V

Le lendemain, quand Faustine revint, ils ne parlèrent plus du passé douloureux. La jeune femme, cette fois, interrogea l'artiste sur son enfance. Elle lui fit raconter sa courte vie de soldat, pendant la guerre; comment il tombait à Montretout, la poitrine trouée par une balle; l'histoire decette médaille militaire obtenue par M. Grandier, puis, les années de Rome, à la Villa Médicis. Jacques ne voulut rien cacher. Il dit toute son histoire, avec un abandon plein de gaieté, riant de la misère d'autrefois, lorsque l'argent manquait et que le travail acharné de sa mère suffisait seul à les faire vivre. Mmede Guessaint questionna curieusement Jacques Rosny sur Françoise. Mais celui-ci s'enferma dans une sorte de craintive discrétion. Il sentait si bien l'abîme creusé entre ces deux femmes! Faustine cependant insista pour que l'artiste donnât suite à son projet de sortir, d'aller dans le monde. Elle devinait qu'une volonté pesait sur lui, pour qu'il persistât dans cette claustration. A présent, il cherchait des défaites, il s'efforçait de réfuter ses arguments; mais elle sentait bien qu'elle prenait lentement une influence considérable sur cet esprit.

A la fin de la première semaine, une phrase de Jacques la fit réfléchir. Ils discutaient une question assez importante de l'art contemporain: le modernisme. Mmede Guessaint lui conseillait de suivre le courant de son siècle, qu'un âpre besoin de vérité emporte loin de la fantaisie capricieuse. Lui, au contraire, entraîné par sa nature ardente, voulait allier beaucoup de vérité avec un peu de romantisme.Elle combattait cette opinion qu'elle estimait fausse.

—Croyez-moi, Monsieur. Un grand artiste comme vous doit trouver la formule nouvelle. Cette formule est la même pour le sculpteur que pour le peintre et le poète. On ne la découvrira ni dans le romantisme échevelé des uns, ni dans le réalisme exagéré des autres. C'est la modernité qui triomphera. Il faut être l'homme de son temps.

On eût bien fait rire Jacques quinze jours auparavant, en lui disant qu'une femme du monde lui donnerait des conseils d'esthétique; bien plus, qu'il les suivrait et en tiendrait compte. Quand Faustine partait, il ne rentrait pas rue Lambert, comme il faisait d'habitude. Il se couchait sur son canapé, et, bercé par un souvenir, il rêvait profondément. L'image de cette femme le hantait. Elle ne parlait plus, qu'il l'écoutait encore. La douceur de sa voix musicale chantait à son oreille des paroles cadencées. De temps en temps, il levait les yeux sur leVercingétorixet baissait la tête, confus, surpris, presque mécontent. Lui aussi portait des chaînes, comme le guerrier vaincu. Il aimait Faustine. C'est donc cela, l'amour, une possession violente, une conquête de toutes les pensées? Comme c'était venu vite! Alors, il se débattait, cherchantà se prouver qu'il se trompait. L'amour? Allons donc! Un caprice comme les autres, d'une nature différente peut-être, parce que Faustine était une femme d'un ordre supérieur. Pour la première fois, il cherchait à lire dans son cœur, à bien analyser ses propres sentiments. Pourquoi l'aurait-il aimée? Et il se répondait tout bas qu'il l'aimait parce qu'elle ne ressemblait à aucune autre créature. Cette intelligence si haute l'exaltait, cette voix, cette démarche, ce sourire le ravissaient, son œil exercé de sculpteur devinait les splendeurs de ce corps harmonieux et souple; et toutes ces pensées le grisaient, l'affolaient. Chaque soir, à présent, Françoise venait le chercher à l'atelier. Elle le trouvait seul, dans l'ombre, enfoncé en de cruelles songeries. Elle l'emmenait avec elle; et le jeune homme gardait sa mélancolie. Elle l'interrogeait, et il ne répondait que par des mots vagues. Il invoquait son travail, l'inquiétude du prochain Salon. MmeRosny ne le croyait pas. Son travail? Il était fini. L'inquiétude du prochain Salon? Un triomphe paraissait assuré. Jacques mentait. Il ne lui disait plus la vérité. Alors, que se passait-il? Elle voulait savoir et elle ne trouvait pas. Ce fut Aurélie qui lui fit tout comprendre. La comédienne venait peu chez MmeRosny. Batignolles est loinde la rue des Pyramides; et une femme austère comme Françoise effarouchait la comédienne coquette. Cependant, une semaine environ après son aventure avec Jacques, elle arriva rue Lambert. Depuis cette nuit délicieuse où, très sincèrement, dans un élan de passion, elle s'était donnée au jeune homme, Aurélie n'avait plus revu son amant de quelques heures. Le lendemain, le surlendemain, elle l'avait attendu vainement, un peu surprise d'abord, très dépitée ensuite. Comment! il ne revenait pas? il ne lui écrivait pas?

Les femmes ont une vanité excessive, mais autant de finesse que de vanité. Dans les choses de l'amour qui lui sont personnelles, la plus sotte sait toujours bien y voir clair. Aurélie n'hésita pas une minute. Une rivale s'emparait brusquement de Jacques, l'arrachait à la séduction tendrement et savamment préparée. Le silence de l'artiste ne s'expliquait pas autrement. Mais quelle rivale? Évidemment, Jacques ne la connaissait pas avant cette soirée où il était tombé dans ses bras. Sans doute une de ces aventures imprévues et soudaines qui bouleversent la vie d'un homme.

—Bonjour, Madame. Comme il y a longtemps que je ne vous ai vue! s'écria-t-elle en entrant chez MmeRosny. Comment va Jacques?

—Jacques va bien, je vous remercie.

Non, Jacques n'allait pas bien. Il suffisait à Aurélie de regarder la mine soucieuse de Françoise. Alors elle bavarda, parla de son théâtre, de ses rôles, de ses petites ambitions. Puis, elle revint au sculpteur par un détour habile. Que faisait-il? A quoi travaillait-il? Distraitement, MmeRosny raconta l'histoire des dix mille francs, la visite de cette femme élégante et jolie qui commandait le buste d'une de ses amies. Aurélie était fixée. Jacques aimait l'une ou l'autre; ou la dame au buste, ou celle qui le faisait faire. Elle savait d'avance qu'elle aurait en MmeRosny une alliée inconsciente.

—Jacques va devenir amoureux d'une de ces élégantes mondaines, dit-elle en riant. Prenez garde, elles vous l'arracheront! Vous ne les connaissez pas. Elles vont bien quand elles s'y mettent! On accuse les comédiennes de coquetterie! Quelle erreur! Les femmes du monde s'entendent bien mieux que nous à enjôler un homme. D'autant plus que, malgré ses vingt-six ans, il est presque aussi naïf en amour qu'un garçonnet de dix-huit. Il a toujours travaillé; il ne connaît pas les roueries et les séductions de ces belles dames, qui gâchent le temps d'un artiste, et le plantent là quand elles ne l'aiment plus.

La comédienne savait exactement la portée de ses paroles. Il n'en fallait pas davantage pour exciter la jalousie de MmeRosny, pour que celle-ci surveillât son fils. Aurélie prit congé et s'en alla frapper à la porte de l'atelier, très curieuse de savoir quelle réception lui réservait le bel infidèle. Elle le trouva, comme le trouvait toujours sa mère après le départ de Faustine, seul, inactif, sombre.

—C'est moi, dit-elle en entrant. Puisque vous ne veniez pas, je suis venue. Je vous demande à dîner comme l'autre soir: voulez-vous?

Jacques eut un geste violent en l'apercevant.

—Ma foi, je suis absurde! s'écria-t-il, et vous êtes vraiment bien gentille de vous souvenir encore d'un imbécile tel que moi! Vous me demandez à dîner? Bravo! asseyez-vous là; je veux me mettre à vos genoux, implorer mon pardon, vous dire que vous êtes adorable. Nous dînons ensemble; ensuite vous m'emmenez chez vous, et nous passons une bonne soirée... comme l'autre soir; et... et tu m'offriras une tasse de thé, veux-tu?

Toute la soirée, il se montra fort gai, fort tendre; mais sa gaieté et sa tendresse trahissaient une intense nervosité. Ses yeux brillaient d'un feu sombre. Il parlait avec une amertume et une violence qu'Aurélie ne lui connaissait pas, ou bien,tout à coup, il devenait triste et taciturne. Elle l'étudiait avec son intuition du cœur humain, avec son flair de femme un peu jalouse et très coquette. Elle éveillait les sens de son amant: rien de plus. Le cœur et la pensée n'étaient pas avec elle. Il lui témoignait la passion physique qu'éprouve toujours un jeune homme pour une jolie femme; mais le rêve, l'infini, l'au-delà de l'amour appartenaient à une autre. Quelle était cette autre?

