XXIV.

Aix, 20 juin 1861.

Voilà plusieurs jours passés sans t'écrire autre chose que des billets. Le temps me manquait beaucoup, et la certitude ne se faisait pas. Je passais les matinées souvent avec Moreali, les soirées avec lui encore à Turdy. Je me prenais d'estime et d'amitié pour cet homme étrange. Je subissais l'attrait de ses manières et de son langage; ses raisons ne me touchaient pourtant pas. Il m'intéressait, il me faisait réfléchir, il me portait à examiner et à répondre. Je me sentais fort contre lui, fort de tes convictions plus élevées, plus vastes, plus satisfaisantes que les siennes; mais son esprit ingénieux et subtil me charmait, et je croyais trouver en lui un auxiliaire aimable, non déclaré encore en ma faveur,—c'eût été trop tôt se rendre,—mais sincèrement désireux de pouvoir me servir. Le général s'était endormi sur les deux oreilles, enchanté de n'avoir plus qu'à attendre. Le grand-père causait volontiers histoire et littérature avec cet hôte plein de mémoire et d'érudition. Lucie paraissait attentive, et rien de plus. Nous n'étions jamais seuls. Quatre jours sans avancer d'un pas, c'est long dans la situation où je suis! Je perdais patience et j'étais décidé à brusquer un peu les choses, quand une surprenante révélation s'est faite. Je t'écris tout bouleversé encore de l'événement.

Le soir, comme je revenais de Turdy avec Moreali, nous rencontrions madame Marsanne avec sa fille et Henri. Ils rentraient de la promenade, des rafraîchissements les attendaient dans le petit jardin de l'habitation louée par madame Marsanne. Elle nous invite à y entrer. Moreali remercie et nous quitte. Aussitôt Élise me prend le bras avec une vivacité singulière, met un doigt sur ses lèvres, nous attire dans le jardin, regarde si la porte est fermée, et nous dit en éclatant de rire:

«Enfin! je le connais!

—Qui? Moreali?

—Non pas Moreali, c'est quelque nom de guerre, mais l'abbé Fervet; c'est lui, j'en suis sûre, notre ancien directeur du couvent de *** à Paris!

—Directeur de quoi? demanda Henri.

—De conscience, rien que ça!

—Votre confesseur alors?

—Non pas. C'est très-différent. L'abbé Fervet, pour des raisons personnelles que je ne connais pas du tout, avait obtenu dispense de confesser.

—Allons donc! reprend Henri. Un prêtre qui n'a pas de goût pour cet exercice? Pourtant ce doit être fort divertissant de confesser les jeunes nonnes et les jolies petites filles!

—Il y a peut-être à cela autant de danger que de plaisir, car nous n'avons jamais eu à dire nos petits péchés qu'à de vieux prêtres plus ou moins octogénaires. On racontait sur notre abbé Fervet toute sorte d'histoires romanesques.

—Quelles histoires? demandai-je à mon tour.

—Oh! toutes les histoires que des cervelles de pensionnaires peuvent forger. Il avait reçu dans sa jeunesse la confession d'une demoiselle éprise de lui; amoureux à son tour, il avait héroïquement fui le danger, et il avait prié et obtenu de ne plus confesser les personnes de notre sexe. C'était là la version la plus accréditée; mais les imaginations vives en supposaient davantage. Faites-moi grâce du caquet de mes chères compagnes; je puis vous dire seulement que la pénitente séduite ou séductrice changeait continuellement de rôle dans la légende. Tantôt c'était une princesse et tantôt une bergère. De tout cela, il ne faut pas croire le moindre mot, car l'histoire n'était fondée sur rien; mais il fallait bien rire et babiller un peu!»

Je demandai à Élise quelles étaient les attributions du directeur de conscience à son couvent.

«Voici, dit-elle avec gaieté. On était libre de n'avoir jamais rien à démêler avec lui; mais il nous faisait, dans un grand parloir, une espèce de cours de théologie. En outre, il donnait des leçons particulières d'histoire sainte à quelques-unes des plus sérieuses, à Lucie entre autres, toujours avec lasœur-écoute, brodant à la table où nous avions nos livres et nos cahiers. Ceci nous intriguait encore un peu; car, avec nos autres vieux professeurs, ces précautions étaient fort négligées, et, si la sœur s'absentait, personne n'y prenait garde, tandis que l'abbé Fervet se montrait rigidement observateur de la règle, et, si la sœur était en retard au commencement des leçons, que nous fussions une ou plusieurs, il se tenait près de la fenêtre, loin de la grille, lisant ou feignant de lire et de ne pas nous voir. Il avait la réputation d'un saint homme, et nul ne pouvait la lui contester: pourtant nous nous disions tout bas qu'il eût été encore plus saint de ne pas tant nous craindre.

—Mais, reprit Henri, quand vous aviez des cas de conscience à lui soumettre, faisiez-vous donc vos petites révélations devant lasœur-écoute?

—Généralement oui, et même en présence les unes des autres, ce qui nous divertissait beaucoup. Celles qui étaient studieuses, comme Lucie, prenaient plaisir à écouter les doctes et éloquentes réponses du directeur, car c'était pour lui l'occasion de briller, et il ne s'en faisait pas faute. Il a toujours été beau parleur, et, pour le faire parler, nous inventions des doutes que nous n'avions pas. C'est vous dire que nos cas de conscience avaient rapport à des articles de foi et n'exigeaient aucun mystère. Si quelqu'une avait un petit secret à lui confier, elle lui écrivait, et il répondait d'assez longues lettres, fort belles, à ce qu'on assure, et que l'on montrait en confidence à ses amies. Moi, je n'en ai jamais reçu, n'ayant jamais aimé à écrire, et ne trouvant point en moi-même de scrupules sérieux à écouter ou à vaincre.

—Voilà votre récit couronné avec élégance, dit Henri, et nous tenons la légende de l'abbé Fervet: reste à savoir si M. Moreali, qui a peut-être l'esprit et le caractère d'un prêtre, mais qui n'en a ni l'habit ni les manières, est l'abbé Fervet, et pourquoi ce serait lui.

—Lisette rêve, dit madame Marsanne, ou elle se moque de nous. Elle a rencontré ici et à Turdy M. Moreali plusieurs fois, et jamais encore elle ne s'était avisée de cette belle découverte.

—Permettez, maman, reprit Élise; chaque fois que j'ai rencontré M. Moreali, je vous ai dit: «C'est singulier, je l'ai vu quelque part; il me semble qu'il évite mes yeux!» Vous m'avez répondu: «C'est quelque ressemblance, cela te reviendra.» Et je ne trouvais pas, parce que je cherchais dans mes souvenirs du monde et non dans ceux du couvent, qui sont déjà loin. Enfin, hier, nous quittions Turdy comme il y arrivait, et le nom de l'abbé m'est revenu avec sa figure. Je ne m'y suis pas arrêtée, puisque celui-ci n'était pas un prêtre, que d'épais cheveux rejetés en arrière cachent la place de sa tonsure, qu'il est fort bien mis, non pas à la dernière mode, mais avec l'élégance grave qui convient à son âge, enfin que rien chez lui ne trahit son ancien état. Et puis il a changé d'accent, il est devenu Italien. Comment? Je ne me charge pas de vous le dire; mais je sais que l'abbé Fervet, en quittant la direction de notre couvent, est allé vivre à Rome.

—Comment le sais-tu? dit madame Marsanne.

—Lucie me l'a dit, elle a reçu plusieurs fois de ses nouvelles.

—Alors ce n'est pas lui, reprit madame Marsanne; Lucie l'a vu chez sa tante pour la première fois il n'y a pas quinze jours. Est-ce que d'ailleurs elle ne t'aurait-pas dit: «J'ai revu l'abbé Fervet?»

—Voilà le mystère, répliqua Élise avec un peu de malice: Lucie sait ou ne sait pas. Peut-être qu'elle ne l'a pas encore reconnu, ou qu'elle n'est pas sûre, ou qu'elle est dans la confidence de son secret; car, pour se déguiser et changer ainsi de nom, il faut bien qu'il ait un gros secret. Qu'en dites-vous, Émile? Vous ne dites rien?

—Je dis que vous vous êtes trompée, Élise, et que l'abbé Fervet n'est pas M. Moreali.

—Eh bien, je fais un pari, moi: c'est que, Fervet ou non, Moreali est un prêtre. Qui tient le pari?

—Moi, répondit Henri. Je le saurai, et, si je perds, je m'avouerai vaincu. Quels sont vos indices? Soyez de bonne foi et mettez-moi sur la voie des recherches.

