Ainsi se dispersaient à tous les vents les rêves, les désirs et les illusions de ces deux charmantes créatures. Faustine était mal mariée; Nelly semblait l'être. Mais celle-ci gardait encore une espérance vague et inavouée. Elle ne s'en expliquait que rarement avec son amie: peut-être parce qu'elle lisait difficilement en elle-même. Faustine, elle, était la créature brisée chez laquelle rien ne vibre plus. Excepté Nelly, il n'existait pas un être qu'elle aimât profondément. Difficile dans ses amitiés, elle passait à travers le monde, inspirant un grand respect à tous, une craintive sympathie à quelques-uns. On connaissait son talent de peintre. Si elle eût daigné exposer, elle fût rapidement devenue célèbre. Mais elle craignait le bruit soulevé autour de son nom. D'ailleurs, elle aimait mieux rêver ses œuvres que les créer. Les désillusions de l'existence éteignaient lentement la divine flamme d'artiste qui brûlait dans son âme. Elle donnait ses tableaux à ses amis, à ses connaissances. Quelques peintres, des critiques délicats, s'étonnaient qu'une femme douée d'un si hauttalent, affectât de le dissimuler. Un illustre paysagiste lui disait un jour:
—Je sais que vous n'aimez pas les compliments, Madame. Je ne me permettrais pas de vous en adresser un. Mais quel dommage que vous soyez si modeste, ou si... orgueilleuse!
—Ce n'est ni de la modestie ni de l'orgueil, Monsieur. C'est de l'indifférence. J'ai des idées particulières peut-être, mais très nettes. A chacun son métier. Il est naturel que les hommes poursuivent la gloire. Les femmes ne doivent chercher que l'oubli; j'entends l'oubli du monde. Le bruit n'est pas fait pour elles.
—Avec de pareilles idées, vous ne devez pas être heureuse.
—Bah! qui est heureux? Il faut envier ceux qui possèdent le repos. Le repos, c'est déjà la moitié du bonheur.
Elle vivait ainsi, plutôt résignée que triste, ne livrant ses pensées intimes qu'à Nelly. Femme du monde parfaite, dédaigneuse des succès brillants, glacée par sa maison froide, elle eût dépéri de chagrin peut-être, sans les idées vagues de mysticisme qui la soutenaient. Aussi, connaissant les rancœurs des existences brisées, elle se jurait de tout faire pour que Nelly fût heureuse. Elle nes'expliquait pas cette brouille survenue entre M. Percier et sa femme. Elle les surveillait l'un et l'autre, faisant son profit des confidences de son amie. Ce jour-là, quand celle-ci lui eut conté l'histoire du bracelet, Faustine voulut en avoir le cœur net.
—Tu dînes à la maison ce soir, n'est-ce pas, Nelly?
—Oui, mais probablement seule. Mon mari m'a prévenue que des affaires sérieuses... oh! très sérieuses, le priveraient peut-être de l'honneur... Tu sais que tu lui fais une peur bleue, à cet agent de change débauché?
Faustine souriait.
—Eh bien, tu lui diras, à cet agent de change débauché, que je compte absolument sur lui. Tu m'entends? Je lui ordonne de venir.
—Oh! il t'obéira, va!
Nelly retira son chapeau, et, passant son bras autour de la taille de son amie, elle ajouta:
—Nous devions sortir, n'est-ce pas? Eh bien, fais-moi un plaisir: ne sortons pas. Montons dans l'atelier, et passons notre après-midi à bavarder comme à Chavry.
—Je veux bien.
Cette vaste pièce rappelait l'atelier du château.Depuis qu'elle avait pris en aversion la propriété familiale, Faustine voulait au moins voir autour d'elle ce qui restait des souvenirs immobiles d'autrefois. Les objets d'art, les meubles sombres, les statues, les tableaux, les portraits d'Étienne et du général, se retrouvaient là, moins bien éclairés dans la lueur grise de Paris. En entrant, Nelly fit une révérence ironique à la «Dame à la bague».
—Vittoria Orsini, je te salue! dit-elle avec son rire espiègle.
—Pauvre Vittoria Orsini!
—Te rappelles-tu les folies que tu me débitais? Ton histoire ne ressemble guère à celle de la «Dame à la bague»! Tu ne mourras jamais d'amour, ma pauvre chérie. Voyons, fais-moi une confidence.
—Quelle confidence?
Elle s'asseyaient l'une à côté de l'autre, dans un coin sombre de l'atelier, sur le divan large.
—Toi qui passes à travers la vie, calme et dédaigneuse, n'as-tu jamais rencontré un homme qui t'ait frappée?
—Frappée?
—Oui; par sa beauté, par son intelligence, par son esprit; enfin, qui ait produit sur toi cette impression indécise qui pourrait peut-être devenir de l'amour?
Mmede Guessaint ne souriait plus. Comme d'habitude, quand une pensée l'occupait, elle restait immobile, droite, les sourcils froncés.
—Tu veux que je sois bien franche? dit-elle en regardant son amie.
—Ne l'es-tu pas toujours avec moi?
—Certes. Mais tu désires que je te fasse l'aveu que, souvent, on n'ose pas se faire à soi-même?
—Mon Dieu, Faustine, que tu m'intrigues!
—Crois-tu au «coup de foudre»?
—Celui de Stendhal? L'impression immédiate et profonde produite par la créature qu'on aimera? Oui, j'y crois.
—Eh bien, j'ai failli l'éprouver.
MmePercier jeta un cri.
—Toi!
—Oui, moi.
—Je ne rêve pas? C'est bien ma Faustine qui parle? Tu pourrais être amoureuse, toi, ma chère statue?
Le sourire de Mmede Guessaint devenait très doux.
—Il suffit de rencontrer Pygmalion, et la statue devient femme, murmura-t-elle.... Écoute mon histoire. Elle n'est pas longue. Tu te rappelles notre séjour à Rome, en 1878? Quelles journées enchanteressespour nous deux! Un peu fatigantes, par exemple. Pendant la dernière quinzaine, un après-midi, j'entrai toute seule pour rêver à mon aise dans la chapelle du petit couvent de San Onofrio, sur le Janicule, au-dessus de la porte San Spirito, au delà du Tibre. Ma prière faite, j'allai droit à cette Vierge de Léonard de Vinci, que je voulais étudier, tu te rappelles? Deux jeunes gens arrivèrent presque aussitôt et s'assirent près de moi, sans me voir: l'ombre m'enveloppait. L'un, brun; l'autre, blond. Le brun dit: «Tiens! mon cher, voilà le baptistère que tu devrais dessiner.» Le blond regarda et répliqua d'un air indifférent: «Peut-être. Je n'aime pas beaucoup cet art italien du dix-huitième siècle. A cette époque-là, vois-tu, le génie est mort. Pauvre Italie! Quel peuple, sans la papauté!» Le brun riait: «Allons, tais-toi, démagogue!» Le blond riait tout haut maintenant, et d'une manière que je trouvais même fort indécente. «Ni démagogue ni autre chose, tu sais bien. Rien qu'artiste! Je me moque pas mal de la politique!»... (Et il se servait d'une expression plus énergique que celle-là, ma bonne Nelly!) «Non, il y a ici autre chose qui me plaît. Veux-tu venir avec moi?»
«—Je t'ai dit que je ne pouvais te donner qu'un quart d'heure. Tu sais que j'ai rendez-vous avec mapetite Transtévérine.» Le blond riait encore. Décidément, il paraissait très gai. «Embrasse-la de ma part. Si elle a une amie jolie, très jolie, conseille-lui de l'amener. Depuis le départ de ma danseuse, j'ai le cœur libre.»
—Il disait cela dans une chapelle?
—Un vrai parpaillot, ma chère! Ils s'en allèrent au bout de dix minutes. Moi, quelque temps après, j'entrai dans le promenoir du couvent, pour respirer un peu de soleil. Tu sais comme il est joli, ce promenoir. Qu'est-ce que je vois, devant une délicieuse statuette? Mon jeune homme blond. Il dessinait appuyé contre une colonne. Au bruit de mes pas, il tourna la tête et me salua. Ensuite il me regarda assez fixement et fit un geste pour s'en aller. Il fermait son calepin et partait déjà, quand je lui dis: «Ne vous dérangez pas, Monsieur.» En m'entendant parler français, sa gaieté revint: «Vous êtes Parisienne, Madame? Moi aussi! J'ai vu cela tout de suite à votre accent. Nous autres Parisiens, nous nous reconnaîtrions au Congo!»