Faustine se sentait violemment aimée. Une femme ne se trompe jamais aux sentiments qu'elle inspire. Elle perçoit nettement les troubles qu'elle fait naître, les émotions qu'elle éveille. Coquette, Mmede Guessaint aurait joué le jeu des coquettes. Sincère et loyale, elle s'interrogeait avec angoisse, se demandant si elle n'était pas bien près d'aimer, elle aussi; si elle n'aimait pas déjà. Jacques la séduisait par sa nature primesautière et jeune, par son ardeur, par sa gaieté: surtout par cette flamme de génie qui l'illuminait. Devant Faustine se posait la redoutable question qui a épouvanté tant d'honnêtes femmes! «Je suis aimée. Que ferai-je, si j'aime?» On espère toujours ruser avec son cœur. Pour une créature telle que Faustine, pure commela neige inviolée, d'une loyauté inflexible, l'adultère est un mot vide de sens. La pensée du mensonge n'entrait pas dans cette âme. Bien plus, l'hypothèse d'une chute ne se présentait même pas à son esprit. Avec la naïveté poétique de son esprit d'artiste, elle croyait que Jacques l'aimait d'un amour passionné, mais platonique. Très fine, elle sentait bien qu'elle en imposait au jeune homme. Oserait-il même risquer un aveu? Ce qu'elle ne pouvait pas se cacher à elle-même, c'est la jouissance profonde que lui causaient ces rendez-vous quotidiens. Elle partait de l'atelier avec du bonheur plein son âme. Elle devenait gaie, elle riait, et, presque expansive, elle étonnait Nelly qui ne la reconnaissait plus. Le soir, qu'elle restât chez elle ou qu'elle allât dans le monde, elle revivait par le souvenir toute la délicieuse journée.

Ce dimanche-là, elle avait déjeuné seule. Depuis quelques jours, elle voyait peu M. de Guessaint, absorbé par les préparatifs de son voyage dans le Sud-Oranais. Assise au coin du feu, dans son boudoir, elle rêvait à la semaine qui venait de s'écouler. Comment avait-il pu suffire de quelques jours pour la changer si profondément? Elle aimerait, elle? Impossible. Par instants, elle se débattait contre la séduction irrésistible qu'elle subissait. Nonpas qu'elle eût honte en se disant qu'elle pouvait faillir. Mais elle se révoltait contre cette prise de possession d'elle-même. Comment, elle, si libre, si fière, cédait-elle ainsi à une inclination coupable? Ce qui l'étonnait le plus, c'est qu'elle ne luttait pas, qu'elle ne désirait même pas lutter. Elle en revenait toujours à la même conclusion. Elle aimait Jacques, ou elle l'aimerait. Mais son amour ne connaîtrait ni les lâches abandons ni les honteuses défaites. Faustine disait quelquefois que l'honneur était la propreté de l'âme. Il lui paraissait impossible que son âme ne fût pas nette comme son corps. Les souillures humaines ne l'atteindraient jamais. Elle ne se rendait pas compte que des idées pareilles sont d'autant plus périlleuses qu'elles empêchent d'avoir peur du danger. Le danger? elle ne le redoutait pas. Elle se laissait glisser à son amour avec une témérité hautaine. Telle, la Fée des Glaciers, dans la légende suédoise: Odin l'a faite reine des hautes montagnes, et son empire durera aussi longtemps que sa virginité; insouciante et légère, elle court sur les hautes cimes, riant des abîmes entr'ouverts. Un jour elle aime et elle est aimée; elle se croit aussi vaillante que jadis; mais sa force la trahit, le vertige la prend, et elle roule dans les précipices sans fond.

La femme de chambre qui entrait dans le boudoir, tira Faustine de sa rêverie.

—M. Percier demande si Madame peut le recevoir? dit-elle.

Mmede Guessaint restait un peu étonnée. Que lui voulait-il? Tout à coup, elle sourit, se rappelant sa conversation avec le mari de Nelly.

—Faites entrer, répliqua-t-elle.

Une lueur de malice flambait dans les yeux de Faustine. Le pauvre homme! Il venait se confesser avec une docilité de collégien! Elle s'amusait à l'avance des terreurs de sa timidité effarouchée. Très effarouché, en effet, M. Percier. Rouge, ne sachant comment aborder l'entretien, il parla maladroitement de choses inutiles. Mais Faustine le rappela vite à la question.

—Il est bien convenu, n'est-ce pas, que vous me considérez comme une amie, comme une amie vraie? J'aime très tendrement votre femme. Je veux qu'elle soit heureuse. Je crois qu'il y a entre vous plus qu'un malentendu. Mais en tout cas, ce n'est pas bien grave. Donc, répondez-moi franchement. Vous aimez Nelly?

—Oui, murmura Félix.

—Beaucoup?

—Passionnément.

Il dit ce mot avec une ardeur que Faustine ne lui connaissait pas. Elle le regarda fort étonnée.

—Alors, reprit-elle, je ne comprends pas du tout. Comment, vous aimez passionnément votre femme, et vous la trompez! C'est absolument inexplicable!

—Ce n'est pas inexplicable... mais c'est bien difficile à expliquer.

—Si difficile!

—Oh! Madame... Vous allez voir! Est-ce que vous me permettez de marcher? Si je marche, je ne vous verrai pas; et il me semble que... Oui! si je ne vous vois pas, j'aurai plus de courage.

Alors, tout en se promenant de long en large, même en tournant un peu le dos à Faustine, ce qui produisait un effet assez comique, Félix raconta l'histoire délicate de ses relations conjugales. Très délicate, en effet! Il avait un grand malheur, le pauvre homme. Il était... fort sensuel. Il adorait Nelly, et il s'efforçait de lui prouver le plus souvent possible qu'il la considérait comme la plus séduisante des créatures. Cruellement, la jeune femme semblait prendre plaisir à refuser ses témoignages répétés d'une tendresse naturelle. Elle coquetait avec son seigneur et maître; puis, elle s'enfermait obstinément dans sa chambre ferméeau verrou, et ne consentait que bien rarement à s'humaniser un peu. Cette sévérité barbare surprenait un peu Félix. Était-ce coquetterie, ou désir de dominer souverainement, ou simple caprice transformé en entêtement par l'orgueil? Mais, depuis quelques mois, changeant tout à coup, elle déclarait son intention d'être désormais seulement la sœur de son époux. Félix essayait de la ramener, de la convaincre que le mariage a des fins à la fois plus agréables et plus hautes; rien n'y faisait. Nelly s'obstinait dans sa résolution glaciale. Le malheureux agent de change se disait alors que le mieux serait peut-être d'éveiller la jalousie de sa capricieuse compagne. C'est pourquoi il adressait à MlleAurélie des vœux coupables, mais exaucés. Au lieu de cacher cette liaison, il s'efforçait de la faire connaître, voulant que Nelly n'ignorât pas ces amours illicites.

Faustine riait aux éclats. Ce mari, infidèle par amour, et cette femme amoureuse, glaciale par coquetterie, l'amusaient comme deux personnages de comédie. Décidément, rien ne menaçait le bonheur de son amie. Un simple malentendu séparait les jeunes époux. Elle riait toujours, et ses rires intimidaient de plus en plus M. Percier; il s'imaginait qu'elle se moquait de lui.

—Je ne me moque pas de vous du tout, cher monsieur. Mais avouez que la situation est très comique.

—Je ne trouve pas, murmura-t-il.

Elle le vit si malheureux qu'elle s'empressa de le rassurer. Elle lui promit que son bonheur conjugal renaîtrait bientôt. Elle ferait de la morale à Nelly; et elle se chargeait de changer en une docilité de brebis la capricieuse humeur de la jeune femme. Elle ne lui demandait que huit jours. Et, avant huit jours, Nelly, repentante et corrigée, ôterait de sa porte le verrou fâcheux, cause première de tous ces désastres.

M. Percier, très consolé, s'éloignait à peine, lorsque M. de Guessaint se présenta chez sa femme.

—Je ne vous dérange pas, ma chère amie? dit-il avec sa politesse accoutumée.

—Vous avez besoin de me parler?

—Oui. Je voulais vous annoncer une nouvelle qui vient de me surprendre. J'ai reçu tout à l'heure une lettre du ministère de la marine. Nous partons pour Oran beaucoup plus tôt que je ne croyais, dans quatre ou cinq jours.

—Je vous souhaite un heureux voyage, mon cher Henry.

—Merci. On attelle; vous ne voulez pas faire un tour au Bois?

