XXVII.

Vous le voyez, monsieur, mademoiselle La Quintinie a ouvert les yeux. Que l'amour ait fait ce miracle, ou que sa dévotion ait toujours été parfaitement saine et sage, c'est à Émile de vous le dire. Je sais seulement qu'elle aime Émile, j'en suis certain, et qu'elle déteste la pression du Moreali.

Elle nous a quittés pour aller voir son grand-père. Elle est revenue, et, serrant les mains d'Émile:

«Il faut vous en aller! Le voilà mieux, ce cher père, je dois m'occuper de lui seul. Pauvre ami! on l'a bien fait souffrir, et c'est là ce qui m'a mis en révolte ouverte. Il me semblait qu'on venait le poignarder dans mes bras, et je suis devenue une lionne pour le défendre. Oh! je le défendrai jusqu'à son dernier jour, et ils ne me feront pas aller à Chambéry, où ils voulaient m'attirer pour m'ôter mon seul appui. Je reste ici, quoi qu'il arrive! Revenez demain, Émile. Je ne pourrai peut-être pas vous voir, mais vous verrez le grand-père; il faut le tromper, il ne faut pas qu'il souffre davantage; moi, je supporterai les bourrasques.»

Émile lui demanda s'il ne ferait pas mieux de s'absenter quelques jours pour aller vous chercher.

«Non, dit-elle, qu'ilvienne, et ne quittez pas le voisinage.

—Que craignez-vous donc? s'écria Émile effrayé.

—Tout et rien! mon père m'a fait hier des menaces... Émile, n'ayez pas peur pour moi, je sauterais de plus haut que ce donjon pour revenir à mon grand-père; mais si, pendant un jour, on venait à bout de me séparer de lui, je veux que vous soyez là, je vous le confie. Ne me le laissez pas mourir!... et si ce malheur arrivait... ne le laissez pas mourir en colère!... Hélas! voyez ce que je suis forcée de vous dire, ne souffrez pas qu'il aperçoive seulement l'ombre d'un prêtre à son chevet...»

Nous avons juré tous les deux de faire bonne garde, mais nous l'avons pressée de nous rassurer nous-mêmes sur le danger d'être séparés d'elle sans savoir où elle serait emmenée.

«Je trouverai toujours, a-t-elle dit, moyen de vous écrire; d'ailleurs, je ne crois pas sérieusement à ce danger-là. J'ai mis tout au pire pour que vous ne soyez surpris de rien. Jusqu'ici, Émile, je ne vous avais pas dit combien mon père est irascible. C'est que, jusqu'ici, en lui résistant avec franchise, je m'étais toujours préservée; mais tout à l'heure j'ai joué monva-toutavec lui. M. Henri a cru que je triomphais parce que M. Moreali a quitté la place et parce que le général a dit: «Je cède.» Et moi aussi, je croyais avoir vaincu; mais, un instant après, comme je l'embrassais dans l'escalier, comptant sur ces retours d'attendrissement qu'il avait autrefois, je n'ai pu lui arracher un mot de raison et de bonté,... et je ne suis plus sûre de rien!»

Ces aveux de Lucie laissaient Émile dans un trouble extrême. Forcée d'aller rejoindre son grand-père, qui la faisait demander, elle ne pouvait nous expliquer le degré d'influence de Moreali sur le général, et nous ignorions de quel côté porter l'action principale. Mon avis était qu'Émile me laissât courir vers cet abbé pour le paralyser n'importe comment. Émile voulait se cacher dans le vieux château jour et nuit pour surveiller le général et pour préserver Lucie et le grand-père de dangers... peut-être imaginaires. Il ne le pouvait pas d'ailleurs sans risquer de compromettre Lucie. Nous ne trouvions plus d'autre parti à prendre que de courir après le général pour lui promettre qu'Émile quitterait le pays aussitôt que M. de Turdy serait hors de danger, sauf à vous laisser le soin de reprendre seul les négociations.

Nous allions repasser le lac, dont nous arpentions le rivage depuis quelque temps avec agitation, comme vous pouvez le croire, lorsque nous avons vu revenir la barque du général. Nous l'avons attendu.

«Eh bien, nous a-t-il dit en sautant lourdement sur la grève, nous voilà tous calmés, j'espère. C'est une trêve de trois jours que nous devons conclure. Pas un mot à M. de Turdy de ce qui s'est passé ce matin; laissons-lui ses illusions. Vous, monsieur Lemontier, pas un mot de conversation particulière avec ma fille, une visite par jour d'une heure au grand-père, et moi, pas un mot de reproche ou seulement de discussion avec lui, avec elle, avec vous, avec qui que ce soit: voilà les conditions. J'ai donné ma parole et je vous la donne. Donnez la vôtre, et tout est dit...jusqu'à nouvel ordre!»

Émile a échangé une poignée de main un peu convulsive avec le général; je me suis abstenu de dire un mot, voulant me réserver le droit de servir d'intermédiaire entre votre fils et Lucie. Nous avons passé le reste de la journée à nous promener autour du manoir, le général nous surveillant avec une lunette d'approche. A cinq heures, comme nous repassions devant la grille, il est venu très-gracieusement nous dire que M. de Turdy allait de mieux en mieux, et tout souriant, il nous a crié:

«A demain!»

Nous voilà tranquillisés, sinon tranquilles, pour trois jours, après lesquels vous serez ici, et l'espérance nous reviendra.

Henri.

Turdy, 23 juin 1861.

Monsieur,

J'ai promis de n'avoir avec Émile aucun entretien particulier pendant trois jours. Ce serait éluder un engagement de la conscience que de lui écrire; mais je me regarde comme absolument libre de m'adresser à vous, àvous seul. Je vous aime, monsieur, je vous connais, je vous ai lu, j'ai entendu Émile parler de vous. J'ai vu votre belle âme à travers la sienne. Je vous respecte, je vous estime, je vous chéris. Je vous sais bienveillant, paternel pour moi. Je veux vous ouvrir mon cœur tout entier.

Ce que je ne puis ni ne dois dire à Émile dans la situation de contrainte et d'incertitude où l'on nous tient, je peux, je veux le dire à vous:—c'est mon secret que je confie à votre honneur. J'aime Émile de toutes les forces de mon âme!... Je ne sais pas si c'est de l'amour: je sais que ce n'est pas seulement de l'amitié, car j'ai connu, je connais l'amitié, et je sais qu'elle est un calme absolu, tandis qu'ici le calme et le trouble sont en moi, mais un trouble pieux, une crainte religieuse de ne pas être digne de lui, et un calme divin, une certitude complète de vouloir mériter son affection et me dévouer à son bonheur.

Je me suis demandé cent fois déjà ce que je pouvais faire pour cela sans lui sacrifier des habitudes pratiques qui diffèrent des siennes, et dont quelques-unes l'irritent. Je n'ai pu franchir cet obstacle. Il faut donc que le sacrifice s'accomplisse, je ne recule plus. Un sentiment accepté en nous-mêmes devient aussitôt un devoir. J'ai voulu en vain me le dissimuler. J'ai vu qu'il fallait abjurer ce sentiment, ou le recevoir de Dieu avec toutes ses conséquences.

Je me suis dit aussi que j'avais déjà fait pour l'amitié une partie de ce sacrifice. J'ai respecté les opinions de mon meilleur ami, de mon grand-père, et j'ai été amenée à déployer toute l'énergie dont je suis capable pour les faire respecter par les autres. A l'heure qu'il est, je suis près de lui, comme une sentinelle vigilante, pour empêcher la main d'un prêtre d'approcher le crucifix de ses lèvres, et je sais que je remplis un devoir. Je chasse le culte de notre maison, je détournerais au besoin avec violence l'image du Christ de notre seuil! Et pourtant je vénère cette image et j'adore la loi de Jésus; mais ma conscience, sûre d'elle-même, me commande ce que je fais.

Il y a donc au-dessus de tous les cultes un culte suprême, celui de l'humanité, c'est-à-dire de la vraie charité chrétienne, qui respecte jusqu'aux portes du tombeau, jusqu'au delà, la liberté de la conscience. Ce respect sans bornes, je sens que je ne le dois pas seulement à l'âge, aux vertus de mon grand-père et aux liens du sang qui m'unissent à lui. Je le dois à n'importe lequel de mes semblables, et au lit de mort d'un inconnu je sens que j'agirais comme je le fais ici, s'il invoquait son droit contre mes propres suggestions. Oui, vous avez raison, Émile a raison: la liberté de l'âme est sacrée, et, pour qui a compris cela, toute prescription qui nous la refuse perd sa force et son droit.

Si tous sont libres, je le suis aussi, et le noble sentiment qui s'est fait jour en moi est une révélation de mon droit à l'amour et au bonheur. Tout droit implique un devoir. J'ai le devoir de comprendre et de servir Dieu selon les vues de l'homme à qui je consacrerai volontairement ma vie tout entière.

