XXIX.

«A.-G. La Quintinie.»

Lucie eut d'abord un élan de joie ardente, puis une peur froide, sans pouvoir se rendre compte de ce qu'elle redoutait. Elle se débattit contre cet instinct de pusillanimité. Elle savait bien que son père était devenu un peu perfide; mais il engageait sa parole, il en remettait le gage entre ses mains, il signait sa lettre. Elle se reprocha son doute et courut trouver M. Lemontier.

«Cette épreuve ne serait rien pour moi seule, lui dit-elle, mais je la trouve atroce pour mon grand-père et pour Émile; mon père n'eût point imaginé cela. Ah! mon ami, l'abbé Fervet me fait peur! le voilà qui aime à faire souffrir!

—Lucie, répondit vivement M. Lemontier, qu'est-ce que c'est que cette claustration des carmélites? Les prêtres ont-ils le droit de franchir la grille?

—Non, aucun sans exception.

—Mais, le jour où vous chantiez dans cette chapelle, M. Moreali....

—Il était dans le chœur extérieur, séparé du nôtre par une grille et un voile.

—Mais au confessionnal?

—Un mur sépare la pénitente du prêtre. D'ailleurs, je ne me suis jamais confessée à l'abbé Fervet, et je ne me confesserai plus à aucun prêtre.

—Jamais?

—Jamais! cela ferait souffrir Émile. Mais pourquoi me faites-vous ces questions-là? Que craignez-vous pour moi?

—Je ne sais, répondit M. Lemontier, qui répugnait à soupçonner l'abbé, et qui ne voulait pas éclairer Lucie sur certains dangers dont elle n'avait certes jamais conçu la pensée; nous voici aux prises avec deux hommes bien différents l'un de l'autre, mais fanatiques tous deux: l'abbé qui regarde la souffrance comme un moyen de salut, le capucin qui dirait avec une parfaite douceur:

«Tuez-la, si elle est en état de grâce!» Ils ont peut-être des complices de leur folie et des ministres dévoués de leurs audaces. Je me demandais si, à l'insu de votre père, ils ne pourraient pas vous enlever et vous faire transférer dans un autre couvent qui serait pour vous une véritable prison où votre père lui-même aurait de la peine à vous découvrir. Je m'exagérais sans doute le danger. On n'enlève ainsi que les personnes qui s'y prêtent par leur faiblesse et leur crédulité. Pourtant... je ne suis pas tout à fait sans inquiétude. On peut vous obséder, vous irriter au point de vous rendre malade... et les malades sont sans défense.

—Oui! répondit Lucie: ma mère!...

—N'acceptez donc pas les conditions du général, reprit M. Lemontier; proposez-lui-en d'autres, auxquelles nous réfléchirons ensemble aujourd'hui. Gagnons du temps, et ne montrez pas l'impatience d'une solution trop prompte.

—Ah! mon ami, répondit Lucie, je vous remercie de ce conseil. Que deviendrait mon grand-père sans vous et sans moi? Je vous l'aurais laissé avec confiance... ou bien à Émile! Mais on exige que vous partiez, et certes on ne veut pas qu'Émile revienne. Émile cependant ne me trouvera-t-il pas bien lâche de reculer devant quelques semaines de prison quand le consentement de mon père est à ce prix?

—Émile pensera, comme moi, qu'en fait de couvent il faut se rappeler ces vers de La Fontaine:

Je vois fort bien comme on y entre,Et ne vois point comme on en sort.

Ne parlez pas de cette lettre au grand-père; je vais tâcher de voir et de pénétrer M. Fervet.»

M. Lemontier se rendit à Aix et y trouva l'abbé avec le père Onorio. Ce dernier fut pour lui une providence. Incapable de mentir et de louvoyer, il déjoua toute l'habileté de Moreali, qui voulait se tenir sur la réserve, et il déclara qu'à la place du général (il était maintenant désabusé de son erreur de personnes) il aurait conduit sa fille au couvent de force, que là il l'aurait confiée aux carmélites et soumise chez elles à un régime analogue à la prison cellulaire, que l'on aurait bien vu alors si l'on n'avait pas les moyens d'éluder et de braver les lois révolutionnaires qui prétendent protéger et délivrer les filles majeures. Pour lui, il se souciait fort peu de ces lois païennes et socialistes; il était prêt à prendre toute la responsabilité de la révolte, de tous les prétendus crimes et délits que les tribunaux se flattent d'atteindre. Il ne s'en cacherait pas. On pouvait l'envoyer en prison, au bagne, à l'échafaud, il irait en riant; et, si cela ne servait à rien, si, après avoir gagné du temps et tenté de réduire le corps et l'esprit de la pénitente par des rigueurs salutaires, on n'avait pas fait sortir d'elle le démon qui l'obsédait; si enfin la force publique la réintégrait à son domicile, alors on s'en laverait les mains, on n'aurait rien négligé pour la sauver et pour être agréable à Dieu.

Il fit cette virulente sortie au grand déplaisir de l'abbé, qui voyait le danger de dévoiler ainsi ses plans; mais il la fit, et nul ne pouvait l'empêcher de la faire. Habitué à tonner du haut de la chaire et à voir son auditoire de paysans romains frissonner sous les foudres de son éloquence, le capucin n'admettait pas l'idée qu'il pût donner des armes contre lui, ou que l'on osât s'en servir.

M. Lemontier sourit de l'aplomb de ce Barbe-Bleue tonsuré qui comptait lui faire peur; mais ce qui le frappa, ce fut l'anéantissement de l'abbé, qui n'osait contredire son maître et qui s'efforçait à peine d'atténuer l'exubérance forcenée de ses menaces. Mis au pied du mur autant par le capucin que par M. Lemontier, il avoua qu'un austère régime de piété attendait mademoiselle La Quintinie aux Carmélites; mais il se défendit d'avoir tendu aucun piége. Le général n'avait-il pas annoncé à sa fille qu'elle aurait à subir l'épreuve d'une claustration absolue? Quant à la durée de l'épreuve, il ne partageait pas, il n'avait jamais partagé, disait-il, l'idée de la prolonger contrairement au gré du général. Il l'avait fixée à trois mois, et il se flattait qu'au bout de ce temps mademoiselle La Quintinie serait complétement revenue au sentiment de ses devoirs.

«Trois mois! s'écria M. Lemontier frappé de surprise. Le général a-t-il deux paroles? la sienne et la vôtre? Il n'a demandé qu'un mois, un seul, entendez-vous?

—Vous faites erreur, dit Moreali, vous avez mal lu.

—Non pas! l'écriture du général est fort lisible,» reprit M. Lemontier en tirant la lettre de sa poche.

La lettre ne présentait pas d'ambiguïté. Au moment d'écrire le chiffre convenu sans doute avec l'abbé, le courage avait manqué au général, l'amour paternel avait parlé plus haut que le prêtre, peut-être aussi la crainte que Lucie, épuisée par une lutte trop longue, ne reprît en désespoir de cause l'envie de se faire religieuse.

Cette défection de M. La Quintinie mortifia l'abbé, qui se mordit les lèvres. Le capucin haussa les épaules avec mépris et demanda qu'on lui traduisit la lettre. Quand il vit que le général y donnait sa parole d'honneur de céder au bout d'un temps déterminé, il fut indigné et demanda à l'abbé si cela était convenu avec lui. L'abbé avoua qu'il avait fait cette transaction avec les scrupules du général.

«Monsignore! lui dit Onorio en lui lançant un regard terrible, il y a des faibles, des impuissants et des tièdes jusque sur les marches de l'autel!»

Puis il tourna le dos et s'en alla prier, demander peut-être à son bon ami, le petit dieu de sa façon, une inspiration meilleure pour empêcher ce mariage, qu'il considérait comme un grand scandale religieux et comme un triomphe à arracher aux hérétiques.

M. Lemontier tenait enfin l'abbé tête à tête, et il tenait aussi le fond de sa pensée; mais il fallait saisir la véritable cause de ses desseins, fanatisme ou terreur religieuse, affection trop vive ou rancune de prêtre envers Lucie. Un autre soupçon encore avait traversé son esprit; mais il ne voulut pas s'y arrêter, craignant de céder à une interprétation préconçue de la conduite de l'abbé, et de perdre de vue l'objet plus pressant sur lequel Henri avait appelé la rectitude de son examen. Il profita de l'espèce de confusion où les paroles du capucin avaient jeté Moreali pour lui parler au contraire avec ménagement et douceur. Il lui dit qu'il avait assez fait pour seconder les vues du père Onorio et satisfaire sa propre conscience, et qu'il serait bien temps de songer aux malheurs qui pouvaient frapper M. de Turdy et Lucie dans cette lutte impitoyable. Il essaya d'émouvoir son cœur et d'y trouver ce qu'il contenait encore de sentiments humains, de quelque nature qu'ils fussent.