—Merci. Le temps est beau. Je ne suis pas sortie de la journée. Je vais aller jusqu'à la Muette, en marchant.

Elle éprouvait le besoin de se dépenser, de rafraîchir sa fièvre, et aussi d'user la longue journée. Il lui tardait d'arriver au lendemain, à cette heure charmante où, toute joyeuse, elle partirait pour l'atelier. Les aveux de M. Percier, ces confidences qui lui paraissaient si comiques, exerçaient sur elle une influence physiologique. Elle en rougissait, elle si pure et si chaste; mais elle enviait les délicates jouissances des amours permises. Ah! si elle était libre, comme elle serait heureuse et fière de devenir la femme de Jacques! L'amour chemine dans un cœur neuf avec une rapidité surprenante. A présent, elle ne discutait plus avec elle-même. Elle s'avouait son amour; mais, en se l'avouant, elle ne sentait naître aucune crainte. Elle se croyait sûre d'elle; elle se croyait également sûre de l'artiste. Il n'oserait jamais révéler sa passion. L'osât-il, elle cacherait la sienne et il ne saurait rien. Elle continuait à se bercer dans sa sécurité périlleuse. Elle aimait? Soit. L'amour pour elle ne serait jamais qu'un sentiment sublime qui réchaufferait doucement son cœur et ne le consumerait pas. Elle était heureuse, oh! bien heureuse! La vie lui apparaissait sous descouleurs nouvelles. Le soir, elle avait du monde à dîner, et elle étonna ses amis par sa gaieté et sa verve joyeuse. Nelly, de plus en plus étonnée, la regardait, ne comprenant rien à cette métamorphose subite. La fière Faustine, s'humanisant tout à coup, semblait descendre des hauteurs où elle avait coutume de planer. Elle causait avec entrain, laissant briller son esprit supérieur, jetant des reparties vives, des mots alertes qui contrastaient avec sa réserve accoutumée. Rentrée dans son appartement, elle compta les heures qui la séparaient de sa visite habituelle au square des Batignolles.

Dès huit heures du matin, Jacques arrivait à l'atelier, les sourcils froncés, l'œil sombre. Tout lui pesait; il n'avait pu dormir; il n'avait pas vu Faustine depuis l'avant-veille et une fièvre impatiente le brûlait. L'ardeur de sa nature l'emportait; il ne se sentait plus la force de résister. Il renvoya son élève, qu'il gardait d'habitude jusqu'à l'apparition de Mmede Guessaint; il s'occupa lui-même des mille détails de sa besogne accoutumée. Bientôt une lassitude immense l'accabla, il s'étendit sur le canapé, enfonçant dans les coussins sa tête brûlante, hâtant les heures, ne parvenant pas à oublier. Faustine parut enfin, et Jacques, domptant la révolte de ses nerfs, s'efforça de paraître calme.

—Êtes-vous libre demain soir, Monsieur? dit-elle en s'asseyant à sa place accoutumée.

—Mais... mais oui, Madame.

—J'espère que vous me ferez le plaisir de venir dîner chez moi. M. de Guessaint entreprend un long voyage, et je désire, avant son départ, vous recevoir dans ma maison.

Elle aussi paraissait très calme, et rien, sur son visage paisible et fier, ne trahissait son trouble profond. Mais ce nom de M. de Guessaint suffit à exciter l'irritation de Jacques, qui ne connaissait pas les rapports du mari et de la femme.

—Vous voudrez bien m'excuser, Madame, dit-il d'une voix un peu sèche. Mais décidément, je ne me sens pas fait pour le monde. Mieux vaut que je reste chez moi.

—Cependant, je croyais vous avoir convaincu que vous aviez tort, reprit-elle avec un sourire.

—Pour tout autre artiste qu'un sculpteur, votre raisonnement serait juste. Mais les pauvres diables tels que nous, sont soumis à de terribles nécessités. Ce que vous me voyez faire souvent, me lever et couvrir d'eau mon ébauche, c'est l'emblème de la vie que nous menons. Le sculpteur est avec son œuvre comme la mère avec son enfant. Tant que l'enfant n'a pas grandi, la mère ne le perd pas desyeux; tant que notre œuvre n'est pas finie, nous ne pouvons pas l'abandonner.

Faustine feignit de ne pas sentir la rudesse de son accent.

—Alors, Monsieur, vous refusez de venir chez moi? reprit-elle souriante.

—Oui, Madame.

—Pourquoi?

Il eut un geste violent:

—Parce que je vous aime!

Faustine se leva toute pâle. Un léger frisson courait le long de son corps.

—Comment vous êtes-vous despotiquement emparée de tout mon être? Je ne sais pas. C'est un poison lent qui s'est glissé dans mes veines. Est-ce que j'ai aimé, moi, avant de vous connaître! Aucune femme ne m'a jamais fait ressentir ce que j'éprouve. Je regardais l'amour comme un plaisir, comme un passe-temps. Vous êtes venue, et voilà que je ne peux plus vivre sans vous! Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Je suis tout seul; je n'ai que ma mère. Si vous ne m'aimez pas, je suis perdu. Il ne me reste plus qu'à me jeter à l'eau. Ne riez pas! Je ne suis pas un de vos jeunes gens élégants qui font la cour à une femme par plaisir ou par désœuvrement. Je vous aime... Si vous ne m'aimezpas aujourd'hui, vous m'aimerez un jour... Et puis... je ne sais plus ce que je dis... Je vous en supplie, ayez pitié de moi...

Faustine s'était laissée retomber sur le fauteuil, violemment secouée par ces paroles ardentes, qui l'épouvantaient et la ravissaient à la fois. Les premiers mots de Jacques lui avaient fait peur; voilà maintenant qu'il demandait grâce, qu'il s'humiliait, que des larmes coulaient de ses yeux.

—Pardonnez-moi, je suis un enfant. Je vous dis des absurdités... Je vous aime, je vous aime, je vous aime...

Elle le regardait très doucement, sans fierté ni colère, avec une pitié et une tendresse infinies. Elle le voyait souffrir, et elle l'aimait! Eh! bien, non, elle saurait cacher son redoutable secret; il ne se douterait pas du trouble profond où il la jetait.

—Oui, vous êtes fou, répliqua-t-elle de sa voix harmonieuse comme une musique. Vous me dites que vous m'aimez, je vous crois. Vous ne songez pas que je ne suis point libre, que je suis mariée... mal mariée peut-être, mais esclave de mon serment. Une femme telle que moi ne descend pas jusqu'au mensonge. Elle a honte de la trahison, non pour les autres, mais pour sa conscience.

Jacques cachait sa tête entre ses mains tremblantes,et, de plus en plus troublée, Faustine s'efforçait de cacher son émotion. Elle ne s'apercevait pas que les quelques paroles qu'elle venait de prononcer contenaient un aveu indirect. Il lui disait: «Je vous aime...» et au lieu de répondre: «Je ne vous aime pas», elle se contentait de cette défaite banale: «Je ne suis pas libre.» Mais le jeune homme ne sentait rien, ne voyait rien.

Il reprit d'une voix sourde:

—Je n'ai jamais aimé avant de vous connaître. L'amour? j'en avais peur, sentant bien que le jour où je me donnerais à une femme, je me livrerais tout entier. Mais il me semblait impossible qu'il en existât une seule méritant cet abandon de tout mon être. La première fois que je vous ai vue, vous m'avez intimidé. Intimidé, moi qui n'ai jamais reculé devant rien! Je vous ai retrouvée, et j'ai retrouvé aussi mon impression première. Puis, vous veniez ici tous les jours et je ne sais quel charme m'enveloppait, que je subissais malgré moi, dont je ne pouvais pas me défendre. Tout est adorable en vous. Vous êtes belle; vous êtes la créature la plus intelligente que j'aie jamais rencontrée; non seulement vos paroles me ravissent, mais encore la voix divine qui les prononce. Je vous aime, oh! je vous aime follement.

Il s'agenouillait devant elle maintenant; il entourait la taille de la jeune femme de ses mains brûlantes. Elle le repoussa, se relevant dans un mouvement rapide; elle se jeta en arrière, murmurant d'une voix étouffée:

—Adieu, Monsieur.

La douceur subite du jeune homme l'effrayait. Faustine marchait déjà vers la porte, quand Jacques se précipita devant elle.

—Non, vous ne partirez pas! Si vous partiez, vous ne reviendriez plus. Mais répondez-moi donc! Vous restez là, immobile et glacée, et vous ne me dites rien, à moi qui souffre et qui désespère! Je vous aime! Rien ne me coûtera pour me faire aimer de vous! Si vous me fuyez, je vous poursuivrai avec toute la rage de mon désespoir. Vous me trouverez partout sur votre chemin. Mais pourquoi me fuiriez vous? Il est impossible que vous ne m'aimiez pas un jour. Une passion telle que la mienne saura bien faire fondre le manteau de glace dont vous vous couvrez. Je vous aime, je vous adore!