—Et tu permettais à ce monsieur, assez mal élevé en somme, de te parler sans t'être présenté?
—Oh! en voyage... Et puis... (Mmede Guessaint rougit) je ne sais quel charme me retenait dans l'allée de ce promenoir. Très beau, mon inconnu.Un grand blond, de vingt ou vingt-deux ans, avec des yeux bleus étincelants et un front superbe.
—Faustine, tu m'abasourdis.
Mmede Guessaint souriait toujours, mais une pensée illuminait maintenant son sourire.
—Tu seras bien plus stupéfaite encore dans cinq minutes. Figure-toi que je suis restée une demi-heure avec mon artiste. Car c'était un artiste, un élève de l'École de Rome, un grand prix de sculpture. Et une gaieté, ma chère! Il riait de tout, d'un bon rire loyal et franc. Il faisait des mots qui m'égayaient malgré moi. Car tu penses bien que je ne disais pas grand'chose: j'écoutais. Il me racontait que, depuis deux ans, il ne bougeait pas de Rome. Il la connaissait bien, sa Ville Éternelle! Sur le bout du doigt. Les églises, les salons, les chefs-d'œuvre, les racontars du Quirinal et les histoires du Vatican, les amours de la grande dame et celles de l'actrice, il disait tout avec une verve endiablée. Je le trouvais charmant. Et en m'en allant, je me faisais tout bas un aveu: c'est qu'il serait facile d'aimer un être jeune, loyal et enthousiaste comme celui-là!
Nelly riait aux éclats.
—Tu ne lui as pas demandé son nom?
—Il ne m'a pas demandé le mien.
—Il n'aurait plus manqué que ça! Et tu ne l'as pas revu?
—Jamais.
—Tu te rappelles bien son visage?
—Très nettement. Je le reconnaîtrais tout de suite.
Nelly riait toujours.
—Mon Dieu, que je serais donc contente si tu le revoyais!
—Tu crois que je?... Tu te trompes, va, j'en ai bien fini avec l'amour. On peut avoir une rêverie, un trouble d'une heure. Mais plus!...
Nelly soupira:
—Ce n'est pourtant pas désagréable, l'amour!
Faustine ne souriait plus. Elle fronçait les sourcils.
—L'amour? ah! ne m'en parle pas, tiens! Certes, je n'aimais pas M. de Guessaint quand je l'ai épousé. Mais je l'estimais. Il s'associait, dans ma pensée, à la mort de mon père, à la mort de ce pauvre Étienne. Quel désenchantement! Tu la connais, cette nuit de noces... Le cœur s'indigne, toutes les pudeurs se révoltent!... On se dit: «C'est donc ça l'amour?» Enfin on se résigne. Et quelques semaines après, on trouve celui qui est votre mari caressant une femme de chambre; et après la femme de chambre, une actrice; et aprèsl'actrice, une fille... Pouah!... Ils ne comprennent rien, les hommes! Ils ne comprennent pas que ce qu'ils appellent l'amour n'est admissible qu'avec l'absolue fidélité. Serrer dans ses bras un être sali par une autre, et qui vous apporte des lèvres où sont à peine essuyés des baisers suspects... Ah! c'est ignoble!
—Le fait est que M. de Guessaint...
—Je le hais, tiens... Non pas de m'avoir trompée! Je ne l'aimais pas. Quand on connaît la trahison, on n'est plus la femme de son mari, voilà tout. Je le hais, parce qu'il m'a arraché toutes mes illusions, et jusqu'à l'estime que j'avais pour lui. Il m'a montré l'amour comme une sorte d'accouplement bestial, où le cœur n'entre pour rien. Quand je l'ai vu promener ses caresses de l'une à l'autre, le dégoût m'a prise. Je me suis dit que tous les hommes ressemblaient peut-être à celui-là.
Nelly se taisait, connaissant les tristesses de son amie. Lorsque Faustine cédait à ses dégoûts, tout doucement, elle changeait la conversation, guidant peu à peu la pauvre femme vers des pensées nouvelles. Cependant, la journée s'écoulait. Soudain Nelly dit vivement:
—Quelles bonnes heures je te dois! J'ai retrouvé pour un moment nos chères intimités disparues.Si nous prenions l'air, maintenant? Veux-tu que nous allions faire un tour au Bois?
—Volontiers. Mais tu m'amèneras ton mari ce soir?
—Tu y tiens donc beaucoup? s'écria MmePercier d'un ton moqueur.
—Beaucoup.
—Pauvre homme! Il sera flatté à la fois et intimidé. Enfin, nous verrons.
—C'est admirâble! admirâble!
—Vraiment, Merson?
—Vous verrez!
—Qu'est-ce que dit M. de Merson? demanda Nelly. Une nouvelle? Il doit être bien informé.
C'était la spécialité de ce mondain aimable, trèspotiniermais pas du tout méchant; spirituel, quoiqu'il cherchât son esprit; alerte, quoiqu'il fût un peu gras. A Paris, chacun porte une étiquette, et quand une fois le monde a collé cette étiquette sur le dos d'un homme, personne n'oserait plus l'enlever. M. de Merson connaissait toutes les nouvelles, tous lespotins; ce qui est vrai, et même ce qui ne l'est pas; les jours de grande séance, il entrait le premier à la Chambre; et les soirs de grande première,il sortait le dernier de l'Opéra. MlleX... avait-elle rompu avec le duc? On demandait à Merson. La première du Gymnase serait-elle retardée? On demandait encore à Merson. Le favori pour la course de demain, l'étoile inconnue de l'Opéra-Comique, le poète qu'on répétait à l'Odéon, le peintre qui serait célèbre la semaine prochaine: tout ce monde-là appartenait à Merson. On achevait le dîner dans l'hôtel de l'avenue Kléber: un de ces dîners parisiens où l'esprit va, vient, vif et brillant, effleurant tous les sujets sans en creuser un seul, le scandale d'hier et l'aventure de demain, l'anecdote finement contée et le livre à la mode. Naturellement, Merson, apportait une primeur; et il répétait, légèrement renversé sur sa chaise, en appuyant sur l'a:
—C'est admirâble!
—Quoi donc? demanda M. de Guessaint.
—L'envoi de Jacques Rosny au Salon. Je l'ai vu ce matin, dans son atelier.
En entendant parler de Jacques Rosny, le docteur Grandier, placé à la droite de Faustine, tourna vivement la tête.
—N'est-ce pas que c'est beau? s'écria-t-il; j'en suis bien heureux. Jacques est un des êtres que j'aime le plus au monde.
—Vous le connaissez donc beaucoup, mon cher docteur? lui demanda Mmede Guessaint.
—Depuis dix ans: Jacques en avait seize. Je l'ai soigné quand il a été blessé pendant la guerre.
—A seize ans! dit Faustine.
—A seize ans. Blessé et médaillé militaire. Savez-vous ce qu'il m'a répondu, quand je le grondais de s'être engagé si jeune? «Le jeune Bara avait quatorze ans. Je pouvais bien faire comme lui.»
—Mais c'est superbe! reprit Mmede Guessaint, les yeux brillants.
Cette fille de soldat tressaillait au récit d'un jeune héroïsme.
On arrivait à ce moment d'un bon dîner où, volontiers, on se donne le plaisir égoïste d'écouter les autres; et le docteur parlait bien, avec une chaleur pittoresque: son scepticisme de savant la tiédissait un peu, mais pas plus qu'il ne convenait. Il continua, au milieu de l'attention générale:
—Il a peiné dur, allez! Prix de Rome à vingt et un ans, célèbre à vingt-trois, par l'envoi au Salon de sa fameuseDalila; décoré à vingt-quatre pour saStatue de Bayard, il travaillait depuis deux ans à cette œuvre nouvelle dont parle Merson. Vous verrez, vous verrez! SonVercingétorix vaincuaura un succès fou! Avec Paul Dubois, Chapu,Antonin Mercié et deux ou trois autres, Jacques sera l'un des maîtres de la sculpture contemporaine. J'en suis bien heureux, car je l'aime de tout mon cœur.
Mmede Guessaint fit un léger signe à son mari; on se leva pour passer au salon.
—Alors, c'est vraiment un grand artiste? dit-elle en prenant le bras de M. Grandier. Vous savez, j'ai voyagé pendant longtemps. Je ne connais aucune des œuvres de Jacques Rosny.
—Un grand artiste, oui. Et quel homme charmant! Un mélange de gaieté et d'enthousiasme, une exaltation de poète, avec les paradoxes amusants d'un gamin de Paris!