Je me suis beaucoup interrogée, je m'interroge à toute heure. Je suis scrupuleuse, et mon amour ne peut être qu'une religion. J'ai voulu savoir si je ne cédais pas à quelque chose de personnel, à un instinct vague et cependant impétueux que je sentais en moi, au rêve enthousiaste et passionné de la maternité, et ces mystérieuses émotions, contre lesquelles je luttais, me sont apparues sacrées, inaliénables. Enfin le cœur et la conscience, la foi et la raison m'ont parlé ensemble et d'une seule voix m'ont dit: «Aime, mais aime bien et sans réserve!»

Une circonstance providentielle m'a rendue tout à coup très-forte, de très-craintive que j'avais été d'abord. Je veux que vous soyez bien édifié sur ce point.

J'ai dit à Émile que j'avais connu l'amour; il m'a dit vous avoir raconté l'histoire de Lucette. Tout à l'heure je vous disais avoir connu l'amitié; il ne s'agissait pas seulement de mon grand-père. J'ai à vous raconter l'histoire de l'abbé Fervet; elle sera courte.

L'abbé est un honnête homme: vous le verrez, vous vous en convaincrez. C'est un esprit de premier ordre, un caractère de noble et forte trempe, un chrétien sincère et ardent. Quelque chose manque à son cœur, qui a des élans de sensibilité généreuse et de tendresse vraie, mais qui s'est comme avarié dans les luttes avec l'esprit. Quelque chose aussi s'est affaibli dans l'intelligence, la logique peut-être, en s'exagérant elle-même, ou bien, pour entrer dans vos idées, monsieur, dans vos idées qui deviennent si claires pour moi, peut-être le rétrécissement imposé par lui à son cœur a-t-il eu sa réaction dans le cerveau. M. Moreali n'est plus l'abbé Fervet. Une dévotion trop peu éclairée a aigri le caractère de mon père, un mysticisme trop approfondi a ébranlé l'équité de mon directeur.

Il était mon directeur de conscience au couvent. Je ne me suis jamais confessée à lui, il ne confessait aucune femme. Il avait une dispense à cet égard, je n'ai jamais su pourquoi. J'aimais à le voir placé en dehors et comme au-dessus du détail des vulgarités de la faiblesse humaine. Il me semblait justement réservé pour les décisions d'une haute sagesse, non pour résoudre les ergotages des consciences troubles, mais pour entretenir et développer dans les âmes éprises d'idéal les grands instincts qu'elles renferment. Ce n'est pas lui qui m'a suggéré l'idée de me faire religieuse. Il l'a éludée d'abord, entretenue ensuite; enfin il a voulu me l'imposer au moment où je sentais devoir y renoncer.

L'amitié que j'avais pour lui eût pu être concentrée dans le domaine de l'esprit, et s'appeler seulement respect, vénération; mais je l'avais assez connu au couvent, où il me donnait des leçons particulières, pour que le charme sérieux de son entretien et la bienveillance paternelle de ses manières eussent conquis ma reconnaissance et par conséquent mon affection. Je voyais en lui plus qu'un père spirituel; c'était un ami que je plaçais dans ma pensée entre mon père et mon grand-père; il me servait comme de lien intérieur pour les chérir également, malgré la différence de leurs caractères. Il suppléait à ce que je ne trouvais point en eux qui répondît à mes croyances et à mes aspirations religieuses. Il suppléait aussi à l'intelligence qui manquait à mon vieux confesseur de Chambéry.

Depuis nos adieux au couvent, notre liaison n'a plus été qu'une correspondance. Mes lettres étaient peu fréquentes, mais longues; elles résumaient chacune toute ma vie de plusieurs mois. Les siennes parlaient peu de lui-même, il ne s'occupait que de moi. Je vous les montrerai; vous verrez qu'elles sont belles, et que j'avais raison de l'aimer.

Son arrivée ici m'a surprise, son déguisement m'a blessée. Il ne m'a pas fait connaître qu'il eût une mission ecclésiastique; il m'a dit au contraire, durant notre dernière explication, que le principal objet de cette mystérieuse campagne était de me ramener à l'orthodoxie. Je me suis refusée à des entretiens particuliers, cela était en dehors de nos habitudes. Je ne m'étais jamais trouvée seule avec lui au couvent, et, malgré son âge et son caractère, je ne voulais pas avoir à dire à Émile que j'accordais le tête-à-tête à un autre homme que lui. Je sais qu'il en eût été blessé et affligé.

L'abbé, malgré ma répugnance à le voir à Turdy, s'y est présenté, à ma grande surprise, sous le patronage de mon père. Je ne savais pas qu'ils se fussent déjà connus.

Vous savez par Émile comment M. Moreali s'y est pris pour avoir sa confiance, et quelles relations amicales commençaient à s'établir entre eux; mais les convictions inébranlables d'Émile ont vite découragé l'abbé. Mon père était fort impatient de vaincre toute résistance. Hier soir, ils sont venus ensemble me signifier de le congédier par une lettre. J'avais réussi à envoyer coucher mon grand-père; mais il était inquiet, il sentait un prêtre sous l'habit de M. Moreali, il ne dormait pas. Il avait passé dans la bibliothèque, qui est au-dessus du salon; toutes les fenêtres étaient ouvertes aux deux étages.

Je me refusais non-seulement à congédier Émile, mais encore à lui faire des conditions. La discussion était vive. M. Moreali passait de la prière de l'ami à la menace du prêtre; mon père y mettait de la violence, il prétendait me faire écrire comme dans la scène de la duchesse de Guise; mon grand-père parut tout à coup sur la porte du salon, tremblant, hors de lui. Avec sa longue robe de chambre blanche, son beau front nu, ses pauvres bras maigres, agitant une vieille épée, il ressemblait à un spectre. Je m'élançai vers lui, je lui ôtai l'épée; c'était bien assez de sa présence pour me protéger. Je l'enveloppai de châles, je le fis asseoir sur le canapé, j'essayai de lui faire croire que nous venions de nous livrer à une plaisanterie.

«Non, non! s'écria-t-il avec une véhémence effrayante, j'ai entendu, je vois, je comprends! C'est la persécution religieuse dans ma maison, c'est le prêtre! et quel prêtre! l'abbé Fervet, car son nom vous a échappé. C'est l'ancien ennemi de ma famille, le confesseur et le mauvais génie de ta mère! c'est l'ancien objet de la haine du général! c'est le petit prestolet qu'il voulait et qu'il aurait dû pourfendre lorsque, grâce à son beau zèle, ma fille faisait à son fiancé les mêmes conditions qu'on veut te dicter vis-à-vis d'Émile! Vous n'avez pourtant pas cédé, vous, mon gendre, et vous voulez qu'Émile fasse aujourd'hui une platitude à laquelle vous vous êtes refusé il y a vingt ans? C'était sous Louis-Philippe, vous étiez voltairien comme le roi! Vous avez refusé d'aller à confesse, mais vous avez transigé; vous avez souffert que votre femme gardât ou reprît son confesseur. Je ne le connaissais que de nom, moi! J'avais toujours fermé ma porte aux prêtres, vous leur avez rouvert la vôtre, comme si ce n'était pas assez de la liberté qu'ont nos femmes d'aller trouver ces hommes noirs et de s'épancher sans témoin avec eux! Mais celui-ci a fait avec vous le bon apôtre, il a endormi votre prudence, et de plus en plus il a rendu ma fille exaltée et mystique. Elle s'est usée dans les austérités, elle s'est tuée par le jeûne et les prosternations, et, quand vous l'avez ramenée ici, mourante, avec ma petite Lucie, qu'elle n'avait pas pu nourrir, je vous ai dit: «Il est trop tard! les prêtres m'ont tué ma fille; vous êtes brutal et faible, vous êtes inconséquent, vous n'élèverez pas ma petite-fille. Ma sœur est pieuse aussi, mais elle est raisonnable et tolérante. Lucie est à moi, elle n'est pas à vous!» Voilà ce que je vous ai dit, et vous avez cédé; mais vous voilà dévot aujourd'hui, soit! Qu'avez-vous à dire? Lucie n'a été que trop pieusement élevée, puisqu'elle voulait être nonne; mais voilà qu'elle consent au mariage, et vous vous y opposez! Vous n'en avez pas le droit. Si vous me l'emmenez, je vous tuerai comme j'aurais dû vous tuer le jour où, voyant expirer dans mes bras votre pauvre femme exaspérée et presque folle de la crainte de l'enfer, vous m'avez crié en pleurant: «Ah! c'est ce fanatique, c'est l'abbé Fervet qui lui a ôté la raison et la vie!» Et vous voilà aux genoux de cet homme, et c'est vous qui l'amenez chez moi! Vous voulez donc me tuer aussi?»

Mon grand-père s'est évanoui. Je ne me suis plus occupée que de lui. On m'a dit que l'abbé s'était senti très-mal de son côté. C'est mon père qui l'a secouru. J'ai su ce matin qu'il avait passé la nuit chez nous, et qu'il avait encore conféré avec mon père avant d'aller trouver Émile, qui a dû vous rendre compte du reste des événements.

