable, m'eût permis de n'avoir pas recours à ces pressurages d'argent dont vous m'avez cru occupé, et pour lesquels j'ai fait toujours preuve d'incapacité notoire. J'aurais obtenu que le père Onorio vînt y donner l'exemple des grandes vertus, et j'aurais enseveli là, non loin de vous, ma vie obscure et immolée. Vous ne le voulez pas? Ce rêve sublime de votre vie s'est dissipé sous le souffle d'une passion vulgaire! Votre cœur est fermé à Dieu, ma voix n'arrive plus à votre oreille! Est-ce possible? Faut-il que j'y croie?
Ne me répondez pas avec précipitation. Relisez les paroles du père Onorio, relisez ma confession, qui est aussi la vôtre; car vous avez cherché dans les faits la lumière que j'ai cherchée dans les livres, et dans quelques jours, dans plusieurs jours s'il le faut, vous prononcerez. Jusque-là, je vous verrai, mais devant votre famille, et sans chercher à hâter vos résolutions.
Votre ami M.
Aix, 12 juin 1861.
J'ai fait aujourd'hui connaissance avec un homme assez remarquable dont je ne sais pas le nom. J'étais allé faire mon pèlerinage aux Charmettes et j'étais monté ensuite, par le chemin aimé de Jean-Jacques, sur la hauteur d'où l'on domine Chambéry. Cette petite ville aux toits noirs lamés d'argent est charmante à l'extérieur. Ses vieux édifices et son cadre de montagnes hardiment dessinées en font une des villes les plus pittoresques que j'aie vues. Ce n'est pas l'importance et la fierté du Puy en Velay, qui a des montagnes pour monuments décoratifs et pour cadre un immense bassin semé de monuments naturels analogues. Chambéry n'est pas le centre, mais le détail d'un pays moins ouvert et plus détaillé lui-même. Ce n'est pas ce grand tableau que l'œil embrasse tout entier, c'est un pays de retraites profondes et d'éblouissements imprévus. Les rochers n'ont pas, comme dans les régions à cratères, l'aspect d'effrayante régularité propre aux vomissements volcaniques. Ici les lourds craquements du calcaire ont varié la proportion et l'inclinaison des accidents au point qu'on ne saurait dire ce qu'il faut appeler plaine ou vallée. Les hautes montagnes ne sont pas des pics isolés ou distincts, mais de puissantes masses groupées et liées ensemble par des terrains parfaitement praticables. Le Nivolet porte sur son flanc des contrées entières, villages, chemins, cultures, toute une population agricole qui peut vivre et circuler comme l'habitant des plaines, et qui pourtant repose sur une corniche de rochers à pic très-élevée au-dessus du niveau du lac. Un second étage de calcaire blanc dénudé porte une seconde région plus froide et plus verte, fertile encore et habitée, mais moins riche en céréales et moins bien plantée. Une troisième et une quatrième terrasse offrent encore de vastes espaces végétables où les chalets disséminés se perdent dans les nuages et où l'œil attentif distingue les troupeaux errants. Un dernier couronnement plus rétréci et plus abrupt porte des dentelures d'une blancheur mate qu'à travers les brumes on pourrait prendre pour de la neige, si à l'horizon opposé ne se dressaient les véritables grandes neiges éternelles d'une blancheur irisée qui ne se peut comparer à rien, mais dont le splendide aspect est navrant, tandis que les montagnes de Chambéry sont riches et riantes malgré leur construction en gradins qui se ressemblent par le plan général. Cette monotonie n'est qu'apparente. Dès qu'on étudie ces beaux accidents fièrement ou mollement ondulés, ils reprennent la réalité de leur variété charmante ou sublime, et la découpure de ces masses inclinées devient le domaine de l'imagination en même temps que le plaisir de la vue. On aime à chercher par quels chemins invisibles, par quels sentiers mystérieux des contrées superposées à de si grandes hauteurs peuvent communiquer entre elles, et puis, après en avoir interrogé toutes les formes, on choisit une de ces oasis, on se persuade qu'elle est, comme elle le paraît, inaccessible de toutes parts, que ses chemins sinueux dessinés sur la verdure ne peuvent servir qu'à ses habitants, que le monde finit pour eux à la brusque coupure du rocher au-dessus et au-dessous de leur petit monde, et c'est là que, dans je ne sais quel rêve de détachement triste et délicieux, on voudrait aller enfermer sa vie avec les objets de son affection.
Je quittai la route et je montai à travers les blés sur le plateau qui domine Chambéry. J'étais là moi-même sur une de ces vastes régions cultivées qui forment le premier plan des grands massifs au delà desquels le mont Grenier montre sa silhouette imposante. Je gagnai le bord de la corniche qui limitait ma promenade. Le terrain s'amaigrissait, le roc perçait sous les pieds, et vers le sud les montagnes vertes et déchirées prenaient un caractère pastoral à la fois doux et triste. Je me retournai vers le nord, je revis le lac et je distinguai le manoir de Turdy. Je restai là, absorbé par ce sentiment immense de l'amour qui remplit la nature entière d'une aspiration infinie. Une ombre qui se dessina près de moi m'arracha à ma rêverie. Je me retournai, je vis un homme qu'il me semble avoir déjà vu, mais je ne saurais dire où et quand. Peut-être ressemble-t-il à quelqu'un dont je ne peux pas retrouver le souvenir distinct. C'est un personnage de mise et de physionomie sérieuses, entre quarante et cinquante ans, une belle figure pâle, intelligente et fatiguée, l'accent légèrement étranger, la voix sonore. Il me demandait avec beaucoup de politesse le nom des principales montagnes et la distance du point où nous étions. Je le renseignai assez mal, m'excusant sur ma qualité d'étranger au pays; mais, comme sa figure et ses manières me disposaient favorablement, je ne mis pas dans mes réponses cette brièveté qui rompt la conversation. Il me demanda si j'avais vu la cascade de Jacob, où il avait l'intention de se rendre, et m'offrit de m'y conduire dans un char qu'il avait laissé près des Charmettes. J'acceptai. Nous fîmes donc cette promenade ensemble. Tu vois—et je ne saurais dire comment—que la connaissance était déjà faite.
Je veux essayer de résumer l'entretien qu'à travers quelques déviations inévitables nous avons eu en voiture, parce que cet entretien m'a laissé en proie à beaucoup de réflexions personnelles auxquelles j'ai besoin que ta réflexion assiste.
Tout a roulé sur l'amour, et cela est venu naturellement à propos de Jean-Jacques et de madame de Warens; puis nos idées se sont éloignées, détachées même tout à fait de ces deux types pour se généraliser à peu près ainsi:
Lui.—Vous faites à l'amour, je le vois bien, une part immense dans la vie humaine. Prenez garde de vous tromper et d'en juger avec l'effervescence de votre âge. L'amour n'est qu'un acte, peut-être seulement un court prologue, dans l'existence d'un homme sérieux.
Moi.—Vous me paraissez un homme très-sérieux. Pourriez-vous, pour l'instruction du très-jeune homme à qui vous faites l'honneur de parler, répondre à une question directe et personnelle?
Lui.—Voyons la question.
Moi.—Avez-vous aimé?
Lui.—Ma réponse ne vous apprendrait rien, car je n'entends pas l'amour comme vous, et mon expérience ne suppléerait pas à celle qui vous manque. Ne nous égarons pas dans les faits personnels, toujours variés et changeants. Tenons-nous dans la haute région des principes. L'amour doit-il être pour une âme élevée une question de vie ou de mort, comme jusqu'ici il m'a semblé que vous vouliez l'entendre?
Moi.—Je dis oui, et vous dites non?