—Je n'ai, en outre de la ressemblance, qu'un seul indice, mais il est capital: c'est celui qui vient de me frapper là, tout à l'heure, comme il se refusait à entrer chez nous. Il y a chez beaucoup de prêtres un certain mouvement; tantôt du cou et du menton, tantôt de la main, pour remettre en place le rabat qui tend toujours à s'en aller de côté ou d'autre, et dont les attaches gênent ou grattent la peau quand elle est délicate. Or, ce mouvement était très accusé et très fréquent chez l'abbé Fervet. Les petites filles remarquent tout; et, quand nous voulions parler de lui sans le nommer devant nos religieuses, nous imitions son tic et nous affections de placer la main comme lui, vu que, à tort ou à raison, nous l'accusions d'aimer à montrer sa main, qui était fort belle. Eh bien, cette main toujours belle redressant le rabat devenu cravate, le mouvement du menton et du cou, avec cela certain air embarrassé et certain regard vif et sévère à mon adresse, comme celui dont il m'honorait jadis à la leçon pour me dire: «Silence, mademoiselle!» tout cela vu de face, et vivement éclairé par le flambeau que tenait le domestique, fait que je me suis écriée en moi-même: «C'est lui!» et qu'à présent j'en suis aussi sûre que nous voilà tous ici.»

J'étais atterré de la découverte d'Élise. Supposer Lucie capable de dissimulation avec moi, quelle qu'en fût la cause, c'était une souffrance atroce. Je n'en fis rien paraître, et je sortis avec Henri.

«Il faut découvrir la vérité, lui dis-je; mais, si Élise ne s'est pas trompée, il faut nous taire.

—Comment? Pourquoi?

—Parce que, si M. Moreali est un prêtre déguisé, c'est un ennemi, non en tant que prêtre, mais en tant que fourbe.

—Très-bien! j'entends! reprit Henri, dont l'esprit allait au but aussi vite que le mien. Nous ferons semblant d'être dupes, afin de déjouer ses projets. Évidemment, il fait son métier de Tartufe dans la famille. Il trompe le grand-père, il domine le général Orgon. Il n'y a point là d'Elmire, mais il veut empêcher le mariage de la fille de la maison pour qu'elle retourne au couvent et s'y enterre avec sa dot.

—Je ne suppose pas tout cela, répondis-je, je ne vais pas si loin. Moreali ou Fervet peut bien être un zélé de l'Église secrète, habitué aux chemins tortueux et trompeurs; mais je le crois de bonne foi quant à sa croyance, et disant comme les jésuites: «Qui veut la fin veut les moyens.» La fin pour lui n'est peut-être pas d'empêcher le mariage de Lucie, mais de le retarder jusqu'à ce que, me détachant de mes idées, je donne aux dévots le scandaleux triomphe de me voir renier les principes de mon père et les miens.

—Et ton père te conseille de résister jusqu'au bout? Prends garde! Lucie vaut bien une messe!

—Lucie vaut mieux que cela: elle mérite qu'on l'obtienne par la loyauté du cœur et la fermeté de la conduite. Mon père ne me conseillera jamais de m'y prendre autrement.

—Allons! soit; mais dis-moi donc quel rôle Lucie joue dans tout cela? Peux-tu supposer qu'elle n'ait pas reconnu Fervet?

—Je supposerai tout plutôt qu'une trahison.

—Mais que ferons-nous pour découvrir la vérité sous le masque de Moreali?

—Je ne sais pas; cherchons!

—Viens chez moi, dit Henri. Nous allons lui écrire une lettre adressée à M. l'abbé Fervet. S'il la reçoit, c'est lui.

—Il ne la recevra pas.

—Elle sera sous enveloppe adressée à Moreali. On attendra la réponse.

—Il ne répondra pas. D'ailleurs, au nom de qui écriras-tu?

—Au nom de personne. Tu vas voir. Il n'est que dix heures, il ne sera pas couché; viens chez moi.»

Je répugnais à cette feinte.

«Je prends tout sur moi, dit Henri. Ne t'en mêle pas: n'ai-je pas un pari à gagner ou à perdre?»

Il écrivit:

«Une âme fervente a recours aux prières de M. l'abbé. On l'a reconnu, mais on ne trahira pas son incognito. On le supplie d'offrir dimanche, à l'intention d'une âme chrétienne bien cruellement éprouvée, le saint sacrifice de la messe, qu'il doit dire en secret dans ses appartements. On ne demande pour réponse que le renvoi du ruban qui entoure cette lettre.»

«Quel ruban? demandai-je à Henri.

—Tu m'as parlé, reprit-il d'un bouquet de lis dans une grotte et d'un ruban aux emblèmes d'un cœur sanglant.... L'as-tu toujours?

—Oui.

—Ne l'as-tu jamais montré à personne?

—Jamais.

—A qui en as-tu parlé?

—A toi seul.

—Pas même à Lucie?

—Pas même à Lucie.

—Ce ruban n'a rien de particulier à l'adresse de Lucie?

—Rien.

—Eh bien, va le chercher; c'est un passe-port excellent. Il vient de la fabrique des symboles à l'usage des dévots, et c'est entre eux comme un mot de passe ou un signe de reconnaissance.»

Je livrai le ruban à Henri. Il ne s'agissait plus que de trouver un commissionnaire discret ou naïf.

«Le naïf sera le meilleur, dit Henri, je m'en charge. Il y a par là un vieux pauvre très dévot qui a une bonne figure et qui rôde jusqu'à minuit autour du casino. Mon domestique lui fera remettre ceci par un tiers, pour qu'il fasse la commission sans savoir d'où elle vient. Sois tranquille, tout ira bien!»

J'étais si bouleversé, que je laissai Henri commettre cette imprudence, car c'en était une, surtout si Moreali avait vu dans les yeux d'Élise, une heure auparavant, qu'elle l'avait reconnu. Il pouvait lui attribuer cette supercherie, se défier, renvoyer la lettre en disant qu'elle n'était pas pour lui; mais aurait-il cette audace?

«S'il l'a, disait Henri, nous serons d'autant mieux édifiés sur son aimable caractère.

—C'est-à-dire, lui répondis-je, que nous ne saurons rien du tout.»

Nous avons attendu un quart d'heure avec une impatience fiévreuse. Je comptais les minutes, les secondes. Le domestique d'Henri arrive enfin. Il apporte une enveloppe blanche cachetée de noir avec une simple croix pour devise, et dans cette enveloppe le ruban, c'est-à-dire: «Oui;» c'est-à-dire: «Je vous promets la messe;» c'est-à-dire: «Je suis prêtre;» c'est-à-dire: «Je suis l'abbé Fervet...»

Henri était enchanté du succès de sa ruse; moi, j'en étais triste et un peu honteux.

«Cet homme qui donne si facilement dans un piége improvisé, dans une véritable espièglerie de ta façon, n'est pas un traître bien exercé, lui disais-je; ce chrétien qui, plutôt que de refuser ses prières et sa sympathie à qui les invoque, s'expose à être découvert, n'est pas un tartufe: il croit sincèrement, et son déguisement lui est peut-être imposé malgré lui par une autorité qu'il regarde comme sacrée. C'est un homme qui se trompe assurément, car le déguisement est toujours un mensonge; mais peut-être n'a-t-il-pas l'intention de nuire. Ne sens-tu pas que Moreali, en se livrant avec le courage de l'imprudence ou l'attendrissement de la charité, nous ôte le droit de le démasquer?»

Henri me trouvait trop débonnaire ou trop scrupuleux. Il était triomphant et comme bouillant d'indignation, lui si indifférent devant les empiétements du clergé dans la famille et dans la société. Il se frottait les mains et se promettait de confondre l'imposteur aussitôt qu'il pourrait le faire sans nuire à mes projets.

«C'est étonnant, lui dis-je, comme les tièdes et les sceptiques sont batailleurs quand ils s'y mettent! Laisse-moi faire à présent, je t'en supplie, et calme-toi. Donne-moi ta parole d'honneur de garder le secret le plus absolu sur cette découverte jusqu'à ce que je t'en délie.

—Je le veux bien; mais Élise? Elle l'a reconnu, et elle n'en démordra pas.

—Élise est-elle l'amie sincère de Lucie?

—Oui et non, répondit Henri. Je suis franc, moi, et je vois bien qu'Élise est femme; mais elle me craint beaucoup, bien que je ne la blâme jamais. Je la taquine, je la persifle quand elle a tort; c'est ce qu'elle redoute le plus au monde. Je te réponds d'elle, si tu veux qu'elle se taise.

—Je le veux absolument.

—Elle se taira. Tu penses bien que, si je ne m'étais assuré d'être toujours le maître avec elle, je n'aurais jamais cédé au désir de l'épouser.

—Ah! voilà donc cette liberté complète que tu voulais conserver à ta femme?

—Mon ami, reprit-il, je suis l'homme de la société, non pas telle qu'elle sera peut-être un jour, mais telle qu'elle est aujourd'hui. Le mari doit être le maître; mais le seul moyen de l'être réellement, c'est d'avoir de l'esprit et de laisser croire à la femme qu'elle jouit d'une entière indépendance.»

Le 21 au matin.

J'ai dormi assez tranquille, bien triste, je l'avoue, mais résigné à attendre avant d'accuser Lucie. Je commence, tu le vois, à m'aguerrir et à supporter les orages.

