Paris, 13 juin 1861.
Je crains que, par suite d'un zèle de jeune apôtre, tu n'apportes un peu trop de rigidité dans tes rapports avec l'entourage officiel ou occulte qui te dispute Lucie.
Ne demandons pas trop aux hommes, dans ce moment de déraillement intellectuel, s'ils sont catholiques, protestants ou juifs. Si l'on y regardait de bien près, on verrait que beaucoup d'entre eux sont tout cela ensemble, et très-païens par-dessus le marché, tant les doctrines tendent à une fusion inévitable en dépit de la prétention à l'immobilité qui caractérise certains adeptes de cette foi à facettes. C'est que la fusion a pour prologue inévitable la confusion.
Mon avis est qu'il faut éviter les discussions vaines et ne point porter le trouble dans les esprits par la guerre aux détails. Beaucoup de chemins conduisent au vrai, et la devise de l'Église est que tout chemin mène à Rome. Demandons aujourd'hui que tout chemin mène Rome à Dieu!
Tracer une route unique et absolue, bâtir des systèmes de toutes pièces, ce serait recommencer l'histoire du passé. L'homme nouveau ne subira plus d'entraves nouvelles. Il aimera encore mieux user celles dont il a l'habitude, jusqu'à ce qu'elles le quittent à force de vétusté, et, comme cela est fatal, rien ne doit nous irriter dans les obstinations de l'habitude.
D'ailleurs, quelle que soit la théorie de l'individu, il peut être dans le chemin pratique de l'idéal, si son âme est plus généreuse que sa croyance, et cette anomalie se présente en nombreux exemples dans la situation particulière aux époques de grande transition. Il ne faudrait donc pas prendre trop à la lettre ce que je t'ai dit sur les eunuques intellectuels. Le mysticisme est une grande machine à mutilation morale; mais les germes de la véritable virilité lui échappent souvent. J'ai connu des dévots très-philosophes, des esprits forts très-superstitieux, et des athées très-religieux sans le savoir.
Ces exceptions, quelque fréquentes qu'elles soient, ne doivent pourtant jamais servir à réhabiliter l'esprit meurtrier des doctrines ennemies du progrès. Elles ne sont rien de plus que de nobles inconséquences, des révoltes de la vie divine dans les âmes, des protestations qui échappent au raisonnement, des attentats sublimes contre la logique du mal, des contradictions sans lesquelles l'esprit de Dieu eût été entièrement étouffé au moyen âge. La réforme fut une de ces protestations spontanées qui ouvrent une soupape de sûreté à l'étouffement universel. Une nouvelle réforme plus radicale et plus complète se prépare. L'Église romaine se mettra-t-elle en tête du mouvement? Qui sait? et pourquoi non? Voilà pourquoi, mon enfant, il ne faut pas décourager les catholiques comme Lucie, ni les athées comme son grand-père.
Pour conclure, esprit de charité, tolérance et aménité envers tout homme et toute femme de bien qui se trompe!—Guerre ouverte, guerre à mort au mensonge érigé en parole de Dieu! Mépris absolu, mépris de glace aux hypocrites qui font de l'idée religieuse un instrument de haine et d'abrutissement, ou tout simplement le marchepied de leur ambition!
Sois sage autant que courageux, ce n'est point facile! Raison de plus pour essayer.
Sois béni de Dieu comme tu l'es de ton père.
Adresse-moi ta prochaine lettre à Chêneville. Je vais achever mon travail sous les vieux arbres qui t'ont vu naître. Je serai plus près de toi.
Aix, le 13 juin.
Aujourd'hui, je croyais pouvoir aborder la question avec le général; mais il a écrit de Chambéry qu'il ne rentrerait que demain, et j'ai pu passer la journée dans une sorte de tête-à-tête avec Lucie.
Nous avons causé longtemps en nous promenant dans l'enclos et dans la montagne autour du manoir. C'est un lieu enchanté, et Lucie est une créature divine, mon père! Nous n'avons plus discuté, nous avons répandu nos cœurs l'un dans l'autre. Nous nous sommes raconté toute notre vie, et quel ravissement pour moi de n'avoir rien à lui cacher, rien à lui taire! Combien je t'en remercie! car c'est à toi que je dois d'avoir ignoré les dangereux entraînements de la jeunesse et de l'oisiveté. Je lui ai dit toute notre intimité de travail, de voyages tête à tête, de causerie intime et jamais épuisée, ces soirées d'hiver à la campagne où tous deux, seuls au coin du feu, nous pensions tout haut l'un pour l'autre, et quelquefois entraînés jusqu'au milieu de la nuit, oubliant de compter les heures qui sonnaient et les lumières qui se consumaient sur la table. Et Lucie aimait à apprendre que nous étions souvent gais dans ces épanchements jusqu'à rire et à réveiller en sursaut le vieux chien qui dormait dans nos jambes, que nous recommencions le jour suivant après nous être dit: «Cette fois, nous nous quitterons à dix heures, nous avons à travailler, nous veillons trop!» et que nous retombions dans notre oubli du temps, dans notre plaisir de pouvoir échanger avec suite nos idées et nos sentiments sans être dérangés ni distraits par la vie extérieure. Je lui racontais aussi nos longues promenades de huit jours dans l'été, avec un domestique pour faire notre cuisine ambulante et un mulet pour porter nos provisions. Je lui disais comment nous explorions ainsi une localité de peu d'étendue, examinant tout, recueillant tout, et comme quoi nous arrivions à la posséder sous tous ses aspects d'ensemble et de détail, art, science, histoire, mœurs, coutumes, faune et flore.—Et puis nos grandes excursions, nos campagnes dans les bibliothèques, nos heures de recherches dans les livres, nos collections de souvenirs, nos rêveries oublieuses de tout au sein de la nature, enfin toute cette vie à deux que tu m'as faite si libre et si remplie, si belle et si douce, si austère et si tendre!... Lucie a rêvé longtemps après m'avoir longtemps questionné.
«Je ne m'étonne plus, m'a-t-elle dit ensuite, de trouver en vous ce que je n'ai trouvé chez personne, l'accord des idées, des sentiments et des goûts. Votre esprit et votre caractère se tiennent, et cette pureté de mœurs que j'ai entendu déclarer impossible à votre sexe et à votre âge, à moins d'une éducation catholique des plus rigides, est pour moi une surprise dont je ne reviens pas.
—Tout cela, Lucie, a été obtenu par le sentiment religieux pourtant, n'en doutez pas; mais il y a manqué, je l'avoue, la crainte du diable et la croyance à l'enfer.
—Ne me parlez pas de l'enfer, répondit-elle vivement, je n'y ai jamais cru! Mais ne parlons pas du tout de nos dogmes, parlons de nous. J'adore votre père, me voilà enthousiaste de lui,... et jalouse aussi! Voyez, Émile, est-il possible, à vous qui avez sous les yeux à toute heure un tel idéal, de chérir passionnément une pauvre fille comme moi?
—Oui, et d'autant plus, même en supposant que vous soyez la pauvre fille que vous dites. Les grands amours naissent des grands amours.
—Pourtant voyez! reprit-elle; vous dites qu'un prêtre, un confesseur, un directeur de ma conscience serait votre rival, qu'il vous prendrait mon âme, et qu'entre deux êtres qui s'aiment il ne peut y avoir que Dieu!
—Je n'ai jamais ditentre, j'ai diten euxetavec eux.
—Mais votre père est un homme pourtant! Sera-t-il notre confesseur et notre conseil? Je le veux bien, moi; mais alors que devient notre théorie contre l'intervention dupère spirituel?
—Je vais vous dire la différence, Lucie! L'intervention d'un père comme le mien seraitdiscrète, et notre recours à lui seraitlibre. Un père comme le mien n'entendrait pas la confession de l'un sans entendre celle de l'autre, et il n'exigerait ni l'une ni l'autre au nom de notre salut. Je comprendrais très-volontiers, à défaut de bons parents et d'amis sévères, le rôle d'un prêtre saint et sage qui consentirait à donner ses conseils et ses lumières à deux amants, à deux époux attirés vers lui d'un commun accord par une égale confiance, et qui, lorsqu'il ne les verrait pas venir à lui, remercierait Dieu de ce qu'ils n'ont pas besoin de lui. Est-ce ainsi que vos prêtres agissent? Votre confiance en eux n'est-elle pas obligatoire, forcée? Pouvez-vous les consulter sur un cas de conscience isolé? Ne faut-il pas leur dire tout, jusqu'aux plus délicats secrets de la pudeur, jusqu'aux choses qu'un père n'oserait demander à sa fille?