Lui.—Certes, je dis non! Notre âme est l'abstraction que nos organes manifestent et doivent humblement servir. Cette abstraction vit elle-même d'abstractions supérieures; elle les cherche, elle y aspire, elle les contemple et s'en empare. C'est d'elles qu'elle reçoit sa nourriture intellectuelle, c'est par elles qu'elle se forme, se développe et arrive à exister dans sa plénitude. Le culte de ces abstractions devient son besoin, sa vie, sa passion, son mérite et sa fin. M'accordez-vous cela?
Moi.—Parfaitement, si nous nous entendons sur le mot abstraction.
Lui.—Disons des idées, des vertus, des croyances, si vous l'aimez mieux.
Moi.—Disons la foi, si vous voulez.... C'est le résumé de toutes les conceptions de l'esprit, et c'est à elle que toutes les nobles aspirations se rapportent.
Lui.—La foi en Dieu?
Moi.—Vous paraissez surpris de me voir invoquer Dieu dans une discussion de ce genre?
Lui.—Si je suis surpris, je le suis agréablement. Eh bien, si vous croyez en Dieu..., et c'est là ce que je n'eusse pas osé vous demander, dites-moi si vous pouvez placer au nombre des abstractions qui se rapportent à lui, et qui développent son culte dans nos âmes, l'amour qu'une créature humaine vous inspire. Je comprends la charité, la justice, la générosité, la science des choses sacrées, le renoncement aux choses vaines, le travail, l'humilité, le sacrifice: tout cela mène au seul but sérieux de la vie, plaire à Dieu; mais je ne comprends pas les désirs charnels élevés par l'imagination à l'état d'enthousiasme et de délire, se présentant devant Dieu comme des mérites dont il puisse nous tenir compte.
Moi.—Permettez, vous me conduisez là d'emblée dans les régions de l'idéalisme chrétien. Je consens à vous y suivre et à ne pas me croire indigne de vous comprendre; mais je vais pourtant vous choquer en vous disant que devant Dieu, qui m'a fait homme, mon premier devoir est d'être homme. Mon but principal, mon but unique, exclusif, si vous voulez, doit être de lui plaire? Soit! J'accepte l'idéal le plus sublime qu'il vous plaira de m'indiquer, et je trouve même une joie immense dans cet élan imprimé à mon âme. Je ne vous demande donc pas grâce pour la faiblesse humaine, je n'invoque pas la misère de ma condition. J'aurai l'ardente ambition que vous me suscitez, de pouvoirplairecomme vous dites, moi atome, à l'esprit qui règle les destins de l'infini. Eh bien, monsieur, je vous jure que je crois lui obéir de la manière la plus intelligente et la plus sainte en aimant de toutes les puissances de mon être la femme qu'il me donnera pour associée dans la tâche sacrée de mettre des enfants au monde.
Lui(après un assez long silence).—Si vous aimez cette femme de toutes les puissances de votre être, que restera-t-il à Dieu?
Moi.—Tout! Ces mêmes puissances, renouvelées, ravivées et centuplées par l'amour, remonteront vers Dieu comme la flamme de l'autel allumée par lui. L'amour est miracle, il n'épuise que ceux qui en font deux parts, une pour l'âme qu'ils n'ont pas, l'autre pour les sens qu'ils croient avoir, et qu'ils n'ont pas davantage probablement, car le rôle des sens chez les animaux est plutôt rage, souffrance par conséquent, que jouissance, c'est-à-dire bonheur. Le motplaisirest ici un non-sens. Je ne crois pas qu'il y ait plaisir où il n'y a pas joie, à moins que vous n'assimiliez l'amour à tous les autres appétits matériels. Et pourtant ces appétits, l'homme, toujours avide de raffinements, les aiguise avec recherche. Il épure et assaisonne la nourriture de son corps. Il met son sommeil à l'abri du froid, du chaud ou du trouble; ses yeux se détournent de ce qui les choque, et ainsi de toutes les fonctions de son existence. Quoi! l'amour seul resterait brutal, et la plus divine, la plus providentielle de nos aspirations ne serait pas ennoblie par l'effort de notre raison et les ivresses de notre pensée! Non, je n'admets pas, je n'admettrai jamais ce partage de l'esprit et de la matière dans un acte de la vie où Dieu intervient si miraculeusement. De tout ce dont l'homme a abusé, c'est certainement l'amour qu'il a le plus perverti et méconnu, puisqu'il en a fait la source de tous les maux et de tous les délires, et ceci, permettez-moi de vous le dire, est l'œuvre funeste du christianisme mal entendu.
Lui.—Le christianisme ne condamne que l'excès des passions; il les autorise et les vivifie dans ce qu'elles ont de légitime et de respectable. Tel est son esprit et sa lettre même. Ce n'est donc trahir ni la lettre ni l'esprit que d'imposer une barrière à ces trop brûlantes aspirations des sens qui essayent de se donner le change en s'offrant à Dieu comme divines. Rien de ce qui n'est pas Dieu seul n'est divin dans l'homme, et vous ne pouvez lui offrir comme un encens digne de lui aucune des satisfactions de votre être matériel.
Moi.—Alors vous tranchez résolûment dès cette vie le lien qui unit l'âme à la vitalité? Vous n'admettez que des passions spirituelles, et, comme vous ne pouvez aimer l'âme de la femme sans aimer aussi son corps, vous la repoussez de votre cœur, vous la proscrivez corps et âme du sanctuaire de vos affections?
Lui.—Je n'agis point ainsi. Je ne me suis pas habitué comme vous à révérer cette indissolubilité prétendue de l'esprit et de la matière. Ma pensée sépare facilement ces deux termes que vous confondez sous le nom d'être. Je puis aimer l'âme d'une femme et mépriser ce que vous appelez la femme dans votre langue philosophique ou physiologique. Il peut convenir à mon âge, à ma situation, à mes principes ou à mes instincts sérieux, de vivre sans femme, et pourtant de consacrer une partie de ma vie au bonheur et à l'honneur d'une femme. Vous voyez que je ne bannis les femmes ni du sanctuaire de mes affections ni du domaine de mon respect.
Moi.—Vous faites ici la peinture de l'amitié; mais vous proscrivez l'amour, je le répète. L'amour est un, et toute union veut l'unité.
Lui.—Je vois bien que je ne me trompais pas sur le compte de cet amour que vous exaltez si haut. Il n'est que le résultat des tempêtes de votre jeunesse. J'ignore si vous êtes marié; mais j'ose dire que votre compagne présente ou future cessera de vous inspirer l'amour, si la maladie, quelque infirmité, une vieillesse prématurée vient à briser le lien matériel de votre union.
Moi.—Je vous jure qu'il n'en sera pas ainsi. Ce lien matériel, à l'état de souvenir ou d'espérance, n'aura rien perdu de sa force et de sa dignité. Et si de tels accidents doivent traverser la jeunesse de deux époux, bien leur aura pris de n'avoir pas marchandé le prix de leur tendresse devant Dieu. Cet enthousiasme mutuel, que vous assimilez à une sorte d'idolâtrie, sera leur consolation et leur dédommagement. Dieu bénira cette tendresse en la rendant tout à fait pure, comme vous l'entendez, et le bonheur qu'il eût refusé à un divorce volontaire entre le corps et l'âme, il l'accordera encore à l'âme qui accepte et poursuit sa mission.