Mon grand-père s'est senti mieux après avoir vu Émile, et je l'ai complétement rassuré en lui jurant que l'abbé ne remettrait plus les pieds ici. Il a toute sa tête, mais il n'a pas la mémoire bien nette de ce qui s'est passé hier au soir, et je tâche de lui persuader qu'il a fait un mauvais rêve. J'ai voulu cependant que mon père éclaircit ce qui restait mystérieux pour moi dans la colère de mon grand-père contre l'abbé. Mon père s'est fait beaucoup prier, disant qu'il avait donné sa parole d'éviter, quant à présent, toute discussion. Je lui ai juré que je ne ferais aucune réflexion sur ce qu'il voudrait bien m'apprendre, et que je désirais beaucoup entendre justifier l'abbé, pour lequel, malgré ma révolte, j'avais toujours de la vénération. En parlant ainsi, je croyais que dans son exaltation mon grand-père avait beaucoup exagéré. Le général a consenti à parler, avec beaucoup de réticences il est vrai, et en s'abandonnant à son insu aux fréquentes contradictions qui lui sont familières; mais j'en ai assez entendu pour être certaine à présent de la vérité. L'abbé a eu une jeunesse ascétique fougueuse de zèle et d'austérité. Ma mère, que je n'ai pas connue, et que mon grand-père m'a toujours dépeinte comme une âme timorée et un cerveau impressionnable, a subi l'ascendant du prêtre qui la confessait. Je savais déjà qu'elle avait perdu la santé et presque la raison dans cette vie d'extase et de terreurs; mais j'ignorais que le directeur qui n'a pas su ou qui n'a pas voulu guérir l'exaltation maladive de ma pauvre mère fût l'abbé Fervet, et je me demande avec surprise comment je l'ai connu à Paris, comment j'ai entretenu pendant six ans des relations avec lui, sans qu'il m'ait jamais dit avoir connu ma mère. Vous vous demanderez peut-être aussi, monsieur, comment je n'ai jamais parlé de cet abbé à mon père et à mon grand-père. C'est que jusqu'à présent mon père était aussi hostile au clergé que mon grand-père lui-même: le nom d'un prêtre, quel qu'il fût, leur suggérait à tous deux des réflexions ironiques ou malveillantes auxquelles je ne voulais pas exposer le nom de mon ami....

Mon ami! peut-il l'être encore? Je rends justice à la sincérité de sa foi, mais je sens que les révélations de mon grand-père et de mon père lui ont fermé l'accès de mon cœur: son silence avec moi sur le passé, l'empire soudain qu'il a repris sur mon père, malgré les préventions de celui-ci, les détours qu'il a employés pour se rapprocher de moi, le silence de ma vieille tante elle-même lorsque je lui parlais de ce directeur de ma conscience! Il est vrai qu'elle ne l'a connu que par ouï-dire, et qu'elle est brouillée avec les noms au point d'être capable d'oublier le sien propre dans la confusion de ses souvenirs.... Elle est fort âgée.... Enfin, monsieur, je ne sais plus ce que je dois penser de la conduite de M. Fervet. Je le sais désintéressé, chaste et fervent, voilà tout ce que je sais; le reste est un mystère. S'est-il repenti du mauvais effet de sa direction sur ma mère au point de changer pendant plusieurs années son point de vue religieux, et de vouloir par son influence me préserver des mêmes exagérations? Pourquoi donc aujourd'hui reprend-il les foudres de l'intolérance pour me séparer d'Émile? Pourquoi veut-il me replonger dans l'isolement du cloître? Et comment peut-il concilier la rudesse de son zèle avec les petites duplicités ou avec les attendrissements passagers que je remarque en lui?

J'ai voulu tout vous dire, car je vous appelle à mon secours, et cette longue lettre abrégera beaucoup, j'espère, votre examen de ma situation. Elle est fort cruelle, je vous assure, car je vois mon père sous le joug d'un homme redoutable et peut-être inflexible. Je crains pour mon pauvre grand-père, avec qui l'abbé a exprimé le vif désir de causer, certain, dit-il, de faire tomber ses préventions et de ramener son âme à Dieu. Osera-t-il se présenter de nouveau chez nous malgré ma défense? Émile, jusqu'à présent si patient, si fort, si confiant envers moi, si prudent avec l'abbé, ne faiblira-t-il pas dans toutes ces luttes? Non! mais comme il doit souffrir! Et s'il allait encore tomber malade! Et puis vers quelle solution marchons-nous? Si vous ne nous sauvez pas, puis-je résister à la volonté paternelle, traîner notre nom devant des tribunaux, couvrir ma famille de ridicule?... Cela m'est impossible.... Enfin venez! Mon grand-père vous appelle aussi et vous attend avec impatience. Quel que soit l'accueil de mon père, souvenez-vous qu'à Turdy, vous êtes chez M. de Turdy et chez moi.

A vos pieds et dans vos bras, monsieur,

Lucie.

La trêve était bien près d'expirer lorsque M. Lemontier arrivait à Aix. Son premier soin, après avoir causé avec son fils, fut de le faire partir pour Chêneville, une terre qu'il possédait dans la vallée du Rhône, au-dessous de Lyon; là, le jeune homme recevrait en quelques heures les communications nécessaires. C'était l'époque où, tous les ans, le père et le fils habitaient cette résidence, où Émile avait été élevé et qu'il aimait beaucoup.

M. Lemontier sentait que la présence d'Émile ne pouvait qu'augmenter l'irritation du général et stimuler la vigilance hostile de l'abbé. D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque échappée au dehors, il ne fallait pas que Lucie fût compromise par le voisinage de l'objet de cette lutte. Émile souffrit beaucoup de s'éloigner du théâtre des événements et de se sentir réduit à l'inaction; mais il comprit la sagesse de son père: il remit son sort entre ses mains et partit, cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. Émile avait une grande force de volonté, on a pu en avoir la preuve dans ses dernières lettres. Il n'était peut-être pas ce qu'au temps de Grandisson on eût appelé un jeune homme accompli; mais il était naïf, généreux, enthousiaste, et d'un caractère assez solide pour porter la spontanéité de ses élans. S'il avait les jalousies de l'amour, il savait les renfermer dans les limites de la justice. S'il avait les ferveurs du néophyte philosophe, il n'y mêlait pas le sot orgueil de la dispute, et son père le calmait sans peine, car son père était pour lui le type de la raison et de la bonté.

Madame Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Valmare eût désiré les suivre: mais il sentit qu'il pouvait être utile à M. Lemontier; et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait chez ce jeune homme un fonds de dévouement et d'affection dont il ne se vantait pas, qu'il n'appréciait peut-être pas lui-même, mais que M. Lemontier connaissait bien, et qu'il savait développer en le mettant à l'épreuve. Henri s'établit donc au village du Bourget, sur la même rive du lac où est situé le château de Turdy, et à une courte distance. M. Lemontier se rendit à Turdy, décidé à y passer tout le temps nécessaire et à ne s'en laisser chasser par personne, conformément au désir de Lucie et du grand-père.

Pendant que le siége se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux mouvements de ses adversaires, faisait aussi son évolution. Il laissait à Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui eût été de nul secours, et il allait recevoir à Chambéry un auxiliaire important qu'il attendait avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de volonté qu'il voulait opposer à M. Lemontier, c'était le père Onorio, le capucin romain qui, par son influence, avait renouvelé à sa manière l'âme de Moreali et bien d'autres.

Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement tracé dans la lettre onzième de cette collection, écrite par Moreali à mademoiselle La Quintinie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli[2], il saura aussi bien que nous par quelles épreuves avait passé la croyance de l'abbé, quelles ambitions légitimes et nobles avaient été refoulées et froissées en lui par le joug somnolent de l'infaillibilité papale, ressource puérile, mais unique et dernière, de l'orthodoxie agonisante; quels dégoûts mortels il avait éprouvés en se retrouvant, privé de persuasion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin quel désespoir exalté l'avait jeté dans les bras du père Onorio, un des derniers saints de cette orthodoxie ruinée, un esprit passionné, une vie austère, une parole saisissante, mélange d'inspiration et d'égarement, le cynisme enthousiaste de la démission humaine.

[Note 2: Veuillez cherchez: «La Religion est perdue.]

Il avait fallu à la vive intelligence de Moreali, à bout d'efforts, le refuge de cette folie sacrée pour ne pas abjurer toute croyance. Il eût fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie spiritualiste, confuse encore à bien des égards, mais éclairée d'en haut, née du divin principe de la liberté, nourrie de la notion du progrès et en pleine route déjà vers les vastes horizons de l'avenir. Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et dans son fils. Il était ébloui, effrayé, indigné de la force de cette réaction contre les doctrines de mort du père Onorio, son dernier asile. Il était trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir débordé et entraîné; cette réaction, on eût pu la paralyser en faisant entrer ses lumières et ses forces dans le domaine de la foi; mais l'Église ne veut pas de ce concours hétérodoxe, et, comme elle, Moreali avait en lui la haine des hommes libres et des écrits nouveaux, cette robe de Nessus du prêtre qui a vaillamment combattu toute sa vie, et qui meurt torturé, consumé, sans avoir pu vaincre.