Il la saisissait dans ses bras; il la serrait étroitement contre sa poitrine; il couvrait de baisers son front, ses yeux, ses joues. Toujours muette, les dents serrées, elle luttait nerveusement contre la violence de cette passion qui la pénétrait. Les baisers deJacques lui produisaient l'effet d'une brûlure. Faustine défaillait maintenant. Elle tomba sur le canapé.

—Je sens que vous m'aimez, continuait-il de sa voix ardente. Quelque chose me crie que vous m'aviez deviné, que vous partagez ma folie...

Elle se taisait toujours, renversée en arrière; il la prenait dans ses bras, et elle s'en arrachait violemment; il la ressaisissait, la couvrant encore de caresses. Et de nouveau, elle se débattait, honteuse de se sentir presque vaincue et de ne pas demeurer maîtresse d'elle-même. Elle parvint à le repousser, à redevenir libre; elle courut au fond de l'atelier.

—N'approchez plus, dit-elle, ou je crie, ou j'appelle. La force contre une femme! Vous! Vous que je croyais supérieur aux autres! Vous me reprochez de me taire: je vais vous répondre. Seulement, quand je vous aurai répondu, vous resterez où vous êtes, sans faire un mouvement, sans venir à moi.

Il la regardait toujours; et l'influence qu'elle exerçait sur lui calmait lentement sa passion physique.

—Donnez-moi votre parole d'honneur de m'obéir, continua Faustine.

—Je vous obéirai.

—Je veux votre parole.

—Je vous la donne.

Elle hésitait, sentant bien toute la gravité des mots qu'elle allait prononcer. Mais cette vaillante créature ne reculait jamais.

—Jacques, dit-elle, je vous aime.

Il jeta un grand cri.

—Rappelez-vous votre promesse! Je vous aime, et je ne peux pas être à vous. Le mensonge me répugne et la trahison me révolte. Si je vous appartenais, je ne pourrais plus vivre.

—Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? murmura-t-il d'une voix brisée par les sanglots.

A son tour, il tombait assis, épuisé, vaincu; Mmede Guessaint s'approcha de lui, et doucement, avec une tendresse exquise:

—Voyez, dit-elle, c'est moi qui viens à vous maintenant. Vous souffrez, vous pleurez, mon pauvre ami? Est-ce que vous croyez que je ne souffre pas, moi aussi? Je m'étais juré que vous ne connaîtriez jamais mon amour pour vous. Je me confie à votre honneur et j'en appelle à votre loyauté. Je vous aime. Vous êtes le premier qui m'ait donné l'émotion irrésistible que je ressens. Si nous ne pouvons pas être l'un à l'autre, il nous reste au moins un bonheur suprême, celui de nous aimer sans honte, puisque nous serons sans reproche. Est-ce que je ne vous livre pas ce qu'il y a demeilleur en moi? Est-ce que vous ne possédez pas ma tendresse, mon cœur, ma pensée? Adieu, Jacques. Regardez-moi bien en face. Je veux savoir si vous m'avez comprise.

—Vous partez...

—Oui. Je vous supplie de me laisser partir.

—Vous reviendrez?...

—Je vous le promets. Adieu.

Il voulut s'élancer, la retenir; elle lui échappa... et s'enfuit.

Jacques demeurait écrasé. Partie! Reviendrait-elle? Oui. Elle l'avait promis; et puis, elle l'aimait. Elle l'aimait! Alors pourquoi se refusait-elle? Mais il ne se sentait pas la force de discuter avec lui-même. Cette violente scène le laissait brisé. Malgré l'aveu de Faustine, il souffrait cruellement, devinant bien qu'un abîme le séparait de cette femme. Il la connaissait maintenant; elle pouvait l'aimer, mais elle ne lui appartiendrait jamais. Mille pensées contradictoires se heurtaient en lui. Il ne gardait même pas l'espérance vague de la fléchir, d'obtenir de sa pitié qu'elle cédât à la passion folle qui l'envahissait. Cette créature fière et hautaine ne s'abaisserait jamais à la chute banale, à l'adultère louche qui ment et qui se cache. Quel que fût son amour, elle résisterait vaillamment, dût-elle le fuir.Le fuir? Il eut un cri de colère. Il essaya de se calmer, en se rappelant la promesse de Faustine: elle ne pensait pas à fuir, puisqu'elle avait promis de revenir. Étendu sur le canapé, son souvenir évoquait toutes les séductions divines de la jeune femme. Il cherchait à voir clair dans ce qui venait de se passer. Faustine lui avait avoué son amour; et pourtant, il restait triste, découragé, abattu. Au lieu d'espérer, au lieu de se dire que, fort de cet aveu, il triompherait de ses résistances, il subissait de nouveau une lourde et cruelle lassitude. Les heures s'envolaient; et il demeurait ainsi, angoissé, déchiré par ces incertitudes cruelles, ne sachant que croire, ne sachant que faire, prêt à donner sa vie pour finir sa torture. La nuit tombait quand sa mère arriva dans l'atelier. Comme les jours précédents, elle le trouvait sombre, farouche.

—Tu ne viens pas, mon enfant?

—Pardonne-moi, dit-il, je n'ai pas faim ce soir. Je ne veux pas dîner.

Elle insistait, anxieuse, sans pouvoir obtenir une autre réponse. Jacques voulait rester là, où il venait de la voir, où son souvenir flottait impalpable et parfumé; il voulait demeurer seul, seul avec ses pensées dont il buvait, jusqu'à la lie, la douloureuse amertume. Françoise le contemplait, muette, lesbras croisés. Elle se rappelait les paroles d'Aurélie. Est-ce que la comédienne avait raison? Jacques était-il donc amoureux d'une coquette qui le faisait souffrir? Et elle regardait les traits tirés de son fils, sa pâleur, sa tristesse mortelle.

—Tu ne m'accompagnes pas, mon enfant? reprit-elle doucement.

—Non, mère, permets-moi de rester ici et, je t'en prie, pardonne-moi. Je n'ai de goût à rien. Cela me fait du bien d'être seul.

Seul! voilà que Jacques ne voulait même plus d'elle maintenant! Françoise alluma une lampe; puis, promenant les yeux autour d'elle, elle chercha, regardant, épiant, comme le soldat flairant l'ennemi qui guette une embuscade tendue. Elle voyait clair; Aurélie avait dessillé ses yeux; Jacques aimait follement, éperdument, désespérément. Elle aperçut le buste de Faustine, vaguement éclairé par la lueur rougeâtre de la lampe, et soudain elle comprit. C'était cette femme que son enfant aimait, cette femme qui venait tous les jours, qui causait avec lui, qui s'enfermait avec lui. MmeRosny eut un geste de colère violente. Elle avait donc en vain surveillé depuis tant d'années l'existence de son fils, en vain elle l'avait fortifié contre les séductions de ce monde exécré. Il fallait qu'une créature sanscœur détruisît d'un seul coup toute son œuvre, torturât son enfant, lui arrachât la récompense de tant de sacrifices! Elle voulait la connaître, cette étrangère maudite qui bouleversait sa vie, Jacques ne l'accompagnerait pas? Eh bien, soit: pendant quelque temps, elle serait patiente. Ensuite, après le Salon, elle l'emmènerait loin de Paris. Et quand elle l'aurait à elle toute seule, elle reprendrait l'empire qu'elle exerçait autrefois.

—Alors, je te laisse. Rentreras-tu de bonne heure?

—Oui, mère.

—Rentre tard, si tu veux. Tu ne me dérangeras point. Je m'endors tout de suite, tu sais.