Nous fûmes interrompus par le bruit de la cascade. Mon inconnu m'avait écouté avec un fréquent sourire d'incrédulité bienveillante. Je le laissai à la chute qui est au-dessus du chemin, et je descendis sous le pont pour voir la seconde chute. Je craignais d'avoir montré une obstination indiscrète, et j'étais même un peu confus d'avoir exprimé les ardeurs de mon âme à un passant qui m'avait pour ainsi dire ramassé sur son chemin. Je me demandais par quelle bizarrerie du hasard je m'étais senti entraîné à parler avec tant de feu de mes préoccupations personnelles. Je résolus de le quitter sans lui dire qui j'étais et sans lui demander qui il était lui-même. Cela me parut une réparation mutuelle de notre abandon mutuel trop soudain et à coup sûr irréfléchi. Je remontai donc vers lui pour prendre congé. Je le trouvai si absorbé, que je dus attendre qu'il fût sorti de sa rêverie; mais, tout en regardant les grandes valérianes sauvages qui poussent dans ces rochers, je ne pus me défendre de l'examiner à la dérobée. Je trouvai à son profil énergique une expression de tristesse, je dirai même de douleur qui m'intéressa. Cet homme est malheureux; notre conversation avait ravivé quelque plaie incurable d'un cœur brisé ou tourmenté. La noblesse de son attitude me frappa aussi. Rien en lui n'est d'un homme ordinaire, et je sentis une grande curiosité de savoir avec quel éminent personnage je venais de discuter si hardiment et si chaudement. Je l'aurais su peut-être en questionnant le cocher de sa voiture de louage, je ne voulus pas commettre cette indiscrétion. Je m'éloignai de lui, qui paraissait m'avoir complétement oublié, mais sans le perdre de vue. Il me fallait bien le saluer et le remercier en le quittant. Il avait les yeux fixés sur la petite cascade, et semblait suivre par la pensée la fuite rapide de ses remous. Qui sait si, comme Rousseau lançant jadis, en ce même lieu peut-être, des pierres à un arbre pour connaître son sort dans l'autre vie, ce chrétien austère et fourvoyé ne demandait pas aux feuilles et aux brins d'herbe emportés par le courant le mystère de sa destinée?
Enfin il se leva, me vit à quelque distance, et vint à moi pour m'offrir de me reconduire à Chambéry. Je refusai, et je crus voir qu'il me savait gré de le laisser seul. Je le saluai avec déférence, et il leva entièrement son chapeau de paille pour me rendre mon adieu. La beauté de son front très-découvert, luisant au soleil, me causa un tressaillement que je ne m'explique pas....
Je viens d'interrompre ma lettre en proie à une émotion inconcevable. En t'écrivant, en te racontant ce fait dont l'importance m'a saisi par le souvenir, j'ai retrouvé dans ma mémoire la figure de cet inconnu. C'est celui qui était dans la voiture de mademoiselle de Turdy quand Lucie est sortie de la chapelle des carmélites le jour où j'ai eu tant de chagrin, de colère et de jalousie. Ce jour-là, je suis rentré à Aix avec la fièvre, et la fièvre avait troublé l'image de cet homme dans mon cerveau au point que ce matin, durant deux heures de conversation avec lui, je ne l'ai pas reconnu! Mais c'est bien lui! Et son accent italien.... Mais quoi! ceci est un rêve de mon imagination malade. L'homme du lac, je n'ai pas pu voir ses traits, et l'homme de la voiture, je n'ai pas entendu sa voix. Pourquoi cette obstination à me persuader que c'est le même homme? Et ce que je me persuade à présent, que l'homme de la cascade est encore le même, a-t-il plus de consistance? Mon père, tu m'as défendu d'être jaloux, tu m'as dit que c'était un outrage envers la personne aimée; je n'avais donc pas reparlé à Lucie de cet inconnu... et... je ne veux pas croire que, s'il y avait entre elle et lui quelque relation qui pût m'intéresser, elle ne me l'eût pas dit d'elle-même. Elle ne m'a rien dit, il n'y a rien, n'est-ce pas? Je suis fou: c'est ce qu'il ne faut point! Je t'embrasse et je vais tâcher de dormir tranquille; mais pourtant quel rapport singulier entre les idées de cet homme et celles que Lucie a exprimées un jour devant moi! Elle me demandait si l'on pouvait aimer Dieu de toute son âme en même temps qu'un objet terrestre.... Oui, Lucie était dans ces idées-là, dans ces idées que je sens fausses, cruelles pour l'humanité, antireligieuses par conséquent; mais les croyances de Lucie ont dû se modifier, puisqu'elle me témoigne une affection si vraie, puisqu'elle me laisse tout espérer! Il me tarde d'être à demain; je veux la voir, je veux qu'elle s'explique.... Je ne suis pas jaloux, mais....
Mais pourquoi ne le serais-je pas? Non, mon père, cette jalousie ne l'outrage pas. Je sais très-bien que Lucie est pure comme le soleil, et ce n'est pas sa conduite que je soupçonnerai jamais; car, le jour où cela pourrait m'arriver, je sens que je ne l'aimerais plus. Ce qu'il m'est bien permis d'envier, c'est sa confiance entière;—de redouter, c'est l'influence qu'un autre esprit que le mien pourrait avoir sur son esprit. Hélas! jusqu'ici cette influence étrangère à moi et contraire à celle que je prétends exercer, elle l'a reçue de toutes parts, et je suis un intrus dans le sanctuaire de sa pensée.... Pourquoi donc croirait-elle en moi? Pourquoi m'aimerait-elle? Mais elle m'a dit de revenir souvent, elle a chanté pour moi, elle m'a serré la main comme à un frère.... Non, Lucie ne se joue pas de moi....
Et puis cet homme que je crains; cet homme dont ma jalousie se fait un ennemi, qui sait si je l'ai bien compris? qui sait si, différent de moi par la pensée et les instincts, il ne m'est pas supérieur par le cœur ou par la vertu? Tu m'as dit à Lyon un mot que je me rappelle: «Que l'habit ne t'empêche pas d'étudier et d'apprécier l'homme qu'il couvre!» Et cet homme, je dois reconnaître qu'il n'a rien de vulgaire et qu'il m'a été sympathique aujourd'hui en dépit de tout.
Émile.
Paris, le 10 juin 1861.
Mon cher enfant, je te remercie de m'écrire et de me parler de mon Émile. Gâte ton vieux ami. Écris-moi souvent. Dis-moi tout ce que tu penses de lui, d'elle, et de moi-même. Gronde-moi aussi, mon grand sceptique, accuse-moi d'imprudence. Je ne me corrigerai pas; mais je te corrigerai peut-être de la manie du doute: qui sait?
Oui, Émile souffre et souffrira peut-être en pure perte pour son amour, comme tu le crains; mais ce qui sera perdu pour son bonheur ne le sera pas pour sonsalut, comme disent les catholiques. Acceptons le mot: sauver l'intelligence et le cœur à travers les épreuves de cette vie n'est pas une si petite affaire qu'il faille la sacrifier au repos et à la prudence. Émile doit lutter, il le veut, il m'a persuadé. J'ai senti en lui une force que je voyais éclore et qui cherchait l'occasion de s'exercer. Or, nous sommes en ce monde pour y chercher courageusement le beau et vrai bonheur. C'est une conquête qui veut d'héroïques soldats; mais on est soldat, et c'est pour être blessé!
Tu es soldat aussi, et brave soldat, mon cher Henri, car voilà que, par scrupule de cœur, tu m'offres de renoncer à Élise, que sa mère t'accorde. J'aime ce mouvement généreux, et je t'en remercie en t'aimant davantage; mais je te rends ta liberté que tu m'offres. C'est la sérieuse Lucie que nous aimons; aime la charmante Élise, et rends-la heureuse.