—Je ne sais pas, moi! répondit Lucie avec fermeté. Il y a des pudeurs qui n'ont pas de secrets à révéler et qui ne connaissent pas les angoisses de la confession. Ne m'accorderez-vous pas que, pour les autres, la crainte d'avoir à révéler quelque honte devient un frein salutaire et puissant?
—C'est un remède empirique, ma chère Lucie, que l'obligation de faire un acte impudique pour racheter l'impureté de la pensée! Quoi de plus indécent pour une jeune fille ou pour une jeune femme que de se révéler ainsi à un homme? C'est se jeter dans le feu pour se guérir de la brûlure.»
Lucie ne répondit pas. Elle revint à sa prétendue jalousie à propos de toi.
«Avouez, dit-elle, que vous m'avez déjà confessée à votre père?
—Il faut croire, répondis-je, que je vous ai confessée telle que vous êtes, puisqu'il m'a renvoyé à vos pieds.
—Comme pénitence!... dit-elle en riant. Eh bien, à présent je veux que nous parlions de moi, afin que ce père, dont j'ai peur et envie, juge si je suis digne de devenir sa fille. Vrai, je n'en sais plus rien! Interrogez-moi.
—Oh! mon Dieu, moi, lui dis-je, une seule chose me tourmente. Votre vie a été si pure, qu'elle est écrite dans un regard, dans un sourire de vous. Vous pouvez avoir essayé d'aimer quelqu'un comme vous essayez de m'aimer à présent, sans perdre le moindre de vos droits à mon respect, et pourtant je serais désespéré d'apprendre que vous avez aimé!
—Alors pourquoi le demandez-vous?
—Pour que, si cela est, vous ne me le disiez jamais.—Ah! vous voilà faible, et vous tombez au-dessous de vous-même. Vous avez le courage de votre franchise, mais non celui de la mienne.
—C'est vrai, mais c'est que je ne suis pas fort du tout, Lucie, ou du moins j'ignore si je le suis. Je n'ai eu jusqu'à présent que du bonheur, et je ne sais pas si je me tirerais d'une violente épreuve. Je crois pouvoir répondre que ma conscience n'y laisserait rien de son honnêteté, mais je ne sais pas si je n'y laisserais pas ma vie.
—Allons, allons! reprit-elle en souriant, ne détournez pas vos yeux des miens et ne soyez pas poltron! J'ai eu un amour, un véritable amour de femme dans ma vie, et j'ai besoin de vous le raconter; mais ne tremblez pas comme cela: j'ai aimé un enfant.
—Un enfant?
—Oui, un enfant de quatre ans, la fille de ma servante Misie, un enfant qui a causé dans ma vie une sorte de révolution; mais il faut que je remonte un peu dans cette vie d'auparavant. Je vous résumerai mon histoire en quelques mots, et vous la soumettrez au jugement de votre père.
«J'ai toujours été enjouée de caractère et sérieuse d'esprit. Le premier éveil de mon âme s'est fait au sein d'une religion douce et tolérante de formes, grâce à une bonne direction que j'ai rencontrée, mais sévère dans ses conséquences, grâce à un certain besoin de logique ardente qui est en moi. J'ai voulu appliquer cette logique à ma vie, consacrer ma fortune et mes soins au bonheur des autres sans me permettre de penser au mien propre. Ma nature calme ou bien gouvernée ne réclamait pas. Je ne pouvais séparer dans ma pensée mes propres félicités de celles des êtres que je voulais rendre heureux.
«On vous a dit que je voulais me faire religieuse: j'y ai pensé longtemps et sérieusement; mais ce n'était pas par un instinct d'isolement farouche. Je voulais me consacrer à l'éducation des enfants et des jeunes filles.
«Puisque je suis riche, me disais-je, j'ai de plus grands devoirs à remplir que celui de me marier. Je dois et je veux adopter une famille aussi étendue que mes ressources, mon temps et mes forces me le permettront.
«Je ne l'ai pourtant pas fait. Plus tard, et quand nous passerons aux détails, je vous raconterai ce qui m'a rendue hésitante. Je vous dirai seulement aujourd'hui ce qui m'a fait renoncer complétement à mes projets.
«Un jour, ma servante Misie me demanda en pleurant de prendre sa petite dans la maison. Sa sœur, à qui elle l'avait confiée, venait de mourir, et elle n'avait au village personne qui lui inspirât confiance. Mon grand-père aime les enfants, mais à la condition qu'ils ne seront ni bruyants ni dévastateurs. Il pense avec raison que leurs parents, engagés dans les devoirs de la domesticité, ne peuvent guère les surveiller, et que ces petits bandits, livrés à eux-mêmes, arrachent et brisent les fleurs, dénichent les oiseaux et font mille autres sottises nuisibles à eux-mêmes autant qu'au repos des vieillards. J'obtins une exception en faveur de Lucette; elle était ma filleule, je me chargeais de la surveiller aux heures où sa mère ne le pourrait pas. J'allai donc chercher l'enfant; elle était malpropre. Quand je l'eus baignée, je vis qu'elle était d'une délicatesse extrême et qu'elle avait besoin de grands soins. Elle n'était pas jolie; craintive, sauvage, elle ne me tint d'abord que par la pitié; mais elle m'occupait beaucoup. Sa frêle santé, son caractère ombrageux exigeaient une surveillance continuelle, et je me repentis d'avoir pris une charge qui absorbait tout mon temps et me rendait esclave d'un seul petit être médiocrement intéressant par lui-même.
«Au moment de la rendre à sa mère, pour qui j'aurais facilement obtenu une dispense de service jusqu'à nouvel ordre, je me sentis reprise de compassion. Misie ne savait soigner sa fille ni au physique ni au moral. Elle la faisait manger trop ou trop peu, elle la grondait et la gâtait sans discernement. Je la priai de ne s'en plus mêler. Conserver ce petit corps et cette petite âme, n'était-ce point aussi obligatoire que de préparer l'éducation de deux ou trois cents jeunes filles? Le brin d'herbe est-il moins fécondé par la rosée du ciel que par la grande nappe de la prairie? Et puis je devais peut-être accepter cette charge par la raison qu'elle me pesait. Je rêvais les grandes choses, et je dédaignais les petites; ce n'était pas là le véritable esprit chrétien. Je redevins l'esclave de Lucette, et je fis de mon mieux.
«Durant l'hiver, elle resta chétive et maussade; mais, quand les neiges commencèrent à fondre, quand le printemps verdit, ma pauvre petite commença à renaître. Un matin qu'elle jouait mélancoliquement à mes pieds dans le jardin, elle laissa tomber ses jouets, regarda longtemps un buisson où un oiseau avait commencé son nid, et, voyant la petite bête apporter et entrelacer adroitement un grand brin de paille, elle se mit tout à coup à sourire en silence. C'était, je crois, son premier sourire volontaire et spontané. Sa mère ne lui arrachait ces petites gracieusetés de la physionomie qu'à force d'obsessions. Ce que je vais vous dire vous paraîtra peut-être bien puéril, mais le muet sourire de Lucette à cet oiseau qui ne lui demandait rien me causa un attendrissement extraordinaire. Je la regardai comme si elle m'apparaissait pour la première fois. Ce sourire l'avait transfigurée, elle était belle. Encore pâle sous ses cheveux bruns, elle s'animait peu à peu, comme un bouton de fleur qui s'entr'ouvre et se colore au soleil. Elle se leva pour aller regarder le petit nid que l'oiseau venait de quitter, et son sourire devint un franc rire d'étonnement et d'admiration. Elle revint à moi, et, voyant mes yeux attachés sur les siens, elle hésita un peu, s'enhardit, et vint pour la première fois m'embrasser et me caresser de son plein gré.