Le 22 au soir.

Mon père, mon père, que je suis heureux! Ce matin, de très-bonne heure, j'ai passé le lac, et, sans me soucier d'être bien ou mal reçu par le général, j'ai attendu dans le jardin de Turdy le réveil de Lucie. Son père était parti avec le jour. Il chasse, non les perdrix et les lièvres, il est trop amoureux des règlements pour enfreindre ceux qui préservent le gibier, mais des loutres et des blaireaux, et même des rats et des belettes. Passionné pour le coup de fusil, il paraît qu'il est toujours debout avec l'aurore. Lucie, qui est matinale aussi, n'a pas tardé à ouvrir la persienne de sa chambre. En m'apercevant, elle a fait un cri de joie, elle s'est habillée à la hâte, elle est accourue me rejoindre avec ses beaux cheveux à peine relevés. La pureté du ciel était dans son regard, je me suis senti ranimé.

«Quelle bonne idée vous avez eue de venir ce matin! Nous allons enfin pouvoir causer!

—Oui; Lucie, je pressentais que vous aviez quelque chose à me dire.

—Quelque chose? Mille choses, toute mon âme!

—Rien de particulier?»

Je la regardais, je regardais dans ses yeux jusqu'au fond de son cœur. Elle a rougi, mais sans baisser les yeux et sans se troubler.

«Si vous avez une question particulière à me faire, prenez l'initiative. Je ne peux rien trahir de moi-même, mais je ne peux pas non plus mentir.»

Nous nous étions compris.

«Avez-vous juré, lui dis-je, avez-vous seulement promis de ne pas trahir un secret qui vous a été confié?

—J'ai promis de ne pas le trahir pour le plaisir de le trahir; mais j'ai juré de vous dire la vérité quand vous me la demanderiez sérieusement.

—Cela me suffit, Lucie. Je ne vous demanderai rien que ceci: Avez-vous une grande, une complète estime pour M. Moreali?

—Oui, bien que je ne sois plus d'accord avec lui sur quelques points qui touchent à la pratique de la vie.

—Est-il au moins le représentant de vos idées sur tout ce qui touche au dogme?

—Non, pas à présent.

—Il n'est donc pas orthodoxe selon vous, ou c'est vous qui ne l'êtes pas selon lui?

—O orthodoxie! s'écria Lucie avec un sourire mélancolique, où te trouve-t-on sur la terre, et quelle âme peut se vanter de te posséder!

—Toute âme qui aime, répondis-je.

—Oui, vous avez raison! s'écria-t-elle vivement; on ne trouve pas Dieu dans le sommeil du cœur et dans la solitude de l'esprit; j'arrive à croire qu'il se révèle à qui le cherche dans la pensée d'un grand devoir et d'une grande affection. Que je me trompe ou non selon les autres, je sens une confiance que je n'ai jamais eue, du courage, du calme et de l'énergie dans tout mon être. On dira ce qu'on voudra, je comprends ce que je ne comprenais pas. Mes horizons s'agrandissent; les pratiques puériles, les choses d'habitude et de forme extérieure deviennent une gêne entre Dieu et moi. La nature, embellie tout à coup, s'ouvre devant moi comme un temple où Dieu rayonne et me parle jusque dans les pierres. C'est une ivresse, et une ivresse sainte! Ils mentent, je le sais à présent, ceux qui disent qu'il faut mourir à tout pour apercevoir le ciel. Non, il faut vivre à tout pour voir qu'il est partout; en nous-mêmes aussi bien que dans l'infini.»

Et, comme je l'interrogeais ardemment, elle ajouta:

«Ce bonheur, je ne veux pas nier qu'il me vienne de vous, puisque votre foi et votre affection sont l'appui que j'accepte; mais il me vient aussi des lettres de votre père que vous m'avez montrées, des discussions que vous avez eues à propos de lui devant moi avec M. Moreali, des réflexions de M. Moreali lui-même, qui, n'étant pas dans le vrai à tous égards, me faisait revenir sur moi-même et me comprendre moi-même. Enfin, je crois et croirai toujours à la grâce, Émile, c'est l'action de Dieu en nous. Cette action est si nette, que je ne peux plus la méconnaître; elle me montre la vie de la femme glorieuse et douce dans le sanctuaire de la famille; elle chasse de moi les faux scrupules et les vaines terreurs; elle me dit clairement que, jusqu'à ce jour, ou la religion m'a trompée, ou je me suis trompée sur la religion. C'est plutôt cela; oui, c'est moi qui comprenais mal; mais je ne veux plus d'autre interprétation, d'autre direction que la vôtre, si vous devez être mon mari! Vous m'amènerez à vous, et alors, si je me sens de force à aller plus loin, qui sait? nous irons peut-être ensemble encore plus haut, toujours plus haut, et, à coup sûr, sans que nous ayons rien à rejeter de ce qui est vraiment sublime dans mon ancienne croyance.»

Lucie était si belle, si forte et si franche, que j'ai plié le genou devant elle. Oh! oui, mon père; tu l'avais comprise, toi, tu l'avais devinée dès le premier jour où je t'ai parlé d'elle. Elle est à moi, bien à moi, cette divine essence, cette beauté suprême!... Mais je ne veux pas devenir fou! Je me tais comme je me suis tu devant elle, car je n'ai pas osé lui parler d'amour. Elle me montrait tant de confiance, et je sentais si bien que je devais attendre, pour lui faire partager les transports de mon cœur, qu'elle eût fait la liberté autour d'elle!

Nous sommes restés ensemble sur ce banc, où Misie nous a apporté du lait et des œufs frais, en attendant le déjeuner. Nous n'avons pas songé à faire un pas de promenade, nous avons parlé, parlé toujours avec ivresse; de nous, de toi, de tout et de rien, de l'oiseau qui passait, du grand-père, qui était si bon de dormir longtemps, de Lucette, quenous avonstant aimée! de la neige, qui est si belle là-bas sur les Alpes, des fraxinelles, qui sentent si bon dans le jardin, des nuages roses, qui se mirent dans le lac, du matin, qui est une heure si riante, de la vie, qui est une si noble fête!... De Moreali, pas un mot. Le croirais-tu? Oui, tu le croiras bien, nous l'avons oublié. Que m'importent cet homme et son influence sur le passé de Lucie? Je me rappelle à présent que, sans le nommer, elle m'avait déjà parlé de lui. Quant à son influence sur le général, nous verrons bien s'il s'en sert pour ou contre nous! Est-ce un ennemi? Se vengera-t-il de la désobéissance de Lucie? Ah! qu'il me crée toutes les luttes dont l'esprit humain est capable, qu'il entasse toutes les montagnes de l'Atlas entre Lucie et moi, je me sens de force à tout renverser. Lucie déteste le mensonge, elle n'aime de sa religion que ce que j'en peux aimer; le reste, Dieu le fera retomber en poussière sous les pas de la volonté et le dissipera sous le souffle de l'amour!

Le grand-père s'est levé à dix heures. Nous avons été l'embrasser. Lucie lui a dit, avec un beau rire tendre, que nous étionsd'accord sur bien des points. Il nous a bénis, il a marié nos cœurs dans ses bras tremblants. Liens sacrés!... Je n'ai pas voulu me gâter cette journée par une entrevue peut-être désagréable avec le général. Lucie a été du même avis. Elle m'a renvoyé.

«Ne pensons à rien d'inquiétant aujourd'hui, disait-elle; savourons notre espoir dans le recueillement. Je ne me laisserai tourmenter par personne, moi, je le déclare! Je chanterai pour le grand-père. Nous lirons, nous ne dirons rien aux autres. Nous rirons tous les deux. Mon père aussi a besoin de calme. Peut-être que demain il ne sera plus du tout pressé de brusquer nos résolutions et les siennes propres.»

Et me voilà, mon père, me voilà seul et tranquille dans mon chalet. Ah! que n'y suis-je avec toi! Mais ne viens que quand je te le dirai. Je veux essayer mes forces contre ce prêtre déguisé; je veux pouvoir te dire: «J'ai été patient; j'ai été doux et ferme, généreux et sévère....» Je veux faire acte de virilité intellectuelle et morale. Je veux que Lucie soit fière de moi et que tu sois content de ton enfant.

Émile.

Aix, 23 juin.

Je me disposais ce matin à aller à Turdy, lorsque Moreali, que je n'ai pas vu hier, m'a pour ainsi dire fermé la route en s'attachant à mes pas. Il devinait mon projet; il savait sans nul doute mon entrevue matinale de la veille avec Lucie, il voulait m'empêcher de la renouveler, ou il voulait y assister. Dans mon récit trop ému de cette matinée d'hier, j'ai oublié un petit incident qui peut avoir son importance, et qui a fait passer un petit nuage sur l'enjouement délicieux de Lucie. Je t'ai dit que nous avions pris ensemble un vrai repas d'amoureux, des œufs frais et de la crème, sur la terrasse de gazon, devant le site grandiose qui s'ouvre là, au bout du jardin. C'était l'heure du premier déjeuner de Lucie, et Misie n'avait naturellement apporté qu'un couvert. Lucie m'ayant invité à partager ce léger repas, Misie montra une extrême répugnance à lui obéir, et même, en m'apportant mon couvert, elle eut tant de mauvaise grâce, que Lucie, surprise, lui demanda ce qu'elle avait.