Tu as la discrétion de ne pas me reparler de ton essai littéraire, et, moi qui l'ai gardé avec soin dans mon tiroir, je l'ai lu avec attention. Je vais l'abîmer, je t'en avertis, et pourtant j'en apprécie les qualités, qui sont nombreuses. Tu m'as pris pour arbitre, et je te réponds:—Oui, tu seras, tu es déjà un homme de lettres. Tu as la forme, tu sais écrire. Est-ce assez? Je ne crois pas. Tu as de quoi vivre, écris pour toi seul et pour moi, si tu veux, pendant dix ans. Du talent, tu en as; mais qui n'en a pas aujourd'hui? Tous les jeunes Français savent faire un livre, comme tous les jeunes Italiens savent chanter un air, comme tous les jeunes Allemands du temps de Werther savaient jouer de la flûte. Ah! cette flûte allemande, je la regrette bien! Elle était si candide!
Vos jeunes livres le sont moins, enfants terribles qui ne croyez à rien!... Si vous aviez au moins le parti pris de nier quelque chose! Nier, c'est croire à un contraire; mais vous n'opposez rien à la croyance des vieux. Alors vous écrivez pour écrire n'importe quoi, comme on est avocat pour plaider n'importe quelle cause. Il est pourtant facile, quand on a le talent que vous avez presque tous, de le mettre au service d'une idée fausse ou vraie; mais vous arrivez dans l'arène avec un secret dédain pour le lecteur: il est, selon vous, frivole ou sceptique, vous craindriez de lui paraître pédants. A quoi bon se faire un fonds de croyance ou tout au moins de notions sérieuses pour un public qui ne veut pas être instruit?
Grande erreur! Le public ingrat ou équitable est toujours plus sérieux que vous ne pensez. Il est moins sensible à la phrase et au style qu'à la révélation d'une conscience quelconque. Ton essai a les qualités et les défauts de ton temps et de ton milieu. Avant tout, il estposeur, et, toi qui fais avec tant d'esprit la guerre à ce travers, tu en es pénétré de la tête aux pieds.
La grandeposedu moment, c'est d'avoir du style et de l'esprit, du goût et de l'originalité à propos de tout. Il y a trente ans, onposaitl'homme rassasié et dégoûté de tout, désespéré par conséquent. C'était faux la plupart du temps, mais c'était logique: si tout est fini, finissons nous-mêmes. Aujourd'hui, on dédaigne et on insulte tout ce qui fait la vie sérieuse et significative, on s'avoue impuissant à le comprendre et à le goûter, et on rit! Il n'y a pas de quoi, je t'assure!
Ce qui me déplaît dans cette gaieté, c'est qu'elle n'est pas gaie, elle est aigre et froide; elle cherche à blesser, et pourtant elle ne tient pas à blesser, puisqu'elle ne tient à rien. Voltaire, méchant parfois, brutal même et cynique, fit aimer sa moquerie, parce qu'elle montrait une ardeur de lutte qui était une croyance, une volonté, une véritable mission philosophique. Aujourd'hui, on combat des personnes et point des idées, des ridicules et point des actes. On joue au méchant, et l'on est inoffensif. On s'évertue à être amusant: on est triste.
Ton livre n'est pas jeune: où trouver aujourd'hui un livre jeune sorti d'une jeune plume? J'en cherche, j'en attends un chaque matin, je n'en vois pas naître. De la critique, toujours de la critique! Les romans mêmes sont la satire de la vie. Il me semblait que le blâme du temps présent était notre affliction classique, notre maladie fatale, à nous autres vieillards. Point! nous sommes les naïfs, les don Quichotte, et vous êtes les Cassandre de la comédie humaine.
Quel dommage pourtant! Il y a des choses excellentes dans ton petit livre, des pages de style à encadrer, des finesses de sentiment ravissantes, des originalités d'esprit vraiment drôles. Et tout cela perdu dans la prétention de n'être pas toi-même, dans un désordre d'impressions qui se contredisent et qui ne semblent pas appartenir au même homme, mais à l'homme que tu veux être et que tu ne connais même pas, car tu n'es pas sûr qu'il soit bon ou mauvais. Je le cherche, ce monsieur que tu cherches aussi, je le trouve dans beaucoup de jeunes messieurs qui écrivent; mais je ne le connais pas pour cela, je ne le vois pas. C'est un dandy qui a des airs profonds et des airs évaporés; il cherche les allures du gentilhomme, il regrette le temps des Lauzun, il aspire au puissant libertinage du dernier siècle, il ne trouve pas dans celui-ci assez de femmes galantes pour assouvir les passions qu'il n'a pas. Il a des idées de luxure avec des mœurs timides ou prudentes, car l'homme du jour est très-positif. Il est philosophe, et par moment Voltaire est son dieu. Généralement, il méprise Rousseau, qui vivait si mesquinement et qui avait des amertumes de cuistre; mais tout d'un coup ce dandy littéraire, qui, en choisissant un pseudonyme, se donne la satisfaction d'y joindre unde, passe dans un autre compartiment de sa fantaisie: il vient de lire quelques pages de théologie, et le voilà ascétique. Pourquoi pas? Il a du talent, et il faut que le talent s'exerce à tout exprimer, car il se flatte de tout comprendre. Vite, une belle tirade sur le désert, et de grandes cascades de phrases sur la poésie des chartreuses, sur les extases des saints! Tout à l'heure nous serons féroce avec les forts châtelains du moyen âge et magistralement sabreur, si le chauvinisme nous tombe sous la main. Nous voilà bien loin des pantoufles voluptueuses et du pied rose de la Pompadour; mais qu'importe, pourvu que la couleur y soit?
Ah! que de couleurs perdues dans le kaléidoscope d'une jeune tête qui se croit grave! que de talent dépensé en pure perte! que de pierreries éparses qui manquent de fil pour faire un collier! que de perles de la plus belle eau rejetées à la mer! que de forces gaspillées, que d'efforts pour devenir un papillon quand on eût pu être un oiseau! Et pourquoi, je te prie? Comment se fait-il que, pouvant le plus, vous ne puissiez pas le moins? Vous avez du génie et pas de bon sens! C'est que, ne croyant à rien parce que vous voulez être vieux, vous vous prenez à tout indistinctement sans rien saisir.
Le remède est facile: attendez un peu. Vivez, et il vous faudra bien comprendre que la vie ne peut se passer d'un but. Las de n'en point avoir, vous en saisirez un avec ardeur. Fasse le ciel qu'il soit bon! Mais, si quelques-uns de vous le choisissent mauvais, les autres s'épanouiront au bien par réaction. Ils sauront à quelle lutte se vouer, et les grandes causes de l'humanité, qui se plaident, malgré tout, de siècle en siècle, retrouveront des accusateurs publics très-nets et de libres défenseurs très-passionnés. Dans vingt ans, dans dix peut-être, il vous faudra bien voir où vous allez et prendre parti pour ou contre l'avenir.
En attendant, mon Henri, tu as produit là un charmant symptôme de marasme, et ce n'est pas ta faute; mais il est charmant quand même à beaucoup d'égards, parce que tu es jeune malgré toi, et que tu le redeviendras tout à fait en mûrissant. Cette mode va passer, elle passe déjà. Vous rirez bientôt d'avoir été des Lauzun, comme nous rions aujourd'hui d'avoir été des Childe-Harold. Suicidés et viveurs iront ensemble et fatalement vers la lumière de 1900! Elle est là devant nous, et tu es de ceux qui la salueront. Elle attend, bien brillante et bien tranquille, que vous vous lassiez de vouloir souffler dessus.