«Nous nous aimions enfin! Elle avait pris confiance en moi, et moi... comment vous dirai-je ce qu'elle m'inspirait tout à coup? C'était comme la révélation d'une chose jusque-là ignorée, le charme de l'enfance. Les religieuses—et vraiment j'en étais une, bien que libre encore—ne connaissent pas le sentiment maternel. Il faudrait le deviner, et elles ne doivent pas chercher à en pénétrer les mystères. Leurs enfants d'adoption sont pour elles de petites sœurs qu'elles gouvernent plus ou moins bien, mais que leurs entrailles repoussent en quelque sorte. Il y en a même bon nombre qui détestent les enfants malgré elles, comme si leur conscience chagrine protestait contre la stérilité de leur vie. Pour moi, j'aimais l'enfance, mais je ne l'avais jamais comprise. C'étaient toujours de jeunes âmes à éclairer des lumières de la religion, mais non ces êtres complets et vraiment angéliques que les enfants sont en réalité. La beauté, la grâce, et je ne sais quoi de mystérieusement divin, comme si Dieu n'avait pas besoin de nous pour se révéler à eux plus intimement qu'à nous-mêmes, voilà ce qui me frappa d'une lumière imprévue. Pourquoi le nid du petit oiseau charmait-il la pensée de Lucette? Savait-elle si c'était un berceau ou un simple amusement? Si elle me l'eût demandé, je n'eusse pas osé lui répondre. Elle avait l'air de l'avoir mieux compris que moi et d'avoir adoré déjà dans son cœur la loi de Dieu dans le travail de cette petite créature.
«A partir de ce jour, Lucette me devint si chère, que ma personnalité disparut pour moi en quelque sorte. Comme si elle l'eût compris, la pauvre petite se mit à m'aimer passionnément. Elle n'était pas démonstrative, mais elle s'attachait à moi comme mon ombre à mon corps, et, si j'étais forcée de la quitter quelques heures, je la trouvais absorbée et comme dépérie. Sa joie était si grande en me voyant revenir, qu'elle avait des étouffements inquiétants. Le médecin, la voyant ainsi, me disait souvent:—«Ne vous y attachez pas trop, elle ne vivra pas.»
«Je pris à tâche de la faire vivre, n'espérant pas trop réussir et pour ainsi dire préparée à la perdre, mais pénétrée du désir ardent de faire sa vie aussi pleine et aussi douce que possible. Cette préoccupation devint mon unique pensée, et, pendant six mois, je vécus aussi absente de moi-même que si je ne m'étais jamais connue. Toutes mes pensées, toutes mes inquiétudes, toutes mes espérances avaient cette enfant pour objet, elle était le but de ma vie. C'est en vain que j'essayais quelquefois de me reprendre et de m'interroger; je ne pouvais plus me répondre, j'aimais l'enfant et l'enfance plus que moi-même.
«J'en étais venue à ressentir tous les mystérieux instincts de la maternité. La nuit, j'étais comme avertie de ses étouffements, et je m'éveillais avant elle. En la promenant, je sentais venir à l'horizon le souffle d'air un peu trop frais pour sa poitrine délicate. Cette enfant toujours dans mes bras, sur mes genoux ou pendue à ma robe, impatientait un peu mon grand-père, et lorsque, pour ne pas la quitter, je refusais d'aller passer les fêtes avec ma tante, celle-ci disait que je devenais folle; mais au fond tous deux espéraient que cet engouement pour l'enfance me conduirait au mariage, et on ne me contrariait pas trop.
«Durant l'été, Lucette parut vouloir vivre. Son intelligence se développait rapidement: elle questionnait beaucoup; mais ses questions mystérieuses, incompréhensibles quelquefois, m'effrayaient. Que répondre à cette petite âme qui cherchait Dieu et qui semblait le mieux entrevoir dans ses rêves que dans mes explications? Elle voulait aller dans les étoiles, c'était son idée fixe, et il fallait, quelquefois, lui promettre de l'y conduire pour l'empêcher de pleurer sans cause apparente.—Mais ce n'est pas l'histoire de Lucette que je veux vous raconter. Ses adorables gentillesses, sa poésie bizarre n'ont peut-être existé que pour moi. Elle a été un rêve délicieux et poignant dans ma vie. Au retour des neiges, elle a dépéri rapidement. Je ne la quittais ni jour ni nuit. Par une froide matinée de cet hiver, elle s'est endormie sur mon cœur pour ne plus se réveiller, et dans ce sommeil suprême je l'ai vue sourire une dernière fois, comme si la mort lui apparaissait sous la forme du petit oiseau qui tisse gaiement le berceau d'une vie nouvelle. J'ai ressenti une douleur dont je ne veux pas vous parler: je pleurerais encore, et je ne dois pas vous attrister.
—C'est fait, Lucie, je pleure avec vous, et, moi aussi, j'adore Lucette. Pour moi aussi, elle est une révélation que vous me communiquez... et me voilà tout prêt à vous raconter le reste de votre histoire.
—Oui, je veux bien, dites.
—Eh bien, vous avez été transformée par cet amour de mère; vous avez compris que l'adoption d'un enfant était une chose bien autrement grave que la gouverne d'un troupeau. Vous avez compris le but de la femme, vous avez vu que l'enfant ne pouvait avoir plusieurs mères, et que, pour vivre heureux ou pour mourir doucement, il devait absorber toute l'existence d'une seule. Vous vous êtes dit enfin que le but de la femme était la maternité avec toutes ses angoisses, toutes ses sollicitudes, tous ses déchirements et toutes ses joies, et qu'une religieuse n'était, en comparaison d'une mère, qu'un pédagogue à la place de Dieu.
—Oui, Émile, c'est la vérité que vous dites, et c'est là ce que j'ai ressenti. Tous mes raisonnements exaltés sont tombés devant le fait éprouvé. L'état le plus sublime et le plus religieux, c'est l'état le plus naturel. Dieu n'a pas mis dans nos cœurs ce miracle de tendresse inépuisable, cette faculté d'aimer et de souffrir pour que notre volonté s'y refuse. Le jour où j'ai perdu Lucette, j'ai résolu de me marier; mais je ne voulais pas me marier à tout prix, et aucun homme n'avait parlé à mon cœur, aucun n'avait éveillé mon imagination. J'étais très-hautaine, c'était un tort sans doute. Je n'avais pas le droit de prétendre à l'affection d'un homme véritablement supérieur, moi dont la vie toute faite de grandes aspirations et de petits dévouements avait été en somme assez stérile. Que voulez-vous! je ne me donne pas raison; j'étais prévenue, et l'idéal religieux dont je m'étais nourrie ne me portait pas à l'indulgence dans le monde réel. J'étais pourtant née bienveillante, ce me semble; mais j'avais fait deux parts de moi-même: une de bonhomie et d'enjouement pour cette vie extérieure à laquelle je ne voulais me mêler qu'à la surface, comme fait l'hirondelle qui rase le flot et ne quitte pas le domaine de l'air; l'autre toute de recueillement et d'enthousiasme pour les choses célestes, région intellectuelle où je voulais absorber le meilleur de mon âme.
«J'étais donc assez mal disposée à aimer quand je vous ai rencontré. C'est votre étonnante sincérité qui m'a frappée, et je vous ai pris dès les premiers jours en si grande estime, qu'il ne m'a plus été possible de revenir à mon orgueil solitaire; j'ai senti pour vous l'amitié à première vue, une amitié si grande, qu'il ne me paraît pas possible non plus qu'elle soit jamais détruite, quoi qu'il arrive, et que, si nous ne nous marions pas ensemble, je ne songerai plus du tout à me marier. Je n'oserais plus offrir à un autre homme un cœur où vous auriez conservé tant de droits, et je m'imagine que, si j'étais homme, je ne voudrais pas venir après vous dans la vie d'une femme sérieuse.