L'abbé fut impénétrable. S'il n'avait pas la hardiesse et la puissance d'initiative du capucin, il avait au besoin la réserve souveraine et opiniâtre du prêtre diplomate. Rien ne put l'entamer. Il plaignit en termes doucereux et glacés les chagrins auxquels s'exposait Lucie. Il prétendit avoir fait son possible pour concilier les devoirs de son ministère avec les exigences de la situation. Il conseillait à Lucie de se remettre avec confiance aux mains des saintes filles du Carmel, et même de s'exposer avec courage aux ennuis d'une retraite austère.

«Si elle est véritablement attachée à votre fils, ajouta-a-til, qu'elle le lui prouve en subissant cette épreuve si courte, et, si elle croit encore en Dieu, comme elle le prétend, qu'elle prouve à Dieu son désir de s'éclairer en s'enfermant seule à seule avec lui dans le sanctuaire.

—Je ne lui donnerai point ce conseil, répondit M. Lemontier. J'ai assez étudié sur pièce l'histoire des couvents pour savoir que, s'ils peuvent abriter des mysticismes sincères, ils peuvent cacher des fanatismes atroces. Lucie est d'une forte santé, d'un caractère bien trempé et d'un jugement parfaitement lucide; mais j'ignore jusqu'où peuvent aller les forces d'une femme aux prises avec l'isolement, les menaces et les persécutions. Si son père est assez imprévoyant pour l'y exposer, je sens qu'il est de mon devoir de la préserver, moi, et je m'oppose, au nom de mon fils et au mien, à ce qu'elle accepte le cruel défi qu'on lui jette. Je ne veux pas croire, monsieur, ajouta M. Lemontier, qu'un homme de votre science et de votre mérite ait, comme l'ont cru quelques personnes, troublé la raison de madame La Quintinie par la peur des supplices éternels; mais si, contrairement à vos conseils et à vos intentions, cette malheureuse personne était morte dans l'égarement du désespoir, un tel exemple devrait vous rendre plus prudent que vous ne semblez vouloir l'être à l'égard de sa fille.»

La figure de l'abbé eut une légère contraction de souffrance ou de dédain; mais il n'accepta en aucune façon le reproche.

«Est-il possible, monsieur, répondit-il, qu'on ait osé vous entretenir à Turdy de cette vieille histoire? S'il y avait là quelque chose de vrai, le général m'eût-il accordé sa confiance et son affection? Sachez donc la vérité. Madame la Quintinie.... Mais j'ai été son confesseur, et vous pourriez croire que je vous raconte ce que tout le monde ne sait pas. Je dois me taire et laisser au temps et aux circonstances le soin de vous désabuser.»

M. Lemontier crut saisir quelque chose de volontaire dans cette réticence de l'abbé, et il lui sembla que celui-ci cherchait à lire dans ses yeux s'il savait autre chose de particulier sur la vie et la mort de madame La Quintinie. A son tour, il le regarda avec une attention déclarée. Il vit un nuage envahir ce front de marbre, et tout à coup, prenant le parti de l'attaque à tout hasard:

«Prenez garde, monsieur l'abbé, lui dit-il d'un ton froid et ferme, prenez bien garde!...

—A quoi, monsieur? s'écria le prêtre perdant soudainement tout empire sur lui-même. De quelle diffamation, de quelle calomnie me menace-t-on à Turdy? Quel libelle préparez-vous contre l'Église et contre moi?

—Si vous vous emportez ainsi, répondit M. Lemontier en souriant, nous ne pourrons plus nous entendre, et pourtant j'espérais qu'au lieu de nous invectiver, nous nous quitterions emportant l'estime l'un de l'autre. Vous me refusez la vôtre, et me traitez de libelliste, rien que cela, monsieur l'abbé?... Je ne sais pas répondre, moi, à de telles accusations; je n'ai pas encore assez étudié le vocabulaire terrifiant du père Onorio!

—Mais que vouliez-vous dire, reprit l'abbé pâle et tremblant, en me jetant ce défi au visage:Prenez garde?

—N'était-ce pas la conclusion de mon plaidoyer pour Lucie? Prenez garde à sa raison, à sa santé, à sa vie! Rappelez-vous que sa mère avait l'esprit faible, et que....

—Et que quoi?... N'ayez pas de restriction mentale, monsieur!

—Vous m'avez donné l'exemple, monsieur l'abbé! Permettez-moi d'en rester là et de remettre toute autre explication à un moment où vous vous sentirez plus bienveillant à mon égard.»

L'abbé, resté seul, se sentit baigné d'une sueur froide.

«Suis-je perdu, se demandait-il, ou ai-je seulement failli me perdre? Le moment d'agir à tout prix est-il arrivé?»

Il se demanda s'il consulterait le père Onorio, et il répondit:

«Non! il ne comprendrait pas, il ne voudrait ou ne saurait.... S'il me blâme.... Ah! quand j'aurai arraché ce fer de ma poitrine, je serai tout à Dieu et ne reculerai devant aucune pénitence.»

M. Lemontier trouva Henri à Turdy. On tint conseil. Lucie écrivit à son père pour lui dire qu'elle se soumettrait à de plus longues épreuves, pourvu qu'elle n'eût point à quitter son grand-père, qui n'était plus d'âge à se passer de ses soins. Elle ne parla pas de M. Lemontier, qui se réserva d'écrire lui-même au général dès qu'il pourrait lui fournir quelque preuve palpable des véritables intentions de l'abbé. On écrivit aussi à Émile de se rendre à la résidence militaire du général, de s'y faire voir, et de se tenir prêt à communiquer avec lui, si besoin était.

Après le dîner, le médecin ayant recommandé à M. de Turdy de faire un peu de promenade en voiture aux heures tièdes de la journée, Lucie et M. Lemontier l'emmenèrent du côté de La Motte et au delà, dans les gorges pittoresques qui conduisent aux riches plateaux herbus de Ronjoux, ombragés de châtaigniers séculaires. Henri, ayant à donner beaucoup de détails et d'instructions à Émile, resta à écrire dans la bibliothèque.

Quand la nuit le gagna, il se disposait à allumer les bougies; mais il crut entendre des pas furtifs dans la galerie qui conduisait aux appartements de Lucie et de son grand-père, voisins l'un de l'autre et communiquant ensemble à l'intérieur. Cette galerie était parquetée, le plancher craquait faiblement sous des pieds discrets. La lenteur et la précaution de cette marche dans l'obscurité trahissaient je ne sais quelle méfiance qui étonna Henri.

Il se tint immobile, jeta son cigare dans la cheminée, et attendit dans le grand fauteuil, dont le dossier dépassait sa tête. Il crut un instant à la tentative de quelque larron. Quelqu'un ouvrit doucement derrière lui la porte de la bibliothèque et s'arrêta au seuil, quelqu'un que Henri ne put voir, mais dont la respiration précipitée trahissait l'émotion. Une voix, qu'il reconnut pour celle de Misie, dit tout bas:

«Personne!»

On se retira, et on marcha plus vite et plus franchement vers l'appartement de M. de Turdy. Ces pas n'étaient plus ceux d'une seule personne. Henri les laissa s'éloigner un peu et sortit dans la galerie, qui était dans une obscurité complète. Il s'y tint aux écoutes. La voix de Misie disait, sans beaucoup de précautions:

«Entrez ici.... Oui, c'est son boudoir.Elleest sortie. Ils sont tous dehors.»

Henri se rappela être sorti en effet du jardin pour voir monter la famille en voiture. Il avait fait quelques pas sur le chemin. On avait peut-être cru qu'il s'en allait à pied au Bourget, comme cela lui arrivait souvent. Il était rentré au manoir sans rencontrer aucun domestique. Le hasard avait fait que Misie ne le savait pas là.

Mais qui donc introduisait-elle ainsi secrètement dans l'appartement de sa maîtresse? Henri était trop porté à tout redouter de la part de Moreali pour ne pas supposer que lui seul, par l'ascendant de son ministère, pouvait entraîner cette pauvre femme à une trahison.

Surprendre les gens sur le fait était bien facile; mais Henri n'eût rien su ainsi de leur motif et de leurs desseins. Alors il alla écouter jusqu'à la porte de Lucie. Il y avait plusieurs pièces, et on ne s'était pas arrêté dans la première. Il n'entendit rien. Il essaya de se glisser dans l'appartement de M. de Turdy: Misie, peut-être dans la prévision de quelque surprise, en avait retiré la clef. Henri resta près d'une heure dans cette angoisse, souvent prêt à perdre patience, mais toujours retenu par l'espérance de pénétrer le mystère. Enfin il entendit Misie qui parlait dans l'antichambre de l'appartement de Lucie, où elle était restée selon toute apparence, et qui disait:

«Eh bien, monsieur l'abbé, est-ce fini? Ils vont rentrer.»

Henri recula lentement jusqu'à la bibliothèque, et, se plaçant derrière la porte, il recueillit l'entretien suivant dans le corridor:

«Avez-vous bien éteint les bougies, monsieur l'abbé?

—Parfaitement, mais je n'ai pas terminé.... Croyez-vous qu'ils sortiront encore demain à pareille heure?

—Oui, je le crois.

—Pourrai-je revenir avec les mêmes précautions?

—C'est bien dangereux, monsieur l'abbé! Vous me ferez chasser!