Sais-tu ton meilleur ouvrage? C'est ta dernière lettre. Tu ne l'as pas cherchée, elle est sortie toute seule de ton cœur, qui a plus d'esprit que ton esprit.
Je me tiens prêt: quand mon action sera nécessaire à Turdy, j'y serai. En attendant, je t'embrasse paternellement.
H. Lemontier.
Aix, 12 juin.
Je suis arrivé hier à Turdy à l'heure du déjeuner. Le général m'a reçu avec un éclair de joie naïve, tout aussitôt réprimé par son habitude de je ne sais quelle dignité théâtrale dont à coup sûr il n'a aucun besoin pour se faire respecter de moi. Lucie et le grand-père m'ont tendu les deux mains avec une certaine émotion. J'ai vu qu'on venait de parler de moi; mais on passait dans la salle à manger, et la présence des domestiques nous a forcés de causer de choses étrangères à la préoccupation commune. Le général s'est mis en observation devant moi comme devant un corps d'armée dont on veut saisir et pressentir les manœuvres. C'est tout au plus s'il n'a pas braqué sur moi une lunette d'approche. Je ne pouvais ouvrir la bouche pour demander du pain, étendre la main pour prendre de l'eau, sans rencontrer son regard avide, qu'il voulait rendre pénétrant. Heureusement je ne suis pas timide. Cela n'est permis qu'aux gens qui sentent leur importance et dont on a le droit d'exiger beaucoup. J'ai donc fait bonne contenance devant cet examen. Je me suis laissé même interroger avec plus de bienveillance que de discrétion sur le sens de quelques paroles insignifiantes où le malin général voulait voir de la profondeur. Il a entamé au dessert une dissertation sur les avantages de l'obéissance passive, qu'il a poussée fort loin. Selon lui, cette obéissance n'est pas seulement nécessaire pour consacrer la discipline militaire, elle est la sauvegarde de l'esprit humain dans toutes ses fonctions, de la société dans toutes ses lois. Je me suis gardé de le contredire, et je n'ai pas cru faire acte d'hypocrisie ou de lâcheté en me renfermant dans un silence décent. J'ai senti, je le confesse, que le bon général battait trop franchement la campagne pour donner lieu à une controverse sérieuse, et autant j'ai mis jusqu'à ce jour d'emportement et d'audace dans ma franchise avec Lucie, autant avec son père j'ai accepté le rôle de petit garçon qu'il lui plaisait de m'attribuer. Je crois qu'il a été satisfait de cette déférence et qu'il ne demandait pas autre chose pour m'accorder sa protection. A peine le déjeuner fini, il a pris son fusil pour aller faire une promenade, et je suis resté seul avec Lucie et son grand-père.
«Écoutez, Émile, m'a dit tout aussitôt Lucie, notre situation, que je croyais assise et réglée jusqu'à nouvel ordre, se trouble et se complique un peu devant l'arrivée de mon père. Il faut bien vous dire qu'il ne comprend rien du tout à nos conventions. Nous avons ri tous les trois ce matin de ce qu'il lui plaisait d'appeler notre armistice; mais au fond il était un peu fâché contre mon grand-père et contre moi, contre vous encore plus. Il assure que vous auriez dû déjà et que vous devez au moins, dans un bref délai, lui déclarer vos prétentions.... Il s'exprime ainsi. J'ai dû lui dire que je m'y opposais, et je m'y oppose encore; mais, s'il s'obstine, comment allons-nous sortir de là?
—Pourquoi vous opposez-vous à ce que je lui dise mon vœu, chère Lucie? Vous craignez donc de vous trop engager envers moi en me permettant de m'engager vis-à-vis de votre famille?
Le grand-père a pris la parole avec un peu d'émotion.
«Oui, voilà la crainte de cette méchante enfant. Elle a beau dire le contraire, elle veut se réserver toujours une porte de derrière.
—Comme c'est vilain, ce que vous dites là, monsieur! reprit Lucie en secouant et baisant la tête du grand-père. Vous me cherchez toujours des torts, et nous finirons par nous brouiller!... Mais, en attendant, parlons raisonnablement. Dites-moi donc, Émile, ce qui se passe entre nous et où nous en sommes. Nous avons besoin d'une grande explication dont on ne nous a pas laissé le loisir, et que mon père a enfin compris devoir nous permettre avant toute démarche de votre part. Il est sorti pour nous laisser libre de causer tous les trois. J'ai défendu à nos gens de laisser entrer personne; causons.
—Je suis prêt, Lucie, mais c'est à vous de m'interroger.
—Je ne peux, ni ne dois, ni ne veux vous confesser en détail. Je me contenterai de vous rappeler notre situation au moment où je me suis retirée aux Carmélites. Je vous demandais de me laisser à moi-même pendant quelques jours, et vous reconnaissiez que j'avais le droit de me consulter. Vous me promettiez de m'attendre, et vous m'avez manqué de parole. Vous vous êtes affecté, impatienté; vous m'avez causé une grande inquiétude et une véritable souffrance, lorsque j'ai appris tout à coup que vous étiez assez gravement malade. Je me suis hâtée de revenir ici pour avoir plus vite et plus souvent de vos nouvelles; mais à peine étiez-vous guéri que vous partiez sans me voir et sans écrire un pauvre mot à mon grand-père. Nous avons su par vos amis que vous alliez à Paris, mais que votre père, inquiet de vous, se trouvait déjà à Lyon, et, autant que nous avons pu savoir ce qui s'était passé entre vous, il a calmé votre agitation, il a pris ma défense, et il vous a conseillé de revenir ici. Vous êtes à Aix depuis trois jours, et voici enfin que nous pouvons parler librement. Ne me direz-vous pas ce que je dois penser du trouble et du mal que je vous ai causés? Avez-vous cru que je voulais vous décourager, et que je manquais de la sincérité nécessaire pour vous dire que je renonçais à vous? Ou bien, découvrant que j'étais plus religieuse que vous ne le supposiez, avez-vous regardé mes principes comme incompatibles avec les vôtres?
—Je n'ai jamais supposé, Lucie, que vous pussiez manquer de franchise et de loyauté. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas, et que vous ne tarderiez pas à me le dire. J'ai perdu la tête, j'ai devancé mon arrêt, j'ai voulu fuir. Mon père a blâmé ma précipitation, il m'a dit de revenir accepter de nouveau l'espérance ou subir ma condamnation. Me voici.
—Résigné à tout?
—Oh! résigné.... pas le moins du monde! J'ai promis de l'être, je l'ai promis de bonne foi. Je tiendrai parole, si toute ma soumission doit consister à me retirer sans faire entendre à qui que ce soit la moindre plainte; mais ce que je souffrirai est effroyable, et je sens bien que j'en guérirai difficilement... si j'en guéris! Ne prenez pourtant pas ceci pour un appel à votre conscience. Je reconnais tous vos droits, et dans ma douleur il n'y aura ni blâme ni reproche contre vous. Je vous sais bonne, je crois à votre amitié. Je sais que je mérite votre estime, et je crois qu'en me faisant souffrir vous souffrirez beaucoup aussi; mais je ne veux rien devoir à votre pitié: elle nous serait funeste à tous deux. Je désire donc vivement que cette explication soit décisive, et que vous me commandiez de partir ou de me déclarer à votre père.
—Écoutez, Émile, il y a quinze jours, je chantais chez les carmélites le jour de la Trinité... et il me semblait que vous étiez là, quelque part, que vous m'entendiez, que vous me compreniez, et que votre âme chantait et priait avec la mienne.
--- J'étais là, Lucie, j'étais dehors dans le soleil, dans la poussière et dans la fièvre; je croyais être loin de votre pensée, et je devenais fou!