«Mais votre rude franchise a eu aussi ses inconvénients. Effrayée de me sentir si occupée de vous et redevenue absente de moi-même comme au temps de Lucette, j'ai voulu savoir ce qui se passait en moi. J'ai craint de vous aimer d'amour juste au moment où j'ai craint que vous n'eussiez pas d'amour pour moi. Était-ce là un puéril sentiment de femme, un instinct de coquetterie? J'ai eu peur de moi aussi, j'ai fui, j'ai cherché dans la prière et la retraite à me retrouver moi-même. Eh bien, là, je me suis réellement calmée, non par le détachement, mais par l'intervention mystérieuse de je ne sais quelle voix intérieure. Ne me questionnez pas là-dessus, je ne saurais pas bien vous répondre; je sais seulement que Dieu semblait sourd à ma prière quand je lui offrais de renoncer à vous, et qu'il me revenait avec des suavités ineffables quand je priais pour vous seul. Alors il m'est arrivé d'avoir en lui une confiance que je n'avais jamais eue encore, et que je me suis expliquée ainsi: la foi en Dieu n'est complète que quand nous avons foi en nous-mêmes. Dieu est tellement en nous, qu'en doutant de nous, nous sommes entraînés à douter de lui. A force de l'interroger sur ses intentions à notre égard, on oublie trop souvent peut-être, dans la pratique religieuse, qu'il nous a donné le libre arbitre pour nous forcer à nous en servir; enfin j'ai reconnu que mon affection pour vous avait grandi et éclairé ma foi. Dès lors j'ai résolu de ne plus combattre et d'attendre sans terreur ce que Dieu vous inspirerait à vous-même pour la solution de notre avenir.»
J'étais transporté de joie, et pourtant Lucie restait triste. Ses yeux attachés sur les miens se remplissaient à chaque instant de larmes.
«Dites tout, Lucie, m'écriai-je; dites tout, je vous en conjure. Ne me laissez pas ainsi ivre de bonheur et de reconnaissance avec cette épée de Damoclès sur la tête. Il y aurait là quelque chose d'horriblement cruel qui ne serait pas vous!
—Émile, reprit-elle, je vous ai dit que je vous aimais plus que tout autre, et que j'avais foi en vous. Ne me demander que ce dont je suis sûre: le reste est doute, crainte, espoir, appréhension! mon affection pour vous, c'est le cri de ma liberté. Mon aveu en est l'acte. Le reste ne dépend pas de moi, je vous le jure, et ce n'est pas aujourd'hui ni demain que disparaîtront les obstacles que je redoute. Je vous ai toujours dit qu'il y fallait un peu de temps, et nous ne pouvons ni ne devons devancer la marche du temps.»
J'ai cru devoir respecter le secret de sa pensée. De quel droit me révolterais-je? Elle me cache quelque chose; mais, en voyant à quelles braves et loyales surprises ont abouti jusqu'ici ses restrictions et les petits mystères de sa conduite, ne serais-je pas ingrat et fou de ne pas savoir attendre? C'est une épreuve qu'elle m'impose.... Ah! je ne veux pas être au-dessous de ce qu'elle attend de moi!
Nous avons dîné avec le grand-père, et nous sommes restés ensemble jusqu'au lever des étoiles. Nous les avons regardées avec amour. Lucie semblait accepter l'idée de vivre tour à tour, et peut-être un jour simultanément, par la perception de l'infini, dans tous ces mondes; elle aime la grandeur de ce beau rêve, elle n'y voit point d'hérésie.
«Les promesses de ma religion, disait-elle, sont tout aussi mystérieuses; elles donnent à mon âme l'éternité du bonheur dans la contemplation de Dieu, et pour occupation dans l'éternité le soin de chanter ses louanges. Ne tournez pas cela en ridicule. Toute cette vie qui nous entoure au ciel comme sur la terre, n'est-ce pas l'hymne éternel et incessant auquel nous nous associons déjà, et auquel nous brûlons de nous unir chaque jour davantage?»
Tu vois comme l'esprit de Lucie est vaste et comme son intelligence déborde les étroitesses de la lettre. Qu'est-ce qui peut donc nous séparer, nous empêcher d'être à jamais unis? Son père? Cet homme me paraît si peu de chose auprès d'elle, que je ne puis en tenir compte. Pourtant il y a une goutte de fiel dans mon bonheur, je ne sais laquelle; mais je ne crois pas que je m'en tourmente plus que de raison, et que mon cœur soit ingrat.... Je bénis Dieu, Lucie et toi.
J'ai passé cette soirée à t'écrire, et demain je retourne à Turdy, où l'on m'a dit de revenir dîner. C'est ce soir que je dois parler au général. Je te dirai le résultat de mes ouvertures; mais je ferme cette énorme lettre, et je vais tâcher de m'endormir confiant sous l'aile de ton amour.
Émile.
Aix, 14 juin.
Émile est très-contrarié ce soir, et à sa place je le serais davantage, moi qui me pique de plus de sang-froid. C'est vous dire, monsieur et digne ami, que votre enfant prend beaucoup sur lui; mais, comme il m'a dit de vous avoir écrit hier une très-longue lettre, je l'ai engagé à prendre du repos ce soir, et je me suis chargé de vous raconter avec exactitude nos pourparlers au manoir de Turdy.
Émile m'avait prié de l'y accompagner, pour donner, par la présence d'un témoin, plus d'autorité à sa démarche auprès du général. Le dîner s'est passé sans coup férir, bien que ce grand avaleur de sabres me parût plus rogue et plus cambré que les autres jours. Enfin, à l'heure bénévole où le guerrier modèle daigne fumer sa pipe sur la terrasse du vieux château, mademoiselle La Quintinie a emmené son grand-père, et nous avons pu porter la parole. Émile a parlé comme vous lui avez appris à parler, noblement, avec simplicité, franchise et délicatesse. Il a dit en résumé qu'il aspirait au bonheur d'épouser mademoiselle Lucie, et qu'il demandait à son père la permission de faire agréer ses soins; à quoi le général a répondu:
«Mon cher monsieur, je ne vous dis pas non, mais je ne peux pas vous dire oui. Tout ceci s'est combiné d'une façon irrégulière, et je suis forcé de marcher dans la voie de l'irrégularité ouverte par vous et parmonsieur le grand-père. Ordinairement, et dans la règle voulue, qui est toujours la meilleure, le postulant présente sa demande au chef de la famille. Je croyais être ce chef unique et seul compétent. Vous avez cru devoir conférer mon titre et mes attributions à M. de Turdy.... Soit, la chose est faite! M. de Turdy a bien voulu m'avertir de vos intentions, et ma fille m'a prié de vous écouter. Je vous écoute, mais je me demande si vous avez agi à mon égard d'une façon dont je doive me montrer satisfait, et si votre peu d'empressement à gagner ma confiance est un bon précédent pour nos futures relations.»
Émile, sans s'effaroucher de cette gracieuse mercuriale, s'est respectueusement justifié en démontrant que, sans la permission de mademoiselle La Quintinie, il n'avait pu se croire autorisé à formuler sa demande; mais, le général paraissant ne pas comprendre qu'on pût aimer sa fille avant de le connaître, et s'adresser à elle-même au lieu d'aller demander aux autorités civiles ou militaires l'autorisation préalable, il n'y avait guère moyen de s'entendre. Émile a déployé là toute l'habileté possible pour ménager la susceptibilité du père sans compromettre sa propre dignité. Il a été évident pour moi que le général ne comprenait rien à la délicatesse de la situation, au dévouement romanesque d'Émile, et qu'il n'écoutait même pas ce qu'on lui disait, tant il était préoccupé du désir d'être désagréable et de décourager. Émile s'en apercevait fort bien aussi, mais n'en faisait rien paraître, et c'est avec le plus grand calme et la plus parfaite déférence qu'il a demandé une solution à ce que le général traitait demalentendu regrettable, comme s'il se fût agi d'arranger un duel et non un mariage.
Mis au pied du mur, le potentat nous a enfin octroyé une réponse à laquelle, pour mon compte, je ne m'attendais que trop.
«Passons l'éponge, a-t-il dit élégamment, sur le différend qui précède. Je persiste à dire que vous n'avez pas agirégulièrement, mais je ne vous suppose pas de mauvaises intentions, etj'accepte vos excuses.»
Ici, Émile est devenu rouge: il n'avait pas eu d'excuses à faire, il n'en avait pas fait, et j'ai cru devoir prendre la parole pour rétablir la vérité.
«Allons, soit! a repris le général. Ne disons pas excuses, disons justification. Je m'en contenterais, s'il ne s'agissait que de moi; mais mon incertitude porte sur quelque chose de plus grave, et dont je ne peux pas faire aussi bon marché.»