Non, elle ne s'endormait pas. Mais elle espérait vaguement que Jacques chercherait à s'étourdir, à oublier, qu'il se jetterait dans le plaisir, qu'il s'éprendrait d'une autre peut-être. Sans rien ajouter, elle sortit de l'atelier, puisque la solitude lui plaisait à présent. Le jeune homme égrenait une à une toutes les pensées anciennes; sa fièvre les exagérait. Il se butait toujours à la même idée. Faustine l'aimait: pourquoi se refusait-elle? L'homme ne se rend pas compte des terribles combats qu'une femme se livre à elle-même. Ses pudeurs, ses hésitations, ses craintes lui échappent, parce qu'il n'apas la même façon de sentir ni d'éprouver. Une femme telle que Faustine, en se donnant à l'homme qu'elle aime, cède moins à l'entraînement de sa tendresse qu'à l'appel de sa pitié. Elle se livre non pour elle, mais pourlui. Celle qui n'a jamais failli ressent une révolte instinctive de tout son être. Connaissant mieux la vie, Jacques aurait compté sur le hasard, sur le temps, sur les circonstances. Il se serait dit que Faustine, puisqu'elle l'aimait, accepterait un jour toutes les conséquences de son amour. Pour une créature pareille, le danger n'était pas en elle, mais en lui. Elle saurait bien résister à la passion qu'elle éprouvait, non pas à celle qu'elle inspirait. Forte contre sa souffrance, elle serait faible contre la souffrance qu'elle faisait naître. Trop exalté pour réfléchir, trop naïf pour espérer, le jeune homme se débattait éperdument contre son désespoir. Elle avait promis de revenir? Son cœur lui criait qu'elle ne reviendrait pas. Afin de calmer ses terreurs, il résolut de la voir, de se présenter chez elle; Faustine le recevrait, il lui arracherait de nouveau cette promesse dont il doutait. Dans le square, il s'arrêta une minute. L'air vif du soir lui faisait du bien. Il marchait par les rues, espérant que la fatigue d'une course rapide calmerait son exaltation. Devant l'hôtel de l'avenue Kléber, ileut une minute d'hésitation. Si elle refusait de le recevoir? Elle n'oserait pas. Il sonna. La porte s'ouvrit.

—Est-ce que Mmede Guessaint est chez elle? demanda Jacques.

—Non, Monsieur; Madame vient de partir en voyage.

Il ne répliqua rien et sortit. Partie! ah! la misérable! Coquette et menteuse comme toutes les autres! Elle lui jurait de revenir et elle s'enfuyait, pour le faire souffrir, pour exalter jusqu'au délire la passion qui le brûlait. Il tomba sur un banc de l'avenue, ne faisant pas même attention aux passants qui regardaient avec stupeur ce jeune homme élégant, nu-tête, échoué là comme un ivrogne. Tout à coup, il eut un mouvement de rage et reprit le chemin de l'atelier. Il la maudissait, il la méprisait, il l'exécrait. Partie? où allait-elle? Elle avait donné des ordres, sans doute, on ne le lui dirait pas; elle cachait peut-être à tout le monde l'endroit de sa retraite. Eh bien, soit; il l'oublierait. Il voulait l'oublier! Quand il rentra dans son atelier, des rayons de lune filtraient à travers les fenêtres ogivales de la voûte. Le buste de Faustine se dégageait avec des arêtes indécises vaguement baignées dans les pâleurs de la lumière blanche. Jacques restait hébété devantce souvenir matériel de son amour. Il souffrait maintenant par sa faute à lui. Son génie d'artiste avait modelé une œuvre incomparable. Et Faustine absente, Faustine dont il bannissait le souvenir, réapparaissait vivante et palpable devant ses yeux. Il chassait loin de lui cette idée ravissante et maudite: et voilà que son œuvre se dressait implacable, souriante, pour l'empêcher d'oublier, pour le forcer de se souvenir. Dans un accès de colère folle, il se jeta sur le buste, enfonçant dans l'argile ses mains frémissantes; avec rage il arrachait la glaise lambeaux par lambeaux, espérant arracher ainsi de son cœur la pensée qui l'obsédait. Il tuait l'image de Faustine afin de tuer son souvenir. Il voulait déchiqueter son œuvre et la détruire, croyant amoindrir sa souffrance s'il rendait au néant la figure divine qu'il en avait tirée. Enfin, épuisé, n'en pouvant plus, il fondit en larmes et se mit à sangloter comme un enfant.

Les arbres du parc de Chavry frissonnaient sous la brise d'avril. Un beau soleil clair jetait des lueurs blanches sur les taillis dénudés. Quelques fenêtres ouvertes, dans cette maison déserte si longtemps, donnaient un peu de vie aux grandes murailles tristes. Dans le salon, assises devant le feu, Nelly et Faustine causaient avec la douce intimité d'autrefois.

—Pourquoi m'as-tu enlevée hier soir? Voilà ce que je ne comprends pas. Tu es arrivée: tu m'as fait préparer une petite malle. Je suis partie sans même savoir où j'allais! Tu me recommandes de taire à tout le monde le lieu de notre retraite. Pourquoi ce mystère qui rappelle ceux de la Sainte-Vehme?

—Curieuse!

—On le serait à moins. D'ailleurs, je ne te reconnais plus depuis quelque temps. Sûrement, il y a dans ta vie quelque chose que j'ignore. Autrefois, tu m'aurais tout dit. Mais aujourd'hui, tu ne m'aimes plus.

Faustine jeta sur son amie un long regard plein de tendresse.

—Je ne t'aime plus? Tu verras tout à l'heure. Il faut que nous soyons très franches l'une et l'autre. Confidence pour confidence!

—Qu'y a-t-il donc? demanda Nelly dont les yeux brillaient.

—Sois patiente. Tu me demandes pourquoi je t'ai enlevée? Te rappelles-tu l'histoire que je t'ai dite un jour? Ma rencontre avec un jeune artiste dans le promenoir de San Onofrio? Je t'avouais que, pendant une demi-heure, il m'avait tenue sous le charme; et toi, méchante, tu me répondais en riant: «Que je serais donc contente si tu le revoyais!»

—Oui, je me rappelle.

—Eh bien, je l'ai revu.

—L'inconnu? le bel artiste? le Pygmalion qui doit animer Galatée? reprenait Nelly en riant; et quel est ce mystérieux personnage? Est-ce que je le connais?

—Oui. C'est Jacques Rosny.

—Celui à qui j'ai commandé ton buste?

—Oui.

—Et tu l'aimes?

—Je l'aime, dit Faustine en la regardant de ses grands yeux tranquilles. Je le lui ai dit. C'est pour cela que je suis partie. Je veux être son inspiratrice, son amie, mais rien de plus. J'ai eu peur de lui et de moi. Je me suis enfuie; et pour ne pas fuir seule, je t'ai enlevée.

Alors elle racontait à son amie l'histoire de la passion soudaine qui, brusquement, s'était emparée de tout son être, cette semaine délicieuse dans l'atelier du sculpteur, et les brûlants aveux de Jacques, et comment elle se sentait profondément troublée par l'invasion de cet amour irrésistible. Elle aimait Jacques, mais elle se méfiait de lui. Elle n'osait pas ajouter qu'elle se méfiait d'elle-même aussi. Nelly écoutait son amie avec une attention sérieuse.

—Oui, c'est bien l'amour. Et tu espères pouvoir dompter sa passion et la tienne, rester maîtresse de ta volonté, endiguer un sentiment d'autant plus vif qu'il naît chez deux créatures qui l'éprouvent pour la première fois? Car, si je comprends bien ce que tu me racontes, Jacques Rosnynon plus n'a jamais aimé avant de te connaître.

—Non seulement je l'espère, mais je le veux. Pourquoi ai-je fui, sinon pour m'arracher à la séduction? Je ne le reverrai plus que chez moi. Si ce n'est pas assez, si je me sens trop faible, je recommencerai mes voyages. Je veux aimer, je ne veux pas avilir mon amour.

—Et s'il découvre que tu es à Chavry?

—Excepté toi, personne ne connaît ma retraite. Puis, tu oublies Marius, Marius qui se ferait tuer pour moi. Je lui ai dit que personne ne devait franchir l'enceinte de la grille. Personne ne la franchira.

—Et ton mari?

—M. de Guessaint part après-demain pour Oran. Il s'inquiète bien plus de son voyage que de sa femme.

—Et... et Félix?

Un frisson de gaieté courait sur les lèvres moqueuses de Nelly. Faustine souriait.

—Parlons-en de ton mari! Sais-tu que j'ai causé longuement avec lui?

—Qu'est-ce que t'a dit cet homme coupable?

—Il m'a dit... il m'a prouvé que le plus coupable des deux, c'est peut-être toi. Il y a une certaine histoire de verrou qui ne me paraît pas biennette. Comment! ton mari est amoureux de toi, et tu fais la coquette avec lui? Tu t'ingénies à le faire souffrir par des raffinements de cruauté! Mais je lui ai promis de te convertir, et comme nous resterons ici au moins un bon mois, j'aurai le temps de te faire de la morale.

Nelly, toute rougissante, cachait sa jolie tête entre ses mains.

—Allons nous promener dans le parc, reprit Mmede Guessaint. Je ne te demande rien aujourd'hui. Revivons pour quelque temps nos charmantes journées d'autrefois.