Moreali, esprit entreprenant et toujours spontané quand même, était venu en Savoie avec de grandes illusions. Il avait cru triompher aisément des velléités de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il comptait fonder un couvent d'hommes en même temps qu'elle fonderait un couvent de femmes, et qu'il voulait donner au père Onorio la direction du premier, se réservant pour lui-même tacitement celle du second. Il était riche, et le saint-siége l'avait autorisé à fonder son établissement religieux dans ce pays de Savoie, qui pouvait un jour ou l'autre être envahi par l'esprit gallican en se trouvant annexé à la France. Pour traiter de l'achat d'une propriété convenable sans trop donner l'éveil à l'esprit d'opposition que le prêtre suppose toujours déloyal, Moreali s'était fait autoriser à prendre l'habit séculier. On pensait peut-être aussi que les fidèles de Savoie étaient aussi jaloux de leurs intérêts que les autres, et que tout vendeur exploiterait la circonstance.

Ce n'était pas là, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abbé prît tant de précautions et voulût cacher jusqu'à son nom. En effet, il en avait donc une autre. Il l'avait dit à Émile, et il n'avait pas menti. Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa liberté d'action, car il avait sujet d'appréhender quelque violent scandale venant entraver ses projets. Ne la connaît-on pas maintenant, cette raison? Il savait que le général La Quintinie lui avait voué de mortels ressentiments, et il se disait que M. de Turdy, malgré son grand âge, n'avait peut-être pas, comme mademoiselle de Turdy, oublié son nom. Il fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantement de la parole ce que ses lettres n'avaient pu opérer. Lucie se refuserait peut-être à des rendez-vous, à des conférences mystérieuses. Il fallait pénétrer à tout prix jusqu'à elle. L'abbé avait réussi.

Et pourtant il avait failli échouer. Sa première rencontre avec le général chez mademoiselle de Turdy avait été orageuse. Il avait audacieusement provoqué cette rencontre en se faisant reconnaître et accepter par la vieille tante, après l'avoir fascinée et conquise par ses soins. Ç'avait été l'affaire de peu de jours. Moreali avait d'exquises et chastes séductions dont il connaissait la puissance. Se fiant donc à lui-même de plus en plus, il avait prié la tante de le faire dîner avec le général à l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu que le général s'était rendu à l'appel d'un billet mystérieux. Le général avait dîné et passé la soirée avec lui sans le reconnaître. Il ne l'avait pas vu depuis plus de vingt ans, et même il l'avait rarement vu, bien que Moreali eût été l'arbitre secret de ses destinées conjugales.

Vers onze heures du soir, mademoiselle de Turdy étant rentrée dans ses appartements et le général prolongeant la veillée avec l'aimable et pieux séculier qui l'avait convenablement sondé et assoupli depuis quelques heures, Moreali s'était fait raconter la vie et la mort de madame La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette douleur, et il avait saisi les secrètes opérations de la conscience du général. Longtemps celui-ci s'était reproché la mort de sa femme comme un résultat de sa faiblesse envers le prêtre. Devenu dévot par vanité, pour marcher de pair au sortir du sermon et de la conférence avec certains officiers supérieurs de la vieille roche et pour recevoir les cajoleries des évêques et de leur suite, il avait tout à coup découvert que la mort de sa femme avait été, non celle d'une victime, mais celle d'une sainte, et il s'était fait à ses yeux presqu'un mérite de ce qui avait été si longtemps un sujet d'humiliation et un remords. Moreali le trouva donc suffisamment préparé, et l'abbé Fervet se révéla.

Un sentiment humain, un reste de dignité virile, un dernier battement de cœur pour la femme qu'il avait aimée rendirent le général furieux et menaçant pendant quelques minutes. Moreali, non moins ému, lui offrit sa poitrine en lui disant qu'il mourrait avec joie pour avoir travaillé sincèrement à sauver l'âme de madame La Quintinie. Le général pleura, s'humilia et demanda à l'abbé de le confesser et de l'absoudre; ce qui fut fait en l'oratoire du comte de Luiges, à Chambéry, le lendemain matin. L'abbé Fervet n'avait jamais cessé de confesser les hommes.

Dès ce moment, le général, heureux d'avoir trouvé une volonté à mettre à la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un homme de mérite et de science à opposer à ce qu'il appelait l'ergotage philosophique d'Émile, appartint corps et âme à son ancien persécuteur, à son ancien ennemi, à l'homme dont l'influence spirituelle avait failli empêcher son mariage et soulevé depuis, dans son cœur incertain et troublé, des tempêtes d'indignation et de jalousie.

Pendant ces opérations de l'abbé, le capucin était en route. Il était appelé pour prendre connaissance d'une propriété que Moreali avait commencé à marchander et qu'il voulait savoir appropriable aux desseins de l'anachorète. Moreali hésitait maintenant dans la réalisation de ce projet en voyant la résistance de Lucie à un projet analogue; mais il espérait que l'éloquence fougueuse et l'aspect fascinateur du saint agiraient sur elle.

Le jour de l'expiration de la fameuse trêve imaginée par Moreali pour donner à Onorio le temps d'arriver, un frère quêteur se présenta à la porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cuisines. Le général était averti, il ne bougea pas. Misie, habituée aux charités de Lucie et prévenue d'ailleurs par Moreali, qui disposait de ses étroites convictions, alla demander à sa jeune maîtresse ce qu'il fallait donner au religieux mendiant. Lucie était dans la bibliothèque avec M. Lemontier, arrivé depuis peu d'instants. On était en train de servir là le souper du grand-père, qui était assez bien pour sortir de sa chambre, mais encore trop faible pour descendre au salon.

Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoyé son aumône, Misie revint lui dire que ce pauvre frère était bien fatigué, qu'il avait les pieds en sang, et qu'il demandait à coucher sur une botte de paille dans un coin du vieux château ou des écuries.

«Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout ce qu'il voudra, répondit Lucie.»

Et elle se remit à parler d'Émile avec M. Lemontier.

Elle était heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine intelligence, d'une vaste érudition et d'un caractère aussi pur que son esprit. C'était un de ces persévérants chercheurs de lumière que le vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque siècle plus profondément le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il n'avait pas l'orgueil de l'apostolat et ne se croyait pas un révélateur. Nulle intelligence n'était plus modeste, nul extérieur plus simple. Sa parole était douce, claire, sans ornements inutiles. Il écoutait plus qu'il ne démontrait. Son esprit était toujours occupé de comprendre afin de juger sans passion et de conclure sans partialité. Et, sous cette tranquillité d'âme, il y avait de la vraie force, un indomptable courage, des trésors de bonté, une patience inaltérable.

Bien qu'Émile eût parlé de son père avec enthousiasme, Lucie ne le trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait rêvé, car Émile l'avait avertie de l'étonnante simplicité de ses manières; il lui avait prédit qu'au lieu d'être éblouie, elle serait charmée. Lucie se sentait aussi à l'aise avec M. Lemontier que si elle l'eût toujours connu. Déjà elle l'avait présenté au vieux Turdy, qui l'avait reçu avec une joie expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une ou deux heures avec eux avant de retourner à sa chambre de malade.

Le général, avec qui Lucie avait dîné, ne paraissait pas. M. Lemontier lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer. Le général fit répondre qu'après le souper de M. de Turdy il attendrait le nouvel hôte au salon. M. Lemontier ayant complété toutes les notions que devaient lui fournir Lucie et son grand-père, descendit au salon et y trouva le général flanqué du capucin. Ce n'était pas le moment de causer d'affaires: l'affectation du général à ne pas congédier ce vieillard silencieux et fatigué prouva de reste à M. Lemontier qu'on reculait pour ce jour-là devant les explications.

Mais quel était ce nouveau personnage inconnu à Lucie et qui se trouvait subitement lié avec le général? Un passant, un pèlerin recevant l'hospitalité d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemontier, qui l'examinait tout en causant de choses d'un intérêt général avec M. La Quintinie, comprit vite que ce n'était ni un passant ni un intrigant, mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme était très-vieux ou très-usé par les austérités. Sa figure commune et terne avait tout à coup de grands éclairs sans cause apparente. L'œil éteint tenait assoupies des flammes qui s'échappaient comme des décharges de lumière électrique. Le front très-élevé, serré aux tempes, contrastait dans sa nudité avec le front court et large du général.

Il était vêtu de bure et souillé de poussière, sa peau et ses vêtements différaient peu de couleur. Il exhalait une odeur de terre et d'humidité. Il parlait mal le français et paraissait le comprendre plus mal encore. En revanche, il ne comprenait pas du tout l'italien, que le général s'efforçait de lui parler. Assis près de la fenêtre ouverte, il avait peut-être froid, mais il ne s'en apercevait pas ou ne s'en souciait pas. Il appartenait à ce tempérament insensible ou invulnérable qui est propre aux exaltés, aux martyrs et aux fous.