Et, après un peu d'embarras qu'il n'a pas su cacher, il a ajouté:
«J'irai droit au fait, et aussi franchement qu'un homme de guerre va au feu. Il m'a été dit que vous manquiez de religion, et je vous déclare que je ne donnerai jamais ma fille à un hommesans principes.»
Émile est devenu pâle. Il s'est remis vite et a répondu:
«Et moi, monsieur le général, je vous déclare que je me regarde comme un homme très-religieux et dont les principes sont très-sérieusement fixés, aussi bien en matière de religion qu'en matière d'honneur!
—Oh! pour l'honneur,... je n'en doute pas, monsieur, je sais.... Monsieur votre père et vous,... je sais, je rends justice.... Excellente réputation, caractère à l'abri de tout reproche.... Mais la religion, jeune homme, la religion! Il en faut! Point de famille sans religion! C'est la base de la société, c'est le frein de la femme, la tranquillité du mari, l'exemple des enfants. Je sais que monsieur votre père,... je n'ai pas lu ses ouvrages, ils sont fort bien écrits, à ce qu'on m'assure: beaucoup d'érudition, et des convenances!... mais cela ne suffit pas. Il méconnaît l'autorité de l'Église, et sans autorité il n'y a pas de religion. Enfin, vous êtes une espèce de protestant, et je ne crois pas que ma fille consente jamais à un mariage mixte. L'hérésie, monsieur, est quelquefois plus dangereuse que l'athéisme. Elle est une révolte, et tout ce qui est rébellion, est licence...»
Je vous fais grâce du discours dont nous a régalés, vingt minutes durant, ce Mars-Prudhomme. Il a fallu y passer et entendre tout cela sans sourire et sans impatience. Nous avons fait merveille, Émile et moi. Je ne le croyais pas si patient, et je ne me savais pas si grave. Le plus beau de l'affaire, c'est que nous n'avons jamais pu obtenir une conclusion. Il s'est si bien embrouillé dans les feux de file, tantôt disant qu'il espérait la conversion d'Émile et la vôtre, tantôt se retranchant sur la prétendue incertitude de Lucie, greffant maximes sur axiomes et ne décidant rien, que nous avons pris le parti de nous retirer en lui disant que nous attendrions le résultat de ses réflexions. C'était une pauvre sortie; mais nous étions enfermés dans un cercle vicieux, ou l'envoyer au diable, ou y être envoyés nous-mêmes; et votre fils, qui ne veut pas compromettre sa cause et qui n'a pas été admis à la plaider, n'a d'espoir que dans la résolution de Lucie et la protection du grand-père.
Le plus triste de la soirée, c'est qu'Émile n'a pu échanger un mot avec mademoiselle La Quintinie. Le général a surveillé notre retraite de la façon la plus désobligeante, et nous voilà rentrés moins avancés qu'au départ. Si demain Émile n'obtient pas plus de lumière sur les intentions de l'homme de guerre, il vous demandera probablement de venir à son aide, et je crois que vous jugerez le moment opportun, car bien véritablement la jeune personne lui est très-attachée, et c'est une femme de mérite.
Agréez, cher et respecté ami, le dévouement sans bornes de votre
Henri.
P.-S.—Est-ce la peine de vous dire que j'accepte votre jugement sans appel, et que je ne me ferai pas imprimer avant le jour où vous me direz: «C'est bien?» Mais, dans un temps où nous serons, vous et moi, moins préoccupés d'Émile, vous me permettrez de défendre cette jeune génération d'écrivains à laquelle vous accordez peut-être trop de talent et refusez trop la croyance. Si c'est pour développer en moi ce qu'il y reste de principes en dépit de la précocité de mon expérience, j'accepte le reproche pour moi et pour ceux de mon âge. Vous êtes bien capable de cela, vous, âme toute paternelle et maligne en diable en l'art de gâter les enfants! Non, pourtant vous êtes plus naïf que nous! Vous nous croyez plus forts que nous ne sommes. Nous prenons des airs de matamore sans le savoir. Il nous est passé tant de choses sous les yeux depuis le collége, que nous avons le goût perverti; mais, si nous n'aimons pas le vrai avec le jugement, nous l'aimons avec l'instinct et nous aspirons à le saisir. Que voulez-vous! nous sommes venus en ce mondeà la male heure! Nous avons vu finir et recommencer diverses choses si vite emportées, que nous n'avons pas eu le temps de les sentir, et je crois que l'on ne comprend bien que ce que l'on a senti soi-même. Vous ne pouvez nier que nous ne soyons éclos à la vie au milieu d'une grande corruption de principes; nous ne pouvions donc nous développer par l'enthousiasme. Pour rester honnêtes, il nous a fallu avoir la volonté froide, et nous sommes froids comme de jeunes protestants. Il y a bien à cela quelque mérite! Vienne le soleil qui nous réchauffera!... L'an 1900 est encore loin, mon ami! Nous tâcherons de le hâter.
Mais c'est trop vous parler de moi, et j'en ai honte. Votre cœur a bien d'autres soucis que mon sot petit manuscrit, et j'admire votre bonté qui a trouvé le temps de le lire et de m'en parler, à moi qui n'y pensais plus!
14 juin au soir, Turdy.
Émile, venez demainquand même. Mon gendre est fou, et je crois que quelque cagot lui a monté la tête à Chambéry. Nous nous sommes querellés, lui et moi, après votre départ. Il n'a pas osé prendre sur lui de s'opposer aux relations que je déclare vouloir conserver avec vous; mais il prétend que vous passerez par le confessionnal, ou qu'il refusera son consentement. C'est ce que nous verrons! Ne faiblissons pas. Nous n'avons à faire ni à un méchant homme ni à une tête bien solide. Soyez chez nous à l'heure du déjeuner, et comptez sur moi.
Michel de Turdy.
Aix, 15 juin 1861.
Henri t'a raconté nos ennuis d'hier. Rappelé par un billet de l'excellent grand-père, nous sommes retournés ce matin à Turdy. Le général était à la promenade. J'ai pu, en déjeunant avec Lucie et M. de Turdy, savoir, non ce que veut ou voudra positivement le général, mais ce que sa fille pense de la situation. Elle est persuadée que quelqu'un a agi sur son esprit tout récemment. Aux premières ouvertures de la famille, il s'était montré beaucoup plus coulant, et moi, maintenant, je crois savoir contre qui la lutte est engagée.
Nous étions au salon vers deux heures et le grand-père commençait sa sieste, lorsque le général est brusquement rentré en présentant un personnage qu'il a qualifié d'ami à lui. J'ai vu une grande surprise et une singulière émotion sur le visage de Lucie, et je n'ai pas été moins surpris moi-même en reconnaissant dans la personne ainsi présentée mon compagnon de promenade à la cascade Jacob. Il n'a point paru, lui, s'étonner de me voir là, et il m'a parlé sur-le-champ avec une bienveillance aisée et avec le même charme, la même élégance qui m'avaient déjà frappé. Cet homme a quelque chose de très-séduisant; il a plu tout de suite à Henri. Le grand-père, ne se doutant pas qu'il eût en présence un ardent catholique, tant le personnage mettait d'adresse à éviter le choc, l'a traité avec son aménité ordinaire; Lucie seule était timide ou réservée.
J'ai saisi le premier moment où j'ai pu échanger, sans être aperçu, quelques mots avec elle pour lui demander si elle le connaissait.
«C'est, m'a-t-elle répondu, M. Moreali, que ma tante a reçu dernièrement à Chambéry?
—N'est-ce pas lui qui est entré aux Carmélites, le jour où vous chantiez?
—Oui, précisément.
—Et c'est l'ami de votre père?
—Je n'en savais rien.
—Comment était-il entré dans ce couvent cloîtré? En vertu de quel droit?
—Je ne le sais pas non plus; mais vous, vous le connaissez donc?»