Faustine savait bien qu'on pouvait compter sur Marius. Personne, même dans le pays, ne connut sa présence au château. Les deux jeunes femmes ne sortaient pas de l'enceinte du parc. Une cuisinière, ramenée de Versailles par le vieux soldat, demeurait également invisible. C'est lui qui renouvelait les provisions, qui faisait les courses, qui s'en allait chercher à la poste restante les lettres de ses maîtresses. Le temps fuyait rapidement. Nelly et Faustine, séparées par le monde, retrouvaient pour la première fois leur existence de sœurs. Mmede Guessaint jouissait de son repos dans toute la plénitude de son esprit. La solitude lui plaisait. Il lui semblait qu'elle venait d'échapper à ungrand danger. Certes, elle se disait que Jacques devait souffrir. Mais elle voulait qu'il s'accoutumât à l'aimer seulement avec son cœur. Elle riait, elle rêvait à travers les allées, ravie de ces premières journées de printemps. Peut-être attendait-elle instinctivement une lettre de son ami, lorsque Marius apportait le courrier. Nelly, au contraire, se montrait nerveuse, agacée. Qu'est-ce que faisait son mari? Lui, non plus, n'écrivait pas. Elle disait à Faustine, non sans un dépit très visible: «Si cette MlleAurélie allait prendre de l'influence sur lui cependant?» Mmede Guessaint haussait les épaules et se moquait d'elle. Trois semaines s'écoulaient ainsi, trois semaines délicieuses, pendant lesquelles l'ennui ne se glissait pas une minute entre elles. Mais l'amour de Faustine grandissait démesurément. Ne voyant plus Jacques, vivant repliée sur elle-même, la jeune femme se laissait aller sans défense au charme divin qui la pénétrait et, vingt fois le jour, elle se demandait: «Que fait-il? que devient-il?»

Un soir, Nelly qui lisait le journal, se mit à rire gaiement.

—Qu'as-tu donc? demanda Faustine.

—On parle de quelqu'un qui vous intéresse, Madame. Le temps passe si vite que nous ne réfléchissonspas aux dates. C'était hier le 1ermai. Les journaux ne tarissent pas en éloges sur ton sculpteur. Tiens, lis.

Mmede Guessaint prit d'une main un peu tremblante les feuilles que lui tendait son amie. LeVercingétorix vaincuremportait un triomphe. D'une commune voix, on décernait au jeune artiste la médaille d'honneur de sculpture; tous les critiques se trouvaient d'accord. Faustine jouissait délicieusement des bravos lointains qu'elle entendait au fond de sa paisible solitude. Elle lisait et relisait ces lignes, où l'on célébrait celui qu'elle aimait. Elle trouvait un bonheur infini à se dire qu'elle régnait dans ce cœur neuf et ardent.

—Ton amour pour ce tailleur de pierre éclate sur ton visage, s'écria Nelly avec un éclat de rire. Te rappelles-tu le temps où je t'appelais Vittoria Orsini? Tu es aussi amoureuse que la «Dame à la Bague», ma pauvre chère.

Une ombre glissa sur le front blanc de la jeune femme.

—Elle est morte d'amour, murmura-t-elle.

—AuXVIesiècle! AuXIXe, elle se serait consolée. D'ailleurs, je ne te cacherai pas, que l'amour... platonique, tel que tu le comprends, me paraît impossible. Tu aimes, tu seras vaincue. Mais, laissonsce sujet,» et, en disant ces mots, Nelly reprenait le journal et tournait machinalement la page, quand soudain elle jeta un cri.

—Qu'as-tu donc?

MmePercier ne répondait pas; elle lisait, immobile, stupéfaite.

—Mais parle-moi donc, Nelly! Donne-moi ce journal.

—Non, non. Je te lirai... j'aime mieux te lire... Ton mari...

—Eh bien, quoi? mon mari?

Le journal contenait ces quelques lignes dans les dépêches del'Agence Havas. «On télégraphie d'Oran une triste nouvelle. Une mission scientifique, choisie par le ministre de la marine et des colonies, partait, il y a quelques jours, pour le Sud-Oranais. M. de Guessaint, membre fort distingué de la Société de géographie, a soudainement disparu. Tout fait supposer qu'il a été assassiné. Le procureur de la République a ouvert une enquête.» Faustine lisait. Mort, son mari? Impossible! Le journal mentait. S'il disait vrai pourtant?

—Comme tu es pâle, ma pauvre chérie, dit Nelly en lui prenant la main.

—La mort est une terrible chose. Elle efface le mal et ressuscite le bien.

—Vas-tu donc le regretter maintenant, toi qui es malheureuse depuis tant d'années!

—Tais-toi. Quand Dieu frappe, il faut prier pour ceux qu'il touche.

Mmede Guessaint se sentait fort impressionnée. Elle remonta chez elle de bonne heure, laissant Nelly seule dans le salon. MmePercier ne pratiquait pas si généreusement la charité chrétienne. Sans hésiter, elle appela Marius et lui remit une dépêche, en le priant de la porter le soir même au bureau le plus voisin. Elle demandait au préfet d'Oran de confirmer ou de démentir la nouvelle donnée par l'Agence Havas. Elle ne s'expliquait pas cette fin tragique. M. de Guessaint avait-il été assassiné en effet? Au nom de Faustine, son amie intime, elle priait qu'on envoyât des détails exacts et complets. Lorsque Marius fut parti, elle voulut rejoindre son amie. Mais celle-ci désirait rester seule; seule avec ses pensées et ses réflexions. Certes, Henry avait commis bien des fautes. Il l'avait trompée, il avait avili sa chasteté de jeune fille et sa pudeur de jeune femme. Mais cette brusque fin la troublait étrangement. Elle voyait cet homme tombant assassiné loin de sa famille, loin de ses amis, loin de son pays. Une créature délicate, même en perdant un mari qu'elle n'estime pas, souffre dans ses souvenirs sielle ne souffre pas dans son cœur. C'était le seul être à qui elle eût appartenu; celui à qui elle donnait jadis tous les trésors de sa jeunesse et de sa beauté. Elle portait son nom, et ce château de Chavry où elle se trouvait lui rappelait de chers et cruels souvenirs. C'est Henry qui lui annonçait naguère la mort du général. Pendant la nuit, une très pénible impression l'obséda. Nelly la trouva pâle le lendemain matin, avec les traits tirés et les yeux tristes. MmePercier frappa du pied avec colère.

—Tu n'es pas raisonnable! Oh! tu peux te fâcher. Je dis toujours ce que je pense.

—Ne parle pas légèrement d'un événement terrible, ma chérie. Ma vie se trouve si brusquement changée que je suis bouleversée.

Nelly paraissait fort énervée. Elles se promenaient toutes les deux dans les allées du parc, vers la grille. Marius apparut derrière la petite porte ouvragée, tenant un papier bleu à la main.

—C'est la réponse que j'attendais, s'écria MmePercier.

—Quelle réponse?

—Tu vas voir.

Net et concis, le télégramme du préfet d'Oran ne laissait aucun doute. Il disait seulement que le procureur de la République croyait être sur latrace du meurtrier; de plus, il annonçait une lettre contenant des détails plus complets.

—Je puis parler maintenant, s'écria Nelly. Ah! tu plains ton mari, et, avec tes idées chevaleresques, que je trouve absurdes, tu hésites à profiter de ton bonheur! Écoute.

Faustine pâlissait un peu, comme si elle s'effrayait de ce qu'elle allait entendre.

—Je vais te révéler un secret que je t'ai obstinément caché. Tu t'étonnais naguère de mon entêtement étrange à me marier? C'est à cause de M. de Guessaint que j'ai quitté ta maison. Pardonne-moi de te dire tout cela: mais je ne veux pas qu'il reste un seul regret dans ton cœur, un seul! Je ne pouvais plus vivre à côté de ton mari. Incessamment, j'avais à me défendre de ses entreprises amoureuses. Quand il se trouvait seul avec moi, il cherchait à me surprendre, à me saisir dans ses bras... Oui, tu m'as fait jurer naguère qu'il n'entrait pour rien dans ma décision subite... Est-ce que je pouvais t'avouer la vérité? Est-ce que ma tendre affection pour toi ne me commandait pas le silence? Et tu le plains aujourd'hui! Cet homme te manquait de respect jusque dans ta propre maison, en oubliant que j'étais ta sœur; je me suis mariée pour le fuir. Tu t'imagines bien que les charmes et la beauté deFélix ne m'éblouissaient pas. Ce pauvre Félix!... ce n'est pas que je regrette maintenant... surtout maintenant... mais passons. Tu sais tout. Le destin t'a faite libre. A toi de juger si tu voudras user de cette liberté, ou si tu aimeras mieux pleurer un mari indigne!