M. Lemontier observait son profil socratique, évidé pour ainsi dire, comme si la maigreur des jeûnes n'eût laissé en saillie que les lignes osseuses et emporté la trace de tous les instincts. Le front seul avait poussé en hauteur, et par là ce n'était plus Socrate, mais quelque chose de plus et de moins, un Indien, un stylite. Le père d'Émile sentit que l'homme n'était pas méprisable, et il lui parla en bon italien bien rhythmé. Une lueur de satisfaction éclaira les traits du pauvre moine, qui, fourvoyé, ennuyé et résigné, s'était changé en statue.

Il raconta naïvement à M. Lemontier qu'il venait de Frascati, qu'il avait voyagé en chemin de fer, par mer, en diligence et à pied. De tout cela, nul étonnement, nul souci. Du changement de pays et de climats, aucune préoccupation. Nulle remarque sur son chemin. Il avaitmarché dans ses pensées, disait-il; il n'avait rien vu.

«C'est très-beau de marcher ainsi, lui dit M. Lemontier, quand les pensées sont nobles. Vous pensiez à Dieu?

—A Dieu toujours et à beaucoup de petites choses que je demandais à Dieu de m'expliquer.

—Par exemple?

—D'abord pourquoi l'on tient à aller vite, comme si l'on croyait avancer en changeant de place?

—Dieu vous a-t-il répondu?

—Oui, il m'a dit que cela ne servait de rien, et que, la mort demeurant partout, il n'était pas besoin de se hâter pour la rencontrer.

—Et que lui demandiez-vous encore?

—Si les anges voyagent.

—Et Dieu?...

—Dieu m'a dit qu'ils allaient plus vite que la vapeur.

—Aussi vite que la pensée?

—Encore plus vite, plus vite que le mal, aussi vite que la grâce!

—Très-bien! Si le bien va plus vite que le mal, le mal sera donc devancé et réduit à l'impuissance?

—Cela, c'est un mystère. J'y ai songé quelquefois.

—Avez-vous questionné Dieu là-dessus?

—Non, il m'eût dit que cela ne me regardait pas. J'ai un jour à vivre!»

L'entretien continua sur ce ton, M. Lemontier examinant le cerveau de ce moine comme un produit curieux du travail ascétique, le moine répondant par sentences obscures et malignes comme celles d'un sphinx.

C'était au tour du général à ne pas comprendre. Il s'évertuait à saisir un mot dans chaque phrase, se demandant d'où venait à l'hommesubversifcette audace tranquille d'interroger un saint. Son étonnement devint de la stupeur quand, au bout de vingt minutes, le capucin, qui n'avait pu échanger avec lui dix paroles, et qui lui marquait une extrême froideur, parut s'être pris d'abandon et de sympathie pour M. Lemontier, et, tout en se retirant, lui tendit la main en échangeant avec lui le souhait defelicissima notte. Puis il revint sur ses pas et lui demanda si sa fille était malade, qu'il ne l'avait pas vue? Il prenait M. Lemontier pour le père de Lucie, ce que M. La Quintinie avait pu lui expliquer à cet égard ayant été complétement perdu. M. Lemontier ne marqua pas de surprise et profita duquiproquopour s'instruire. Sûr de n'être pas compris du général, qui le suivait la bouche béante, il demanda à son tour au capucin s'il connaissaitla signora Lucia.

«Non, dit l'autre, mais elle m'a fait l'aumône et accordé l'hospitalité. On dit qu'elle est charitable et pieuse. J'aurais voulu la remercier. On m'a dit qu'elle savait très-bien ma langue, elle aussi.

—Nous y voilà,» pensa M. Lemontier.

Il promit au moine qu'il la verrait le lendemain matin.

«Car vous ne comptez point partir demain? ajouta-t-il.

—Non, s'il est vrai que vous ayez besoin de moi ici, répondit le père Onorio, complétement dupe de son erreur de personnes. Je vais où l'on m'appelle, comme je sors d'où l'on me chasse. On m'a dit qu'un père me réclamait, c'est vous; et qu'un grand-père voulait me battre, où est-il? Me voilà! Qu'il en soit ce que Dieu voudra, mon pauvre corps est à lui et ne vaut pas la peine qu'il le protége.»

Il s'en alla sur cette plaisanterie en souriant d'un air lugubre et doux.

Le général eût bien voulu savoir. M. Lemontier lui fit payer sa réserve en lui répondant d'une manière évasive et en se hâtant de prendre congé de lui jusqu'au lendemain.

«Vous retournez à Aix? dit le général sèchement.

—Non, mon fils n'y est plus, et M. de Turdy m'a engagé à passer quelques jours chez lui.

—Ah! monsieur votre fils?...

—Est allé m'attendre chez moi.

—Alors... nous causerons....

—Quand il vous plaira, général, répondit M. Lemontier en reprenant le chemin de la bibliothèque, où Lucie l'attendait.

—Ce diable d'homme! pensait le général en se couchant. Il était si pressé de parler, et il me semble que ce moine lui en ait ôté l'envie! Pourquoi donc,sac-à-laine! ai-je oublié tant que cela l'italien, que je croyais savoir?»

Il s'endormit en feuilletant un vocabulaire de poche à l'usage des commençants.

M. Lemontier conseilla à Lucie de voir et d'écouter le moine, de le laisser catéchiser, et de faire accepter à M. de Turdy la présence de cet apôtre dans sa maison pendant le temps nécessaire.

«Et même, ajouta-t-il, il n'est pas impossible que je vous demande de rappeler Moreali. Vous avez peut-être été un peu vite; il eût mieux valu ne pas le chasser. Je suis là, je veille, et je me charge de recevoir tous les assauts. Nous devons, je crois, au lieu d'entretenir les craintes et l'irritation du grand-père, l'amener à sourire de cette vaine persécution et à la laisser s'user d'elle-même autour de lui. Du moment que vous êtes sauvée de l'entraînement religieux, nous sommes tous sauvés. Il ne s'agit plus que de faire avorter les crises sans les trop éviter. Donnez de la gaieté et un peu de malice prudente au grand-père; je vous réponds qu'appuyé sur nous, et sûr de vous désormais, il retrouvera des forces dans ce petit exercice de sa vitalité.»

M. Lemontier ne se trompait pas. Dès le lendemain, M. de Turdy était sous les armes, enchanté d'avoir à travailler, lui aussi, au rachat de la liberté de sa petite-fille, et assez fort pour reprendre ses habitudes.

Le capucin réclama un entretien avec Lucie. On le reçut au salon, toute la famille présente. Là, Lucie refusa d'entendre aucune exhortation secrète, mais elle s'engagea à écouter le moine aussi longtemps qu'il lui plairait de parler, sans que ni elle, ni M. Lemontier, ni son grand-père se permissent un mot d'interruption. Cela ne faisait pas le compte du général, qui craignait que l'orateur n'eût pas ses coudées franches; mais Onorio fit bien voir qu'il ne s'embarrassait de rien et qu'il méprisait profondément les subterfuges. Il était l'antithèse du jésuitisme, il était l'anachorète des anciens jours; il en avait la foi, la vigueur et la science théologique; seulement, cet homme du passé transporté auXIXesiècle, n'ayant plus sa raison d'être, chantait dans le vide, et l'écho de sa voix retournait sur lui-même sans rien ébranler de solide au dehors.

Il parla avec une grande abondance de cœur pourtant, car il avait personnifié Dieu à son image; il s'entretenait avec lui d'égal à égal, tantôt avec une tendresse touchante, tantôt avec une trivialité comique. Il aimait ce Dieu de sa façon à l'exclusion absolue et complète de tout être réel. Il dialoguait avec lui à la manière des sibylles, répétant ses réponses sans nul souci de les rendre ridicules en les traduisant mal à l'assistance, se livrant à une pantomime comique parfois et parfois sublime de persuasion et de simplicité. Il a dit des choses admirables et des choses révoltantes. Il fut éloquent et puéril. Le vieux Turdy riait à son aise; l'orateur n'y faisait pas la moindre attention. Le général admirait de confiance, devinant au geste et à l'inflexion apparemment que tout devait être magnifique. M. Lemontier était attentif, et, quand il y avait à louer, il laissait échapper un mot d'approbation qui étonnait grandement le général. Lucie était grave et triste; elle sentait profondément le néant de cette doctrine de mort dont un représentant sincère et courageux lui disait le dernier mot. Elle avait traversé avec dégoût les transactions de mauvaise foi de la propagande, elle entendait maintenant la parole d'orthodoxie, leDe profundisde l'humanité, la négation de la vie divine. On ne déserte pas sans un reste de frayeur et de regret l'autel refroidi dont on a longtemps couvé la flamme et guetté le réveil. Ce regret fut le dernier. Quand le capucin eut fini de prêcher le renoncement absolu, elle lui dit simplement:

«Je vous remercie, père Onorio, vous m'avez ramenée au vrai Dieu!»