Je ne pus répondre. Le général s'avisait de notre aparté et faisait à Lucie des yeux terribles. Elle feignit de ne pas s'en apercevoir et se rapprocha de son grand-père. La visite se prolongeait. J'attendais que le général fût libre de me parler et qu'il parût décidé à le faire, puisque, pour mon compte, je n'avais plus d'initiative à prendre. Il se leva enfin en disant à M. de Turdy qu'il s'était permis d'inviter M. Moreali à dîner, et il se rendit au jardin pour fumer, mais sans m'engager à le suivre. Je me rendis au jardin presque aussitôt, et, feignant de lire un journal, je me tins à distance pour lui laisser la liberté de m'éviter ou de venir à moi. Il tarda quelques instants à prendre un parti. Je le crois fort irrésolu. Enfin il m'appela pour me faire une question oiseuse, et je dus me prêter à échanger avec lui les répliques d'une conversation étrangère au problème soulevé la veille. Cette conversation roula sur la chasse, sur l'agriculture, sur la Crimée, sur l'Afrique, que sais-je? Ce brave homme ne sait pas causer: de sa vie il n'a écouté une question ou une réponse; on dirait qu'il est le seul interlocuteur qu'il puisse comprendre; il raconte, prononce, juge, pérore, donne des explications que lui demande un auditoire imaginaire, et, parfaitement satisfait de ses propres réponses, il a l'étonnante faculté de parler tout seul et de se faire part de ses convictions sans se lasser. Je l'étudiais avec curiosité, et il acceptait mon silence comme l'admiration d'un subalterne en présence de son supérieur. C'est peut-être chez lui une habitude de rendre ses oracles à heures fixes en dégustant lentement la fumée de sa pipe. Le reste du temps il se renferme dans un majestueux silence d'où il sort par échappées touchantes, brusques ou dédaigneuses; puis il se tait comme s'il réservait les arrêts de son infaillibilité pour le moment consacré à l'expansion. Il m'a demandé naïvement à plusieurs reprises pourquoi Henri n'était pas là, et, comme je lui offrais de l'aller chercher:
—Non, disait-il, puisqu'il ne s'intéresse pas auxquestions!»
Sa physionomie semblait ajouter: «C'est tant pis pour lui. Il perd l'occasion de s'instruire sur toutes choses en m'écoutant.»
Nous sommes rentrés au salon sans qu'il ait été question de mariage, et tout le reste de la journée il m'a fait assez bonne mine; d'où je conclus qu'il m'autorisait à faire ma cour à Lucie en attendant qu'il me prît en amitié ou en grippe, et j'avoue que ceci ne me paraît pas entrer dans lamarche régulièredont il faisait d'abord tant d'étalage.
Quant à Moreali, c'est bien un autre problème, et je m'y perds. Il m'a été impossible de savoir de Lucie qui il est, d'où il sort, où il va, ce qu'il vient faire ici. Lucie s'est étonnée de ma curiosité; elle a paru ne pas le connaître plus que moi; pourtant elle n'a pas répondu d'une manière bien nette à mes questions, et son sourire avait quelque chose d'étrange et de triste quand elle me disait: «Mais qu'est-ce que cela peut vous faire?»
Nous ne pouvions parler ensemble qu'à la dérobée et à bâtons rompus. On s'est dispersé vers trois heures. Le grand-père m'a retenu pour lui lire une brochure. Henri, pensant que l'attitude du général avec moi était toute la solution à attendre, et selon lui la meilleure, s'était retiré. Le général était retourné au jardin avec Lucie et M. Moreali. J'espérais les rejoindre bientôt; mais, quand M. de Turdy m'a rendu ma liberté, ils étaient sortis de l'enclos et je les ai aperçus assez haut dans la montagne. Lucie donnait le bras à son père, M. Moreali marchait près d'elle de l'autre côté. Ils s'arrêtaient souvent, comme des gens préoccupés d'un entretien suivi. J'ai cru qu'il y aurait indiscrétion à les rejoindre, et puis j'étais blessé, navré de cette fugue de Lucie. Comment n'avait-elle pas trouvé le moyen de m'avertir? Je me jetai sur un banc; mais, au moment de désespérer, je vis des caractères tracés légèrement sur le sable et ces mots bien lisibles:Suivez-nous. Sans aucun doute, Lucie, surprise par un caprice de son père, avait furtivement écrit cela pour moi avec le bout de son ombrelle. Je m'élançai. En deux minutes, à travers les broussailles presque à pic, j'avais gagné le sentier, et je voyais le groupe venir à ma rencontre. Lucie s'en détacha, doubla le pas et passa son bras sous le mien.
Émile, me dit-elle très-vite, soyez patient, je vous en conjure, soyez calme! Ne vous apercevez de rien!... Mon père s'obstine, il veut que je vous convertisse; il dit que cela dépend de moi, et que notre sort est dans mes mains. Laissez-lui croire que j'y travaille, cela ne vous compromet pas, et ce n'est pas mentir, car j'y travaillerai sans doute; mais pas ainsi, soyez tranquille, pas sous le coup de la menace, et jamais à titre de compromis entre le cœur et la conscience! Vous me connaissez trop pour craindre que je ne livre à vos convictions un combat indigne de vous et de moi.»
Elle s'était assise sur une roche, comme si elle eût été lasse, mais en effet pour ne pas abréger ce court tête-à-tête en retournant vers son père et M. Moreali. Ils vinrent très-vite néanmoins, mais j'étais calme, j'étais guéri, j'avais des forces nouvelles. Je crois que j'étais souriant, car le général me dit en fronçant le sourcil, et d'un ton moitié sergent, moitié père:
«Vous avez un air de triomphateur, monsieur Émile! Prenez garde! siellevous dit la vérité, vous avez à réfléchir.»
Au lieu de répondre, je regardai M. Moreali d'un air de surprise bien marquée, comme pour demander s'il était initié au secret de la famille. Le général me comprit, car il se hâta de répondre à cette question muette:
«Monsieur est de bon conseil, et je l'ai présenté dans la maison comme mon ami. Est-ce que ça ne suffit pas?»
J'allais dire en termes polis que cela ne me suffisait peut-être pas, à moi; M. Moreali ne m'en laissa point le temps. Il me tendit avec une grâce charmante une main blanche comme une main de femme et me dit:
«Nous nous connaissons, monsieur; nous avons déjà échangé nos pensées, poussés l'un vers l'autre non pas tant par le hasard que par une invincible sympathie. Je suis à moitié Italien, moi, c'est-à-dire impressionnable et de premier mouvement; vous m'avez intéressé, vous m'avez plu, et, malgré la différence de nos opinions, je sens que je désire vivement votre bonheur. Ne vous demandez donc pas si la confiance que le général me fait l'honneur de m'accorder est bien ou mal placée. Consultez votre instinct: je suis sûr qu'il vous dira que je suis votre ami.»
C'était aller bien vite, je le sentais, et pourtant, comme il n'est guère possible de se méfier sans cause, je répondis avec déférence et gratitude. Lucie, dont je tenais toujours le bras, m'avertit par une légère pression... de quoi? de me rendre, ou de m'observer? Le général s'assit sur le rocher en disant d'un ton satisfait:
«Alors, si vous vous entendez tous les deux, me voilà tranquille, et ma fille doit l'être aussi. Je reste ici avec elle un instant; allez devant, nous vous rejoindrons.»
C'était un ordre d'avoir à m'expliquer sur l'heure avec cet inconnu. J'y étais mal disposé par l'étrangeté du fait. Quelque agréable que soit le personnage, sa soudaine intervention bouleversait toutes mes idées. Il prit mon bras avec une familiarité surprenante, sans pourtant rien perdre de la dignité de ses manières, et, quand nous eûmes fait quelques pas:
«Monsieur, me dit-il, reconnaissons d'abord, pour nous entendre, que M. le général La Quintinie est d'un caractère excentrique et singulier. Je vous tromperais si je vous laissais croire que je suis son ami plus que le vôtre. Notre connaissance est tout aussi récente. Je l'ai rencontré ces jours derniers chez mademoiselle de Turdy à Chambéry. Elle nous a présentés l'un à l'autre, et, comme cette dame était fort préoccupée des projets de mariage formés entre sa nièce et vous, on m'a sommé pour ainsi dire de donner mon avis, non pas sur votre mérite personnel, qui n'était pas mis en doute, mais sur une question d'application générale du principe religieux dans le mariage. Je me suis défendu: on me traitait un peu trop comme un Père de l'Église, et le rôle d'oracle qu'on voulait m'attribuer ne convenait ni à mon peu de lumières, ni à la discrétion de mes sentiments; mais je ne pouvais refuser de causer, et je ne sais pas le moyen de causer sans dire ce que je pense. Ce que j'ai pensé tout haut, je puis vous le rapporter fidèlement. J'ai dit qu'entre gens d'honneur il n'y avait jamais moyen de transiger en matière de foi.... Je sais que c'est votre opinion aussi; mais j'ai ajouté que la vraie foi était contagieuse, et que vous ouvririez probablement les yeux à cette lumière, grâce à l'ascendant de votre fiancée. Voilà tout ce que j'ai dit: ne croyez donc pas, en me voyant ici, que j'y vienne en trouble-fête et en disputeur. Je me suis récusé comme arbitre, et je ne prétends à votre confiance qu'autant qu'il vous plaira de me l'accorder.