Pauvre chère demoiselle! et de grands soupirs affectés, ce fut toute la réponse de Misie.

Misie est une grande et forte femme de trente à trente-cinq ans, qui, depuis son enfance, a passé à Turdy par divers grades de domesticité. Elle gardait les vaches, quand madame La Quintinie, touchée de son air simple et de sa piété, la fit entrer dans sa chambre, et l'y appela de temps en temps dans ses derniers jours. En mourant, elle la recommanda à son père, qui l'a toujours gardée, et qui, malgré son peu d'ordre et d'intelligence, l'a mise à la tête de l'office et de la lingerie.

«Elle est bonne, dit Lucie tout en me donnant ces détails, et je crois qu'elle m'est attachée, surtout depuis les soins que j'ai donnés à sa petite; mais elle est d'une dévotion exaltée et superstitieuse. Je ne serais pas étonnée qu'elle nous regardât, vous comme un païen, et moi comme une âme dévouée désormais à l'enfer. Ah! cette dévotion, quand elle est mal comprise, elle dénature le cœur et fait taire jusqu'à la reconnaissance d'une mère!»

Je crois donc que l'abbé sait par Misie tout ce que fait Lucie. Henri m'a dit les avoir vus conférer à Aix deux ou trois fois. Je t'ai écrit, n'est-il pas vrai? que le comte de Luiges était venu prendre ici quelques bains, et que Moreali l'y avait accompagné. Est-ce pour ne pas quitter son ami, ou pour se trouver plus près de Turdy? Ce doit être pour ce dernier motif, car Aix est une résidence bien bruyante pour un homme de son caractère, et bien trop fréquentée pour un prêtre qui cache son état.

Quoi qu'il en soit, j'ai accepté la promenade avec lui, et je l'ai suivi à travers les prés, affectant un calme qui ne l'a pas trompé, mais qui lui a donné à réfléchir sur la persévérance dont je suis capable.

«Émile, m'a-t-il dit tout à coup, c'est donc un fait accompli? Vous l'emportez? Vous avez vaincu tous les scrupules de mademoiselle La Quintinie? Vous avez sa parole?»

Il me sembla qu'il me tendait un piége, et, au lieu de lui répondre, je lui demandai d'où il tenait ces renseignements.

«Je ne lestienspas, répondit-il, je vous les demande. J'espère encore que Lucie n'est pas décidée. Je vous rapporte les appréhensions de son père. J'ai passé la soirée d'hier avec eux, et je n'ai rien à vous cacher: le général est inébranlable, et veut une prompte solution.

—C'est-à-dire qu'il me refuse la main de Lucie?

—Il vous la refusera si vous n'abjurez pas vos erreurs.

—Vous a-t-il chargé de me signifier mon arrêt?

—Oui; mais, si je m'en charge, c'est pour amortir le coup, car c'est avec douleur que je remplis une telle mission.»

J'avais réussi à me maintenir parfaitement calme.

«Vous êtes bien pâle, me dit Moreali; asseyons-nous.

—Non, monsieur; un homme doit recevoir debout la blessure qu'il a prévue et bravée. Je ne me répandrai pas en plaintes inutiles. Je vous demanderai seulement s'il dépend de vous de modifier cette décision de M. La Quintinie.»

Ce fut au tour de Moreali de pâlir, à mon tour de lui demander s'il ne voulait pas se reposer.

«Asseyons-nous, dit-il, nous en avons besoin tous les deux, car nous souffrons autant l'un que l'autre; mais tous deux nous sommes sincères, je le jure devant Dieu, et cette douleur qui nous frappe doit nous unir au lieu de nous diviser.

—Quelle est donc votre douleur, à vous, monsieur, et quel intérêt si profond pouvez-vous prendre à la mienne?

—Émile! s'écria-t-il avec l'accent d'une vive sensibilité, est-ce que vous me prenez pour un hypocrite?

—Pour un hypocrite de profession, oui, monsieur, c'est-à-dire pour un de ces hommes qui acceptent les missions secrètes et qui s'embarquent dans les ténèbres pour frapper à couvert. Quelque soit votre état, vous faites une de ces campagnes perfides et mystérieuses qui croient avoir un but sacré, et vous, homme sincère et bon par nature, vous agissez sous la pression d'une autorité que vous ne croyez pas pouvoir récuser, ou sous celle d'un fanatisme que vous prenez pour la foi.

—Ni l'un ni l'autre, répondit-il en se levant et en parlant avec énergie. J'agis de mon plein gré, de mon propre mouvement et sous l'empire d'un sentiment aussi pur que ma conviction est nette et dégagée de fanatisme. Écoutez, monsieur Lemontier, j'aime le vrai, vous l'avez dit, et pourtant vous me voyez ici sous un habit qui n'est pas le mien: je suis prêtre.

—Je le savais, monsieur.

—Lucie vous l'avait dit?

—Non, car je ne le lui ai pas demandé.

—Hélas! je ne puis donc avoir auprès de vous le mérite de la confiance? Les circonstances sont contre moi, je le vois bien.

—C'est vous qui vous les rendez contraires en vous couvrant d'un masque. A quelle confiance pouvez-vous prétendre, ainsi déguisé?

—Eh quoi! reprit-il d'un air de surprise, poussez-vous plus loin que nous le respect de la lettre? Si vous aviez à fuir une persécution, à travers un danger, à échapper à quelque injuste sentence de prison ou de mort, vous reprocheriez-vous de passer une frontière ou de franchir une ligne ennemie sous l'habit d'un paysan, d'un soldat et même d'un prêtre?

—Votre vie ou votre liberté court-elle un danger ici? Pouvez-vous dire oui sur l'honneur?

—Oui, sur l'honneur, reprit-il. Un de ces dangers était certain pour moi il y a quelques jours. Il n'existe plus; je suis libre de reprendre le costume ecclésiastique, et je le reprendrai à Chambéry. Si je ne le reprends pas à Aix, c'est pour ne pas attirer inutilement l'attention sur ma personne, et pour ne pas éveiller la malveillance.

—De quelle malveillance vous plaignez-vous donc dans un pays et dans un temps où l'habitude et la mode sont pour tout ce qui porte la soutane?

—Ah! cette soutane, vous la détestez bien, Émile? Mais connaissez-moi donc sans prévention! Je suis par moi-même un homme obscur, et ma personne a toujours passé inaperçue dans le monde. Ne puis-je avoir eu dans ce pays-ci un devoir à remplir, un devoir tout personnel, je le répète, m'être entouré, pour le mener à bonne fin, de précautions indispensables, et me retirer sans bruit, sans avoir à me faire le reproche d'avoir trompé personne? Mademoiselle de Turdy, mademoiselle La Quintinie et son père savent qui je suis, son grand-père le sait depuis hier, vous le savez aujourd'hui; mon hôte, le comte de Luiges, l'a toujours su. Voilà les seules personnes à qui j'aie eu affaire. En quoi les ai-je trompées? Et vous, le dernier averti, que me reprochez-vous?

—Je ne vous ai rien reproché, monsieur, je me suis méfié, voilà tout.

—Et vous vous méfiez encore?

—Oui, et je me méfie davantage; je me méfie d'un prêtre qui, en ce temps de réaction catholique, et lorsque les gouvernements croient devoir tant ménager cette opinion menaçante, se trouve ou se croit en danger sur le sol de la France. Je ne sache pas un homme de cœur, à quelque état qu'il appartienne, qui, en temps de paix et de sécurité générale, ait à préserver sa vie sous un déguisement de nom et d'habit.

—A quelque état qu'il appartienne, dites-vous! Ignorez-vous qu'il en est un où l'homme, forcé d'abjurer les lois du point d'honneur qui vous régissent, est complétement empêché de repousser la violence par la violence?

—Quelle violence peut donc avoir provoquée un de ces hommes dont la mission est toute de paix et de douceur, à moins qu'il n'ait manqué à cette mission? Sommes-nous sous le régime de la terreur? Et ne voyez-vous pas que vous me forcez à soupçonner un crime, ou tout au moins une faute grave, un oubli quelconque de vos devoirs dans le passé?»

Cet interrogatoire où il m'avait entraîné presque malgré moi, par une confiance tardive et incomplète, le jeta dans une agitation où je vis se révéler une face nouvelle de son caractère. La fierté blessée, la passion, la douleur et la colère répandirent sur son visage, dans sa voix et dans son attitude une lumière sombre et comme un élan de révolte impétueuse.