—Écoutez! Si je peux revenir, mettez sécher du linge sur la terrasse, quelque chose de grand, des draps, que je verrai de loin: un quart d'heure seulement!

—Il faut bien que je fasse ce que vous commandez, monsieur l'abbé, puisque c'est pour le salut de cette chère maîtresse!

—Bien, Misie, Dieu vous en récompensera! Conduisez-moi par l'escalier du vieux château.»

Ils passèrent devant Henri; ils étaient arrêtés tout près de lui pour se consulter. Il attendit qu'ils fussent loin pour sortir de l'enclos par le fond du jardin et aller au-devant de la voiture qui ramenait les maîtres du manoir et M. Lemontier. Il invita ce dernier à descendre pour se dégourdir un peu les jambes, et, tout en suivant la voiture qui entrait au pas, il le mit au courant de ce qui venait de se passer.

«Ce n'est pas le moment des commentaires, lui répondit M. Lemontier, poursuivons ce que tu as mené avec tant de prudence. Observons, et ne laissons pas soupçonner que nous avons les yeux ouverts. Rentre avec nous au château et laisse-moi agir. Avant tout cependant, il faudrait savoir s'il n'y a personne de caché dans l'appartement de Lucie, et il faudrait s'en assurer à l'insu des domestiques.»

M. Lemontier prit Lucie à part dès qu'elle fut rentrée et lui demanda si Misie faisait le service de son appartement.

«Non, dit-elle; mais, chargée de la lingerie, elle entre souvent chez moi.

—Votre femme de chambre est-elle dévote?

—Louise? Pas du tout. Elle est en réaction contre Misie, dont elle est jalouse.

—Voulez-vous l'occuper ici, en bas, ainsi que Misie, et m'autoriser à visiter votre appartement?

—Certes! Mais croyez-vous donc qu'il y ait chez moi quelqu'un de caché?

—Non; mais je ne sais s'il n'y a pas quelque tentative de surprise, quelque préparatif d'enlèvement. Occupez vos femmes, soyez très-calme, et laissez-moi agir.»

Lucie obéit en tremblant un peu. M. Lemontier examina l'appartement avec le plus grand soin. Il s'assura qu'il n'y avait personne et qu'aucun meuble ne portait de traces d'effraction. Il regarda les serrures, les verrous, les croisées; tout fonctionnait bien.

Quand tout le monde se fut retiré, il resta dans la bibliothèque avec Henri, et ils y veillèrent à tour de rôle. Lucie, avertie par eux, examina minutieusement tous les objets de son appartement et n'y trouva rien qui ne fût intact et à sa place accoutumée. Elle remarqua seulement que les bougies qu'on mettait tout entières chaque soir sur sa cheminée avaient brûlé une heure environ. Elle visita tous ses papiers. Aucun ne manquait. On n'avait touché à rien. Qu'était-on venu faire chez elle? Sous le coup d'une inquiétude d'autant plus irritante qu'il était impossible d'en préciser la cause, Lucie dormit peu. La nuit pourtant se passa sans qu'aucun bruit insolite fît aboyer les chiens et troublât le sommeil du vieux Turdy.

Le lendemain, la famille monta en voiture après dîner sans marquer aucun soupçon à Misie, qui bien évidemment était seule complice du mystérieux projet de Moreali. Henri, qui avait fait semblant de s'en aller, rentra inaperçu comme la veille, mais cette fois à dessein et grâce à de grandes précautions. D'une des fenêtres du logis neuf, il vit Misie occupée à étendre sur la terrasse du vieux château le drap blanc qui devait servir de signal à Moreali. Alors il se glissa et s'enferma dans l'appartement de M. de Turdy. Il mit le verrou sur la porte qui communiquait avec le boudoir de Lucie, après s'être assuré qu'en retirant la clef il verrait et entendrait par le trou de la serrure tout ce qui se passerait dans ce boudoir. Bientôt après, il entendit entrer Misie, qui toussa pour avertir l'abbé, puis l'abbé parla sans baisser la voix. Misie lui ayant assuré que, cette fois, personne ne pouvait les surprendre, parce que le valet de chambre était sorti et que Louise avait la migraine.

«C'est bien, dit Moreali, laissez-moi seul.

—Pourtant, M. l'abbé pourrait avoir besoin de mon aide....

—Non, vous dis-je, j'ai tout ce qu'il me faut.»

Misie hésitait, comme si elle eût été retenue par un remords ou par la curiosité. L'abbé insista, elle sortit.

Aussitôt Henri entendit les bruits furtifs d'un travail inexplicable, et il dut attendre pour s'en rendre compte que Moreali fût rentré dans le petit espace que son œil pouvait embrasser. Il le vit alors, à la clarté de plusieurs bougies, interroger minutieusement un carré de lampas bleu qui remplissait un panneau de boiserie dont il avait en partie levé le cadre. Il était monté sur une chaise et atteignait sans peine le haut du carré. Quand il eut exploré tout l'intervalle entre la muraille et l'étoffe en déclouant et reclouant coin par coin, il se hâta de replacer les baguettes du cadre. Il fit ce travail avec une grande adresse et une promptitude surprenante; et, quand ce fut fini, il se laissa tomber sur un fauteuil, comme épuisé de fatigue et brisé par le désappointement.

Misie rentrait.

«Ah! mon Dieu! monsieur l'abbé, comme vous voilàblanc! dit-elle; est-ce que vous vous trouvez mal?

—Ce n'est rien, Misie, un peu de fatigue; mais je n'ai rien trouvé!

—Alors il faut qu'il n'y ait rien.

—Prenez garde, Misie! vous m'avez mis ici aux prises avec un danger sérieux. C'est vous qui avez pris l'initiative: auriez-vous parlé au hasard? seriez-vous folle?»

Misie, intimidée par le ton sec et mécontent de l'abbé, répondit en balbutiant:

«Mon Dieu, mon Dieu!... je n'ai rien pris sur moi.... Vous m'avez demandé des détails sur la mort de madame. Je vous ai dit ce que je croyais savoir. Je sais bien qu'elle rêvait souvent tout haut. Pourtant elle me l'a dit plus de trois fois, et sans paraître égarée: «C'est là, Misie! dans ce carré-là! dans dix ans d'ici, rappelle-toi bien, petite, tu chercheras, et tu trouveras. C'est mon vœu, mon seul et dernier vœu! C'est le repos de mon âme.... J'ai confiance en toi, Misie! Toi seule ici as de la religion!»

—Mais, en vous disant:C'est là, vous disait-elle que ce fût dans cette tapisserie qui pouvait être enlevée, renouvelée?

—Elle ne voulait pas me dire son secret tout entier, ou elle ne savait plus, la pauvre dame! Aussitôt qu'elle avait dit: «C'est mon dernier vœu, c'est le repos de mon âme!» elle croyait voir l'enfer, jetait de grands cris et perdait la raison.»

Henri vit l'abbé essuyer son front baigné de sueur. C'était une sueur glacée, car il était toujours livide.

«Enfin est-elle morte calme? reprit-il; vous me l'avez assuré.

—Très-calme, monsieur l'abbé.

—Et sans vous reparler de l'objet caché?

—Non; elle paraissait l'avoir oublié.

—Et vous êtes bien sûre qu'on n'a jamais fouillé la tenture?

—Aussi sûre qu'on peut l'être quand on n'a pas quitté la maison plus de vingt-quatre heures depuis vingt ans.

—Et vous n'avez jamais vu l'objet auparavant?

—Jamais! Je n'ai jamais su ce que c'était.

—Ni à qui il était destiné?

—Non; elle disait: «Le nom est écrit dessus.»

—On n'a jamais déplacé ni réparé la boiserie de cette pièce?

—On a refait la peinture. J'y ai eu l'œil; on ne s'est aperçu d'aucun secret, et j'ai tant regardé avant et depuis!... Vous avez regardé aussi, il n'y en a pas!...

—Misie! sur tout ce que vous avez de plus sacré, vous n'avez jamais parlé de cela à personne?

—Jamais, monsieur l'abbé; je vous l'ai juré, je le jure encore!

—Pas même à mademoiselle?

—Oh! pour cela, non! M. de Turdy m'avait dit que, le jour où je répéterais à mademoiselle un seul mot de ce que madame avait dit dans ses derniers temps, il me mettrait à la porte. Monsieur ne voulait pas que sa petite-fille eût l'esprit frappé de ces choses-là. J'avais juré à monsieur d'obéir, et la religion me défendait de me parjurer.

—C'est bien, Misie, vous avez fait votre devoir; mais vous aviez promis àmadamede chercher l'objet, et vous êtes sûre d'avoir cherché partout?

—Oui, monsieur l'abbé, j'ai fait mon possible. Il n'y a pas un endroit de la tenture où je n'aie passé les mains, pas un coin des boiseries où je n'aie regardé et frappé. Je n'aurais jamais osé déclouer, par exemple, et, pour soulever les boiseries, il aurait fallu un ouvrier.... Les maîtres auraient eu beau être absents... les autres domestiques m'auraient trahie. Et puis je n'y croyais plus, à ce que madame avait dit.... Mais il est temps de vous en aller, monsieur l'abbé. Vous n'avez rien découvert, c'est qu'il n'y a rien, allez! Il ne faut pas s'en tourmenter, la pauvre dame rêvait....