Le grand-père et M. Lemontier l'avaient comprise. Le capucin, exténué de fatigue, se retira en bénissant l'assistance. Le général crut triompher; il prit le bras de M. Lemontier et l'emmena dans le jardin.

«Eh bien, lui dit-il, est-ce que ce n'est pas concluant, ce que vous venez d'entendre?

—Concluant pour le suicide, répondit M. Lemontier.

—Comment? quoi? il a parlé sur le suicide?»

M. Lemontier résuma clairement le discours du capucin et en fit toucher du doigt toutes les conséquences au général.

«La plus grave, ajouta-t-il, serait que mademoiselle La Quintinie eût été persuadée sans retour, car elle se ferait religieuse dès demain. Est-ce votre intention qu'il en soit ainsi, général?

—Non pas,sac-à-laine! jamais!... Mais croyez-vous réellement que ce moine, au lieu de lui parler raison, lui ait conseillé de faire des vœux?

—Il nous l'a conseillé à tous, et à vous tout le premier.

—A moi! à moi! Moi, me faire capucin?...

—Au nom de la logique, certes.

—Mais vous vous moquez?

—Je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que nous faisons sur la terre est péché au dire de ce prédicateur. Votre habit propre et commode est un péché, le dîner sain et copieux que vous prendrez tantôt est un péché. Votre santé, votre activité, votre autorité, votre prière, votre croyance, votre affection paternelle, votre fille elle-même, tout est péché en vous et autour de vous.

—Eh bien, alors... que veut-il donc que je devienne?

—Ce qu'il est lui-même, un spectre, un cadavre, rien!

—Tenez, monsieur Lemontier, reprit le général en arpentant les allées à grands pas, je sais qu'il y a des exagérés;... il y en a partout!... Vous êtes un libéral!... Vous savez bien qu'il y a des jacobins?... On m'avait vanté ce moine comme très-éloquent....

—Il l'est.

—Il paraît, vous l'avez applaudi; mais vous ne l'avez pas goûté pour ça, et ce n'est pas l'homme qu'il fallait. Je vais le renvoyer....

—Je doute que M. de Turdy y consente. Cette éloquence l'a diverti....

—Oui, c'est un athée, lui! il a ri tout le temps! Il ne faut pas que la religion prête à rire!

—Vous eussiez ri de même... si vos oreilles eussent été plus habituées à l'accent campanien du prédicateur.

—Ah! il a un accent particulier, n'est-ce pas? C'est donc cela que je perds un peu de ce qu'il dit! Ah ça! il a donc été... grotesque?

—Oui, mais avec beaucoup d'esprit, et à dessein. Cette verve italienne soutenait son raisonnement. Il raillait les incrédules, les ambitieux, les chrétiens tièdes, tous ceux qui prétendent faire leur salut sans renoncer aux biens de ce monde et aux douceurs de la famille. Il les contrefaisait plaisamment, et, prenant ensuite les foudres du Dieu de Job, il les pulvérisait et les foulait aux pieds. Il appelait le diable à son aide, et Dieu commandait à Satan de torturer dans l'éternité ces âmes froides ou perverses. Il y avait du Dante et du Michel-Ange parfois dans sa vision de l'enfer. C'était fort beau, je vous assure, et j'aurai du plaisir à l'entendre encore.

—Ça ne vous fait donc rien, à vous? vous ne croyez à rien?

—Je crois en Dieu, général; mais, pas plus que vous, je ne crois au diable.»

Le général ne répondit pas. Il pensait à sa femme, que la peur de l'enfer avait tuée. Il se demandait à lui-même s'il y croyait.—L'image d'un démon armé d'une fourche se présenta devant lui; il crut voir un Kabyle et chercha à son côté désarmé son sabre pour taillader ce gringalet. Puis il sourit, et dit à M. Lemontier:

«Non, je ne crois pas au diable; c'est un épouvantail pour les capons!»

Puis, un peu mortifié de cette concession où M. Lemontier l'avait entraîné, il reprit avec humeur:

«Mais tout cela est en dehors de nos affaires, monsieur Lemontier, et nous en avons de sérieuses à régler.

—Je le sais, général, et je suis venu ici pour m'entendre avec vous.

—Nous entendre, je ne demanderais pas mieux,sac-à-laine! vous ne me déplaisez pas: vous me paraissez un homme bien élevé et de bon sens, Émile est un gentil garçon;... mais c'est un exalté, et nous ne pourrons jamais nous entendre. Voilà, j'ai dit.

—Laissez-moi dire à mon tour.

—Qu'est-ce que vous pouvez dire? Je vous connais bien.... Je ne vous ai pas lu, je ne suis pas un savant; mais on m'a parlé de vous, vous êtes aussi entêté que moi, vous n'abjurerez pas plus vos erreurs que je ne ferai fléchir mes croyances.

—Nous ne fléchirons ni l'un ni l'autre; nous laisserons nos enfants complétement libres.

—Vous n'empêcherez pas ma fille de pratiquer?

—Je m'y engage de la part d'Émile.

—Ah! voilà quelque chose de gagné! vous êtes plus sage que lui, je le disais bien! mais....

—Mais quoi, général?

—Vous la détournerez de ses devoirs; vous y travaillez déjà, vous êtes ici pour ça. Hein, vous voyez! on ne m'en fait pas accroire, à moi!

—Permettez, général, reprit M. Lemontier avec fermeté; si je devais travailler à modifier les idées de mademoiselle La Quintinie, je m'en attribuerais le droit, n'en doutez pas, et ce droit-là, Émile ne pourrait jamais l'aliéner non plus pour son compte; mais nous n'agirions pas à la manière des catholiques; nous laisserions à Lucie liberté absolue d'écouter, de lire, d'examiner toutes les instructions et toutes les exhortations contraires aux nôtres. D'où viennent les erreurs invétérées selon nous? Des croyances sans examen possible, sans discussion permise. Que les prêtres parlent et qu'ils nous laissent parler, nous ne demandons pas autre chose.

—Cependant... Émile lui a déjà persuadé de renvoyer d'ici son directeur de conscience, un homme excellent, dévoué... qui l'autorise à se marier, pourvu que le mariage soit chrétien et convenable.

—Je vous jure, monsieur, que mon fils n'a rien conseillé à mademoiselle La Quintinie, et que M. l'abbé Fervet....

—Vous savez son nom?

—Oui, général, je sais beaucoup de choses qui le concernent, et la preuve que, tout en travaillant à combattre son influence, je ne désire pas l'empêcher de travailler contre la mienne, c'est que j'ai demandé à M. de Turdy de lever la sentence de bannissement, et à mademoiselle Lucie de faire bon accueil à votre protégé.

—Est-ce vrai?... Allons! c'est agir en galant homme, il n'y a pas à dire! Je vais conseiller au capucin de déguerpir et faire prier l'abbé de reparaître.

—Quant au capucin, dit M. Lemontier avec une malice grave, prenez garde!... M. l'abbé Fervet comptait beaucoup sur lui, et mademoiselle La Quintinie a peut-être le désir de l'entendre encore.»

Le général s'oublia.

«Au diable le capucin! s'écria-t-il. C'est un vieux fou qui n'aura pas compris les instructions de l'abbé, ou qui aura voulu faire à sa tête!... Mais comment savez-vous de quelle part il venait ici?

—Le bon père me l'a dit lui-même.

—Allons! c'est un âne!» grommela le général entre ses dents.

Il courut écrire à l'abbé, et chargea le père Onorio de lui porter la lettre. En même temps, pour s'en débarrasser, il lui donna quelques louis que le saint regarda avec un sourire d'étonnement et jeta sur la table en disant:

«Je ne suis pas de ceux qui vendent la parole de Dieu. J'ai besoin de cinq sous pour ma journée, on me les a donnés, et je vous remercie.»

Il prit la lettre, son bâton, sa besace et partit pour Aix, où Moreali lui avait annoncé qu'il le retrouverait.

Moreali était un vivant bien différent de ce mort. Il n'était pas cuirassé contre les outrages. Celui qu'il avait reçu de Lucie, malgré le soin qu'elle avait pris de l'adoucir en le reconduisant et l'humilité qu'il avait réussi à lui montrer, saignait au fond de son cœur. Il avait la volonté de faire prédominer en lui l'esprit de charité; mais il n'était déjà plus assez homme pour aimer réellement, et l'était encore trop pour ne pas haïr. Le père Onorio vit qu'il reculait devant l'humiliation de retourner à Turdy après en avoir été chassé.

«Que tu es encore loin de l'état de perfection, mon pauvremonsignore!» lui dit-il.

Il l'appelait ainsi pour le railler de son reste d'attache au monde.

«Tu as encore besoin de lutter, pour ne pas bouder et regimber! Tu ne travailles point, tu te laisses vivre au gré du diable! J'ai été comme toi; mais je prenais les bons moyens, je me mortifiais, je portais le cilice.... Toi, tu as toujours la peau fine et les mains blanches. Tu attends les tentations, au risque d'y céder, et, quand elles viennent, elles te trouvent désarmé! Je te le dis: tant que tu n'auras pas détruit sans retour la sensibilité du corps et de l'esprit, tu souffriras sans profit et sans honneur.»