Faustine écoutait, intéressée comme toujours par l'art et par les artistes.
—Vous partagez l'avis de M. de Merson sur son envoi du Salon de cette année?
—Absolument.
—Vous devriez aller voir cela, chère madame, dit Merson en s'approchant. Un grand peintre comme vous ne doit pas rester indifférente aux chefs-d'œuvre.
—Taisez-vous. Je n'aime pas les banalités.
—Merson dit vrai, reprit le docteur Grandier. Une idée: venez avec moi visiter l'atelier deJacques Rosny. Vous ne serez pas la seule. C'est une faveur très recherchée.
—N'est-ce pas un peu indiscret? Je ne le connais pas du tout.
—Je vous répète que je suis l'un de ses meilleurs amis, chère madame. Il sera enchanté d'avoir l'honneur de vous recevoir.
—Je t'en prie, Faustine, accepte l'offre gracieuse de M. Grandier! s'écria Nelly. Je t'accompagnerai; et cela me fera tant de plaisir!
—Eh bien, c'est convenu, ma chérie. Je vous remercie, mon bon docteur: vous êtes aimable et charmant comme toujours. Mais je ne veux pas que vous vous dérangiez. MmePercier et moi nous passerons vous prendre après demain, à trois heures. Cela vous convient-il?
—Parfaitement.
—Est-ce que vous accompagnez votre femme, Guessaint?
Le maître de maison tourna la tête en s'entendant appeler.
—Non; je ne suis pas libre. Une séance à la Société de géographie.
—Naturellement! Vous êtes préoccupé depuis quelque temps. Est-ce que vous songeriez à quelque beau voyage?
—Peut-être.
Pendant que le whist s'organisait, Faustine s'approcha de M. Percier, très muet jusque-là, et qui causait dans un coin, à voix basse.
—Je vous enlève, dit-elle en souriant.
—Madame...
Elle prit son bras et l'emmena dans son boudoir. Là, le faisant asseoir à côté d'elle:
—Vous le voyez, cher monsieur, je vous accorde un tête-à-tête.
L'infidèle époux de Nelly ne semblait pas tenir beaucoup à cette faveur. Félix Percier, à trente ans, en paraissait vingt-cinq. Ses cheveux châtains, ses yeux clairs, intelligents et doux, son teint rosé, lui donnaient l'air d'un tout jeune homme. De taille moyenne, assez élégant de manières, il ne lui manquait que du courage pour avoir de l'esprit. Mais pour être spirituel, il faut parler, et Félix n'osait pas. Une timidité nerveuse le paralysait. D'une famille bourgeoise, honorable et riche, il avait succédé de bonne heure à son père, agent de change fort estimé. Habile en affaires, très travailleur, d'une probité rigoureuse, il avait augmenté bien vite sa fortune première. Un jour, il s'était épris de Nelly Forestier; et, transporté d'amour, il avait triomphé de sa timidité pour enlever cette jolie fille d'assaut,comme une place forte. Depuis quelques mois, on s'étonnait de voir ce garçon honnête et laborieux changer brusquement d'existence. Il délaissait sa maison et s'affichait presque avec une maîtresse avouée. Pourquoi? On ne le savait pas: et c'est ce que Faustine voulait savoir. Elle devinait dans ce drame intime bien des petits secrets que n'osait pas lui confier Nelly. Quand elle arriva dans le boudoir, au bras de l'agent de change, la jeune femme eut un sourire. M. Percier semblait affreusement gêné.
—Maintenant, causons, reprit-elle. Votre femme vous a dit que je vous ordonnais de venir ce soir? Sans cela, vous l'auriez abandonnée, n'est-ce pas?
—Madame...
—Ne mentez pas. Je vous connais bien. Vous êtes un excellent garçon, et je sais que vous aimez Nelly. Aussi je ne comprends pas votre conduite. Monsieur Percier, pourquoi trompez-vous votre femme?
A cette question imprévue et un peu comique, le visage de l'agent de change trahit un embarras excessif. Il se levait déjà, ne sachant que dire; Mmede Guessaint le contraignit à s'asseoir de nouveau.
—Non, non, vous me répondrez. Je veux enavoir le cœur net. D'abord, aux premiers bruits vagues de votre... trahison, j'ai hoché la tête. Je n'y croyais pas. Nelly était toujours aussi gaie; rien ne m'autorisait à m'occuper de son existence intime. Aujourd'hui, c'est différent. Je sens bien que, sous sa gaieté, votre femme souffre. Or, on ne m'ôtera pas de l'idée que vous l'aimez.
Félix, très rouge, courbait la tête comme un coupable.
—Oui, c'est ma conviction, reprit-elle. Alors, pourquoi la trompez-vous? Je veux que Nelly soit heureuse. Vous êtes un honnête homme; elle est une honnête femme. Vous tenez tous les deux votre bonheur à portée de la main. D'où vient que vous désertez votre maison, et qu'on vous voit dans une baignoire, au Vaudeville, avec MlleAur...
—Madame! je vous en supplie!...
—Est-ce que je ne suis pas votre amie? Je vous demande une confidence complète. Je ne vous cache pas que Nelly ne m'a point fait la sienne. Les femmes, même lorsqu'elles sont intimement liées, ont la pudeur craintive de certains aveux. Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que je parle. Vous êtes intimidé? Sachez qu'on ne doit jamais être timide avec les gens qui vous témoignent de la sympathie. Vous ne pouvez rien me raconterce soir, je le pense bien. Mais venez me voir... Ah! vous êtes pris toute la journée, c'est vrai. Eh bien, venez me voir dimanche prochain, après votre déjeuner. C'est une amie qui vous parle: Vous me répondrez comme à une amie... voulez-vous?
Faustine parlait avec sa gravité douce qui séduisait tout le monde. L'embarras de M. Percier se fondait peu à peu. Il eut un élan de gratitude envers cette charmante femme, et lui tendit la main.
—Merci, Madame. Vous êtes bonne comme la bonté. Je viendrai, et je vous raconterai tout; seulement, c'est... c'est assez difficile à dire.
—Voilà que vous vous troublez à l'avance! Vous verrez que tout est facile à dire, quand on dit tout franchement. Maintenant, redonnez-moi votre bras et reconduisez-moi au salon.
Nelly s'approcha curieusement de Faustine.
—Tu viens de causer avec mon mari?
—Oui.
—Est-ce qu'il t'a fait ses confidences?
Les yeux de la jeune femme brillaient de malice et de curiosité. Elle devait savoir à quoi s'en tenir. Peut-être comprenait-elle vaguement la cause du succès remporté par MlleAurélie sur le cœur de son mari. Il se cachait là-dessous un petit mystère surlequel elle ne s'expliquait pas volontiers. Faustine la regardait avec une tendresse infinie; et ses yeux voulaient dire: «Si moi je ne suis pas heureuse, toi, du moins, je veux que tu le sois.»
On se retira de bonne heure. Chacun savait que Faustine aimait la solitude. De coutume, elle échangeait un salut assez froid avec Henri; puis le mari et la femme se séparaient. Ce soir-là, au lieu de souhaiter le bonsoir à Faustine, M. de Guessaint resta.
—Je voudrais causer quelques minutes avec vous, ma chère amie, dit-il.
—Je suis à vos ordres, répliqua-t-elle froidement.
Elle s'assit au coin du feu, la joue appuyée sur sa main, dans l'attitude d'une femme qui écoute.
—Ma chère amie, continua M. de Guessaint, je suis sur le point de faire un grand voyage. Voilà plusieurs semaines déjà que je caresse cette idée. J'aurais pu vous en parler. Mais je sais que mes projets ne vous intéressent guère. Puis, maintenant que votre amie Nelly est mariée, j'ai supposé qu'il ne vous conviendrait pas de m'accompagner.
—En effet. Mais vous êtes absolument libre, mon cher Henry. Je vous prie de ne pas vous occuper de moi. Vous avez le désir de voyager à nouveau: faites.
—D'autant que j'aurais craint la fatigue pour vous. Ce sera plutôt une expédition scientifique qu'un voyage. Le ministre de la marine organise une mission dans le Sud-Oranais, sur la demande de la Société de géographie. Cette mission est commandée par un officier de très grand mérite, le colonel Maubert, de l'infanterie de marine. Nous partirons, je crois, dans une dizaine de jours. Encore une fois, je vous prie de m'excuser si je ne vous en ai point parlé plus tôt. Mais je n'ai pris une décision que cet après-midi.