—Et pourtant, Misie, vous pensiez que la découverte de ce vœu, comme elle disait, eût pu sauver l'âme égarée de sa fille?

—Je m'étais fait cette idée-là!... Et, quand vous m'avez questionnée sur l'amitié de mademoiselle pour M. Émile, cela m'est revenu comme un rêve que j'avais oublié. Mais vrai, monsieur l'abbé, voilà neuf heures bien sonnées. Il me semble que la voiture gagne la côte. Venez, venez, reprenez vos outils; n'oubliez-vous rien?»

Dès qu'Henri eut rejoint M. Lemontier, il lui fit part de sa découverte. Il fut convenu que tout serait rapporté à Lucie, mais non à M. de Turdy, dont on avait jusque-là respecté la tranquillité d'esprit en ne l'initiant pas aux nouvelles crises de la situation.

Dès le lendemain, Lucie donna à Misie la commission d'un achat de linge à Lyon, et elle la conduisit elle-même au chemin de fer dans sa voiture. Elle emmenait le grand-père et sa femme de chambre dîner et coucher à Chambéry chez la vieille tante, après avoir donné à tous les domestiques diverses occupations au dehors. M. Lemontier resta donc seul à Turdy. Henri vint l'y rejoindre. Ils s'enfermèrent chez Lucie avec les outils nécessaires à une perquisition complète; mais ils commencèrent par raisonner leur exploration. Si madame La Quintinie avait fait murerl'objet, elle eût été forcée d'avoir recours à d'autres confidents de son secret que Misie, Misie eût su et eût dit à l'abbé cette circonstance si propre à donner de la réalité au dépôt: ou il n'y avait pas de dépôt, et tout s'était passé dans l'imagination de la malade, ou le dépôt avait été confié à la muraille au moyen d'un secret qu'on pouvait espérer trouver, même après les recherches de Misie et de l'abbé. Au bout de deux heures d'un examen minutieux, M. Lemontier ayant fait sauter avec une pointe le mastic dont les peintres avaient rempli une fente assez large entre deux baguettes sculptées, il remarqua au fond de cette fente un corps sans résistance qu'il put attirer avec l'outil. C'était de la ouate et non de l'étoupe ordinaire. Il introduisit une pince très-fine et retira un sachet de cuir de Russie cousu avec soin, comme une amulette, mais assez grand pour contenir plusieurs lettres ou une petite liasse de papiers bien serrés. En introduisant là cet objet, on avait simplement profité d'un accident de la boiserie, accident que les ouvriers avaient fait disparaître par la suite, sans rien soupçonner de ce qu'il recélait. M. Lemontier mit l'objet dans sa poche sans l'ouvrir.

«Puisque tout nous favorise, dit-il à Henri, je veux agir vite auprès de l'abbé.

—Vous ne le trouverez pas à Aix, répondit Henri, j'y ai été ce matin. J'ai su que Moreali et le capucin allaient passer la journée à Hautecombe.

—J'irai, reprit M. Lemontier. Va-t'en à Chambéry, dis à Lucie que tout va bien, et qu'elle revienne demain sans crainte. Tu reviendras, toi, m'attendre ici, où nous passerons la nuit sans nouveau trouble.»

M. Lemontier prit une barque et gagna l'abbaye de Hautecombe, où le père Onorio, irrité du bruit et des frivoles occupations des baigneurs d'Aix, avait été s'installer pour quelques jours.

Il était trois heures quand M. Lemontier rejoignit l'abbé, qui, avant de se remettre en route pour Aix, priait, prosterné dans une chapelle. Il lui mit la main sur l'épaule, en lui disant avec autorité:

«J'ai à vous parler, monsieur!»

Moreali ne tressaillit pas, et, après avoir baisé la poussière avec affectation, comme pour montrer qu'il s'humiliait devant Dieu, il se leva et regarda son adversaire d'un air de dédain souriant. Ils sortirent ensemble et s'enfoncèrent dans la montagne, M. Lemontier marchant le premier, jusqu'à ce qu'il se trouvât assez à l'écart des chemins frayés et des distractions qui s'y promènent.

«Monsieur, dit-il à l'abbé, j'ai été plus heureux que vous: j'ai trouvé ce que vous avez en vain cherché hier et avant-hier dans le boudoir de mademoiselle La Quintinie.»

Moreali resta immobile, comme recueilli, assez maître de lui pour ne trahir ni colère, ni terreur, ni surprise. Il pensa que Misie l'avait trahi; il ne voulut pas dire un mot par lequel il pût être compromis plus qu'il ne l'était. Un frisson nerveux le faisait sursauter de temps en temps, mais il se dominait avec une étonnante force de volonté. M. Lemontier dut prendre toute l'initiative de l'explication.

«Avez-vous quelque raison de croire, dit-il, que cet objet vous ait été destiné?

—Sans doute la destination était indiquée sur l'objet même?

—Non, monsieur, l'objet ne porte aucune espèce de suscription.

—Alors je le réclame, il m'appartient.

—C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur. Vous avez cherché à vous emparer d'une chose que vous supposiez devoir vous appartenir; mais n'eût-il pas été plus simple de vous en ouvrir à M. de Turdy, au général, ou à mademoiselle Lucie elle-même, et de leur réclamer cette chose, vous fiant à leur honneur, s'il est vrai que cela contienne le dernier vœu d'une mourante? Votre excessive méfiance des autres a porté ses fruits. A son tour, la famille doit se méfier et s'assurer que le sachet trouvé par moi couvre un envoi à votre nom. Un des membres de la famille, à votre choix, découdra l'enveloppe et verra la suscription, s'il y en a une.»

L'abbé, se dominant toujours, répondit:

«Des trois personnes de cette famille, l'une est absente, et n'est pour rien dans la proposition que vous me faites. Envoyez-lui l'objet. Je m'en rapporterai à sa prudence et à sa loyauté.

—C'est-à-dire que vous lui écrirez télégraphiquement que c'est quelque secret de confession, et qu'il faut vous le restituer sans l'ouvrir? Mais il n'en peut être ainsi que quand nous aurons acquis la certitude du fait en voyant votre nom sur l'adresse.

—Le général s'en assurera.

—Alors, reprit M. Lemontier en appuyant sur les mots, vous ne craignez pas que cette confession, au lieu de vous être destinée, ne soit adressée au général lui-même?»

La figure de Moreali se décomposa et devint effrayante. Cette idée s'était présentée à lui si souvent, qu'il se crut perdu.

«Monsieur Lemontier, dit-il, vous avez déjà ouvert le paquet?

—Non, monsieur, répondit paisiblement Lemontier, je n'en avais pas le droit.

—Vous le jurez!

—Sur mon honneur! mais vous n'avez confiance en personne, pas même au père Onorio, qui ne vous eût certes pas autorisé aux recherches furtives que vous avez faites, au risque d'être surpris et traité comme un voleur de nuit!»

L'abbé se leva comme s'il eût voulu aller se jeter aux pieds du capucin. M. Lemontier, qui s'était assis près de lui sur une roche, le retint et le força de se rasseoir en lui disant:

«Le temps presse, je ne puis attendre maintenant que vous vous consultiez. Il me faut une réponse. Dépositaire de cet objet, j'ai aussi des devoirs à remplir. Je ne me permets avec vous aucun commentaire; mais je ne puis défendre à mon jugement d'entrevoir des vérités terribles. Je ne crois pas que Lucie doive jamais les soupçonner. Je ne crois pas non plus que ni le père ni l'époux de madame La Quintinie, qui les ont peut-être pressenties autrefois, doivent les connaître aujourd'hui. C'est la pensée de ce danger extrême qui m'a fait venir à vous pour vous demander, non pas la révélation de vos secrets, mais la valeur ou la vanité de mes craintes. Un mot suffit à chacune de mes questions. Qui peut ouvrir ce paquet? M. de Turdy?

—Non!

—Le général?

—Non!

—Lucie?

—Non!

—Vous alors?

—Moi seul.

—Même s'il est adressé à un autre?

—Vous n'y consentirez pas?

—A mon tour, je dis non.

—Si je vous disais de l'ouvrir?

—Je dirais encore non.

—D'en prendre connaissance avec moi?

—Non, toujours non.

—Avec l'autorisation de Lucie?

—Vous la lui demanderiez?

—Non, je vous en chargerais.

—Ceci change la situation, nous serions au moins dans la légalité, Lucie étant seule et unique héritière de tout ce que sa mère a laissé. De plus, elle est majeure; je me charge de lui demander son consentement. Où vous retrouverai-je demain, monsieur l'abbé?

—Pourquoi pas ce soir?

—Impossible: mademoiselle La Quintinie est absente jusqu'à demain matin.

—Elle est à Chambéry? Allons-y ensemble, monsieur! Par le chemin de fer d'Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis passer la nuit dans ces angoisses.

—Vous les avouez enfin? Allons, je n'en abuserai pas, je serai plus généreux que vous. Partons.»