Selon le père Onorio, l'état de perfection, celui qui a été préconisé par les ascètes, et qui représente à leurs yeux la véritable orthodoxie, le premier degré de la sainteté, c'est d'arriver à ne plus être capable ni de pécher ni de mériter. On devient une chose, la chose de Dieu. Il vous éprouve, on le met presque au défi de vous faire crier, tant on est endurci contre toute souffrance humaine, physique ou morale. Il peut aller jusqu'à vous ôter la foi, comme une trop grande compensation et une trop vive jouissance: on se résigne, on se passe de foi, on devient stupide, tant que dure l'épreuve; mais, pour subir sans péril cette épreuve décisive, il faut avoir si bien détruit en soi le goût et la faculté de pécher, que Satan ne puisse rien contre vous. C'est la victoire de saint Antoine, c'est un nouveau degré de sainteté.

Ainsi ces hommes admettent pour eux une loi de progrès, comme nous la réclamons pour les sociétés; mais quel étrange progrès à rebours est le leur!

Moreali avait adopté cette doctrine, il se débattait au seuil de la pratique. Il avait eu trop de passions et il avait encore trop d'intelligence pour se plier jusqu'à terre.

«Ne me demandez pas de m'humilier devant la jeune fille, dit-il. Devant le vieillard, devant le philosophe, soit: j'essayerai; mais elle! je ne le puis, c'est aller contre la loi de Dieu!

—Monsignore, reprit le moine, il n'y a rien à faire avec toi. La chair et le sang te tiennent. Je m'en retourne à Frascati.

—Non, dit Moreali, j'obéirai, je traverserai ce lac... sitôt qu'elle m'aura écrit elle-même!

—Ah! comme tu l'aimes, gibier de Satan! reprit le moine avec l'accent ironique d'un profond mépris. Allons, cède-moi ton oratoire, je vais me prosterner là, et je t'avertis que j'y resterai douze heures, douze jours, s'il le faut, sans bouger. Je m'offre pour toi en sacrifice, je ne me relèverai que quand tu m'auras dit: «J'y ai été!»

Et il se jeta par terre de sa hauteur devant un autel portatif que Moreali cachait dans une petite chambre pour faire ses dévotions, quel que fût son domicile.

Le bruit de ces vieux os qui résonnaient et semblaient craquer sur le carreau fit tressaillir Moreali. Il releva le moine.

«J'y vais, dit-il, j'y vais sur l'heure! Prie pour moi, mais ne m'attends pas; j'y resterai peut-être, mais je te jure que j'y vais.»

M. Lemontier s'était entendu de nouveau avec Lucie et son grand-père. Il leur avait annoncé Moreali, il les avait décidés à le voir, à l'entendre, à lui laisser la prédication libre. Cette liberté était la légitimation et la garantie de celle que M. Lemontier aurait lui-même de répondre à Moreali et de tenir tête au général. Le vieux Turdy comprit tout et surmonta ses répugnances. Moreali avait désiré un entretien particulier avec lui. Il fallait savoir le but de Moreali afin de le déjouer, si c'était un but perfide. M. Lemontier n'avait pas oublié la remarque sur laquelle Henri Valmare avait appelé son attention. Moreali était-il influencé par des sentiments personnels incompatibles avec la gravité de son âge et les prescriptions de son état?

Henri venait d'arriver à Turdy, où on le retenait à dîner presque tous les jours, quand Moreali se présenta. M. Lemontier engagea Henri à tout observer avec le plus grand calme, surtout dans les moments où lui-même, accaparé par le général ou distrait par quelque autre soin, serait forcé de perdre de vue la contenance de l'abbé. Il lui recommanda encore, si ses soupçons se confirmaient, de n'en faire part qu'à lui seul et de n'en rien écrire à Émile.

Moreali approcha prudemment. Il s'arrêta à la grille du manoir et envoya deux cartes à M. de Turdy et à Lucie, afin qu'ils ne pussent lui reprocher d'être entré sur la seule invitation du général. Lucie prit le bras de M. Lemontier et alla elle-même recevoir Moreali.

«Vous venez en chrétien, monsieur, lui dit-elle; soyez le bienvenu. Mon grand-père regrette d'avoir méconnu vos intentions; mais voici un nouvel ami, M. Lemontier, qui l'a calmé et persuadé. Je suis aussi heureuse d'avoir à vous faire rentrer ici que j'ai eu de chagrin a vous en faire sortir.»

Moreali s'inclina. La présence de M. Lemontier lui coupa la parole: il sentit qu'il le haïssait; Émile ne lui avait pas inspiré d'aversion. Il se remit vite. Il fut digne, poli avec ses hôtes, froid et comme dédaigneusement généreux envers Lucie. On servait le dîner, on l'invita à rester, et, en attendant le dernier coup de cloche, il se promena au fond du jardin avec le général. Il vit bien vite que celui-ci avait énormément faibli en son absence. Le général se plaignait du capucin, il rendait justice à l'esprit de tolérance de M. Lemontier, à la bonhomie sans rancune du grand-père, à la discrétion d'Émile, qui était parti afin de ne blesser personne, à la docilité de Lucie, qui ne se refusait à aucune tentative de conciliation, à Henri Valmare, qui avait été initié malgré lui à des dissentiments fâcheux, mais qui était un caractère sûr, un garçon discret. Bref, le pauvre général eût bien voulu être content de tout le monde et ne pas pousser plus loin sa résistance. N'était-ce pas assez d'avoir obtenu que Lucie, en épousant Émile, fût libre de pratiquer?

«Vous êtes facilement dupe, monsieur le général! répondit Moreali. Cela ne doit pas étonner de la part d'un caractère chevaleresque comme le vôtre; mais les devoirs austères de mon état m'ont appris à connaître les ruses de l'incrédule et les transactions des mauvaises consciences. Si M. Lemontier accorde toute liberté à sa future belle-fille, c'est parce qu'il sait déjà qu'elle a abjuré cette liberté entre les mains de M. Émile.

—Si je le croyais! fit le général déjà empourpré de colère; mais supposez-vous à ce petit Émile tant d'ascendant sur elle? Elle ne l'aime pas, elle ne m'a jamais dit qu'elle l'aimât. Elle ne tient point à lui! Elle est femme, elle s'amuse de l'obstination de cet original-là, qui prétend l'obtenir de moi malgré elle et malgré vous. Elle est flattée de la démarche et de l'insistance du père,... qu'elle tient en grande estime pour ses talents. Elle est instruite, c'est une liseuse, elle aime les beaux esprits. Et puis elle se plaît à m'inquiéter et à me taquiner à présent. Elle se tient sur la réserve, elle m'en veut de la scène de l'autre soir. J'ai été un peu emporté, je m'en accuse et m'en confesse; mais vous entendez bien que je ne peux pas lui en demander pardon. Un père est un père, il ne peut pas plus avoir de torts envers ses enfants qu'un chef envers ses inférieurs.

—C'est ma conviction! reprit vivement Moreali. C'est la loi de Dieu qui prime toutes les lois humaines. L'esprit révolutionnaire a en vain restreint et annulé en quelque sorte dans ses codes l'autorité paternelle: elle subsiste en son entier dans la conscience du vrai chrétien. Mademoiselle La Quintinie invoquera sans doute contre vous ces lois civiles qui ont assigné un âge de majorité, c'est-à-dire d'impunité, aux enfants rebelles....

—Jamais! s'écria le général, rendu à ses instincts de despotisme; je la tuerais plutôt!

—Ne parlons pus de tuer, reprit en souriant Moreali; sachons nous faire obéir sans éclat et sans violence. Mademoiselle La Quintinie est aux prises avec les suggestions de l'esprit du siècle, avec Satan lui-même.

—Oui, oui, dit le général, qui eût bien voulu concilier ses propres opinions entre elles; Satan, c'est le siècle, vous l'avez dit; c'est la Révolution!

—Eh bien, elle est chez vous, la Révolution! reprit Moreali. Elle ronge votre famille au cœur, et vous lui avez ouvert la porte. M. Lemontier est un de ses brandons; il est lancé sur votre maison, il la dévorera jusqu'au scandale, et déjà votre fille est atteinte. Qu'elle aime ou non le jeune homme, elle veut faire acte d'indépendance; elle se sépare de vous aujourd'hui, demain elle se séparera de l'Église. Tenez, monsieur le général, je n'ai plus rien à faire ici, moi; je suis dédaigné, méprisé. C'est tout simple! que suis-je pour mademoiselle Lucie? Ah! qu'un ami pèse peu dans la conscience qui a méconnu déjà la voix du sang! C'est à vous de voir si vous voulez tomber dans ce discrédit devant Dieu et devant les hommes, d'avoir courbé la tête sous le vent révolutionnaire et d'avoir fait alliance intime avec les ennemis de la religion et de la société.»