—Permettez-moi, lui répondis-je, de vous connaître davantage avant de vous donner cette confiance que votre bonté réclame. Je vaux sans doute moins que vous, puisque je résiste à l'attrait respectueux que vous m'inspirez; mais on me fait ici une situation tellement bizarre et délicate, que je m'y perds un peu.
—Oui, reprit-il, je comprends cela. Laissons venir, et ne forçons rien. Ne discutons pas surtout avant de bien connaître le fond de nos croyances, car ce serait du temps perdu.
—Vous comptez alors que nous nous reverrons ici?
—Ici ou ailleurs, chez mademoiselle de Turdy probablement. Puisque votre demande est faite, vous ne tarderez sans doute guère à vous présenter chez elle, et j'y vais tous les soirs. Donc, si vous avez besoin de ma sollicitude pour vous et de mon dévouement pour la vérité, vous saurez où me prendre. J'ai à votre service deux mois de séjour à Chambéry. J'y suis venu ranimer et consoler un vieux ami malade qui m'appelait depuis longtemps, et dont mademoiselle de Turdy vous donnera le nom, s'il vous plaît de venir me trouver; mais, s'il en est autrement, ne craignez pas que je m'en formalise. Vous ne me devez rien, je ne suis rien ici, et, si je m'y trouve mêlé à vos affaires, c'est à mon corps défendant, ne l'oubliez pas. Le jour où vous me prierez de ne m'en pas mêler, vous n'entendrez plus parler de moi.»
Tout cela a été dit sur un ton de bonhomie exquise, si l'on peut associer ces deux mots, et j'ai dû me rendre. La suite de notre entretien a roulé sur le caractère des parents de Lucie. M. Moreali paraît regarder le général comme un enfant aussi faible que volontaire. Il dit de la tante Turdy qu'elle est une excellente femme, trop communicative, et du grand-père qu'il lui plaît plus que les deux autres. Le nom de Lucie n'a pas été prononcé. En revanche, nous avons beaucoup parlé de toi. Ce M. Moreali sait tes ouvrages par cœur, comme s'il les avait lus hier. Il admire ton talent sans réserve littéraire, et il m'a peut-être un peu fait la cour en te louant avec vivacité. Pourtant il est catholique romain dans toute l'extension du terme: est-ce là ce qu'on appelle un jésuite de robe courte? Il est parfaitement aimable, et séduisant au possible, trop peut-être!
En nous retrouvant si bien d'accord, Lucie a été contente de moi, et le front du général s'est tout à fait éclairci au dîner. Il est bien certain que l'on espère me convertir; mais, s'il y a une petite conspiration tramée à cet effet, Lucie n'y est pour rien, et dès lors je me défendrai avec douceur contre les assauts de l'aimable apôtre suscité par son père. J'aime mieux cela en somme que d'avoir à discuter contre lui-même, ce qui est la chose la plus aride, la plus irritante et la plus vaine que je connaisse, et je dois peut-être lui savoir gré d'avoir mis en son lieu et place un homme de valeur réelle et de parfaite courtoisie.
Ne te dérange donc pas, tu vois que mes affaires ne vont pas plus mal. Quand ton intervention me sera nécessaire, je t'appellerai, cher père, ou je volerai près de toi. Te voilà si près, Dieu merci! mais je te réserve comme la suprême assistance pour les grandes occasions.
Ton Émile.
Chêneville, 15 juin.
Fais-lui comprendre, à cette noble Lucie, le droit et le devoir de la liberté de conscience, et ne t'inquiète pas du reste. Ne discute ni ses dogmes ni son culte, jusqu'à ce que tu aies établi en elle la base de tout principe, la sainte liberté. Tu ne pourrais entrer avec elle dans des discussions de détail, et ce serait bien en vain que tu le tenterais. L'amour te ferait taire, ou il t'emporterait dans son magique tourbillon à mille lieues de tes doctes raisonnements. Elle-même perdrait la tête, et, partagée entre son cœur et son esprit, elle prendrait peut-être de trop promptes résolutions. A mon sens, toute croyance doit être respectée dans son exercice, si la discussion de son principe ne l'a point modifiée. Laisse donc Lucie garder ses habitudes et ses amis, qu'ils soient prêtres ou séculiers, jusqu'à ce que leur influence échoue d'elle-même devant une conviction profonde de son droit vis-à-vis de tous et de toi-même. Ce droit lui apparaîtra clair et victorieux le jour où elle t'aimera d'un véritable amour, et c'est alors seulement que tu devras l'épouser et que tu n'auras pas à craindre d'influences néfastes dans ta vie conjugale. Si Lucie ne les secoue pas sans regret, ou si elle les secoue dans un jour d'entraînement pour toi, elle n'est pas la femme d'élite que tu vois en elle, ou bien elle aura de nouvelles luttes à subir contre elle-même au lendemain d'un dévouement irréfléchi.
Il faut bien le reconnaître, mon enfant, nous avons tous le droit de propagande et de persuasion; mais nous n'avons pas d'autre droit. Que les raisons d'État augmentent ou restreignent ce droit selon les circonstances, il existe toujours dans son entier. On peut subir le fait des obstacles qui le froissent, la conscience d'un homme digne du nom d'homme ne les acceptera jamais en principe. Les catholiques, qui le nient dès qu'il s'agit de religion, le réclament, ce droit, dès qu'il s'agit de leurs intérêts ou de leur propagande. Donc, ils le reconnaissent en dépit d'eux-mêmes, et pas plus que nous ils ne peuvent s'en passer.
Lucie comprendra, si elle est véritablement intelligente; si elle ne l'est pas, brise ton amour et n'engage pas ta vie, car, si tu la voyais retomber sous le joug du prêtre, de quoi te plaindrais-tu? Tu étais libre de ne pas l'épouser. Tu pouvais chercher ta compagne parmi celles qui pensent comme toi.... Mais, moi, je crois à la grandeur et au sérieux de son esprit; aussi ne suis-je pas très-inquiet. Poursuis donc cette noble conquête sans autres armes que celles qui t'ont servi jusqu'à présent, une sincérité inaltérable, une fermeté invincible pour conserver ta propre croyance, et avec cela la foi au vrai, qui est contagieuse et qui transporte les montagnes.
...Je reçois ta lettre du 13.—Eh bien, tu as été un peu vite; mais il n'est plus temps de regarder derrière soi, puisqu'à l'heure où tu recevras ma réponse, tu auras déjà présenté ta demande au général La Quintinie. Nous allons bien voir si, par quelque exigence inadmissible, il ne rend pas ta démarche nulle. N'importe, Lucie t'aime, je le crois; elle te l'a dit, ce me semble, avec une grandeur qui me charme, et je l'aime aussi, moi, et je la veux pour fille, si les obstacles dont elle parle, et que je commence à pressentir, ne sont pas insurmontables. Ces obstacles ne viennent plus d'elle, sois-en certain. Elle ne croit pas à l'enfer, elle ne damne personne. Elle est à nous, va, puisqu'elle est au vrai Dieu! Elle est de ces âmes de diamant que l'erreur ne peut ternir, et je l'estime, non pasquoique, maisparce que. Si elle a pu fleurir dans cette atmosphère du cloître sans en rapporter ni ombre ni déviation, c'est une forte plante, j'en réponds, et nulle brise malsaine ne l'empêchera de porter ses fruits.
Courage donc, un grand courage, Émile! entends-tu? car il faudra peut-être beaucoup combattre, beaucoup attendre, et quelquefois désespérer; mais je serai là dès que tu pourras me fixer sur la nature des empêchements signalés par Lucie, et je te promets de ne pas me décourager facilement.