Ils n'échangèrent plus un mot. En traversant le lac, M. Lemontier observa la contenance morne et pourtant digne de l'abbé. Il était vaincu, mais non brisé. Il suivait de l'œil le sillage ouvert par la barque, et semblait livré à une méditation profonde plutôt qu'au sentiment amer de la défaite.

En chemin de fer, il parut ranimé comme s'il eût trouvé, sous l'influence de cette marche rapide, une solution ou une résolution. A Chambéry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait chez mademoiselle de Turdy. Lucie, prise à part, dit à M. Lemontier qu'elle lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l'entendrait, et même de ne jamais lui dire ce qu'il contenait. Elle s'en remettait aveuglément à sa prudence et à son honneur. Il courut rejoindre Moreali avec un mot de la main de Lucie, qui l'autorisait complétement. Ils allèrent s'enfermer dans la maison du comte de Luiges, lequel était toujours à Aix.

«Attendez! dit l'abbé au moment où M. Lemontier, prenant un canif sur le bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j'ai besoin de mes forces, de ma raison, de ma mémoire. Je suis fatigué, j'ai faim!

—J'ai faim aussi, répondit M. Lemontier. Allons chercher une table d'hôte quelconque. Je vous invite à dîner, si vous voulez bien le permettre.

—Inutile de sortir, reprit l'abbé; je vais envoyer chercher...»

M. Lemontier refusa. L'abbé le regarda en face, et ses yeux se remplirent de larmes; mais il ne se plaignit pas du terrible soupçon muet, trop provoqué par sa conduite précédente. Ils sortirent, dînèrent ensemble sans se parler et rentrèrent chez le comte. C'était une vieille maison, riche, silencieuse, servie par de vieux domestiques dévots; le jour baissant, ils apportèrent une lampe et disparurent.

M. Lemontier coupa la soie tout autour du sachet et en tira une grosse lettre, qui devint fort mince après le dépouillement de trois enveloppes épaisses. La première ne portait que ces mots:Pour être ouverte dans dix ans; la seconde:Pour être lue le jour de la première communion de ma fille; la troisième enfin, que M. Lemontier n'ouvrit pas, portait cette adresse bien lisible:A mon mari, le colonel La Quintinie.

«Voilà ce que j'avais prévu, dit-il, c'est une confession au véritable confesseur, une confession qui vous épouvante, et à présent, monsieur l'abbé, regardez-vous votre adversaire comme un ennemi sans délicatesse et sans générosité?»

Moreali cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes; puis, tendant ses deux mains humides et froides sur la table:

«Pardonnez-moi, dit-il, pardonnez-moi en chrétien et en philosophe!

—Je vous pardonne tout ce qui m'est personnel, répondit Lemontier; mais je ne puis toucher vos mains en signe d'estime ou d'amitié, je les crois souillées d'un crime que ce repentir tardif ne peut expier en un instant.

—Monsieur Lemontier! s'écria Moreali avec énergie, je ne suis pas si coupable que vous le croyez: Lucie n'est pas ma fille! J'ai aimé sa mère avec passion, je l'aime elle-même comme l'enfant de mes entrailles spirituelles, mais je n'ai pas séduit madame La Quintinie, je n'ai manqué ni à mon vœu de chasteté, ni à mon devoir de confesseur et d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez connaissance, je le veux, une révélation contraire à la confession que je vais vous faire, cette révélation est l'œuvre du délire; mais j'ai mes preuves, moi: elles sont là, dans ce bureau dont j'ai la clef, et je veux les mettre sous vos yeux... quand vous m'aurez écouté, non comme un ami, vous vous y refusez, mais comme un juge. Je vous accepte pour ce que vous voulez être.

—C'est mon droit, répondit Lemontier, car j'ai celui de devenir le père de Lucie, et j'en ai la volonté. Je dois et veux savoir, par conséquent, quels liens l'unissent à vous. Parlez.»

Il remit la lettre de madame La Quintinie dans le sachet, y posa son coude, fixa sur l'abbé ses yeux clairs et calmes, et le philosophe attendit la confession du prêtre.

Moreali est mon véritable nom, c'est celui de ma mère et d'un oncle maternel qui m'a adopté tout récemment. J'ignore qui fut mon père; ma mère était Italienne, et je suis né à Rome. J'étais fort jeune quand elle m'envoya à Paris, où je fus élevé chez les jésuites sous le nom de Fervet, et où elle vint s'établir près de moi quelques années plus tard. Elle me chérissait tendrement et me donnait l'exemple des vertus chrétiennes. Elle avait bien peu d'aisance, mais elle ne négligea rien pour mon éducation. Elle passait pour ma tante, et longtemps, en lui donnant un titre plus doux, je crus n'être que son fils adoptif.

Je fis de bonnes études, mais je ne montrais aucun goût pour l'état ecclésiastique. La carrière des lettres, l'éloquence du barreau me tentaient. J'avais de l'ambition, et pourtant j'étais un croyant, mais un croyant porté à la lutte plus qu'au renoncement.

A son lit de mort, ma pauvre mère me révéla l'illégitimité de ma naissance, et m'apprit qu'étant enceinte de moi, elle m'avait consacré à Dieu par un vœu solennel. Depuis que j'étais au monde, elle avait tout fait pour réaliser ce vœu. Elle avait espéré que j'y souscrirais. Elle avait compté que mon sacrifice rachèterait son péché. Elle n'exigeait pas que je fusse prêtre sans vocation; mais elle me suppliait de ne pas lui ôter l'espérance à sa dernière heure et de la laisser partir emportant la promesse que je ferais mon possible pour lui abréger les terribles expiations du purgatoire. Si un jour il se pouvait que son fils offrît le saint sacrifice de la messe à son intention, elle se flattait d'être alors réconciliée avec Dieu.

Elle mourut dans mes bras, bénie quand même et consolée autant qu'il dépendait de moi; mais la honte de ma naissance et l'horreur de mon isolement dans la vie m'avaient porté un coup terrible. Je me vis sans appui, sans amis, sans liens, sans patrie; errant dans la société, livré à mon inexpérience, luttant pour percer tout seul et retombant désespéré sur moi-même, j'essayai de me persuader que mon intelligence et ma volonté suffiraient; mais j'eus peur des passions que je sentais fermenter en moi. La femme était pour moi un objet de séduction irrésistible et d'aversion craintive. J'avais des envies d'adorer et de tuer la première qui égarerait mes sens. L'épouvante me ramena chez les jésuites.

Là, je n'étais plus seul, j'appartenais à tous, il est vrai, mais tous m'appartenaient, et je pouvais, au sein de cette société puissante, conquérir par un grand mérite l'indépendance de l'initiative.

J'avoue que l'ambition mondaine fut encore mon but jusqu'au moment où je fus désigné pour recevoir les ordres sacrés. Dans ma dernière retraite préparatoire, je sentis la grâce, je reconnus mon néant, je m'humiliai et je travaillai sincèrement à combattre le démon d'orgueil qui était en moi.

Outre le travail de la grâce, j'étais doué d'un besoin de logique intérieure qui me travaillait aussi. J'avais le goût du beau, la passion du vrai, le sentiment de l'honneur, le mépris des faux biens, de grands appétits de franchise et de générosité; mais la vraie charité chrétienne, le facile pardon des injures, l'humilité devant les hommes, le repos absolu du cœur et des sens à la pensée des femmes, voilà ce qui me manquait. Je le sentais, car j'étais sévère envers moi-même. Je demandai encore un an de travail spirituel avant de prononcer mes vœux, je ne me trouvais pas encore assez digne et assez fort; mais on avait besoin de mes services, on me dissuada de tenter une plus longue épreuve: je me consacrai en tremblant.

Pourtant je me sentis à la fois enorgueilli et touché de la confiance avec laquelle mes directeurs me poussaient dans l'arène. L'orgueil du devoir m'était permis, je m'y abandonnai: n'était-il pas ma sauvegarde contre les tentations?

Je fus nommé d'emblée à un vicariat dans une ville de premier ordre. J'y prêchai le carême avec un très-grand succès. C'est là que les larmes des femmes, ces touchantes ferveurs, plus séduisantes que les applaudissements des foules, commencèrent à me troubler sérieusement. Je sentis la nécessité des plus grandes austérités. Il fallait être saint ou rien. Je m'efforçai d'être saint.

La grâce descendit encore sur ma ferveur. Le calme se fit comme par miracle. Un jour, je me sentis vraiment fier en me sentant vraiment fort. Le souffle embrasé du confessionnal me fit sourire. Les plus belles femmes venaient à moi. Toutes m'aimaient, sinon avec réflexion et persistance, du moins avec entraînement durant cette heure de tendre épanchement qu'elles apportaient à mes pieds. Je les traitai durement, quelques-unes s'exaspérèrent jusqu'à m'aimer avec ardeur. Je les accablai du mépris de Dieu, qui leur parlait par ma bouche.