«Ah! c'en est trop! dit-il en me serrant le bras comme s'il eût voulu me le briser, vous êtes un enfant, vous! et moi, j'ai derrière moi trente ans de sacrifices, de mérites, d'expiations, peut-être! Oui, un prêtre peut sans rougir parler de repentir et de pénitence, et c'est pour cela que sa loi est plus belle et sa vie plus grande que les vôtres! Eût-il un jour en cette vie oublié les devoirs de son état, il y peut rentrer à l'instant même et s'y purifier, s'y retremper dans les larmes et la prière. Qui êtes-vous, vous autres, pour nous interroger? Vous ne pouvez ici nous condamner ni nous absoudre, car vous ne pouvez ni vous châtier ni vous réhabiliter vous-mêmes. Quand le monde vous a pris votre honneur, il ne peut ni ne veut vous le rendre. Vous n'oseriez pas même le lui redemander; car, juste ou non, la sentence de vos tribunaux est une tache indélébile, et votre humble acquiescement aux rigueurs de l'opinion publique vous ferait tomber encore plus bas dans son mépris. C'est l'iniquité de vos principes en pareille matière qui vous rend si hargneux et si implacables envers nous. Vous voilà bien fiers de pouvoir nous dire: «Vous êtes prêtres; soyez saints, soyez anges, ou nous vous déclarons mauvais prêtres!» Eh bien, je vous déclare, moi, que nous n'accepterons pas votre jugement. Nous ne relevons que de Dieu. Nos manquements, nos erreurs n'ont de recours qu'à son tribunal, qui est omnipotent, tandis que le vôtre n'est que poussière. C'est pour cela que vous n'êtes rien, et que nous sommes tout dans l'ordre moral et philosophique. Oui, nous seuls représentons la vérité morale et religieuse, la seule vérité, celle qui prévaut depuis les premiers âges de la pensée humaine, et qui prévaudra au delà des institutions civiles de tous les siècles. A nous le dogme de la réhabilitation par l'expiation, à nous le salut des âmes éprouvées et brisées, à nous le saint orgueil de l'humiliation, les joies sublimes de la douleur et l'efficacité de la pénitence! A vous, qui portez si haut la tête, les hontes et les châtiments sans appel de la vie mondaine; mais à nous, qui, bafoués et avilis par vous, rampons sur nos genoux parmi les ronces, le baume efficace de la sanctification et les triomphes de l'éternité!»

Je te donne un résumé de sa sortie; je ne cherche point à en traduire l'éloquence. Il fut vraiment beau d'attendrissement et de conviction exaltée. Tout son corps tremblait, sa main blanche était livide; son regard, enflammé et mouillé tour à tour, supportait héroïquement l'attention du mien. Il est impossible de s'avouer coupable sans une souffrance profonde. Cette souffrance était en lui, mais elle ne le rabaissait pas, et, sans me reprocher de l'avoir forcé à cette sorte de confession, je n'eus aucune envie d'en profiter pour le mortifier davantage. Je détachai tranquillement de mon bras sa main qui s'y était crispée, je la ramenai sur sa poitrine, et je lui dis:

«Votre doctrine de la réhabilitation par l'expiation est la seule belle, la seule bonne, la seule vraie: c'est celle du Christ; mais elle est mienne autant que vôtre. Elle passera un jour dans l'esprit des sociétés et des législations; elle y passera par une nouvelle prédication de l'Évangile, dont vous n'aurez pas, dont vous n'avez déjà plus le monopole, vous qui prétendez être les seuls apôtres de la vérité et les seuls réformateurs autorisés par la révélation. La parole de Jésus est l'héritage de tous, et tout homme qui l'a comprise peut racheter ses propres fautes ou effacer par la charité celles de son semblable. Si, comme je le crois, vous avez un poids sur la conscience, ne voyez donc pas en moi un juge sans merci. Je vous absous de votre déguisement; et j'ai déjà pris des mesures pour empêcher que votre véritable nomme fût divulgué; mais, en revanche, j'exige de vous une sincérité absolue. Vous me direz si l'obstination du général et ses préventions contre moi sont votre ouvrage.

—Sa conversion est mon ouvrage, si mes prières ont été exaucées!

—Ne redevenez pas jésuite, ou je vous montrerai que je sais opposer la prudence à la ruse.

—Jésuite? s'écria-t-il. Je ne suis pas jésuite! A tort ou à raison, je me suis séparé de l'esprit de cette société puissante, voilà pourquoi je suis seul et faible sur la terre.

—Persécuté peut-être! Je le souhaiterais pour vous, vous ouvririez peut-être les yeux sur le mérite de la droiture absolue, mérite difficile dans la vie pratique et nécessaire devant Dieu; mais je n'ai pas le droit de vous adresser d'autres questions que celles qui me concernent, et je vous réitère celle à laquelle vous venez de répondre d'une manière évasive.

—Vous le voulez? dit-il. Je frapperai donc le grand coup, et, si vous avez la force d'esprit et de conviction à laquelle vous croyez pouvoir prétendre, vous ne me regarderez pas comme un ennemi après que j'aurai parlé. Oui, c'est moi qui ai dit au père de Lucie: «Votre fille ne peut pas devenir la fille d'un philosophe ennemi de l'Église.» Mais ne le saviez-vous pas, Émile? Ne m'étais-je pas déclaré à vous-même?

—Vous m'avez dit qu'on vous avait arraché malgré vous ce cri de votre conscience catholique: «Il n'y a jamais moyen de transiger en matière de foi.» Ce sont là vos propres paroles. Je vois que vous les avez développées de manière à rendre le général inflexible en dépit de son caractère indécis et de sa tendresse pour sa fille.

—J'ai été entraîné hier à ces développements par l'irrésolution de mademoiselle La Quintinie. Ne vous en prenez qu'à vous-même, qui avez travaillé à la détacher de l'Église.

—A la bonne heure, monsieur! J'aime mieux tout savoir.

—Vous voulez donc que je déclare la guerre à votre amour?

—Oui. Puisque c'est la guerre, combattons face à face! Il m'en coûtait de vous accuser d'une trahison réfléchie.

—Oh! s'écria-t-il avec véhémence, m'avez-vous cru un instant capable de vous calomnier, Émile, de rabaisser votre caractère et celui de votre père? S'il en est ainsi, je suis bien malheureux.»

Il pleurait de véritables larmes. Je fus ému.

«Non, monsieur, lui dis-je. Si j'ai été tenté d'y croire, je m'en suis défendu, et, devant ces larmes que je vous vois répandre, je sens que je dois m'abstenir d'un pareil soupçon.

—Merci, reprit-il en me serrant dans ses bras; merci, mon enfant! Ah! je le vois bien, vous êtes un cœur généreux et une noble nature! Vous séparer de celle que vous aimez est un calice que je partage avec vous, vous le voyez. Mon âme est brisée du coup que je vous porte! Je la plains elle-même, cette jeune fille...»

Ici les sanglots l'étouffèrent, comme si Lucie eût été pour lui l'objet d'une affection encore plus vive que celle qu'il m'exprimait à moi-même; mais il fit un effort pour vaincre cette pitié, et il continua:

«Il faut la sauver à tout prix, dût-elle en mourir! Qu'elle meure en paix avec Dieu et revive dans sa gloire plutôt que de vivre dans le péché et de végéter dans la mort!—A présent, Émile, reprit-il après un moment de silence et de recueillement, mon devoir m'oblige de vous faire une dernière sommation. Vous pouvez encore ramener à vous M. La Quintinie. Consultez-vous, essayez de vaincre l'orgueil philosophique; écoutez la voix de Dieu, qui vous enverra la foi, si vous la lui demandez ardemment. En un mot, faites votre possible pour vous convertir à la vérité, et, quelque frayeur que puisse m'inspirer pour votre avenir l'influence de votre père, je porterai des paroles de conciliation et d'espérance aux habitants de Turdy.

—Non, monsieur, répondis-je, ne trompez personne et n'essayez pas de vous tromper vous-même. J'ai la foi; j'ai été élevé dans la doctrine de vérité; j'aime Dieu de toute mon âme, et je sais prier. C'est pourquoi je n'accepterai jamais le joug du prêtre et les conditions de M. La Quintinie.

—Votre réponse me navre, reprit-il; mais je m'y attendais. Je vais la porter au général, et soyez sûr que je vous rendrai cette justice de dire que vous êtes un honnête homme, ennemi de toute hypocrisie, capable de sacrifier l'amour plutôt que d'avoir recours au mensonge.»

Il se dirigea vers le lac. Au bout de quelques pas, il s'arrêta en voyant que je le suivais. Je le rejoignis.

«Vous allez à Turdy, lui dis-je, j'y vais aussi: faisons-nous la route ensemble?

—N'y venez pas! répondit-il vivement, je m'y oppose!

—Vous ne pouvez pas vous y opposer: vous n'êtes pas le père de Lucie.

—Je suis son père et le vôtre, reprit-il avec chaleur. Je dois vous épargner une grande douleur... et même un véritable danger, celui d'exaspérer le général contre vous.