Faustine sentait une amertume profonde monter à ses lèvres. La veille, sous le coup d'une émotion sincère, elle pardonnait à M. de Guessaint toutes ses trahisons. Mais ce que lui apprenait Nelly la meurtrissait dans la plus chère tendresse de sa vie. Elle plaignait cet homme; elle éprouvait une vague pitié pour lui. Eh bien, non! Désormais il serait deux fois mort pour elle, car il ne laisserait pas une trace dans son souvenir. Elle se révoltait à la pensée qu'il n'avait pas même respecté sa meilleure amie, la compagne de son enfance, sa sœur. Elle prit la jeune femme entre ses bras.

—Tu ne m'as rien dit naguère, ma pauvre Nelly; tu as eu raison et je t'en remercie. Tant que M. de Guessaint vivait, mieux valait que j'ignorasse tout. Sachant ce que tu viens de m'apprendre, je ne serais pas restée une minute de plus dans sa maison. J'ai dit autrefois à mon mari, ici même: «Je jure que je serai pour vous une épouse fidèle.» J'ai tenu mon serment. La mort m'en a déliée...

Depuis la fuite de Faustine, Jacques s'enfermait dans le désespoir et l'inertie. Françoise l'interrogeait; il gardait un silence farouche. Elle voyait dépérir l'être qu'elle adorait. Il ne travaillait plus. Il avait fallu qu'un de ses amis surveillât leVercingétorix, et s'entendît avec un mouleur pour que le plâtre fut prêt au jour fixé. Un soir, MmeRosny regardait son fils, étendu sur une chaise longue, dans le petit appartement de la rue Lambert. Les yeux de Jacques se perdaient dans le vide, sa pensée s'envolait au loin, cherchant obstinément une vision adorée. Comment secouer cette torpeur, ce dégoût des autres et de lui-même? Elle eut une inspiration désespérée.

—Jacques, dit-elle, tu touches au triomphe. Tues célèbre, et l'on te salue à l'égal d'un maître. Les craintes que j'avais pu concevoir autrefois pour ton avenir n'existent plus. Nous sommes libres de parler tout haut, de penser tout haut, libres de nous venger.

—Nous venger!

—De ceux qui ont tué ton père. Te le rappelles-tu?

—Si je me le rappelle! murmura le jeune homme. Je le vois encore dans la vieille maison de la rue Jean-Baussire, quand il est parti, hélas! pour ne plus revenir. Je me remettais lentement de ma blessure. Il m'a embrassé pendant que je dormais...

—Tu ne t'es jamais dit que tu pouvais le venger?

—Comment? Nous ne savons même pas où il repose. Il a été victime des haineuses fatalités de la guerre civile. Qui puis-je accuser de sa mort, sinon le destin qui nous l'a pris? Tant de victimes sont tombées dans les deux partis! L'oubli s'est fait, ma mère. Bien criminels ceux qui voudraient se souvenir!

Françoise eut un geste violent. Est-ce que son fils abjurerait jusqu'aux farouches rancunes qu'elle avait coulées dans son âme?

—Tu te trompes, reprit-elle, quelqu'un est coupablede la mort de ton père. Celui qui l'a arrêté, celui qui l'a fait passer par les armes. Tu as oublié son nom? Je peux te le rappeler.

Elle ouvrait l'armoire où elle cachait toutes les reliques du passé; et Jacques relisait les lignes sinistres: «Avant-hier le capitaine Maubert, du 3ebataillon de chasseurs à pied...»

—Tu venais d'entrer dans l'atelier d'Antonin Mercié, ton maître. Pendant les longues journées, je tournais et retournais la même idée dans ma tête. Comment retrouver cet officier, le joindre, le punir? Une fois, j'arrivais à me procurer l'Annuaire de l'Armée, et j'y trouvais inscrits trois capitaines du nom de Maubert. Pas un ne servait dans les chasseurs à pied. Je me perdais dans un dédale. Et il fallait être prudente; cacher notre passé, pour ne pas nuire à ton avenir. Aujourd'hui, tu as vingt-six ans; tu es riche, puisque tu as du succès; tu est fort, puisque tu es célèbre. Cherche! cherche cet officier qui a fusillé Pierre Rosny!

Jacques écoutait, en penchant la tête, les paroles ardentes de Françoise. Il songeait; soudain il releva le front après un silence, et dit lentement:

—Ma mère, l'action que tu me conseilles n'est pas digne de moi; et j'ajoute, sans manquer au tendre respect que je te dois, qu'elle n'est pas dignede toi non plus. Les souffrances d'autrefois ont conservé la haine dans ton cœur; elle ne s'est pas fondue avec le temps, qui efface tout et qui répare tout. Moi, quand un peuple entier oublie, je n'ai pas le droit de me souvenir. Ce père que j'ai tant aimé, s'il pouvait me donner un ordre, me défendrait la vengeance. C'est un sentiment fait de violence et de colère, excusable dans l'emportement de la lutte, criminel quand l'apaisement s'est fait. Tu m'en veux de ne pas t'entendre et de méconnaître tes leçons? C'est que j'ai bien réfléchi depuis trois semaines que je souffre cruellement. Une grande douleur vient de me meurtrir et je crois que l'épreuve m'a rendu meilleur. Je n'ai de haine contre personne. Il me semble que je me suis renouvelé et purifié.

—Tu as oublié ton père, murmura-t-elle d'une voix sourde.

—Pourquoi m'accuses-tu? Ma mère chérie, n'es-tu pas bien injuste? Est-ce que je ne me rappelle pas ta bonté, ta tendresse, ton dévouement? Puisque je ne suis pas ingrat envers toi, comment pourrais-je l'être envers une mémoire bien-aimée? Si je me trouvais en face de cet officier dont tu parles, la colère filiale m'emporterait peut-être. Mais le chercher, mais le suivre pas à pas, comme un chasseurqui guette sa proie? Je te le répète: voilà qui serait indigne de nous deux!

—Tu viens de me dire que tu souffrais beaucoup? Eh bien, fais au moins ce que je vais te demander. Secoue cette douleur qui t'obsède, au lieu de rester replié sur toi-même, au lieu de vivre dans la solitude où tu t'enfermes. Je t'en supplie, mon Jacques, accorde-moi ma prière, tâche de te distraire, de t'étourdir, et de te consoler si tu peux!

Il l'embrassa très tendrement.

—Il m'est très doux de t'obéir, dit-il.

Et en effet, à partir de ce jour, il changeait d'existence, autant pour contenter sa mère que pour user l'ardeur de sa nature exubérante. Il revoyait ses amis; il cherchait le plaisir et les distractions; et Aurélie pardonnait de nouveau à ce volage qui lui revenait.

La rusée comédienne avait un but. Elle voulait connaître le nom de cette femme du monde qui lui volait le cœur du beau garçon. Un hasard la servait à souhait. M. Percier prenait assez bien son parti de l'absence de sa femme. Il savait que Faustine enlevait Nelly pour la gronder; et Mmede Guessaint avait promis de lui ramener sa capricieuse compagne corrigée de son indocilité. Se trouvant seul à Paris, s'ennuyant un peu, il honoraittrès souvent Aurélie de sa présence. C'est ainsi que la jolie fille apprenait le nom de la mystérieuse inconnue. Elle faisait bavarder Félix, naïf comme la plupart des hommes chez qui la bonté est plus forte que la méfiance. Il lui racontait un jour que le grand sculpteur Jacques Rosny exécutait le buste d'une dame de ses amies, Mmede Guessaint. Elle se le rappelait, ce buste. Elle l'avait vu dans l'atelier. Il est vrai que depuis quelques semaines, Jacques n'y travaillait plus. Avec son flair de coquette un peu jalouse, elle rapprochait de ce petit fait la profonde tristesse de l'artiste. Il souffrait, sans doute, de ne plus voir cette belle dame qui venait poser dans son atelier. Pour achever de se convaincre, elle prononça un jour le nom de Faustine devant Jacques. Le jeune homme fit un mouvement violent, la regardant avec des yeux indignés; elle avait deviné juste. Sans doute, il considérait comme une profanation d'entendre parler de son idole par MlleAurélie Brigaut, ancienne brunisseuse et simple cabotine. Aurélie, connaissant le nom de Mmede Guessaint, s'empressa de l'apprendre à Françoise. La comédienne savait bien qu'elle n'aurait pas d'alliée plus sûre que cette mère jalouse.