—Je vous répète encore, mon cher Henry, que vous êtes parfaitement libre. Ma vie continuera en votre absence comme si vous étiez présent. C'est tout ce que vous aviez à me dire? Alors, bonsoir.
—Bonsoir.
Mmede Guessaint remontait chez elle, seule comme toujours. Que lui importait que son mari fût à Paris ou en voyage? Elle était une de ces femmes si nombreuses dans la société contemporaine, qui, n'ayant pas d'enfants, sont veuves avant le veuvage. Elles n'ont le choix qu'entre les vulgaires dégoûts de l'adultère, et les incurables tristesses d'une vie manquée.
Françoise Rosny avait beaucoup changé depuis dix ans. Ses magnifiques cheveux blonds étaient devenus gris. Son visage pâle et aminci semblait rigide; ses yeux bleus, au regard dur, disaient toutes les souffrances subies. Le corps seul gardait la svelte jeunesse d'autrefois. Les gestes brusques, l'allure résolue, révélaient une créature qui a beaucoup lutté et qui ne pardonne pas à la vie. Elle habitait avec son fils un petit appartement rue Lambert. L'atelier de l'artiste se trouvait à dix minutes de là, bien éclairé, en plein soleil, au milieu du square des Batignolles. A huit heures du matin, Françoise arrivait; elle allumait le feu dans le poêle et mettait tout en ordre. Quand son fils venait, elle se retirait discrètement, pour ne plus le revoirqu'après la journée finie. Il ne lui restait au monde que ce seul être à aimer. Et elle l'aimait d'un amour maternel passionné, jaloux, farouche. Bien rudes, les premières années après la mort de Pierre. Françoise était revenue dans son atelier de couture; elle n'épargnait ni son temps ni ses peines, usant ses jours et ses nuits dans un labeur acharné. Inflexible, elle marchait à son but. Elle ne voulait pas que Jacques fût un ouvrier. Une flamme d'artiste brillait dans le cœur et le cerveau de cet enfant: elle se révoltait à l'idée que la dureté de la vie matérielle l'éteindrait. Il lui fallait une revanche, à cette femme: une revanche contre les riches et les heureux de ce monde. Elle encourageait Jacques; elle le poussait au travail, comme le capitaine pousse un jeune soldat à l'assaut. Jacques, passionné pour son art, laborieux d'instinct, n'avait pas besoin d'être encouragé. Il entrait d'abord dans l'atelier d'Antonin Mercié, ensuite à l'École des beaux-arts; et l'estime de ses maîtres, l'admiration de ses camarades lui donnaient cette énergie indomptable qui triomphe de tout. Le soir, quand il se retrouvait avec sa mère, elle lui forgeait lentement une cuirasse bien trempée pour le combat de la vie.
Pendant les cinq années qui précédèrent sonprix de Rome, Jacques ne quitta pas Françoise, redevenue ouvrière. La mère coulait toutes ses pensées dans l'âme de son fils. Elle lui disait d'abord la mort tragique de son père. Cette mort, elle l'avait apprise par hasard, en lisant un entrefilet de journal. Quelques lignes d'une concision brutale, entrées dans le cerveau de Françoise comme des pointes rougies: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3ebataillon de chasseurs à pied, a ramassé, sur la route de Chavry, un communard nommé Pierre Rosny. Cet homme avait trempé dans l'assassinat d'un capitaine de l'armée. Les soldats, exaspérés, l'ont fusillé sur place.» Pendant cinq ans, tous les jours, MmeRosny racontait à son fils sa haine toujours vivante. Ah! les bourgeois, les riches, les aristocrates! Jacques adorait sa mère; et de son père fusillé il gardait un souvenir tendre, où entraient un grand respect et une profonde pitié. On ne subit pas impunément l'influence d'une mère qu'on adore. Lentement, les idées de Françoise devenaient celles de l'artiste. Mais elle lui recommandait toujours de les tenir enfermées dans son cœur.
—A quoi bon crier tout haut ce que tu penses? disait-elle. Les vaincus de la Semaine Sanglante agonisent à Nouméa ou pourrissent dans la terreglacée. On nous redoute et on nous hait. La société ignore que ton père est une de ses victimes. On ne doit pas le savoir avant le jour de ton triomphe. On te forcerait peut-être à quitter l'École. Les membres de l'Institut sont des bourgeois. Ils t'empêcheraient d'avoir le grand prix. Tais-toi, mais souviens-toi.
Quand Jacques partit pour Rome, elle eut le courage de se séparer de lui. Pendant deux ans, elle ne lui permit pas de rentrer à Paris. Le succès vint tout de suite, comme le racontait M. Grandier. Dès ses premiers envois, Jacques s'était trouvé célèbre. Il gagnait de l'argent; et un peu d'aisance égayait la maison; bien peu, car les sculpteurs restent toujours pauvres. Alors seulement, Françoise avait quitté son atelier de couture. Elle ne voulait pas qu'on rabaissât le fils par le métier de la mère. Mais elle s'était faite la surveillante, la femme de charge, la servante de son enfant. Elle seule s'occupait de sa vie, elle seule dirigeait ses actes. Et lorsque, sorti de la Villa Médicis, Jacques se retrouva à Paris, ils avaient repris ensemble la vie d'autrefois, ayant les mêmes goûts, les mêmes plaisirs, les mêmes pensées.
Le jeune homme rappelait l'enfant par son visage énergique et beau, par sa gaieté spirituelle et enthousiaste.Il travaillait dur, mais il s'amusait ferme. Personne ne savait comme lui animer une promenade dans les bois, ou une course à Bougival, un souper chez le père Lathuile, ou un déjeuner dans une guinguette des environs de Paris. Le jeune artiste n'a guère l'occasion d'adresser d'amoureuses déclarations aux princesses et aux marquises. D'ailleurs Jacques s'en souciait peu. Il ne demandait à celles qu'il honorait de ses caprices que d'être de jolies créatures, gaies et bien portantes. Françoise désirait que son fils eût des plaisirs. Elle savait qu'à vingt-six ans, plus un artiste s'amuse et mieux il travaille. Avant tout, elle ne voulait pas que l'amour, l'amour vrai, vînt distraire sa vie. Qu'importait à MmeRosny que son fils choisît pour maîtresse un modèle, une modiste sans ambition ou une petite actrice du théâtre des Batignolles? Ce qu'elle redoutait, c'étaitlamaîtresse, celle qui s'implanterait dans le cœur de Jacques, et lui prendrait sa place, à elle.
Elle l'empêchait d'aller dans le monde, elle le détournait d'accepter ces invitations qu'on adresse toujours aux gens célèbres. Qu'est-ce qu'il ferait au milieu de ces gens-là? Comme tous ceux qui travaillent, Jacques ne tenait pas à sortir. Il suivait aisément des conseils qui s'accordaient avec sonhumeur. La mère et le fils conservaient cependant quelques amis de leur existence d'autrefois. M. Grandier, d'abord, devenu le protecteur de Jacques lors de ses débuts; puis Aurélie Brigaut, leur voisine de la rue Jean-Baussire. Celle-ci avait fait comme bien d'autres. Entrée au Conservatoire, elle en était sortie avec un premier prix; le Gymnase l'avait engagée; et, pour elle aussi, la vie s'annonçait plus clémente. Quant au docteur Borel, il était mort en 1874. Tous les deux gardaient discrètement le secret de MmeRosny. Nul ne savait que, dix ans plus tôt, son mari était tombé sous les balles des soldats, fusillé comme insurgé.
Ce matin-là, comme d'habitude, Jacques, en arrivant, trouva son atelier en ordre; un atelier énorme, qui s'ouvrait au rez-de-chaussée sur une large cour. La terre glaise, le plâtre, ne permettent pas aux statuaires ces élégances raffinées qui séduisent chez le peintre. Pas un seul bibelot; quelques toiles rapportées de Rome; un grand mannequin, tordant ses membres disloqués, grimaçait contre le mur; à côté, l'original de laDalila, se dressant contre un immense paravent en reps vert. Deux vieilles tapisseries masquaient la nudité des murs. Le jour venait d'en haut, par de larges vitres que séparaient des arceaux en ogive; une longue galerieen bois vert, où l'on arrivait par un petit escalier, touchait presque à la voûte. Le sculpteur s'y plaçait pour juger l'ensemble d'une œuvre; il y campait ses modèles quand il voulait obtenir certains effets. Partout dans l'atelier, on voyait les premières ébauches duVercingétorix. D'abord une esquisse peinte:—Jacques tenait ce procédé de son illustre maître, Antonin Mercié, qui l'avait emprunté lui-même aux statuaires grecs;—puis une quinzaine d'esquisses en terre glaise et deux ou trois autres en cire. Le sculpteur travaille incessamment. C'est après des mois, et des mois de labeur, quand il est arrivé à la forme définitive, qu'il monte en grand l'esquisse modelée par son génie.