—Je vous réponds, moi, de résister à toute douleur et d'empêcher toute colère. Si je dois perdre Lucie, ce n'est pas sur l'avis d'un tiers que je peux la quitter sans prendre congé d'elle, et le général n'a pas le droit de me faire défendre la maison. Je ne puis recevoir un pareil ordre que de lui-même, et je prétends le contraindre à me l'exprimer sous forme de regret et de prière.

—C'est insensé de votre part, Émile; vous ne connaissez pas le naturel emporté de cet homme! Il sera impoli, brutal; il ne comprendra rien à votre juste fierté. Vous vous croirez forcé de lui demander réparation.... Non, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à de pareilles extrémités. Retournez chez vous, je me charge de vous porter une lettre de lui, une lettre dont la politesse répondra à toutes vos exigences....

—Non, vous dis-je, je veux tenir son dernier mot de lui-même; je veux me retirer avec les honneurs de la guerre; car, je vous le jure, monsieur, le fils de mon père ne sera jamais éconduit par une lettre, et, si on lui interdit le seuil d'une maison respectable, ce sera avec toutes les formes du respect exigé par le nom qu'il porte et qu'il veut porter dignement.»

Moreali fut anéanti par ma fermeté. Nous descendîmes ensemble dans une barque, et nous traversâmes le lac sans échanger un mot....

Aix, 23 juin.

C'est moi qui me charge de vous raconter ce qui s'est passé ce matin à Turdy. J'ôte la plume des mains d'Émile, parce qu'à le voir si agissant, si combattant et si ému, je crains qu'il ne reprenne la fièvre en veillant pour vous écrire. Je l'ai forcé de se coucher, et j'ai promis de vous raconter, avec la précision de détail que vous exigez de lui, tout ce dont j'ai été témoin.

Je déjeunais à Turdy avec mesdames Marsanne et quelques personnes des environs lorsqu'Émile est arrivé avec l'abbé Fervet. Ils ont attendu au salon que l'on fût sorti de table. Émile m'a averti par quelques mots à l'oreille. Je l'ai suivi sur la terrasse avec le général et l'abbé. Le général s'est mis à fumer sa pipe solennellement, attendant que la tranchée fût ouverte. Émile ne bougeait pas. Fermes comme deux rocs, lui et moi, nous voulions que l'abbé fît son office parlementaire. Il y était mal disposé, il paraissait fort embarrassé. Enfin il a rompu la glace en disant au général:

«Vous devez être surpris, monsieur, de voir ici M. Lemontier, malgré le désir que vous aviez manifesté de ne plus lui laisser de vaines espérances. Je n'ai pas cru devoir m'opposer à son intention de recevoir de votre propre bouche la solution du différend qui vous occupe.»

Le général, manifestement contrarié d'être mis en demeure de s'expliquer en personne, a pris un air de hauteur peu supportable. Il a posé à Émile un ultimatum de toutes pièces: abjuration de ses principes, parole d'honneur de ne contrarier en rien les pratiques religieuses et particulièrement le choix du confesseur de sa femme, billet de confession pour lui-même, promesse de se livrer aux mains des convertisseurs, enfin un programme que je n'eusse point accepté pour moi-même, quelque bon marché que je fasse de ces sortes de choses. Émile écoutait froidement. L'abbé était fort agité: il a de l'esprit, il sentait la pauvreté d'élocution du général; mais, n'en voulant pas démordre lui-même, il le surveillait, la sueur au front.

«Est-ce tout? a dit Émile en souriant et en se tournant vers l'abbé. Ne me demandera-t-on pas d'écrire quelque manifeste contre les opinions de mon père?»

Cette pointe d'ironie a irrité le général. Il y avait déjà cinq minutes qu'il éprouvait le besoin de se mettre en colère pour couvrir le ridicule de sa situation par un éclat d'autorité. La bombe a éclaté.

«Eh bien, monsieur, s'est-il écrié, si l'on obtenait cela de vous, ce ne serait pas ce que vous feriez de plus mauvais en votre vie!

—J'en juge autrement, a dit Émile; je me mépriserais d'agir ainsi, et je ne me pardonnerai jamais d'avoir cédé sur le reste.»

La fermeté de son accent et le calme de son attitude ont frappé le général. Il l'a regardé avec surprise et même avec radoucissement. Le vieux homme de guerre, tout absurde qu'il est d'ailleurs, estime l'adversaire qui fait bonne contenance.

«Allons! vous avez vos principes, a-t-il dit: chacun les siens. Le respect filial est une bonne chose en elle-même. Je ne veux pas vous mortifier, moi!... Je fais cas de vous au fond; mais vous voyez qu'il n'y a pas de transaction possible. Je vous prie donc de renoncer à ma fille, et qu'il ne soit plus question de cela!

—Je ne puis vous promettre ce que vous me demandez.

—Comment! vous persistez malgré ma volonté?

—Plus je respecte votre volonté, moins je l'accepte comme inébranlable.

—Elle l'est, monsieur!

—Le temps seul peut m'apporter cette conviction. Il ne dépend pas de vous de m'interdire l'espérance.

—Ma foi, espérez tant que bon vous semblera, cela vous regarde, pourvu que vous ne fassiez part de vos illusions à personne!

—Vous vous opposez à ce que je les exprime à mademoiselle La Quintinie? Est-ce là ce que vous voulez dire?

—Je m'y oppose formellement.

—Vous ne le pouvez pas, monsieur.

—Comment! je ne le peux pas? Je ne suis pas le maître de ma fille?

—Non, monsieur, vous êtes mieux que cela; car elle est une personne et non une chose. Son cœur ne peut céder qu'à la persuasion, et j'ignore si vous l'avez persuadé.

—Mais savez-vous, monsieur Émile, que j'ai un bon sabre, et que quiconque touche à ce qui m'appartient a tout de suite affaire à ce sabre-là?

—Si je me permettais de toucher malgré vous à un cheveu de votre fille, je comprendrais que ma main tombât sous votre sabre; mais mon respect aspirant à son estime est une chose que vous n'avez aucun moyen de sabrer.

—Ce sont là des subtilités! Je vous dis, moi, que ma fille est ma chose, elle est mon sang, elle m'appartient au même titre que mon bras.

—Si elle ne fait qu'un avec vous, si son cœur est votre cœur, n'essayez pas de l'arracher de votre poitrine; ce serait vous sacrifier tous les deux.

—Ah çà! vous croyez donc que ma fille vous aime? Voilà qui est un peu fort!

—Je n'ai pas cette prétention; mais elle eût pu m'aimer un jour, puisqu'elle m'estimait déjà, et j'ai le droit d'aspirer à poursuivre le progrès de ses sentiments pour moi.

—Ah! ah! Comment ferez-vous pour exercer ce droit-là malgré moi?

—Vous me l'accorderez.

—Jamais!

—Jamais est ici un mot contre lequel votre conscience d'homme et de père proteste en vous-même.

—Comment ça, s'il vous plaît?

—Votre honneur vous défend de repousser l'insistance d'un jeune homme que vous savez parfaitement honnête, digne, sincère et respectueux. Votre sentiment paternel vous prescrit de l'examiner davantage avant de renoncer au bonheur qu'il peut apporter dans votre famille.»

Le général s'est trouvé fort embarrassé pour répondre. Je crois que ses idées bondissaient dans sa tête comme le grain sur un van. On ne sait jamais s'il comprend bien ce qu'il a l'air d'écouter; mais la tenue d'Émile, le son de sa voix et la limpidité de son regard agissaient évidemment sur son appareil nerveux. Émile a frappé le dernier coup en se tournant vers l'abbé Fervet et en lui disant avec une grande aménité:

«Allons, monsieur, vous qui m'estimez aussi et qui regrettiez la précipitation de M. le général, aidez-moi donc à le convaincre.»

L'abbé s'est réveillé comme en sursaut; mais, avant qu'il eût eu le temps de répondre, le général l'avait interpellé avec l'empressement d'un enfant qui saisit la robe de son pédagogue pour se couvrir.

«Oui, l'abbé; oui, c'est à vous de prononcer! Vous savez, moi, je m'en rapporte à vous. Faut-il attendre encore un peu? Faut-il couper court aux pourparlers?»

L'abbé s'est remis de son trouble.

«La question, telle que vous l'aviez posée, reste entière, si M. Émile persiste à ne pas la modifier. Vous étiez résolu à lui accorder du temps, s'il nous permettait d'espérer l'effet de ses réflexions; c'est lui-même qui vient ici nous dire en dernier appel de ne rien espérer de lui. Dès lors, je ne comprends plus ni son insistance, ninotrehésitation.

Émile.—Et vous hésitez pourtant encore, monsieur Moreali, convenez-en! Vous sentez quecouper court, comme dit le général, c'est injustement blesser un caractère sans reproche et repousser une affection sans rancune. Peut-être votre conscience catholique vous reproche-t-elle aussi quelque chose à mon égard.