—Ingrat! reprit Lucie avec force, comment n'êtes-vous pas venu à moi quand je suis sortie?
—J'ai couru à vous, Lucie; vous ne m'avez pas reconnu, vous ne m'avez pas seulement aperçu; vous sembliez abîmée dans l'extase ou brisée par l'émotion.
—Eh bien, vous m'avez vue, vous, mais vous ne m'avez pas comprise! J'étais ravie dans l'espérance! Je venais d'entendre la voix de ma conscience et celle de mon cœur qui chantaient avec moi!
—O Lucie! que vous disait-elle donc, cette voix intérieure?
—Elle me disait d'avoir confiance en vous.
—Et vous ne la repoussiez pas? vous ne la combattiez plus?
—Émile, répondit-elle en me tendant les deux mains à la fois, quand le cœur et la conscience sont d'accord pour dire oui, que reste-t-il en nous pour dire non?
—Oh! ma chère Lucie, dites-moi cela cent fois, dites-moi cela toujours!»
Et je tombai à ses pieds.
«Que Dieu l'entende et nous protége! s'écria-t-elle en se jetant dans les bras de son grand-père; qu'il renverse les obstacles qui sont entre nous!
—Des obstacles! dit M. de Turdy avec feu; quels obstacles?
—Il y en a, grand-père, répondit Lucie en fondant en larmes, ou il y en aura!
—Non, Lucie, m'écriai-je, il ne peut y avoir d'obstacles, puisque vous croyez en moi!
—Ah! prenez garde! reprit-elle avec tristesse, je m'abandonne à cette espérance les yeux fermés et dans toute la loyauté de mon cœur, parce que je m'imagine qu'au fond nous aimons Dieu de la même manière, parce que je suis sûre que, loin d'être un athée comme on m'avait dépeint tous ceux qui résistent à l'orthodoxie catholique, vous êtes une âme profondément religieuse et vouée sérieusement au culte du vrai, du beau et du bien, parce que je crois que Dieu, qui voit bien haut par-dessus les prescriptions humaines, agrée votre culte autant que le mien, parce que je veux, si je deviens votre compagne dans la vie, vous aimer dans toute l'éternité, et que je compte sur l'éternité avec vous.... Mais, si vous ne croyez pas la même chose en ce qui nous concerne,—faites bien attention!—allez-vous exiger que je renonce à la pratique d'un culte qui jusqu'ici m'a semblé nécessaire à la vie de mon âme, et dont ma foi ne pourrait peut-être plus se passer? Si je vous tiens pour sauvé, vous qui rejetez ce culte, ne me jugerez-vous pas hors de la voie et en révolte contre vous, si je le conserve? Quand je pense cela, ma conscience recommence à s'alarmer, en même temps que ma fierté se révolte. Il faut que vous me garantissiez la liberté de conscience; est-ce trop réclamer de votre équité? Vous voyez bien que je ne peux pas vous laisser prendre d'engagement vis-à-vis de moi avant que vous m'ayez accordé le point essentiel.»
Je ne pus répondre tout de suite. J'étais tombé dans une sorte d'anéantissement comme si, dans un jour de fête et dans un moment d'ivresse, j'eusse été percé d'une flèche empoisonnée.
«Que me demandez-vous? lui dis-je enfin. Le divorce avant le mariage, par conséquent le mariage de convention que tout le monde fait et que personne ne respecte! Ah! Lucie, si vous ne deviez être pour moi qu'une amie, une sœur, probablement je regarderais comme un devoir de respecter vos croyances et de vous aimer d'autant plus que je vous croirais dans l'erreur à certains égards. Ou je vous plaindrais de mal comprendre Dieu, ou je vous admirerais de pouvoir l'aimer sans le comprendre. Dans tous les cas, je vous considérerais comme un enfant bien cher et bien naïf dont je ne voudrais ni effrayer la débile intelligence, ni contrister le cœur malade. Est-ce ainsi que vous voulez être devant moi? Serai-je seulement votre père indulgent ou votre frère résigné? Ah! vous m'arrachez le cœur de la poitrine, car je suis un homme, et je ne puis supporter un autre homme que moi auprès de vous! Non, je ne me sens pas capable d'accepter avec tranquillité le divorce que vous me proposez, parce que je ne peux pas vous aimer à demi! On peut se marier sous le régime de la séparation de biens, mais non sous celui de la séparation des âmes, ou bien alors le mariage est nul devant Dieu!
—Il a raison! s'écria le vieux Turdy avec une impétuosité que je ne lui avais jamais vue et en se levant avec cette roideur convulsive qui est toujours un peu effrayante chez les vieillards; oui, oui, c'est parler en homme, et c'est ainsi que j'aurais dû parler à la mère de ta mère, à ta mère, et à toi par conséquent! Vous ne vous seriez pas jetées toutes les trois dans ce mysticisme qui t'éloigne du bonheur au moment d'y toucher, et qui a rendu si triste et si froid le mariage de ta mère et le mien. Ah! je dis là des choses que je ne devrais peut-être pas dire devant toi; mais il y a dans la vie des moments décisifs où il faut tout avouer! Sache donc, folle enfant, que ni ton père, ni ton grand-père n'ont été heureux! Ton père, qui a fini par donner aussi dans la dévotion, ne se rappelle pas combien il a maudit autrefois l'influence du prêtre dans son ménage! Il l'a maudite pourtant, et je l'ai vu furieux, menacer la vie d'un certain directeur. Aujourd'hui, sans doute il en demande pardon à ces messieurs; mais ces messieurs ne peuvent lui rendre le bonheur qu'ils lui ont volé. Et, quant à moi, je n'étais ni violent, ni despote, j'aimais ma compagne.... Je l'eusse aimée avec passion, si elle l'eût voulu; mais il y avait entre nous un homme qui ne voulait pas, un homme qui lui disait chaque jour: «Subissez les caresses de votre mari, votre corps lui appartient, mais non votre âme, puisqu'il est un impie et un philosophe! Gardez votre âme à Dieu et à moi...»
—Mon père! s'écria Lucie, ne dites pas ces choses-là!
—Je veux les dire, je les dirai! elles me font du mal, elles t'en font aussi, ce n'est pas une raison pour laisser la vérité dans l'ombre et dans l'oubli. J'ai quatre-vingt-deux ans; eh bien, je le jure devant celui que vous appelez Dieu, et qui est pour moi la loi de l'univers, je porte en moi depuis cinquante ans une malédiction que je veux formuler jusqu'à ma dernière heure! Maudite et trois fois maudite soit l'intervention du prêtre dans les familles! le prêtre qui, jeune ou vieux, honnête ou dépravé, nous enlève la confiance et le respect de nos femmes, le prêtre qui, fanatique ou modéré, est obligé par son état de leur dire que nous sommes damnés si nous ne nous confessons pas, qui, par conséquent, les habitue à séparer leur âme de la nôtre, et à rêver un paradis d'égoïstes dont nous serons exclus! Oui, maudit soit le prêtre qui ne nous marie que pour nous démarier au plus vite, lui qui a déjà prélevé ses droits sur la virginité de l'esprit et la pureté de l'imagination de nos femmes en leur apprenant ce que nous seuls eussions dû leur apprendre.»
Lucie devint pâle devant l'énergie un peu délirante de son grand-père.
«Comme tout cela est affreux! dit-elle en se laissant retomber sur son siége après avoir fait de vains efforts pour calmer le vieillard. O Émile, nous sommes bien malheureux!»