Sous les linges humides, se dressait leVercingétorix vaincu, caché sous une immense cage en caoutchouc blanc. Un garçonnet de seize ans, un élève de Jacques, grimpait sur la galerie, surveillé par Françoise. Il tournait soigneusement une petite poulie; la cage de caoutchouc blanc s'enlevait lentement au plafond, et leVercingétorixapparaissait comme dans une gloire, éclairé par les rayons du soleil. L'élève aspirait de l'eau avec une petite pompe dans un seau italien en cuivre rouge ciselé, et inondait la terre glaise du groupe énorme. Quinze jours seulement avant le Salon, le mouleurviendrait, quand l'original serait bien fini, pour traduire la terre glaise en plâtre.
Françoise contemplait l'œuvre de son fils. C'était bien toujours la femme énergique et passionnée d'autrefois. L'amour de l'épouse se continuait dans l'amour de la mère. Ces deux sentiments se ressemblaient par un même égoïsme de tendresse, par une égale jalousie. Françoise rêvait une existence absolument commune. Jacques aurait toutes les gloires, elle aurait toutes les fatigues; nul ne saurait que derrière l'artiste brillant se cachait une femme obscure. Qu'il se mariât? Cette pensée ne lui entrait même point dans le cerveau. Son fils lui appartenait, comme elle appartenait à son fils. Dans sa pensée, rien ne dénouerait ces liens toujours plus forts. Elle ne trouvait même pas que ces projets fussent égoïstes. Ils lui semblaient tout simples, d'un ordre naturel, et comme la conséquence des épreuves subies en commun.
Elle admirait ceVercingétorixavec toute l'exaltation de son orgueil. Sa finesse de femme intelligente percevait vaguement les beautés de cette œuvre robuste. Plusieurs fois, depuis quelques jours, des équipages s'arrêtaient devant le rez-de-chaussée. De belles dames descendaient, ayant obtenu la faveur de connaître, avant le public, le succès futurdu Salon. Françoise jouissait à l'avance de ce triomphe qui dépasserait tous ceux que Jacques avait remportés jusque-là. Sa revanche commençait; elle l'aurait complète, le jour où elle pourrait crier la vérité; le jour où son fils, comblé d'honneurs officiels, écraserait de sa gloire cette société qui avait fusillé son père.
—Tu es vaillante, maman, s'écria Jacques en entrant. Tu es partie de bonne heure, ce matin. Moi, j'ai fait le paresseux, je ne me suis pas levé.
—Tu peux te reposer. Ton labeur est fini. Récolte!
Jacques sourit.
—Oui, je crois que le succès se présente bien. Moi, je suis assez content deVercingétorix. Va, maman, nous irons respirer à la campagne, cet été. Je te conduirai en bateau; nous ferons des parties sur l'herbe, à nous deux. Si tu savais comme j'ai envie de quitter Paris, de rester deux mois sans rien faire, de courir les bois comme une bête échappée. Oh! les bêtes! je les envie. Ça ne pense pas. Mais sois donc un peu gaie!
—Je suis gaie, mon enfant... ou plutôt, je suis heureuse. Si tu ne vois pas mon bonheur, c'est qu'il est en dedans.
Jacques s'installa devant un buste presque terminé.Celui d'une princesse romaine, MmeV..., qui lui montrait jadis beaucoup de sympathie pendant son séjour à la Villa Médicis. Lors d'un voyage à Paris, elle lui avait demandé la faveur de poser dans son atelier. Elle savait que Jacques disait toujours: «Faire un buste, c'est perdre son temps!» Mais l'artiste gardait trop bon souvenir de l'accueil ancien, pour ne pas satisfaire au désir de la jeune femme. Françoise jeta les yeux autour d'elle. Rien ne manquait; tout se trouvait à sa place; elle pouvait partir. Elle embrassa Jacques et sortit.
Le sculpteur travaillait depuis une heure, quand il entendit frapper trois coups au dehors. Presque aussitôt, la porte s'ouvrit bruyamment, et une jolie femme entra. Il n'aimait pas être ennuyé pendant les heures de besogne. Il allait se fâcher, quand il reconnut Aurélie. La comédienne et le sculpteur se voyaient peu. Sans doute, Jacques aimait beaucoup sa petite amie, l'ancienne brunisseuse, et Aurélie eût volontiers éprouvé un violent caprice pour ce beau garçon si séduisant, auquel la rattachaient les souvenirs de leur adolescence. Mais, jusqu'à ce moment, Jacques n'avait pas semblé s'apercevoir qu'elle fût une femme, et même ravissante.
—Eh! mon Dieu, qu'est-ce qui vous amène de si bonne heure? dit-il.
—Je ne veux pas vous déranger. Continuez à travailler. Je vais m'asseoir à côté de vous, et je vous dirai ce que j'ai à vous dire. Qu'est-ce que vous faites ce soir?
—Ce soir? Je dîne avec ma mère.
—Et après?
—Après? Je ne sais pas.
Vous n'irez pas voir mam'zelle... mam'zelle? J'ai oublié son nom. Cette jolie fille, avec qui je vous ai vu au théâtre, l'autre jour?
Jacques éclata de rire.
—Oh! elle m'a planté là, ma chère; et d'une manière si gentille que ça m'égaie quand j'y pense. Moi, je la trouvais charmante. Nous étions ensemble depuis cinq ou six mois: je ne pensais pas à la quitter. Si amusante, cette petite Alice! Il y a trois jours, elle arrive ici un matin, comme vous, ma chère. Son air grave m'étonne. Je l'interroge; elle fond en larmes. Je m'étonne bien plus encore; elle s'écrie: «Je suis amoureuse de toi!» J'essaie de lui prouver que c'est un bonheur, puisque je suis son amant. Elle me répond: «Mon patron veut me meubler un appartement!» Je ne comprenais plus du tout. Enfin, ses larmes tarissent. Elle me raconte que son patron, un gros rouge, lui a fait des propositions déshonnêtes, mais avantageuses. Il exigeaiten retour une absolue fidélité. Aussi se voyait-elle forcée de choisir entre son amour et son intérêt. Alors elle venait me demander conseil! Je trouvai cela si drôle que je fus pris d'un fou rire. En voyant ma gaieté, la sienne revint; elle se mit à rire aussi. Je lui dis: «Alice, jamais un tailleur de pierres ne vaudra un appartement richement meublé. Exauce les vœux de ton patron, et sois fidèle à cet homme, puisqu'il a la faiblesse de tenir à ces choses-là.» Elle n'a pas trop résisté. Ce n'est pas très flatteur pour mon amour-propre, mais je suis forcé d'en faire l'aveu. Le soir, je l'ai menée chez le père Lathuile, et ne l'ai quittée que le lendemain matin. Voilà comment une modiste est devenue patronne, et comment un sculpteur est devenu... veuf.
Aurélie riait à son tour.
—Si vous n'avez pas plus de chagrin que ça, Jacques, c'est que vous n'étiez pas bien amoureux!
Le jeune homme alluma une cigarette:
—Voulez-vous une confidence, Aurélie? Je n'ai jamais été amoureux. Toute jolie fille me plaît, mais toute jolie fille en vaut une autre. Celle-ci ou celle-là, que m'importe? Pour être amoureux, il faut n'avoir rien à faire. Moi, je n'ai pas le temps!
Aurélie semblait un peu dépitée. Les femmes n'aiment pas entendre nier leur pouvoir. Elle regardaitJacques avec un peu de tendresse et beaucoup de malice.
—Je ne vous connais pas d'hier, reprit-elle: vous êtes très gai, mais très ardent. Le jour où vous serez pris, vous...
Il haussait les épaules.
—Ah! je suis bien tranquille, allez. Mais pourquoi me demandiez-vous si j'étais libre ce soir?
—Voilà: je ne joue pas; je n'ai rien à faire. Vous seriez bien gentil de m'emmener dîner. Le directeur de la Renaissance m'a envoyé une loge pour son théâtre. Ça nous ferait une bonne soirée. Qu'en dites-vous?
—Je dis que cela me va.
—Alors, c'est convenu. Vous passerez me prendre?