Ton père.
Aix en Savoie, 15 juin.
Viens, mon père, viens à mon secours, car je meurs ici. Je ne sais quelle influence ténébreuse s'est étendue sur moi, tout m'est amer et je me sens faible. Toi seul peux lire dans le livre obscur de mon âme et retirer violemment le poison qui l'engourdit et la glace.
Plus de sommeil réparateur, plus de veille féconde! Je ne comprends plus rien, la foi est voilée comme si elle n'avait jamais existé pour moi. Quelle épreuve! C'est la plus cruelle que j'aie traversée. Mes lèvres prient, mon cœur dort. Je me demande si mon corps marche, si mes yeux voient, si mes oreilles entendent.
Tu m'avais prévenu contre ce mal sans nom qui saisit le fidèle au début de la vie de sainteté et qui le tient prosterné, comme évanoui à la porte du Seigneur! Des jours, des mois, des années peut-être peuvent s'écouler ainsi. Sainte Thérèse a enduré vingt ans ce supplice de ne pouvoir prier, et, toi-même, tu t'es surpris, me disais-tu, blasphémant tout haut, la nuit dans ta cellule! Oui, mais tu avais le sentiment de la lutte, et je ne l'ai pas. Mon esprit n'est pas assailli de ces fureurs sourdes, de ces épouvantes, de ces détresses qui réveillent la volonté par l'excès des souffrances. Je me sens atone, brisé sans combat, et n'ayant envie ou besoin de rien nier, mais porté à douter de tout. Est-ce une de ces tentations décisives qui signalent l'agonie du vieil homme aux prises avec l'homme nouveau? Ou bien, homme faible et sans cœur, suis-je ébranlé par l'esprit du siècle dans ma lutte suprême avec lui?
J'ai une mission à remplir pourtant, une mission toute personnelle, mais que toi-même as jugée indispensable: j'ai juré de consacrer à Dieu cette âme qui m'était confiée, qui m'appartenait pour ainsi dire. Eh bien, cette âme m'échappe, elle succombe au milieu de son élan, elle est retombée sur la terre, elle périt, et je ne sais rien faire, je n'ose rien, je ne peux rien pour la sauver! Un dernier moyen me reste, mais il est incertain, il va peut-être contre mon but!
Est-ce la honte et la mortification d'échouer si misérablement au port qui m'ont jeté dans ce dégoût et dans cette lassitude? La raison n'est pas suffisante; nous ne convertissons pas tous ceux que nous entreprenons, et nous ne sommes pas toujours assez forts pour évoquer la grâce, pour la faire descendre sur nos néophytes. Pourquoi celle-ci, en m'échappant, me laisse-t-elle courbé sous une douleur immense? Qu'est-elle pour moi de plus qu'une autre? Que signifie en moi ce dépit que sa trahison soulève?
Évidemment, je suis malade, et Dieu m'afflige pour mon bien; mais, dans les rares moments où je retrouve un peu d'énergie, je sens que ma foi a baissé, et je m'épouvante de ce que je deviendrais, si elle s'effaçait absolument.
Sourire de la malice du tentateur et attendre la fin de cette maladiejusqu'à la mort, s'il le faut!... Voilà ton enseignement et ton exemple. Quand tu es près de moi, cela me semble possible; seul, je n'y crois plus. Je suis encore trop loin de la vieillesse et de la mort. Je succomberai, je mourrai dans l'athéisme! Viens donc, sauve-moi encore comme tu m'as déjà sauvé. Tout favorisait notre établissement ici... mais devons-nous, si près de cette défection, qui peut devenir un foyer de révolte, planter une tente qui sera regardée avec dédain?
Tu verras, tu jugeras et prononceras. Peut-être d'un mot ramèneras-tu en moi le sens de la vie et l'ardeur du zèle.
Moreali.
Quant à ce Moreali, je l'observe et n'ai pas d'opinion arrêtée sur son compte jusqu'à présent. Il vit fort retiré et ne fréquente que la vieille mademoiselle de Turdy. J'ai été aux informations, et voici tout ce qu'on a pu me dire:
Il demeure à Chambéry depuis peu, et il vient quelquefois à Aix avec un vieux gentilhomme piémontais fort dévot qui l'a connu à Rome et qui le tient en grande estime. Je me demande d'où le général le connaît, et s'il est vrai qu'il ne le connaisse que depuis quelques jours. Il court les environs pour acheter une propriété pour le compte de quelqu'un qui l'en a chargé. Il n'est pas, comme on l'avait supposé d'abord, un envoyé de la cour de Rome, du moins rien ne l'annonce comme un dévot de grand zèle ou de grande importance.
Émile en fait cas. Je ne saurais dire qu'il me soit très-sympathique malgré ses bonnes manières et son langage choisi. Je lui trouve un air de préoccupation et la plaisanterie aigre-douce.
MOREALI A LUCIE.
...M. Émile est un honnête caractère et un esprit loyal; mais les hautes lumières de la foi lui ont manqué, et son jugement est peut-être faussé sans retour. Il rejette des points essentiels, et vous ne pourrez jamais vous entendre avec lui sans rompre avec l'Église.
...Mais, puisque ses défiances s'effacent, puisque je peux vous voir souvent tous les deux, je ne me découragerai pas sans avoir tout essayé pour le ramener dans le droit chemin. Seulement, il nous faudrait votre aide, et vous la refusez à monsieur votre père et à moi. C'est là ce que je ne puis comprendre. Expliquez-vous, je vous en supplie. Vous dites que vous discuterez avec ce jeune homme, que vous plaiderez la cause de votre liberté de conscience. Je ne sais si vous le faites. Vous semblez consentir maintenant à nous laisser agir en voyant que M. Émile se prête avec moi de bonne grâce à la conversation; mais vous vous opposez à ce que je parle en votre nom, à ce que je déclare que non-seulement vous voulez garder votre foi, mais encore conquérir à Dieu la sienne! Je ne vous comprends plus, Lucie, et, si vous ne me rassurez bien vite, je croirai que vous subissez une passion funeste, un aveuglement, un piége de l'ennemi. Vous n'espérez pas sans doute sauver votre âme par ce chemin-là. Votre conscience n'admettra jamais l'exécrable sophisme de tout sacrifier, même la foi, même le ciel, à l'objet aimé.... Je tremble de vous voir si fière et si tranquille au bord d'un précipice! Ah! ma sœur, ah! ma fille, revenez à vous! Vous me jetez dans un trouble immense, et je me demande si je dois continuer à vous obéir, ou commencer à vous résister, en tendant tous les efforts de ma volonté contre ce détestable projet de mariage.
LUCIE A MOREALI.
...Votre lettre est presque une menace qui me contriste, mais qui ne saurait produire l'effet que vous en attendez. Avant tout, et pour la dernière fois, mon ami, je ne veux plus garder sur votre compte un silence qui équivaut à un mensonge. Je vous supplie de dire à Émile et à mon grand-père qui vous êtes, quelle influence votre amitié a eue et pourrait encore avoir sur ma vie, enfin quelle est la part que vous prenez à nos déterminations. Si vous agissez ainsi, je vous aiderai, comme vous dites, c'est-à-dire que je prierai Émile de vous écouter et que j'unirai mes efforts aux vôtres, ouvertement et loyalement pour l'amener à modifier ses croyances.
Autrement, non! Je séparerai ma cause de la vôtre, je la séparerais de celle de Dieu, s'il fallait aller à Dieu autrement qu'au grand jour, ce qui n'est pas possible.
HENRI VALMARE A M. LEMONTIER.
...Émile va tous les jours à Turdy. Le général compte sur Moreali pour le convertir, et Lucie semble retirer son épingle du jeu.
Un fait qui n'a peut-être aucune importance, c'est que Misie, la servante lingère de Turdy, est venue ici deux matins de suite pour conférer secrètement avec ce Moreali, lequel, depuis deux jours, est à Aix avec son ami le comte de Luiges. Misie est toute dévouée à sa jeune maîtresse, et ne peut venir que par ses ordres. Je n'ai pas fait part de ma découverte à Émile, que ce petit mystère pourrait inquiéter; mais j'ai cru devoir vous la dire.