Moreali avait touché juste. Lequ'en dira-t-onconservateur et dévot était bien plus sensible au général que le fait. Quand Moreali le vit ranimé, il le calma. Ils se parlèrent à voix basse, discutant un plan de conduite. Quand le dîner les appela, ils étaient d'accord sur tous les points.

Le dîner fut un peu égayé par l'esprit d'Henri Valmare et la sérénité maligne du vieux Turdy. M. Lemontier se gardait bien des airs de triomphe. Il observait l'enjouement refrogné du général et lisait dans son attitude grosse d'orages l'effet de sa conférence avec Moreali. Quant à ce dernier, il s'observait si bien, qu'il fut impossible de surprendre un regard de lui dirigé vers Lucie, l'ombre d'une émotion quelconque au son de sa voix ou au frôlement de sa robe.

Après le dîner, on marcha un peu, puis on entra au salon. Henri resta dehors avec M. Lemontier, et le vieux Turdy provoqua une explication entre le général et sa fille en présence de l'abbé. Il la provoqua bénignement, disant qu'il aurait lui-même voix au chapitre et rien de plus, qu'il fallait entendre toutes les raisons, que celles de l'abbé pouvaient avoir leur poids sur l'esprit de sa petite-fille, et qu'il ne voulait plus, lui, s'opposer à ce qu'elles fussent écoutées dans tout leur développement. Il ajouta que, si ces raisons persuadaient Lucie, il retirerait son opposition. Il allait exiger que son gendre assurât la même autorité à la décision de Lucie, lorsque Moreali se leva.

«Monsieur de Turdy me fait, dit-il, une position qui m'honore et dont je lui suis reconnaissant; mais, en dehors de l'autorité paternelle, je ne reconnais ici aucune autorité directe. La mienne est tellement nulle, que je me récuse. Je ne me suis présenté ici que pour demander humblement pardon à M. de Turdy de lui avoir déplu. Ce pardon m'est généreusement accordé, je n'ai plus qu'à me retirer sans vouloir courir le risque de lui déplaire encore.

—Vous ne me déplairez pas, monsieur, reprit le vieillard, puisque c'est moi qui vous provoque à parler. Si vous vous y refusiez, je croirais que vous agissez sans franchise et que vous vous réservez d'influencer secrètement le général sans vous compromettre auprès de moi.

—Ce serait m'attribuer, dit Moreali, l'ascendant d'un esprit fort sur un esprit faible, et vous ne ferez, monsieur, ni cet affront au caractère du général, ni cet honneur à mon mince mérite.»

M. Lemontier entra fort à propos, le vieux Turdy allait perdre patience. Évidemment, Moreali voulait brouiller les cartes. M. Lemontier sut apaiser tout le monde, mais il ne put engager l'abbé à exprimer son opinion. Lucie fut indignée de cette démission perfide.

«Vous ne réussirez pas, dit-elle à M. Lemontier, à faire parler un oracle qui ne croit plus en lui-même. M. Moreali sent que sa cause n'est pas bonne, puisqu'il l'abandonne.»

L'œil du prêtre s'enflamma de colère, mais sa voix fut calme et son ton obséquieux et railleur.

«Il n'y a pas ici, dit-il, de cause qui me soit personnelle. Il n'y a que celle du devoir qui est la soumission filiale. Que je déserte ou non cette cause par mon silence, vous ne la gagnerez jamais devant Dieu, mademoiselle La Quintinie, et, comme vous savez cela aussi bien que moi, il est de toute inutilité que je vous le rappelle.»

Lucie provoquée fut sévère. Ce n'était peut-être pas ce que la prudence eût conseillé; mais M. Lemontier ne lui avait pas recommandé la dissimulation. Il voulait, au contraire, qu'on forçât l'ennemi à la franchise. Lucie s'en chargea vigoureusement.

«Monsieur l'abbé, dit-elle, si en ce moment, au lieu de me prononcer pour le mariage, je me prononçais pour le cloître, mon père s'y opposerait: que me conseilleriez-vous?

—D'obéir à votre père, répondit l'abbé avec précipitation et comme se mentant résolûment à lui-même.

—Mais vous m'aideriez pourtant à vaincre sa résistance?

—Je me jetterais à ses genoux pour qu'il vous laissât chercher n'importe dans quel état les voies du salut; mais il est des routes qui ne conduisent les âmes qu'à leur perte, et vous n'attendez pas de moi que je supplie votre père de vous les ouvrir.»

Le vieux Turdy allait répliquer.

«Entendons-nous bien, dit avec douceur M. Lemontier. M. l'abbé ne regarde pas le mariage en lui-même comme une voie de perdition: il estime mieux la voie du renoncement, c'est son droit; mais ce qu'il proscrit, c'est le mariage avec un hérétique, et mon fils est un hérétique à ses yeux.

—N'en faites-vous pas gloire, monsieur? reprit l'abbé.

—Non, monsieur, il n'y a aucune gloire à protester contre une loi qui condamne l'esprit d'examen. C'est un devoir très simple pour ceux qui croient que Dieu veut être compris librement, afin d'être librement aimé.

—Je ne me laisserai entraîner à aucune controverse, dit l'abbé. Je suis venu ici avec le ferme dessein de ne blesser aucune opinion et de ne blâmer aucune personne. Vous me permettrez de garder mes convictions, puisque je refuse d'attaquer les vôtres.

—Ce n'est point là votre mission, reprit Lucie; vous devez chercher à persuader et ne pas tant ménager des amours-propres dont nous faisons tous si bon marché devant vous.

—Le fait est, ajouta M. de Turdy, que le capucin d'hier l'entendait mieux. Il nous a dit notre fait sans s'embarrasser d'être raillé ou jeté par les fenêtres. Il m'a fait rire; mais, en me traitant de charogne et de fumier, il ne m'a point fâché, et il a emporté mon estime, tant la bonne foi est une belle chose!»

L'abbé sentit le trait, il ne broncha pas, et chercha son chapeau pour se retirer.

«Encore un mot, monsieur l'abbé, dit le général, qui recommençait à s'effrayer de rester seul; ne désiriez-vous pas un entretien particulier avec M. de Turdy? Vous savez qu'il est assez bien portant pour s'y prêter, et qu'il ne refuse plus....

—Je sais que M. de Turdy a cette extrême bonté pour moi, répondit Moreali avec l'humilité hautaine dont il ne s'était pas départi un seul instant; mais cet entretien serait sans objet à présent. Il m'accusait... de fanatisme. Je suis heureux de lui avoir prouvé par ma réserve et de lui montrer par ma retraite que je n'entends pas livrer bataille contre les opinions qui prévalent ici.»

Il salua et partit. M. Lemontier sentit que l'ennemi se dérobait. Il espéra un instant que cette défection rendrait le général plus traitable. Ce fut le contraire. On lui avait fait la leçon, il se monta pour en finir plus vite, et signifia à Lucie que sa décision était inébranlable. Lucie s'anima et déclara encore de son côté que, si elle n'épousait point Émile, elle ne se marierait jamais.

«C'est comme il te plaira, répondit le général irrité. Tu attendras ma mort, et, comme j'ai l'intention de ne pas finir de sitôt, tu auras le temps de faire tes réflexions. Je regrette que tout cela se dise devant vous, monsieur Lemontier. Vous l'avez voulu, je n'en suis pas moins votre serviteur; mais je ne peux pas céder. Vous vous consulterez pour voir si vous pouvez céder vous-même. C'est l'unique solution possible.»

Il se retira, et Lucie, héroïque et tendre avec son grand-père, l'embrassa en souriant.

«Ne vous tourmentez pas, lui dit-elle; ceci est le paroxysme de l'énergie de mon père. Vous savez bien qu'après les grandes explosions, les grandes lassitudes le prennent. Encore quelques jours de patience, et il cédera.»

Mais, quand elle eut reconduit le vieillard à sa chambre, elle revint à M. Lemontier, et se jetant dans ses bras, elle fondit en larmes.

«Mon ami, je crois que tout est perdu, lui dit-elle. Si l'abbé est parti, c'est parce qu'il s'est assuré que mon père ne faiblirait plus.

—Courage! lui répondit M. Lemontier; je n'abandonne pas la partie, moi!»

Le général n'avait pas la dose de fermeté que lui attribuait Lucie, et l'abbé n'avait point compté qu'il l'aurait. Il avait tourné l'obstacle, il s'était réservé d'agir seul.

Le lendemain matin, Lucie apprit avec stupeur que son père était parti dans la nuit. On lui remit une lettre de lui ainsi conçue:

«Ces luttes me fatiguent et me dégoûtent. Je retourne à mon poste, où le devoir me réclame. Puisque vous avez disposé de votre cœur sans mon aveu, je cède, mais sous une condition expresse: M. Lemontier quittera le château de Turdy, et vous entrerez aux Carmélites. Vous y passerez un mois dans une claustration absolue. Si, après ce temps écoulé, à l'abri des mauvais conseils et des funestes influences, vous persistez dans votre choix, je vous donne ma parole de n'y plus apporter d'obstacles.


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