—A sept heures.
—Merci, Jacques. Vous êtes gentil comme les amours. A ce soir. Je ne veux pas vous importuner davantage. Nous avons tous les deux à travailler. Moi, je répète jusqu'à cinq heures.
Elle s'en allait, avec un sourire malicieux, comme si elle caressait une arrière-pensée. Ah! il était... veuf, le beau Jacques? La rupture tombait à merveille. Le jeune homme l'intimidait un peu. Jusqu'à ce jour, il se trouvait toujours engagé dans unun lien quelconque. Il redevenait libre? tant mieux. L'artiste ne cherchait pas si loin. Il aimait Aurélie d'une bonne amitié bien franche, et jamais il ne lui serait entré dans l'idée de lui faire la cour. Elle évoquait pour lui tous les souvenirs tristes et doux de son enfance; mais elle n'éveillait ni son désir ni sa curiosité. Il travailla toute la journée, n'interrompant sa besogne que pour recevoir quatre ou cinq personnes, auxquelles il avait permis de voir leVercingétorix. Vers le soir, son élève lui remit un mot du docteur Grandier, l'avertissant qu'il viendrait le lendemain avec deux dames de ses amies. La lettre lui fit plaisir. Il adorait l'illustre savant. A six heures, content de sa journée, il s'en alla d'un pas léger rue Lambert dire à sa mère qu'il ne dînerait pas avec elle. Il savait qu'elle se réjouissait toujours, quand il prenait une distraction.
—C'est gentil, une partie fine à nous deux, s'écria Aurélie, en entrant dans le cabinet particulier où Jacques la conduisait.
Elle portait une toilette délicieuse: jamais elle n'avait été plus jolie. Ses cheveux roux, superbement tordus sur la nuque, jetaient des tons ambrés sur son visage pâle, éclairé par ses yeux gris, spirituels et vifs. Au théâtre, elle jouait les coquettes avec une verve mordante. L'habitudeaidant, elle continuait le rôle dans la vie réelle. Ses reparties vives, quelquefois impertinentes et acérées, lui avaient acquis très vite la réputation d'une femme d'esprit. Ce soir-là, plus en verve que jamais, elle désirait que son esprit brillât sous toutes ses facettes, comme un diamant bien taillé. Jacques s'amusait franchement. Jeunes et bien portants tous les deux, ils s'égayaient ainsi que des gamins faisant l'école buissonnière. Le dîner fini, assis l'un près de l'autre, sur le banal canapé de velours rouge, ils se sentaient bercés par la jouissance d'une digestion agréable. Tout à coup, Aurélie se leva.
—Et le théâtre? Nous allions l'oublier!
Il est probable que, malgré son succès, l'opérette à la mode n'amusait pas Aurélie; peut-être aussi voulait-elle en jouer une autre dans l'intimité, une opérette à deux avec couplets alternés. Au bout d'une demi-heure, elle dit tout bas à son ami:
—Cette pièce est insipide. Nous gâtons notre soirée. Venez-vous prendre une tasse de thé chez moi?
—Volontiers.
La comédienne habitait rue des Pyramides. Avec beaucoup de goût et un peu d'argent, il est facile de s'organiser un nid délicieux.
—C'est bien joli chez vous, dit Jacques; j'y viens toujours avec plaisir.
—Vous êtes un impertinent, répliqua-t-elle. Vous venez pour le logis, et non pour la locataire. Bon! voilà que Rosalie n'a pas allumé le feu dans le salon. Passons dans mon boudoir: là, au moins, nous pourrons nous chauffer. Je vous laisse une minute. Vous m'excusez?
Aurélie connaissait les hommes; elle estimait que pour être un grand artiste, Jacques n'en ressemblait pas moins à ses confrères en bêtise. Un quart d'heure après, elle apparaissait, troublante et capiteuse, comme une jolie fille qui veut damner un saint. La chasteté du sculpteur ne lui méritant pas encore son inscription au calendrier, elle espérait bien lui tourner complètement la tête. Il jeta un cri en l'apercevant.
—Vous êtes adorable ainsi, dit-il.
Elle avait quitté sa robe, et vêtu un peignoir blanc garni de dentelles qui dessinait gracieusement la taille souple.
—Vous voyez, je m'assieds là, à côté de vous, reprit-elle.
Et elle se rapprochait de Jacques, grisé lentement par le parfum pénétrant de cette exquise créature.
—Rien ne vaut une bonne tasse de thé au coindu feu. Ah! mon ami, quelles charmantes soirées nous avons perdues! C'est dommage que deux anciens camarades comme nous ne se voient pas plus souvent.
—Mais je ne demande qu'à vous voir davantage!
—Vraiment?
Elle secouait gracieusement la tête d'un air coquet: brusquement, son peigne d'écaille roula, et les cheveux roux coulèrent à flots sur son visage et sur son corps. Elle eut un petit cri d'effroi.
—Jacques, sauvez-moi, je vais me noyer!
Elle se tenait debout, superbe sous les flots de cette magnifique chevelure qui l'enveloppait d'un vêtement doux aux reflets ambrés et soyeux.
—Dieu! que vous êtes belle! dit-il.
—Ramassez le peigne, et relevez mes cheveux...
Elle s'agenouillait sur le fauteuil, penchant en arrière sa tête fine. Jacques baignait ses mains avec délice dans ces flots dorés qui dégageaient une odeur troublante. Aurélie, la taille bien cambrée, faisait saillir, dans son mouvement léonin, les splendeurs de sa gorge. Jacques se penchait vers elle. La jeune femme le regardait, les lèvres entr'ouvertes. Il tendit les siennes dans un sourire.
—Ah! j'ai une envie folle de toi! murmura-t-elle en se laissant glisser dans ses bras...
Il était bien étonné, le lendemain matin, quand, léger et fredonnant, il retournait aux Batignolles. Sa maîtresse! Aurélie, sa camarade d'autrefois! Il emportait de cette nuit d'amour un souvenir aigu. Tour à tour rieuse et passionnée, la comédienne avait tout fait pour séduire et fixer ce beau garçon volage. Elle lui confiait un de ces aveux délicats qui charment toujours un homme, lui disant qu'elle croyait bien l'aimer depuis longtemps. Et elle ne mentait pas, la coquette! Lui, songeait que cela était possible, après tout. Pour la première fois, il gardait une pensée émue en sortant des bras d'une femme. Elle ressemblait si peu à toutes celles qu'il avait rencontrées jusque-là! On n'a guère le temps d'aimer, à la Villa Médicis, quand on travaille beaucoup et qu'on ne va pas dans le monde. Les Transtévérines massives, avec leurs allures de bêtes paisibles, n'avaient jamais été pour lui que des machines à plaisir. De retour à Paris, ses caprices changeants ne pouvaient guère l'attacher aux maîtresses qu'il prenait pour quelques semaines. Voilà que, maintenant, il connaissait une vraie femme, sensuelle et gaie, avec des goûts délicats et un cœur dévoué. Pourquoi ne l'aimerait-il pas, après tout? L'amour! un bien grand mot et qui lui faisait peur. Que ce dût être de l'amour ou un caprice plus sérieuxque les autres, il n'en était pas moins secrètement attendri. Il se disait pourtant, avec cet impérieux besoin de psychologie qu'éprouve tout homme intelligent quand il possède une femme nouvelle, que l'amour vrai ne commence pas ainsi par un caprice des sens subitement éveillés. Il lui semblait que, même après cette nuit d'amour, Aurélie restait pour lui la camarade d'autrefois. Sans doute, des liens plus intimes se nouaient entre eux. Mais le sentiment de son cœur demeurait le même... Bah! pourquoi discuter avec son plaisir? Il se rappelait, non sans de secrètes voluptés, la fine tête d'Aurélie, ses yeux brillants, son corps souple et bien fait. Il lui devait des heures délicieuses et qu'il n'oublierait pas de sitôt.
Sa mère l'attendait dans l'atelier. Elle feignait de ne jamais s'apercevoir de son absence lorsqu'il disparaissait pendant une nuit. Cette tolérance peu morale entrait dans les calculs de Françoise. Jacques ne s'expliquait point, en pareil cas. Leurs vies communes se liaient trop étroitement pour qu'il pût lui cacher ce qu'elle aurait dû ne point savoir; du moins, l'un et l'autre ne faisaient aucune allusion à des sujets qu'il ne leur convenait pas d'aborder. Françoise tenait un journal à la main:
—Lis, mon enfant.