Elle pleurait amèrement. La colère du vieux Turdy s'apaisa tout à coup, et il lui demanda pardon de sa violence avec de touchantes puérilités. Pour moi, j'avais la mort dans l'âme, car je sentais qu'il m'était à jamais impossible d'accepter un mariage comme ceux dont il venait de révéler les douleurs et les hontes morales. Lucie comprit mon silence, et, après avoir apaisé son grand-père par ses caresses, elle vint à moi et me prit le bras pour marcher dans le salon, comme si elle eût voulu chasser les images qui venaient d'être évoquées devant elle.
«Émile, me dit-elle enfin en s'appuyant sur moi avec abandon, oublions tout cela, et cherchons le moyen de gagner du temps; oui, il nous faut absolument le temps de nous confesser l'un l'autre jusqu'au fond de l'âme, à moins que vous n'ayez perdu toute espérance de m'amener à vous ou de venir à moi!
—Je garde, lui répondis-je, la ferme espérance de vous amener à moi, si vous me dites que vous ne la répudiez pas, malgré ce que vous regardez peut-être comme une obstination de mon orgueil.
—Je vous crois l'esclave d'une logique terrible que je voudrais faire fléchir par des raisons de sentiment! Je sais que vous n'êtes pas orgueilleux, puisque je vous estime quand même, puisque je vous retiens, puisque voilà mon bras enlacé au vôtre, puisque je vous dis: Gagnons du temps, connaissons-nous bien, et réunissons tous nos efforts pour parvenir à nous entendre!
—Lucie, vous êtes adorable, et je vous adore. Laissez-moi donc vous demander aujourd'hui à votre père et m'engager vis-à-vis de vous sans exiger que vous vous engagiez vis-à-vis de moi.
—Est-ce que cela est possible?
—Oui, cela est possible de moi à vous, parce que votre loyauté est sacrée à mes yeux. Si vous sentez, après quelque temps d'épreuve, que vous ne pouvez me faire aucune concession, vous me rendrez ma parole, et tout sera dit. Je ne vous demande pas la vôtre; je n'en ai pas besoin pour savoir que vous ferez votre possible pour franchir l'intervalle qui nous sépare.
—Eh bien, s'écria Lucie avec une sainte effusion, j'accepte ce marché-là! Vous êtes un grand cœur, Émile, et je me laisse vaincre en générosité, afin d'avoir à vous admirer et à vous estimer toujours davantage. Il faut bien que cela s'arrange ainsi, car mon père romprait tout, et quel affreux malheur pour nous de nous séparer sans avoir cherché de toutes nos forces à unir nos âmes, qui se cherchent avec tant de force et de sincérité! Allons, Émile, embrassez le grand-père, et dites-lui de prier pour nous.
—Moi, prier! s'écria, en me serrant dans ses bras, le vieux Turdy, qui riait et pleurait en même temps.
—Oui, mon ami, lui dis-je, vous prierez pour nous la grande loi de l'univers; car, en y pensant bien, vous reconnaîtrez que cette loi est esprit autant que matière. Votre esprit parlera donc pour nous à ce grand esprit qui gouverne les intelligences, puisqu'il régit toutes les forces, et, tout en essayant de prier, il vous arrivera de prier en effet.
—Ah çà! répondit le vieillard en me tutoyant sans s'en apercevoir, tu pries donc, toi?
—Oui, à toute heure, à tout instant, par la pensée, par l'admiration, par la tendresse enthousiaste, par le désir brûlant, par la réflexion lucide, par la rêverie vague, par toutes mes facultés, par toutes mes émotions, par toutes mes aspirations, par tous mes instincts, dont le but est l'idéal, Dieu par conséquent, l'amour infini!
—Allons! reprit le vieux Turdy en s'adressant à Lucie, tu vois bien que c'est un exalté comme toi.... Quel diable peut donc vous empêcher de vous entendre? Mariez-vous, mariez-vous, et, si nous mettons de côté le prêtre, je promets de me convertir!»
Un billet de M. La Quintinie est arrivé en cet instant. Il avait reçu, disait-il à sa fille, une lettre qui le forçait d'aller tout de suite à Chambéry. Il avait loué une petite voiture au village du Bourget, et, comme il comptait dîner à la ville, il priait qu'on ne l'attendît pas. Il passerait la soirée et la nuit chez mademoiselle de Turdy.
Je ne sais pourquoi cette escapade inattendue du général a inquiété Lucie. Elle s'est informée auprès du militaire qui sert de domestique à M. La Quintinie et qui l'avait accompagné à la chasse. Un exprès avait été rencontré par eux, comme il apportait une lettre au château. Le général, après avoir lu la lettre dont cet homme était porteur, avait poussé jusqu'au village. Là, il avait paru indécis un instant; puis, s'étant assuré d'un moyen de transport, il avait écrit le billet et renvoyé à Turdy son domestique, son fusil et ses chiens.
«Je ne vois là rien d'étonnant, dit le grand-père. Le général n'avait pas encore été saluer ma sœur; la moindre affaire l'aura décidé à se rendre tout de suite à son devoir.»
Il me laissa seul avec Lucie, c'était l'heure de sa sieste, et il en avait d'autant plus besoin qu'il avait été fort ému de notre entretien.
Dès qu'il se fut retiré, je demandai à Lucie pourquoi elle était troublée. Elle me dit qu'elle eût été satisfaite d'une explication ce jour même entre son père et moi.
«Vous devez apprendre, me dit-elle, que son caractère est très vif, mais non opiniâtre. Quand même je ne l'aimerais pas tendrement, je ne le craindrais pas; mais il est l'homme des formalités extérieures, et il reproche beaucoup à mon grand-père de n'en pas tenir assez de compte en ce qui me concerne. Jusqu'à présent, il s'est beaucoup impatienté de ce que je ne me mariais pas. Il prétend qu'on s'y prend très-mal pour m'y décider, que des parents sages doivent choisir eux-mêmes, présenter le fiancé, et réclamer la soumission aveugle de la jeune fille. La question qu'il a soulevée ce matin à propos de l'obéissance passive n'était qu'une suite de ce raisonnement à mon adresse. Il croit qu'en laissant un jeune couple s'observer et s'étudier mutuellement, on lui donne le temps de sedésenchanterdu mariage, et il ajoute très naïvement que, si l'on connaissait bien d'avance la personne à laquelle on doit s'unir, on n'en trouverait pas une seule à qui l'on voulût se fier. Quand je lui fais observer que ce n'est point là un encouragement au mariage, il prononce qu'il fautse marier, et pour mon pèreil fautn'a jamais besoin d'explication. Ne le prenez pas cependant pour un despote. Quand vous le connaîtrez, vous verrez qu'avec lui ma liberté ne court pas de risques bien sérieux: ce n'est donc pas lui que je crains pour moi, c'est vous, Émile, que je crains pour lui.
—Expliquez-vous.
—Eh bien, je crains qu'il ne vous impatiente et ne vous irrite. Ses théories vous blesseront certainement, et la manière dont il procédera avec vous vous révoltera, j'en ai grand'peur.
—Voyons, je crois y être préparé: il me demandera si je suis bon catholique. Eh bien, étant catholique lui-même, il a le droit de m'interroger, et je subirai l'interrogatoire avec le plus grand calme.
—Mais vous ne le tromperez pas sur vos principes religieux?
—Certainement non.... Alors il me refusera votre main?
—Voilà ce que je ne puis vous dire, je n'en sais absolument rien. Il y a deux ans, mon père eût fait meilleur marché que moi de la croyance; mais le voilà bien changé, et, je le dis avec regret, sa conversion n'a pas ouvert son esprit à l'aménité. Que ferez-vous, Émile, s'il vous déclare qu'il faut faire acte de catholicisme pour m'obtenir?