L'abbé.—Expliquez-vous, Émile.

Émile.—Eh bien, vous manquez de foi en vous-même, et vous avouez que vos doctrines ne vous paraissent pas infaillibles; car, si vous étiez persuadé qu'elles le sont, vous chercheriez à me faire entrer dans la famille de M. de Turdy. N'auriez-vous pas alors toute la vie pour travailler à ma conversion? Si vous m'éloignez avec tant de hâte, c'est que vous y renoncez apparemment, et, si vous y renoncez, c'est que vous me croyez fort et que vous vous sentez faible; si vous vous sentez faible, c'est que vous ne croyez pas ou que vous croyez mal, et dès lors vous me sacrifiez non plus à un principe souverain et indiscutable, mais à une prévention personnelle que je ne mérite pas, et dont vous vous êtes chaudement défendu, il y a une heure, en me pressant dans vos bras et en m'appelant votre enfant.»

L'abbé me faisait l'effet d'une araignée qui s'est prise dans sa toile. Selon moi, à présent, c'est un tartufe. Heureusement qu'Émile le juge autrement, car son appel à l'amitié feinte ou réelle du personnage paralysait l'action de celui-ci. Sommé au nom de la logique, dont, grâce à son intelligence, il a plus de souci que le général, il a reconnu humblement que son découragement était blâmable en thèse générale, mais qu'il s'agissait ici du bonheur de mademoiselle La Quintinie.... Et, comme impatienté de ce subterfuge, j'allais lui demander, moi, de quoi il se mêlait, mademoiselle La Quintinie est arrivée à nous d'un air sérieux et résolu.

Son apparition a embarrassé le général, qui s'est empressé de dire à demi-voix:

«Parlons d'autre chose.»

Mais Lucie avait entendu ou deviné, et, prenant la parole avec une certaine sévérité:

«Mon père, a-t-elle dit, je sais fort bien ce qui se passe, et j'y suis trop intéressée pour ne pas vouloir y assister. D'ailleurs, je vous apporte un avis grave et triste. Mon grand-père est fort souffrant. La discussion beaucoup trop vive qui a eu lieu en sa présence hier au soir lui a fait passer une mauvaise nuit. Il n'a pu assister au déjeuner, et je viens de le trouver si pâle et si abattu, que j'en suis inquiète. Il se tourmente beaucoup des résolutions que vous prenez en ce moment. Vous savez qu'elles lui déplaisent, qu'elles l'irritent et l'affligent. Ce n'est point à son âge que l'on supporte de sérieuses contrariétés. Quelque parti que vous ayez pris ou que vous comptiez prendre, je viens donc vous dire que je me refuse jusqu'à nouvel ordre à laisser dire le dernier mot de la situation. Le grand-père demande à voir M. Lemontier. Je prie donc M. Lemontier d'aller le trouver, de lui laisser l'espérance de voir les choses s'arranger entre nous, et de revenir demain, plusieurs jours de suite, s'il le faut, pour le calmer et le guérir.»

Le général, qui est peu tendre pour son beau-père, a cassé le bec d'ambre de sa pipe en la posant avec dépit sur le rebord de la terrasse. Il a regardé son cher abbé d'un air de détresse comme pour lui dire de parer le coup. L'abbé, très-pâle, a remué les lèvres; mais mademoiselle La Quintinie l'a regardé, elle aussi, et il est devenu jaune comme si la bile lui remontait au front et aux yeux.

«J'espère, monsieur, lui a-t-elle dit, que vous n'aurez pas d'objection à faire sur ce point, car c'est un devoir d'humanité pour vous, un devoir de famille pour moi, et la religion qui me commanderait de fouler aux pieds ces devoirs-là ne serait pas la mienne.

—J'irai moi-même avec M. Lemontier,» a répondu M. Fervet.

Mais Lucie, avec une énergie extraordinaire, l'a cloué sur place d'un geste.

«Non, monsieur, vous ne verrez plus mon grand-père. Votre présence lui fait du mal; c'est une prévention injuste, mais elle existe, et je vous défends de sa part de reparaître ici sans sa permission.»

Émile, qui était déjà au bout de la terrasse,—car, dès les premiers mots de Lucie, il s'était mis en devoir de courir chez le grand-père sans autre autorisation,—a entendu ces terribles paroles, car il s'est retourné involontairement; mais Lucie lui a fait signe de se hâter, et il a disparu.

Quel coup de théâtre, mon ami! et que n'étiez-vous là pour voir le triomphe de la cause d'Émile fouler l'orgueil de ce prêtre! Moi, je n'aurais pas cédé ma chaise pour un million, car j'ai pris l'abbé en grippe... d'abord parce qu'il est déguisé, ensuite parce qu'il se donne avec moi de petits airs de dédain philosophique qui m'offensent, et puis peut-être aussi parce que mademoiselle Marsanne, tout en raillant, parle trop de son éloquence, de ses belles manières et de sa belle main. Oui, je commence à croire qu'un prêtre est un homme, et j'ai grand'peur pour ces messieurs que ma femme ne se confesse pas beaucoup!

Et puis, et puis je veux tout vous dire,à vous seul. Émile, qui n'a pas fait cette découverte, ou qui n'a pas conçu ce soupçon, est bien assez agité. S'il lui faut lutter encore, laissons-lui ce calme qui l'a fait triompher aujourd'hui; mais pesez mes observations, je veux vous les donner très-complètes.

L'abbé était aplati. Lui qui, une heure auparavant, disait à Émile: «N'entrez plus dans cette maison, vous en serez chassé, vous serez forcé de vous battre avec le terrible général,» c'était à son tour de quitter la maison et d'y laisser Émile. Le général s'est montré terrible en effet, mais contre sa fille seulement. Il lui a adressé une semonce de Croquemitaine qu'elle a écoutée avec sang-froid et que je n'ai guère entendue. Toute mon attention était absorbée par l'abbé Fervet, qui paraissait près de se trouver mal. Un instant j'ai cru qu'il allait tomber de sa hauteur, et voyez comment je suis humanitaire! je m'apprêtais à l'empêcher de se fendre la tête sur les dalles; mais il s'est raffermi: son front, qui est beau, il n'y a pas à dire, avait l'air de vouloir toucher le ciel. L'humiliation et la colère ont disparu, la douleur seule est restée, mais quelle douleur! Elle était immense, effrayante. Ses yeux agrandis étaient attachés sur Lucie avec un mélange de reproche ardent et d'épouvante désespérée. Mon ami, cet homme de cinquante ans est jeune et beau encore; c'est l'âge des passions terribles, surtout pour les prêtres. Ce n'est pas la fortune de Lucie qu'il veut donner à l'Église, ce n'est pas son âme qu'il veut donner au ciel.... Je me trompe peut-être, mais venez et voyez vous-même, car c'est à vous qu'il appartient de dessiller les yeux du général, ceux de sa fille aussi. Ni Émile ni moi n'oserions toucher une question si délicate devant elle; le grand-père est trop vieux, la vieille tante est... trop grasse. Venez, c'est à vous d'être ici le véritable père de Lucie.... Mais je veux vous raconter l'aventure jusqu'au bout.

J'aurais dû me retirer, je ne l'ai pas fait, je ne l'ai pas voulu. L'abbé s'est opposé aux reproches que le général adressait à sa fille.

«Mademoiselle La Quintinie est dans son droit, a-t-il dit. Elle a même complétement raison. Elle m'avait averti de la haine que son grand-père porte aux personnes de mon état; mais, lorsque je me suis trouvé en présence de ce vieillard, elle a exigé qu'il sût la vérité en ce qui me concerne, et ce n'est pas moi, c'est elle qui a provoqué son irritation par un louable scrupule de sincérité. M. de Turdy est souffrant. Mademoiselle Lucie s'inquiète... elle craint ma présence; je me retire sans dépit et sans murmure.

—Non, mordieu! s'est écrié le général, personne ne vous chassera de chez moi!

—Mademoiselle La Quintinie est chez elle, a répliqué avec affectation M. l'abbé.

Lucie.—Non, monsieur, nous sommes chez mon grand-père.»

L'abbé a salué profondément.

Le général Orgon.—«Je sortirai d'ici avec vous!...

—Restez, mon père, a dit Lucie, c'est moi qui reconduirai respectueusement M. l'abbé. Soyez assez bon pour m'attendre; M. Valmare voudra bien vous tenir compagnie un instant. Vous êtes irrité, ne vous montrez pas ainsi. Nos hôtes se retirent, laissez les partir sans s'apercevoir de nos agitations.»

Elle a quitté la terrasse avec l'abbé, dont les yeux dilatés ont retrouvé une lueur d'espérance et de vie. Le général était abîmé dans je ne sais quelle méditation orageuse. Il s'est tourné vers moi, faisant une mine de mauvais garçon, et il m'a dit d'une voix de tonnerre:

«Avez-vous du feu?»

Heureux d'en être quitte à si bon marché, je lui ai offert un très-bon cigare à la place de sa pipe éteinte et cassée.