Jacques dépliait rapidement la feuille. Un critique d'art célèbre parlait duVercingétorixen termes enthousiastes. Il n'hésitait pas à placer Jacques Rosny au même rang que les plus grands sculpteurs. Puis, il parlait du courage du jeune homme, de sa belle conduite pendant la guerre, de l'âpre énergie qu'il mettait au travail.
—Tu es content, dit-elle, les yeux remplis de joie.
—Si je suis content! C'est plus que je ne mérite.
—Ne dis pas cela. Je veux que tu sois le premier... tu entends? le premier!
En prononçant ces deux mots, elle se transfigurait. Oui, il serait le premier dans son art, le fils du fusillé, le descendant des ouvriers misérables. Il serait le premier, et le monde s'inclinerait devant la force de son génie, et il serait illustre, riche, envié, et les plus belles, les plus puissants lui souriraient, et ce serait sa revanche, à elle, qui en jouirait toute seule, dans son silence et son obscurité.
—Est-ce que tu attends du monde aujourd'hui, mon enfant?
—Oui. Notre ami, le docteur Grandier. Il doit venir me voir avec deux dames de ses amies.
—Tu dînes avec moi, ce soir?
—Certainement. Mais je t'en prie, ne restons pas à la maison. Les murs m'étoufferaient. Il me semble que j'ai un trop-plein de vie qui déborde. Veux-tu que je te mène au théâtre?
—Du moment que je passe ma soirée avec toi, je suis contente. Allons, embrasse-moi, et à ce soir.
Elle le serrait dans ses bras, ravie, heureuse, triomphante. Jacques se remit à la tâche quotidienne. Il travaillait avec ardeur, entièrement possédé par son œuvre, sans être distrait une minute par le souvenir d'Aurélie. Le joli visage de l'actrice ne venait pas même danser devant ses yeux. Toute la matinée s'écoula ainsi. Après un déjeuner rapide, il reprit sa besogne un instant interrompue, ne se rendant pas compte de la fuite des heures. Seule, l'arrivée de M. Grandier le rappela à la réalité. Nelly en toilette tapageuse, montrant son joli visage, et Mmede Guessaint en toilette sombre, la figure un peu voilée, accompagnaient l'illustre savant.
—Chère madame, dit le docteur, en se tournant vers Faustine, permettez-moi de vous présenter Jacques Rosny. Je vous ai dit que je l'aimais comme un enfant.
Faustine eut un mouvement brusque, et se sentitvaguement troublée. Elle reconnaissait le sculpteur rencontré par elle deux ans plus tôt, dans le promenoir de San Onofrio, à Rome. Elle se ressaisit bien vite, et leva son voile, afin que l'artiste pût commodément la voir. Se souviendrait-il aussi de cette causerie d'une demi-heure? Elle le regardait de ses beaux yeux fiers et tranquilles. Jacques rougit légèrement, et, s'inclinant devant elle.
—Je suis heureux de vous être présenté, Madame. Vous m'avez oublié, sans doute. C'est tout naturel.
Faustine interrompit le jeune homme pour s'approcher duVercingétorix. Elle contemplait le chef-d'œuvre avec une profonde émotion d'artiste. Le Gaulois, chargé de chaînes, les membres tordus sous les âpres morsures du fer, relevait la tête en un mouvement d'orgueil hautain. Dans ses yeux on lisait une pensée immuable. Derrière Rome triomphante, il voyait la Gaule future, victorieuse à son tour, et prenant sa revanche des hontes passées. Autour de lui, gisaient un guerrier mort, un enfant massacré; une femme, les seins nus, le cœur percé d'un poignard, se renversait entourant de ses bras les genoux du patriote enchaîné. Faustine admirait. La pensée du sculpteur jaillissait,lumineuse et sublime. La jeune femme éprouvait ce frisson du Beau qui est la plus grande jouissance de l'artiste. Dans un élan d'enthousiasme, elle tendit la main à Jacques.
—C'est beau, dit-elle.
De coutume, on l'accablait de compliments, et de flatteries banales dont il se sentait gêné plutôt que réjoui. Ces deux mots, prononcés d'une voix émue, lui allèrent droit au cœur. Il retrouvait, devant Mmede Guessaint, cette espèce d'embarras qu'il avait éprouvé jadis dans le promenoir du couvent. Cette belle créature, au visage pâle et fier, aux yeux éclatants, qui marchait avec l'aisance calme et superbe d'une déesse, lui inspirait une crainte vague.
—Oh! le beau buste! s'écria tout à coup Nelly.
Et elle appelait l'attention de Mmede Guessaint sur le buste de la princesse V..., d'une élégance souple et gracieuse. A son tour, MmePercier exprima toute son admiration au jeune homme. Elle lui expliqua que son amie se montrait fort réservée, d'habitude, devant les œuvres d'art. Un suffrage comme le sien valait bien des éloges. Elle lui apprit que, malgré sa modestie, Faustine était peintre et capable de le comprendre. Mmede Guessaint causa peinture avec Jacques, et tous deux se sentirentrapprochés par des impressions communes. Jacques l'écoutait parler avec un plaisir dont il ne se rendait pas compte. Les idées de la jeune femme lui plaisaient; mais aussi cette voix harmonieuse qui le charmait d'une façon singulière.
—Maintenant que nous nous connaissons, monsieur, j'espère que vous me ferez le plaisir de venir chez moi. Je serai toujours heureuse de vous recevoir.
D'habitude, le sculpteur laissait tomber ces invitations qu'on lui adressait. Il acceptait celle-ci, avec l'intention réelle d'y donner suite. Pourquoi désirait-il revoir Mmede Guessaint? Il ne s'en rendait pas bien compte. Mais quand elle fut partie, quand il se retrouva seul dans l'atelier, il se promit d'aller chez elle. Chose étrange! il venait de passer une nuit amoureuse, pleine de sensations subtiles, avec une jolie créature qu'il connaissait depuis longtemps, et voilà qu'il pensait obstinément à une autre femme, qu'il n'avait vue que deux fois en deux ans, et pendant quelques minutes. A vingt-six ans, on subit ses sentiments sans les analyser. Jacques songeait à Faustine, sans comprendre l'étrangeté de cette songerie. Quelque chose comme une obsession très douce s'emparait de son esprit. Il se rappelait surtout la manière divine dont ellemarchait, ces mouvements d'impératrice romaine, gracieuse et noble.
Deux heures plus tard, on frappait doucement à sa porte; absorbé, moins par son travail que par sa préoccupation intime, il n'entendait pas l'appel du visiteur nouveau, lorsque MmePercier se trouva tout à coup devant lui.
—Vous êtes étonné de me revoir? dit-elle en riant.
—Mais, Madame...
—Voici ce qui m'amène. Mmede Guessaint, avec qui je suis venue tantôt, est ma sœur plutôt que mon amie. Or je n'ai ni son portrait ni son buste! Oui, oui, je comprends votre mouvement. Je sais que vous n'aimez pas faire de bustes; le docteur me l'a dit. Je vous prie en grâce de consentir à une exception en ma faveur.
—Mais je ne refuse pas, j'accepte.
—Vous acceptez? comme cela, tout de suite, sans vous faire prier? Vous êtes charmant.
En effet, pour toute autre, Jacques eût refusé. Il s'agissait de Faustine; il consentait, et avec un plaisir qui l'étonnait un peu.
—Alors, je vais vous demander une autre faveur, répliqua Nelly. Vous voulez bien?
Jacques la trouvait charmante: elle parlait si gentiment,et tant de gaieté sonnait dans son rire jeune!
—Je vais vous expliquer mon affaire, reprit-elle. Je suis très riche... oh! mais, très riche. Malheureusement, je suis aussi très dépensière. Il y a des mois où j'ai beaucoup d'argent; d'autres où je suis pauvre comme Job. Eh bien, rendez-moi un grand service. Acceptez ceci.
Elle lui tendait un portefeuille, en maroquin du Levant, sans chiffre. Le jeune homme recula la main.
—Oh! Madame!...
—Puisque je vous dis que vous me rendez service! Vous ne voulez pas être mon banquier? Il faudra bien que je le paie, ce buste, que vous consentez si aimablement à faire. Que vous importe si c'est tout de suite?
Elle bavarda pendant une heure; et le jeune homme l'écouta, très attentif, parce qu'elle lui parlait de Mmede Guessaint. Nelly lui dit quelle artiste était Faustine, et pourquoi le monde ignorait la flamme géniale qui brûlait en elle. Peu à peu, l'ombre emplissait l'atelier, et les causeurs ne s'en apercevaient pas. Bientôt, Jacques alluma une lampe, et le bavardage recommença. Le temps coulait si vite que MmeRosny, inquiète dene pas voir rentrer son fils, vint le chercher tout à coup.