—Je reculerai, comme on fait avec les enfants, pour détourner l'orage. Je lui demanderai de prendre le temps de me connaître, et alors tout dépendra de vous.
—Comment cela?
—Si vous m'aimez assez pour embrasser mes idées, vous userez de votre légitime ascendant sur lui pour l'amener à approuver notre union.
—Ah! oui; mais nous sommes dans une impasse. Pour que nos idées arrivent à se fondre, il ne faut pas qu'on nous sépare.... M'autorisez-vous à lui dire que j'espère vous convertir?
—Si vous le croyez, dites-le, Lucie; mais ne comptez pas que je vous aiderai à le faire croire.»
Lucie eut un moment de dépit où, pour la première fois, je vis la femme l'emporter sur l'apôtre.
«Vous êtes un roc! me dit-elle; vous n'êtes pas capable de la plus petite concession pour rester près de moi et me donner du courage! Est-ce là aimer?
—Oh! oui, Lucie, m'écriai-je, c'est aimer avec la passion d'un honnête homme qui vous respecte, et qui ne veut pas se rendre indigne de vous par le mensonge.
—Et c'est justement pour cela que je vous estime! répondit-elle avec un mélange de colère et de tendresse qui la rendit adorable. Je m'en veux parfois de tant tenir à un homme si fier et si têtu! Mais comment faire? Plus vous me résistez, plus je suis fière de vous, et plus je m'obstine à vouloir vous aimer!»
Elle veut! Hélas! moi, j'aurais beau ne pas vouloir! Je l'aime, je l'aime avec une passion brûlante comme un instinct, froide comme une fatalité. Pour l'obtenir je n'aurais qu'un genou à plier, une formule à prononcer.... J'ai mes heures de tentation comme un dévot; seulement, le tentateur ici, c'est l'esprit clérical. Il joue dans le drame de mon amour le rôle du diable.
Mais ne crains rien, latentationpeut être terrible et poignante à ceux qui ont pour juge le dieu des ténèbres. Moi, j'ai le Dieu de vérité! Avec lui, la lutte du mensonge est courte, et la victoire est facile!
Ton Émile.
Turdy, le 13 juin.
Mon ami, vous êtes bien bon pour moi d'avoir écrit cette longue lettre et transcrit ou plutôt traduit la doctrine du père Onorio pour les besoins de mon âme. Je ne sais si ce vénérable religieux est aussi éloquent que vous le faites. Peut-être prêtez-vous à ses idées le secours de votre propre éloquence. N'importe, je ne veux examiner que la doctrine elle-même.
Elle n'est pas nouvelle, c'est celle du beau livre de l'Imitation de Jésus-Christ, qui est considérée par l'Église comme l'introduction à la sainteté; mais peut-être avons-nous le droit de croire que ces sortes de travaux inspirés sont appropriés au temps où ils éclosent, et qu'ils nous tracent une ligne de conduite peu à peu impossible à suivre, sinon dangereuse et contraire aux progrès de la foi. Est-ce que la foi, est-ce que la notion et l'amour de Dieu ne doivent pas suivre la marche de l'esprit humain de siècle en siècle et se mettre à la tête de toutes les conquêtes, au lieu de se faire traîner ou de protester?
Ceci nous mènerait bien loin et ne serait que la paraphrase d'une de ces excellentes leçons que vous oubliez, que vous reniez peut-être, mais que j'ai gardées en extraits et en résumés dans mes cahiers du couvent. Cette leçon était intituléeE pur si muove!Souvenez-vous, mon ami! Vous nous disiez (et je vous cite à peu près textuellement, car j'ai mon extrait sous les yeux):
«Oui, elle tournait, la terre, et elle avait toujours tourné, car ce mouvement est sa vie, et, si les juges qui condamnaient Galilée avaient mieux réfléchi et mieux raisonné, ils eussent pu interpréter le miracle de Josué sans faire mentir ni les livres saints, ni les éternelles lois de la nature. Dieu, qui a le pouvoir de faire fonctionner tous les rouages de l'univers, avait bien celui de faire apparaître aux yeux de cette poignée d'hommes qui combattaient en son nom le spectre enflammé d'un soleil immobile, remplaçant pour leur croyance l'astre véritable qui s'éloignait et s'éteignait dans les nuées du couchant.
«C'est ainsi, ajoutiez-vous, qu'en s'attachant quelquefois trop à la lettre, on se jette en des luttes où l'esprit du siècle semble triompher, tandis qu'au fond c'est pourtant l'esprit de Dieu qui éclaire les travaux des savants et des philosophes, soit qu'ils le reconnaissent, soit qu'ils le nient.»
Voilà ce que vous disiez, mon ami. Permettez-moi de m'en tenir à ce doux et clair esprit qui formait le mien, et dont il ne m'est plus possible de changer les conclusions. Votre père Onorio est un saint, je n'en doute pas; mais il y a des saints qui se trompent, et vous-même êtes forcé de modifier et d'atténuer les conséquences de sa doctrine.
Je n'aime pas l'exagération de parti pris. J'ai aujourd'hui la certitude que l'on peut prendre le sauveur Jésus pour l'idéal de la vie intérieure sans rompre avec les devoirs du temps et du milieu où l'on existe. Cet idéal que l'on porte en soi tend à élever sans cesse la pratique de la vie sociale; mais je crois qu'il défend aussi de la briser, et que les grandes ruptures avec les devoirs ordinaires sont de grands scandales, pardonnables seulement à qui n'a pas compris ces devoirs-là. Je les ai compris, moi; je ne peux plus les méconnaître. Je dois et je veux vivre avec mon temps, que Dieu n'a pas maudit. Dieu ne maudit rien, je proteste!
Ne me demandez pas autre chose, mon ami. Vous parler de ce projet de mariage qui vous paraît si funeste m'est encore plus impossible.
Pourquoi? Je ne sais pas! Je sens que mon âme aborde un grand mystère, et que cette première lutte avec l'esprit inconnu qui me parle ne peut souffrir de témoin étranger. Je n'oserais dire à mes parents les pensées que je porte en moi, je n'oserais même les dire à celui qui en est l'objet. Il y a là comme un abîme à franchir et comme une montagne à soulever; c'est je ne sais quelle honte sacrée, si je puis dire ainsi, car elle ne me fait pas rougir de moi-même quand le sang monte brûlant à mes joues. Ne craignez donc pas! Mon bon ange veille, et il me rassure. Ma conscience n'a pas de détours, elle est donc libre de terreurs. Je sens Dieu en moi comme je ne l'ai jamais senti, et, sans savoir comment il résoudra le problème de ma situation, je suis pénétrée d'une confiance sans bornes dans l'issue qu'il me réserve.
Je ne veux pas faire de controverse avec Émile. Je ne pourrais pas non plus. Je ne me sens de forces réelles que sur des articles de foi où je le sais d'accord avec moi et beaucoup plus fort que moi-même,... aussi fort que vous, mon ami, et ce n'est pas peu dire!
Tranquillisez-vous sur mon compte, et ne pleurez pas notre amitié brisée. Pourquoi le serait-elle, si vous redevenez l'ami que j'ai toujours connu? Émile lui-même renouera cette amitié quand vous m'autoriserez à la lui dire, et quand vous aurez reconnu en lui un guide sûr, éclairé, légitime enfin pour mon âme. Voyez-le donc, parlez-lui de moi, de lui, faites-vous apprécier, obtenez sa confiance: je consens à ne me prononcer dans un sens ou dans l'autre qu'après cette épreuve; mais soyez vous-même, mon ami, et mettons tout à fait de côté l'influence hors de saison qui a dicté votre dernière lettre.
Lucie.