«Au moins vous fumez, vous! a-t-il repris en allumant le cigare et en gardant la pose et le ton tragiques; cet Émile n'a aucun de mes goûts! C'est un bel esprit, un esprit fort, comme son père. Et voilà que ce petit monsieur s'arrange de manière à ne pas quitter la place! Le vieux Turdy le protége et prétend marier ma fille contre mon gré. C'est ce que nous verrons,sac-à-laine! c'est ce que nous verrons!»

Émile m'avait donné le bon exemple: j'ai répondu avec une douceur diplomatique, j'ai plaidé de mon mieux sa cause; mais j'ai vite remarqué que ce n'était pas le moyen de calmer le général. Il est de ces gens qui abusent de la longanimité des autres et auxquels il faut tenir tête. Je n'avais pas ce droit-là, mais j'ai bien vu que sa fille savait le prendre et qu'elle pouvait s'en servir au besoin avec succès.

Elle est revenue au bout d'un quart d'heure et m'a prié de rester. Alors, prenant avec autorité les grosses mains de son père dans ses petites mains:

«Vous avez été fort méchant avec moi tout à l'heure, mon général! vous allez me demander pardon.

—Un bon pardon à coups de cravache, voilà ce que tu mériterais, toi!

—Bats-moi si tu veux, a répondu Lucie en le tutoyant tout à coup, ce qui a paru lui être agréable: je supporterai cela de bonne grâce et avec plaisir pour l'amour de mon grand-père.

—Ton grand-père, ton grand-père!... un vieux entêté!...

—Pis que cela, un vieux athée, mais qui n'en ira pas moins droit au ciel, parce qu'il est bon et qu'il m'a beaucoup aimée. Oh! dis ce que tu voudras, il vaut mieux que toi, surtout depuis que tu es dévot! Aussi tu as toujours été jaloux de lui, fais-y attention: tu avais tort! je vous aimais autant l'un que l'autre; mais, si tu continues à faire le fanatique, je l'aimerai mieux que toi, et voilà ce que tu auras gagné!

—Tu me traites de fanatique à présent? Tu deviens folle! Tu ne crois donc plus à rien?

—Je crois plus que jamais, parce que je crois mieux. Et moi aussi, j'ai été fanatique, ou j'ai failli le devenir. J'ai failli me faire religieuse au risque de te désoler, et, quand je pensais à ton chagrin, je travaillais à dessécher mon cœur en exaltant mon cerveau; mais j'ai réfléchi, je me suis dit: «N'est pas fanatique qui veut. C'est pour quelques-uns une sublimité, parce que leur génie est à la hauteur des plus grandes épreuves. Cela est bon pour M. Moreali et non pour moi.» Eh bien, cela ne vaut rien pour toi non plus, mon général. Tu peux avoir le génie militaire, mais tu n'as pas le génie métaphysique, je t'en avertis. La preuve, c'est que tu ne m'as pas du tout dissuadée d'estimer M. Lemontier et de le préférer au couvent, où j'avais résolu de m'ensevelir.

—Le couvent!... je ne veux pas de ça! on peut faire son devoir dans le monde, M. Moreali te l'a dit devant moi. Épousez un homme qui pense bien, un homme qui ait vos opinions et celles de votre père....

—Veux-tu faire une gageure? s'écria mademoiselle La Quintinie; c'est que M. Moreali, qui me blâme tant de te résister aujourd'hui, m'encouragerait dans le projet de te désobéir en me faisant religieuse!

—Tu mens, ma chère Lucie!

—Gageons! Tu ne veux pas parier?

—Je ne veux pas entendre parler de couvent!

—Et pourtant tu m'y pousses sans y prendre garde!

—Moi?

—Oui, toi! Supposons que j'aie pour M. Lemontier une préférence bien décidée, une affection... complète!

—Cela n'est pas.

—Tu n'en sais rien!»

Le général a bondi comme s'il était frappé d'une balle.

«Comment! je n'en sais rien? Je devrais le savoir, et je le sais!

—Tu ne le sais pas, et c'est ta faute. Tu es arrivé ici bardé de fer, le drapeau en main, et parlant d'exterminer tous les hérétiques. Tu étais si effrayant, que j'ai eu peur d'être hérétique moi-même.

—Tu l'es devenue?

—Tu vois bien! tu vas demander des fagots?

—Mais,sac-à-laine! je suis donc ridicule?

—Tu le deviendras, si tu continues!»

J'admirais les ressources du caractère et de l'esprit de Lucie pour se plier ainsi ou plutôt pour se forcer à la nuance brusque et tranchante qui seule peut être saisie par l'intelligence rétive de son père. Les yeux de celui-ci se sont tournés vers moi, lançant de gros éclairs, comme pour me dire: «Malheur à toi, blanc-bec, si tu souris!» J'étais sur mes gardes; je m'étais éloigné un peu, j'avais l'air de ne pas entendre: je suivais un point noir qui glissait sur le lac, la barque qui emportait Moreali. Le général s'est, de son côté, éloigné de quelques pas, emmenant sa fille et lui parlant d'Émile en tâchant d'assourdir le diapason peu flexible de sa voix irritée. Lucie m'a appelé:

«Il faut que vous sachiez tout, car je ne sais pas encore, moi, si mon père ne va pas fermer la porte de la maison à double tour derrière Émile et derrière vous quand vous en serez sortis. Eh bien, je veux qu'Émile et son père sachent bien que la rupture aurait lieu contre mon gré. Je ne me suis pas promise contre le gré de mon père. J'avais demandé au moins trois mois de réflexion et de relations qui nous permissent de nous connaître, Émile et moi: si on nous les refuse, ce ne sera pas ma faute, et il faudra bien se soumettre; mais je déclare devant vous, à mon père, que ceci me dégoûte du mariage, et que, ne voulant pas recommencer de si délicates épreuves sans résultats, ni me marier avec un inconnu, je fais vœu de ne me marier jamais!

—Assez! cria le général de toute la force de ses poumons, je cède...jusqu'à nouvel ordre! Vous voulez de l'excentrique? Faites-en. Vous ne vous souciez pas de vous compromettre en recevant les visites d'un jeune homme que je ne vous permettrais jamais d'épouser, s'il s'obstine dans l'irréligion? Soit! courez-en les risques; ils sont assez graves; car, lorsque vous aurez été compromise par lui, j'aurai la peine de le tuer, moi! Allez-y!... bravez tout!... je m'en lave les mains!»

Il quitta la terrasse au moment où Émile y rentrait. En passant, il lui demanda brusquement des nouvelles de M. de Turdy, et, sans écouter la réponse, il cria dans la cour pour qu'on lui préparât la barque.

«Où vas-tu, mon père?» lui dit Lucie en courant après lui.

Ils se parlèrent pendant quelque temps dans l'escalier de la tourelle, ce qui me permit de mettre rapidement Émile au courant de ce qui venait de se passer.

«Comment va mon grand-père? dit Lucie en revenant seule.

—Beaucoup mieux, dit Émile en lui baisant les mains. Il s'est endormi. Misie est près de lui. Mais où va donc le général?

—Vous le demandez? A Aix, où, grâce à nos bons rameurs, il arrivera en même temps que M. Moreali. Il va tâcher de repuiser en lui la force qu'il vient de perdre avec moi. Ah! Émile! Henri a dû vous dire l'orage qui a passé sur nous pendant que vous étiez auprès du grand-père; tâchons que ces tempêtes n'arrivent plus jusqu'à lui! Moi, j'en suis brisée!»

Elle s'assit, et sa charmante tête, pleine de l'animation de la lutte, se pencha pâle comme un lis battu du vent. Émile la soutint dans ses bras en lui disant:

«Courage, Lucie, courage! Vous combattez pour votre liberté, je combats pour mon amour, nous ne pouvons pas être vaincus!

—Ah! que Dieu vous entende! dit-elle en se ranimant; mais comme on souffre de lutter contre son père! un père que l'on voit si rarement, que le cœur appelle avec impatience, dont on rêve l'arrivée, là sur le chemin, avec son grand cheval blanc dans les jambes et sa belle balafre sur la joue! On voudrait le voir toujours souriant, l'étouffer de caresses, lui faire de ces quelques jours où on le tient enfin un paradis de tendresse et d'expansion.... Et puis on le trouve sombre, tendu, chagrin, capricieux, et tout à coup violent et obstiné!... car il est devenu obstiné! Il n'était pas ainsi, il était vif et faible: il est encore faible, mais il s'attache d'autant plus à ceux qui lui soufflent l'opiniâtreté, et ses emportements ont perdu la franchise qui les faisait oublier. Il vous dit: «Je cède,» et il se dit en lui-même: «Je m'arrangerai pour ne pas céder.» Ah! comme on me l'a changé, mon pauvre père! C'était un brave soldat avec toutes ses rudesses et ses naïvetés; ils ont mis les détours et les rancunes d'un casuiste dans sa peau de lion!...»


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