—Ma mère, Madame, dit Jacques un peu embarrassé.
Françoise, à demi cachée dans l'ombre, dévorait des yeux cette étrangère qu'elle trouvait auprès de son fils, dans une conversation intime, à une heure si avancée de la journée. Nelly s'excusa et prit congé, après avoir remercié le sculpteur et salué MmeRosny. Dès que MmePercier fut partie, Françoise interrogea son fils. Quelle était cette inconnue? Une femme du grand monde, sans doute? Du grand monde! Elle disait ces trois mots avec amertume. Sa jalousie ne s'y trompait pas une minute. Jacques aperçut le petit portefeuille, et dit gaiement:
—Je ne sais pas son nom. Elle venait me demander de faire le buste d'une de ses amies. Toutes deux sont fort liées avec M. Grandier. Regarde donc, mère! Dix mille francs! Ma foi, c'est une surprise agréable. Cette dame a le tort de payer d'avance, mais elle paie cher.
Joyeusement, il embrassait sa mère, dont la méfiance se dissipait peu à peu. Elle avait cru d'abord à quelque mondaine amoureuse; et les caprices de mondaine lui faisaient peur. Il s'agissait, aucontraire, d'un travail, d'un travail bien payé: rien de mieux.
—Je te mène au cabaret, maman. Ce soir, nous faisons une partie fine à nous deux!...
Pendant les deux premières séances, Nelly accompagna son amie à l'atelier du square des Batignolles. A la troisième, Faustine arriva seule. Il en fut ainsi désormais. Et, dès lors, commencèrent pour le jeune homme des journées pleines d'enchantement. Faustine se sentait vivement attirée par cette nature expansive et jeune. Elle retrouvait tout entière l'impression qu'elle avait subie à Rome, deux ans auparavant. Mmede Guessaint, trop fière pour craindre le danger et d'ailleurs trop pure pour le connaître, se laissait aller doucement à la sympathie que lui inspirait l'artiste. Pendant que Jacques travaillait avec sa fougue et sa passion habituelles, dévorant des yeux le beau visage qui posait devant lui, elle parlait avec le même abandon que si elleeût été en face de Nelly. Lui, trouvait toujours le même charme à cette voix délicieuse. Mille séductions s'étaient réunies dans cette jeune femme, pour un homme tel que Jacques. Mmede Guessaint paraissait tout connaître: elle gardait de ses voyages une fraîcheur de souvenirs, une variété d'expressions, une poésie de langage qui emportaient l'artiste dans un monde nouveau. Elle disait les paysages sans fin de la Syrie, les plaines où jaillissent les cactus énormes, et les arbustes gris, secouant la poussière de leurs feuilles fanées; et Jérusalem, debout sur son plateau légèrement incliné, éveillant à la fois la religiosité du chrétien et la sensation subtile de l'artiste; et les terrasses du temple de Salomon, que flanquent des tours crénelées sous le bleu profond du ciel; et l'émotion subite quand, du sommet de la citadelle de Sion, l'œil descend sur la sombre vallée de Josaphat. Brusquement, elle quittait la Syrie pour l'Europe; elle racontait Madrid et ses élégances raffinées; la verte Andalousie qui rit le long du jaune Guadalquivir, couchée au milieu de ses palmiers et de ses aloès. Puis la mosquée de Cordoue, avec ses mille colonnes de porphyre; et la cathédrale de Séville, où l'âme s'endort dans la molle plénitude du rêve, cet immense vaisseau de pierre où Notre-Dame deParis danserait à l'aise; et la Giralda, le jour du samedi saint, quand toutes les cloches partent à la fois, lançant leur carillon de bronze vers le ciel éternellement pur.
Jacques l'écoutait avec ravissement. Les artistes seuls savent parler aux artistes. Le jeune homme comprenait toutes les descriptions de Faustine, heureuse elle-même de se sentir comprise. Une irrésistible sympathie les avait d'abord attirés l'un vers l'autre. Maintenant, cet homme de génie et cette femme rare, connaissaient l'union de leurs intelligences, avant l'union de leurs cœurs. Jacques savait peu de chose en dehors de son art. Il ignorait le monde, où il ne mettait jamais les pieds; il ignorait la vie, avec ses exigences; il ne savait pas qu'on ne pardonne jamais aux hommes, même supérieurs, de se passer des autres. Faustine lui ouvrait des horizons jusque-là fermés.
—Vous me dites que vous n'aimez pas le monde, Monsieur. N'importe: il faut y aller. Si puissant que soit votre esprit, il ne possède, en somme, comme celui de toute créature humaine, qu'un nombre limité d'idées. Nous avons besoin, les uns et les autres, d'échanger nos pensées, de nous renouveler nous-mêmes en renouvelant ceux quinous entourent. Vous me pardonnez de vous faire un peu de morale?
—Je vous ai une reconnaissance infinie, Madame. J'ai toujours vécu comme un sauvage, replié sur moi-même, absorbé dans mon travail. Vous m'initiez à des vérités que je ne soupçonnais pas. Je croyais qu'un artiste doit fuir le monde. Ce sont les idées de ma mère. Elle se trompait, n'en sachant guère plus que moi. Vous, dont l'esprit est ouvert à tout, vous me montrez mon erreur. Est-il possible, mon Dieu, qu'en un temps où les femmes sont si futiles, il s'en rencontre une telle que vous!
—Prenez garde! votre phrase ressemble à un compliment. N'oubliez jamais en me parlant que je hais la banalité. Alors, je vous ai réconcilié avec le monde? Eh! bien, vous ferez vos débuts chez moi, et j'en serai charmée.
Faustine posait depuis cinq ou six jours, quand, un après-midi, la causerie effleura la politique. Jacques lui parlait d'un bas-relief dont l'idée le passionnait. Il voulait synthétiser la Révolution, faire crier au marbre l'enthousiasme des volontaires de 92, et les belles fureurs de ces années sanglantes et guerrières.
—Vous avez tort, Monsieur. L'art est trop haut pour qu'on l'abaisse au niveau de la politique.
—Ce n'est pas de la politique, Madame, c'est de l'histoire.
—Vous oubliez les échafauds... A ce compte, la Commune aussi serait de l'histoire. Cependant, il ne vous viendrait pas à l'idée de couler en bronze les massacreurs et les bandits de cette époque-là.
Jacques dit d'une voix brusque:
—Ni massacreurs ni bandits, Madame. Serviteurs malheureux d'une idée fausse, voilà tout.
Faustine se leva toute droite, impérieuse et frissonnante.
—Je vous excuse, Monsieur. Vous ne savez rien de ma vie. Mon père a été tué par une balle des fédérés, et les fédérés ont fusillé mon frère!
—Sang pour sang, Madame! Les soldats de Versailles ont fusillé mon père!
Les haines forcenées de la guerre civile se réveillaient en ces deux êtres. Leurs idées contraires se choquaient violemment. Le choc pouvait faire jaillir deux colères: il n'éveilla que deux pitiés.
—Votre père et votre frère ont été tués, reprit Jacques d'une voix très douce. Comme vous avez dû être malheureuse!
—Votre père a été fusillé, répliqua-t-elle extrêmement émue, comme vous avez dû être malheureux!
Et d'instinct, ils se tendirent la main, commepour abjurer les haines d'autrefois. Ce jour-là, Jacques ne travailla pas davantage. L'un et l'autre parlèrent de ceux qu'ils avaient aimés. Faustine disait la belle vie du général, son dévouement chevaleresque au pays, son patriotisme, sa fin sublime de héros; elle évoquait le souvenir d'Étienne, le soldat aventureux, au caractère généreux et fier. Lui, de son côté, racontait les années dures de l'ouvrier, les souffrances de Pierre Rosny, sa mort tragique au coin d'un fossé; si bien que son fils et sa veuve, ignorant où il dormait son dernier sommeil, ne goûtaient même pas la triste joie de prier sur sa tombe. De nouveau, les deux jeunes gens se sentaient unis par cette communauté de douleurs semblables, nées de destins contraires. Ce qui aurait séparé deux âmes vulgaires rapprochait ces deux âmes supérieures. Oubliant que leurs pères étaient morts dans des rangs opposés, ils abjuraient les fureurs infécondes, pour pleurer le même malheur qui faisait de pareils orphelins.