Parmi les pénitentes que l'aristocratie de la province m'envoyait en trop grand nombre, une jeune fille charmante me consola par son angélique chasteté, par l'absence de tout instinct douteux à combattre, par une foi naïve pleine de scrupules attendrissants: c'était Blanche de Turdy. Elle avait seize ans à peine. Pâle, délicate, toujours simplement vêtue, un peu nonchalante et d'humeur rêveuse, elle était l'image de la candeur timide et de la virginité ignorante.

Sa mère, qui était pieuse, vint un jour me consulter.

«M. de Turdy veut, dit-elle, marier ma fille avec un beau colonel qui ne croit à rien. L'enfant est douce, et redoute la vivacité de son père. Donnez-lui le courage de résister un peu. Mon mari est bon au fond, il cédera. D'ailleurs, nous ne sommes ici que pour un temps limité. Nos propriétés les plus importantes sont en Savoie. C'est là que je voudrais établir Blanche, afin de l'avoir près de moi.»

J'exhortai dans ce sens ma jeune pénitente, qui se prit à pleurer.

«Mon père ne me force pas, dit-elle; toute la faute est à moi. Le colonel La Quintinie m'a dit au bal qu'il m'aimait, et qu'il serait malheureux, si je ne l'aimais pas. Je l'ai cru, et, lorsqu'il m'a demandée à mon père, j'ai avoué que je l'aimais aussi. Mon père serait plutôt contraire que favorable à ce mariage. Le colonel ne lui plaît pas beaucoup. «Pourtant, m'a-t-il dit, si tu l'aimes... nous verrons.... Consulte ta mère.» J'ai consulté maman, qui dit non. Je ne sais pas si j'ai fait un péché en aimant ce colonel.»

Je m'efforçai de lui prouver qu'elle ne l'aimait pas. Elle parut ébranlée, et me promit de n'y plus songer.

Un an s'écoula sans qu'elle se confessât d'aimer. Je n'avais pas coutume de questionner. Je blâme ce mode de provocation à la sincérité. Pourtant, ce silence m'étonnait, et je me fis scrupule de donner à Blanche l'absolution pascale sans être bien assuré de la validité de sa confession. Elle me répondit avec la simplicité d'un ange:

«Vous m'avez défendu d'aimer, je me suis abstenue. Je n'aime plus que Dieu et la Vierge.»

Cette soumission facile, entière, vraiment sainte, me remplit d'admiration et de tendresse pour cette jeune âme qui, dès sa première épreuve, s'élevait à l'état de perfection, celui où il n'y a plus ni lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-même. J'en fus si édifié, que je me sentis comme sanctifié par contre-coup. J'avais beaucoup travaillé pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui n'avait pas de sens à vaincre, immolait l'instinct de son cœur avec cette sublime simplicité!

Je l'aimai, je l'aimai de l'amitié la plus pure, la plus calme. C'était en moi comme un sentiment divin! Ni ma veille ni mon sommeil n'en étaient troublés. Mes yeux ne la cherchaient dans l'église ni aux offices, ni aux sermons. Quand j'étais là, je sentais qu'elle y était, et elle y était toujours. Sa présence était un parfum dans l'atmosphère, son approche au confessionnal m'apportait une sensation de bien-être et de fraîcheur.

Un jour, à la veille d'une de ces grandes fêtes où elle avait coutume de se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur non défini m'eût menacé. Elle ne vint pas. Trois mois se passèrent, et je compris alors qu'elle était beaucoup pour moi. Ma ferveur se ralentissait, l'église perdait sa poésie, ma vie se traînait comme une attente pénible. Je ne pouvais m'alarmer de ma tristesse; je sentais mon intention aussi pure que celle d'un petit enfant. Il ne m'était pas seulement permis, il m'était ordonné de chérir les voies de cette jeune sainte, et je craignais qu'on ne la détournât du ciel.

Madame de Turdy reparut enfin.

«Nous avons passé trois mois aux eaux, me dit-elle. Le beau colonel La Quintinie y était. Il a recommencé ses assiduités, et je crains bien que Blanche n'ait jamais cessé de l'aimer. Il a renouvelé sa demande, que j'avais réussi à faire ajourner à cause du jeune âge de ma fille. Il a fait la cour aussi à M. de Turdy, qui est un incrédule, et qui l'a pris sous sa protection, prétendant que je voulais faire de ma fille une religieuse. Je viens vous demander conseil.»

Je ne sais ce que je répondis. J'étais fort troublé. La défection de Blanche était une chute déplorable, et le mot de religieuse, que sa mère venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxiétés. Peut-être aurais-je dû suggérer à ma jeune pénitente l'idée de se consacrer à Dieu. Douée de si grandes qualités de renoncement, n'était-elle pas marquée pour l'état sublime? Je m'étais interdit d'encourager les vocations romanesques, fugitives velléités fréquentes chez les filles de treize à seize ans; mais Blanche, sans me faire part de l'appel du Seigneur, l'avait peut-être vaguement ressenti. Et je ne l'avais pas deviné, moi! j'avais laissé ma jeune sœur s'égarer dans son rêve d'amour et accepter l'époux charnel faute d'entrevoir clairement l'époux idéal!

Je demandai à madame de Turdy si elle s'opposerait à la consécration de sa fille. Elle me parut surprise.

«Non certes, répondit-elle, si elle avait la vocation: mais elle ne l'a pas du tout, puisqu'elle veut se marier avec un homme sans principes.

—Elle pourrait changer, lui dis-je.

—Ne le désirons pas trop, reprit-elle; M. de Turdy jetterait feu et flamme.

—Ne m'avez-vous pas dit qu'il était fort bon?

—Il n'a pas grande persistance, et il céderait à la fin; mais que d'orages auparavant!

—Vous les redouteriez peu, si vous étiez certaine de les supporter pour le bonheur de votre enfant.»

Madame de Turdy restait indécise et incrédule. Elle ne s'opposa pourtant pas à ce que la vocation de Blanche fût interrogée. Je prêchais alors dans un couvent de religieuses où sa mère la conduisait deux fois par semaine pour m'entendre. Au bout de quelque temps, elle l'amena vers moi dans un parloir de ce couvent, où elle nous laissa ensemble.

Ce ne fut pas une confession, ce fut un entretien de frère à sœur. Blanche m'avoua qu'elle était bien agitée. Le colonel l'occupait beaucoup, et pourtant elle sentait que ce n'était pas là le doux rêve de sa vie. C'était comme une violence que l'homme faisait à son âme. L'appel du Sauveur, plus vague et plus tendre, la faisait rêver. Je vis bien que les sens avaient parlé, mais j'espérai lui enseigner délicatement à les vaincre.

Je portai une grande ardeur dans mon entreprise, et durant plusieurs mois, où tantôt la confession, tantôt les entrevues chez sa mère et au couvent établirent des relations suivies entre nous, je la vis s'avancer dans la voie sainte au point de me faire croire que je l'y avais assurée pour jamais. Combien elle eût été heureuse si elle eût persévéré! Mon affection, ma sollicitude pour elle étaient devenues en moi comme une seconde vie. Toutes les forces de mon âme étaient tendues vers ce but de conserver vierge pour l'hymen du Christ cette âme digne de lui seul. A l'idée qu'un homme, et un homme sans croyances, se flattait de la profaner, j'étais dévoré d'indignation.

Blanche semblait sauvée, mais elle fut imprudente. Elle ne savait rien cacher: elle avoua à son père son désir de prendre le voile. Dès lors M. de Turdy, qui au fond prisait médiocrement La Quintinie, s'appuya sur ce dernier pour soustraire la néophyte à l'appel du Seigneur. Il effraya madame de Turdy, qui était pieuse, mais qui avait le caractère faible; il pesa sur la piété filiale de Blanche. Il permit au colonel de la voir plus souvent. Enfin ils ébranlèrent ma pauvre sainte et me l'enlevèrent au moment où, appelé à d'autres fonctions, j'étais forcé de changer de résidence.

Je partis, la mort dans l'âme, pour ma première et dernière cure. C'était une ville de troisième ordre, peu éloignée de celle que je quittais. Madame de Turdy vint m'y trouver bientôt sans sa fille. Le mariage était décidé. Blanche avait juré à son père qu'elle ne serait pas religieuse. La mère elle-même s'en réjouissait, car elle avait eu peur de me voir trop bien réussir; mais elle était également effrayée de donner sa fille à un incrédule. Elle me priait, puisque j'avais eu et pouvais avoir encore de l'influence sur elle, de lui écrire pour exiger qu'elle fît de sa main le prix de la conversion du colonel. J'écrivis deux fois, trois fois. Pas de réponse! Un jour, on m'apporta un billet de faire part. Blanche était mariée.

La douleur et la colère que j'éprouvai me firent craindre d'avoir trop aimé cette jeune fille.... Trop aimé!... était-ce possible? peut-on aimer trop quand on aime en Dieu et à cause de Dieu? Je l'avais mal aimée... peut-être; non! Je scrutai en vain ma conscience. L'amour terrestre n'était plus en moi depuis longtemps; je l'avais terrassé, je l'avais tué, je le méprisais.... Quand je sentais la chair se révolter, je ne prenais pas le change, et jamais dans mes rêves, même involontaires, la figure de Blanche ne s'était mêlée aux fantômes de la tentation.

Je l'avais aimée avec l'âme, et pendant quelque temps mon âme fut comme brisée. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je demandai à m'effacer dans le clergé secondaire, à m'éloigner de cette province où j'avais trop souffert. Je fus appelé à Paris; mais le colonel et sa femme y étaient sans que je m'en fusse informé. Un jour que je prêchais à l'église de ***, je vis Blanche au pied de la chaire. Je la vis sans trouble et sans joie. Je ne l'estimais plus; je savais qu'elle avait tout cédé, et que le colonel continuait à nier Dieu et à braver l'Église. C'était sous Louis-Philippe. Il craignait d'être pris pour un légitimiste; il voulait de l'avancement.

Après le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que deux femmes me suivaient: l'une était Blanche, dont un voile de dentelle cachait mal la pâleur et l'émotion; l'autre était une pieuse amie qui l'avait amenée au sermon; elles demandaient à me parler.

Ce fut l'amie qui prit la parole.

«Je vous ramène, dit-elle, une brebis égarée. Elle est troublée dans sa foi; elle souffre. Pendant quelque temps, elle a essayé de se rattacher au monde; elle a échoué. Votre sermon vient de la rappeler à la religion. Elle veut vous ouvrir son cœur; mais, avant de se confesser à vous, elle voudrait vous parler comme à un ami. Venez chez moi demain à onze heures du matin. Personne ne vous troublera.»

Je refusai. J'avais échoué dans la plus modeste de mes tentatives, celle de faire présider la plus simple des conditions chrétiennes au mariage de mademoiselle de Turdy. J'avais donc manqué d'ascendant et de persuasion. Elle devait choisir un guide plus éloquent et plus éclairé que moi.

Elle releva son voile, et je vis sa figure inondée de larmes.

«Nul autre que vous! dit-elle; si vous me repoussez, je suis perdue, damnée à jamais. Votre devoir est de me réconcilier avec Dieu, ou mon éternel malheur pèsera sur votre conscience.»

Je dus céder et promettre. Le lendemain, à l'heure dite, j'étais chez son amie, qui nous laissa seuls dans un salon réservé.

«Avant que je vous demande d'entendre ma confession, dit madame La Quintinie, j'ai à vous raconter l'histoire de mon mariage, et je serai forcée de vous parler des personnes qui m'entourent. Cela est permis dans un entretien amical. Écoutez-moi. Je n'ai jamais aimé M. La Quintinie depuis le premier jour où vous m'avez démontré que je ne pouvais ni ne devais aimer un incrédule. Il y a de cela deux ans. A partir de cette époque, j'en ai aimé un autre; mais je ne m'en suis pas accusée en confession, ce ne pouvait pas être un péché; c'était une sainte amitié qui ne pouvait aboutir au mariage. J'avais donc l'esprit tranquille et le cœur rempli; la preuve, c'est que l'idée de me consacrer à la virginité m'était douce, et que mon père m'a désespérée en s'y opposant.

«Quand j'ai dû renoncer à vaincre sa résistance, il s'est passé en moi des choses étranges dont je me confesserai ailleurs qu'ici. J'ai cru devoir lutter contre moi-même, obéir à mon père et m'efforcer d'aimer M. La Quintinie. Je n'étais pas forcée de me prononcer pour ce dernier; au contraire, mes parents me priaient d'attendre et de réfléchir, mon père parce qu'il trouvait le colonel frivole et inintelligent, ma mère parce qu'elle le voyait impie.

«Pourquoi me suis-je obstinée à le choisir? Parce qu'il m'a effrayée de votre influence.... Ne me demandez point d'autres explications. Au tribunal de la pénitence, vous m'interrogerez. Je vous dis seulement ici en toute sincérité que j'ai cru faire mon devoir en ne répondant pas à vos lettres et en consentant, après une lutte vaine, à hâter mon mariage, sans conditions, au gré du colonel.

«Hélas! j'ai été bien punie de mon erreur! Les embrassements de cet homme m'ont été odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne pressentais rien, je ne devinais rien. Je croyais que l'amour conjugal était pure affaire de cœur, et qu'en échangeant ses pensées on arrivait à imposer une douce persuasion en même temps qu'à la subir. Je m'imaginais qu'ayant cédé ma main et perdu mon nom sans exiger de mon mari aucun engagement religieux, je l'amènerais à croire ce que je croyais; mais quoi! le lendemain du mariage j'avais perdu tout espoir d'ascendant sur lui: j'étais sa chose, Dieu ne pouvait plus me réclamer. Je n'avais plus qu'à partager sa vie, ses goûts, ses habitudes, à subir ses caresses et à me dire heureuse ou à me taire. Voilà ma désillusion, mon opprobre, mon désespoir. Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre qu'il plaît aux hommes d'appeler l'amour. J'espère et je désire mourir en mettant cet enfant au monde. C'est tout ce que mon mari voulait de moi; ma vie, à contre-cœur enchaînée, ne peut lui être d'aucune utilité. Mais, sentant bien que Dieu daignera m'affranchir du supplice d'appartenir à un autre maître que lui, je veux qu'il ait pitié de moi, qu'il accepte les larmes de mon repentir et qu'il me reçoive dans sa grâce. C'est pourquoi je suis venue à vous.»

Les aveux de Blanche étaient un douloureux triomphe pour l'esprit de vérité qui parlait en moi. Il était bien évident que cette délicate créature formée pour le ciel avait méconnu sa vocation et signé l'arrêt de son irrémédiable malheur en ce monde, en se laissant tomber dans les bras d'un homme. Elle m'apparaissait souillée, mais repentante. Elle ne m'inspirait plus d'enthousiasme, mais elle m'imposait une pitié profonde et le devoir de la consoler. Pourtant j'étais frappé d'un point mystérieux dans son récit, et je la priai en vain de s'expliquer; elle s'y refusa. J'eus peur, je fis tous mes efforts pour qu'elle s'adressât à un autre confesseur; elle fut inébranlable. Cette personne si faible et si douce était devenue sombre et tenace. Elle voulait être sauvée par moi, ou s'abstenir avec désespoir de toute religion, de toute croyance.

Le lendemain, j'entendis sa confession, qui me fit frémir. Je ne l'aimais plus, moi, je fus sans indulgence; je l'humiliai, je la brisai jusqu'à lui déclarer que je ne la confesserais plus jamais. J'ai tenu parole.

Vous m'approuvez peut-être? Eh bien, vous avez tort. Je me trompais, j'étais lâche, je n'étais pas à la hauteur de mon devoir. La confession de cette femme me troublait. Je m'étais cru un saint, je ne l'étais pas. Je craignais de commettre un sacrilége en écoutant, dans le temple du Seigneur, des aveux terribles. J'aurais dû puiser ma force dans la sainteté du sanctuaire et ramener cette âme par la patience, par la douceur, par l'impassible sourire d'une chasteté à l'abri de tout péril.

Je manquai de l'audace des saints et de la tranquillité des anges. Je sentis que je n'étais qu'un homme, et, profondément humilié de ma défaite, je repoussai durement l'infortunée en sauvant mon repos, mais en exaspérant son âme. Mon repos, ai-je dit. Hélas! il était perdu sans retour! J'avais aimé Blanche et je ne l'avais pas désirée; je ne l'aimais plus, et elle portait le délire dans mes sens! Je refusai obstinément de la revoir, et, pour échapper à ses instances, à ses sommations, j'obtins dispense de confesser à l'avenir aucune femme.

Six mois se passèrent pour moi dans des austérités et dans des combats terribles. Je ne la voyais plus. Elle m'écrivait: je n'ai lu de son vivant que la première lettre; les autres, j'en ai pris connaissance après sa mort seulement, mais je les ai gardées toutes. Elles sont là, dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-être accusé: je ne pouvais me dessaisir des preuves flagrantes de mon innocence... mon innocencede fait, je dois ajouter ce mot, ne voulant rien vous cacher. Mon âme était coupable, si c'est être coupable que d'être aux prises avec une effroyable tentation à laquelle on ne cède point par le fait.

Un jour, le colonel La Quintinie entra chez moi.

«Monsieur, me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli empêcher mon mariage; mais je vous crois sincère. Ma femme est fort malade; elle est dans un état d'exaltation religieuse qui fait craindre pour sa raison. Elle demande un prêtre et renvoie tous ceux qui se présentent. Enfin elle s'obstine à vous voir, et son médecin croit qu'il faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous chercher, et je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre charité enfin pour calmer ce pauvre esprit qui s'égare. Madame La Quintinie est une sainte; elle n'a rien à se reprocher, et elle se croit damnée! Dites-lui donc ce que vous avez mission de lui dire pour la sauver de ces épouvantes.»

Je ne pouvais refuser sans donner de graves soupçons sur mon caractère, et, d'ailleurs, mon devoir était de marcher. Je suivis le colonel. Je trouvai Blanche debout, changée à faire frémir, et en proie à une crise des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et couvrait de larmes et de baisers une petite créature de deux ou trois mois qu'elle avait voulu nourrir, et que, par ordre du médecin, il lui fallait confier à une nourrice. Cette enfant, c'était Lucie.

Dès que la pauvre femme me vit, elle s'apaisa, remit avec douceur aux bras de la nourrice l'enfant, qui criait, instinctivement effrayée des transports de sa mère. Blanche renvoya tout le monde, et, quand nous fûmes seuls:

«Ni épouse ni mère! dit-elle en fixant sur moi ses yeux sombres, redevenus secs; voilà votre ouvrage, à vous! Vous m'avez défendu d'aimer alors que j'aurais pu céder à mon premier instinct, et me contenter, comme tant d'autres, de l'amour vulgaire d'un homme et de ses embrassements grossiers. J'aurais pu être heureuse ainsi, n'aspirant pas à des félicités idéales, ne les connaissant pas, vivant d'une grosse vie matérielle employée à mettre des enfants au monde, à les allaiter et à m'oublier moi-même dans les devoirs de la famille. Vous n'avez pas voulu qu'il en fût ainsi; vous m'avez montré un corps nu et maigre, un homme d'ivoire étendu sur une croix d'ébène, et vous m'avez dit: «Voilà ton époux, ton amant, ton ami. Ce n'est pas un homme, c'est un Dieu, une pensée, un rêve! Tu vivras de ce rêve, qui te plongera dans des ravissements infinis, et tu te perdras en des jouissances d'imagination auprès desquelles les profanes réalités de la vie ordinaire ne sont qu'abjection et souillure.» Vous aviez raison. Tant que j'ai aimé l'époux céleste, j'ai été heureuse et sainte. Quand j'ai partagé la couche de l'autre, j'ai été avilie et j'ai rougi de moi.... A présent, je le hais et je me méprise. Pourquoi m'avez-vous laissée contracter ce lien? Pourquoi, lorsque j'avais peur de vous et de moi-même, n'avez-vous pas eu le courage de venir me trouver pour me dire: «Que cet homme soit chrétien ou non, je ne veux pas que tu lui appartiennes! Tu es à Dieu, tu es à moi. Je suis ton Christ, je t'aime comme il t'aime, tu vivras avec moi et avec lui parmi les anges, et tu iras à Dieu sans avoir été profanée?» Voilà ce qu'il fallait faire, voilà ce qu'il fallait me dire. J'avais peur de vous!... je ne sais pas pourquoi! Je me trompais; j'étais aux prises avec l'esprit du mal qui voulait m'arracher à Dieu, et qui, parlant par la bouche de mon mari, me disait: «Toutes les dévotes sont amoureuses de leur confesseur quand il est jeune.» Alors, moi, je me disais: «Suis-je doncamoureuse?» Mais je ne savais ce que c'était que d'être amoureuse! Vous aviez tué mes sens en me faisant rougir du premier trouble de mes sens; Je rêvais de vous, je vous voyais étendu sur cette croix à la place du Christ, et dans mes songes je baisais vos blessures, ou j'essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je ne me rebutais pas quand vous me disiez: «Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» Était-ce là de l'amour profane? Non!... ou bien, si c'en était, il fallait ne pas craindre de m'avertir, de m'éclairer et de me remettre dans la voie. Vous ne vous êtes pas soucié de moi, vous disiez m'aimer si tendrement, et vous m'avez abandonnée!—Et à présent que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me chassez du confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous damner avec moi, et vous ne revenez que parce que mon mari vous ramène! Non! vous m'avez menti, vous ne m'avez jamais aimée! Vous n'aimiez rien que vous-même, vous vous sauveriez seul, en toute sécurité d'orgueil et d'égoïsme, sur les ruines d'un monde! Et moi, je suis perdue, je suis damnée, vous l'avez dit. Je n'estime rien sur la terre, je ne suis bonne à rien, je ne peux pas être une mère de famille, je ne peux plus devenir une sainte. Votre cœur me repousse, le ciel se ferme et l'enfer m'appelle. Laissez-moi donc, je veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et moi-même!».

Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me glace encore, c'est qu'elles sont le résumé des plaintes, des blasphèmes et des reproches que cette malheureuse femme m'a toujours adressés depuis, soit par lettres, soit dans de courtes entrevues auxquelles je n'ai pu me soustraire. C'est qu'elles sont, j'en suis certain, l'objet et le texte de la confession que vous avez là entre les mains. Jugez si le père, l'époux ou la fille de Blanche doivent la lire!

Quant à moi, plié sous l'horreur de cette malédiction, je m'efforçais en vain de la conjurer: l'esprit de Blanche, frappé de délire, était complétement dévié de la ligne du vrai, ligne subtile et délicate à suivre, j'en conviens, pour les prêtres sans idéal et pour les femmes exaltées. En même temps qu'elle était une folle, la pauvre Blanche était pourtant une sainte aussi. Elle ne rêvait point de coupables transports, elle effleurait le bord des abîmes avec cette légèreté d'appréciation et cette absence de logique qui caractérisent les femmes. Elle ne voulait pas s'apercevoir du mal qu'elle me faisait; elle comptait pour rien la contagion que je pouvais recevoir de sa démence.... Mais, si elle avait les périlleux élans de sainte Thérèse, il lui restait quelque chose des ignorances ineffables de l'enfance. Le mariage, ne lui ayant pas révélé l'amour, semblait parfois ne lui avoir rien appris, tandis qu'en d'autres moments la puissance de ses aspirations semblait avoir tout épuisé.

Je m'efforçai de redresser son jugement: je ne faisais qu'aggraver le mal; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens détourné; elle m'accablait d'arguties de sentiment d'une puérilité charmante et d'une perversité diabolique, elle voulait m'arracher le mot d'amour comme le gage de son salut.... Il fallut faiblir comme fait le médecin qui accorde à l'obstination du malade le péril d'un dernier essai; je prononçai ce mot avec toutes les réserves de la plus austère chasteté. Elle fut calmée; elle baisa mes mains qu'elle arrosa de larmes; elle me promit de croire, d'espérer, de ne jamais plus retomber dans le blasphème.

Elle tint parole quelques jours; mais elle m'avait arraché la promesse de revenir, et je ne voulais pas reparaître. Le mari m'envoya chercher comme un sauveur.

Que vous dirai-je, monsieur? Ceci dura trois mois qui ont compté dans ma vie comme trois siècles, trois mois de tortures secrètes et de luttes cachées qui ont dévasté mon cœur et creusé mes tempes. Cette femme, honnête et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas son honneur et le mien en danger. Malade comme elle l'était d'ailleurs, elle n'avait de pensées que pour la tombe; mais son attachement pour moi s'épanchait en effusions d'une éloquence exaltée et d'un mysticisme voluptueux qui peu à peu me gagnaient comme une flamme de l'enfer. Il semblait que, se croyant perdue par moi, elle voulût me perdre à son tour en m'inoculant je ne sais quel venin de révolte contre le joug de mes devoirs. Je ne la désirais certes pas lorsque, muet et pâle auprès d'elle, je la voyais se débattre contre les approches de la folie ou de la mort; mais, dès que je l'avais quittée, je la revoyais telle qu'elle m'était apparue à seize ans, pure comme les anges et belle comme la lumière! Et alors je l'aimais avec une passion rétrospective infâme, cette vierge qui n'avait pas fait battre mon cœur au temps de sa splendeur réelle. Je me surprenais à regretter et à maudire cette vertu qui m'avait semblé si facile, et, par moments, enivré, égaré, idiot, je suivais dans la rue une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adolescente. Je la suivais jusqu'à la première porte où elle disparaissait, et je rentrais chez moi, forcé de m'avouer que la honte seule et l'habit que je portais m'avaient retenu.

J'usai de tous les moyens que me suggéraient l'expérience des maladies de l'âme et la foi en Dieu comme remède souverain, pour ramener madame La Quintinie à la vérité, pour la rattacher à son mari, à son enfant, à ses devoirs, à la vie. Je crus d'abord avoir pris de l'ascendant sur elle; mais je vis bientôt qu'elle me trompait et ne feignait de m'écouter que pour me ramener et me retenir à ses côtés. Elle se contenait quelque temps, puis elle débordait en folies étranges. Je me souviens qu'elle disait un jour:

«Votre culte du Christ est une torture que vous nous imposez! Il est, ce Dieu-homme, le type de l'inflexible froideur. Cloué sur sa croix, il ne regarde que le ciel. Sa mère pleure en vain à ses pieds, il ne l'aperçoit même pas. Vivant de notre vie, il n'a réellement vécu qu'avec ses disciples. Doux et miséricordieux avec les femmes repentantes, il n'en a chéri aucune, et son platonique amour, qui daignait bercer sur son cœur la blonde tête de saint Jean, ne livrait à Madeleine que ses pieds et le bord de sa robe. Voilà pourquoi nous nous prenons pour lui, nous autres dévotes, d'une passion insensée; car, je le vois bien, nous n'aimons que ce qui nous dédaigne et nous brise. Nos désirs exaltés voudraient animer ce marbre qui reste froid sous nos caresses, et posséder cette âme qui nous lie sans se donner, qui nous excite sans nous apaiser jamais.»


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