Les hommes ne ressemblent guère aux héros de romans; n'étant pas des créatures idéales, ilssubissent toutes les faiblesses de la vie. Jacques, qui aimait profondément Faustine, ne croyait pas avilir cet amour en acceptant les avances de la belle Aurélie. Et puis, décidément, sa mère disait vrai. Il voulait s'étourdir, il voulait oublier. Oublier! Il savait bien que c'était impossible. Le souvenir cruel et délicieux de Faustine le poursuivait partout. Dans ces plaisirs où il se jetait éperdument, le visage hautain et doux de la jeune femme hantait son esprit; au milieu du souper où des amis l'entraînaient, le fantôme de la bien-aimée lui apparaissait tout à coup. Il eût été plus digne d'elle de chercher à se consoler en s'enfermant dans le travail, mais il n'en avait pas la force. Et cependant, ses meilleures heures, il les vivait tout seul, dans l'atelier, à se rappeler les jours exquis d'autrefois. Autrefois! un mois le séparait de ce temps-là. Et depuis, il lui semblait avoir vécu toute une existence. L'ouverture du Salon arriva. LeVercingétorix vaincuse dressait, superbe, au milieu du grand jardin de la sculpture. Tout de suite, les éloges enthousiastes de la presse, les félicitations des camarades et des amis, apprirent au jeune homme son nouveau triomphe. A peine eut-il un peu de joie de cette gloire qui donnait à son nom un lustre plus grand. A quoi bon la gloire quand on n'a pas l'amour? Aquoi bon le succès quand on n'a pas le bonheur?

Un soir, vers cinq heures, il revenait à son atelier. Il n'y entrait jamais sans que l'image très douce de l'absente ne lui apparût. Quelle obsession chérie et redoutée! Il la voyait partout; sur le fauteuil où elle se plaçait, dans la porte où s'encadrait naguère son fin profil de camée. L'atelier semblait énorme, maintenant que le groupe en terre glaise n'était plus là. Jacques s'étendit sur le canapé, rêvant comme toujours à la disparue, et l'appelant comme toujours. Pourquoi ne revenait-elle point? A présent, il lui aurait obéi sans discuter. Pour la revoir, il eût accepté toutes les conditions qu'elle lui imposait jadis. Soudain, il entendit un bruit léger, la porte s'ouvrit, et une forme féminine se dessina entre les deux tentures qui masquaient l'entrée. Il se leva, le cœur battant... Elle! il la reconnaissait! Elle, chez lui, quand il la croyait perdue pour toujours, quand il croyait l'appeler vainement, quand l'espoir même ne le soutenait plus dans ses défaillances! Faustine s'avançait, souriante, calme, heureuse. Il restait immobile, s'imaginant qu'il rêvait, qu'il devenait fou. Elle le regardait avec ses beaux yeux où brillait une tendresse infinie.

—Vous m'avez dit que vous m'aimiez, je vous ai dit que je vous aimais. Je ne voulais pas être votremaîtresse: voulez-vous de moi pour votre femme?

Il jeta un grand cri.

—Faustine!

Et il tombait à genoux devant cette noble créature, prenant ses mains, les couvrant de baisers, les couvrant de larmes, riant et pleurant à la fois.

—Grand enfant, qui a cru que le bonheur était si loin, et le voilà tout près!

Il l'entraînait vers le canapé; elle s'asseyait; et il se mettait encore à ses genoux; et il la contemplait avec un respect profond et une profonde adoration.

—Moi, votre mari! Mais c'est un rêve! Mais il est impossible qu'un pareil bonheur me soit réservé! Ne pas vous quitter, vivre à côté de vous, auprès de vous, vous entendre toujours et vous voir toujours! Avez-vous bien pensé à cela? Vous êtes donc libre? Que s'est-il passé? Vous me dites que vous serez ma femme. Ma femme! Je m'interroge et je me demande si je suis bien digne de vous!

Cette juvénile explosion de bonheur la ravissait. Alors, elle lui disait tout: le départ de M. de Guessaint, sa fin tragique, et comment elle devenait veuve. A mesure qu'elle parlait, une ombre envahissait le visage de Jacques. Il s'attristait un peu, etelle devinait bien vite les pensées de son ami.

—Qu'avez-vous donc? demanda-t-elle un peu inquiète.

—Vous ne m'en voudrez pas, ma bien-aimée? Vous ne trouverez pas que je me laisse aller à des pensées bien vulgaires dans le grand bonheur qui m'arrive? Si je vous disais que je regrette... mon Dieu, c'est bien naïf... je regrette que vous soyez riche, que vous soyez une femme enviée et adulée. Je voudrais vous épouser pour vous, rien que pour vous, pour votre beauté qui me ravit, pour votre intelligence que j'admire, pour ce charme divin qui est en vous.

Faustine souriait, heureuse des paroles de Jacques. Elle goûtait le bonheur dans toute sa plénitude.

—Si vous saviez ce que j'ai souffert quand vous êtes partie! Je ne pouvais plus travailler. Il me serait impossible d'être encore un artiste si vous ne m'aimiez pas. J'ai besoin de vous comme on a besoin du soleil. Je vous adore!

Ils faisaient des projets d'avenir, tranquilles et confiants, se jetant à corps perdu dans la sublime espérance qui les berçait. Que leur manquait-il pour être heureux? Il ne voyait pas un nuage dans leur ciel. La main dans la main, ils se parlaientpresque à voix basse. Elle voulait savoir ce qu'il avait fait depuis son départ, et il avouait tout, avec sa loyale franchise. Il disait son désespoir, sa colère, sa jalousie; il racontait comment, dans sa rage, il avait détruit ce buste radieux où Faustine revivait, hautaine, et souriante. Il ne cachait même pas ses désordres, les plaisirs qu'il cherchait pour s'étourdir et oublier.

—Ah! les hommes, les hommes! murmura la jeune femme avec un soupir. Ainsi, vous m'aimez, vous m'aimez passionnément, je le crois. Et d'autres femmes pouvaient exister pour vous!

—C'est le passé. Pardonnez-le-moi. Le passé, quel qu'il soit, laisse toujours de l'amertume aux lèvres. Ah! chère, quel radieux bonheur je vous dois!

Et de nouveau, ils reprenaient les projets caressés, arrangeant leur existence, préparant leur avenir. Comme elle serait fière de porter le nom de cet homme célèbre! Comme il serait fier d'être le mari d'une pareille femme! Puis, ils reparlaient de leur amour plutôt comme deux amants que comme deux fiancés. Car c'étaient bien des amants qui s'uniraient par des liens indissolubles. Certains de l'immortelle durée de leur tendresse, ils voulaient se serrer l'un contre l'autre pour traverserla vie. Le jour baissait, et ils échangeaient encore leurs douces confidences.

—Il faut que je parte, dit-elle.

—Déjà!

—Croyez-vous que je ne serais pas heureuse de rester? Venez chez moi, ce soir.

Il voulait la serrer encore entre ses bras. Elle se dégageait, souriante:

—Il faut que je sois en pleine confiance avec vous, Jacques. Une fiancée n'est pas une maîtresse. Ne manquez pas de respect à celle qui sera votre femme.

Elle s'éloignait, heureuse de son bonheur et du bonheur qu'elle laissait derrière elle. Le cœur de Jacques débordait de joie. Jamais son esprit surexcité n'eût osé concevoir un pareil destin. Devenir le mari de Faustine lui semblait de ces espérances auxquelles on a peine à croire. Une seule inquiétude le tenait. Il allait annoncer à sa mère son mariage avec Mmede Guessaint. Que dirait-elle, avec ses idées violentes, avec sa haine contre «les classes riches», comme elle continuait à les appeler? Il ne doutait point qu'elle ne cédât. Mais il y aurait lutte. Et il souffrait toujours de lutter contre une mère qu'il adorait, qui, depuis tant d'années, se montrait dévouée, courageuse, âpreau travail. A qui devait-il ses succès? A celle qui, par son héroïque labeur, lui permettait de les conquérir. La convaincre? il ne l'espérait pas. Elle consentirait, pour ne pas désespérer son fils; mais sa conscience protesterait. Qui sait même si, tout d'abord, la jalousie maternelle ne serait pas la plus forte? Il savait bien quels étaient ses rêves: ne jamais quitter Jacques et remplacer par sa tendresse vigilante toutes les autres tendresses humaines. Il agitait toutes ces pensées en revenant rue Lambert. Avec la netteté de décision des natures franches, il voulait ne pas attendre et avouer tout de suite à sa mère ce qu'elle ne devait pas ignorer. En apercevant Jacques, Françoise demeura stupéfaite. Elle ne reconnaissait plus son fils, sombre et soucieux depuis tant de jours. Ses yeux riaient; une joie profonde illuminait son visage.

—Mère, dit-il, j'aime; je suis aimé. Je te demande la permission d'épouser celle que j'ai choisie, et qui me choisit elle-même entre tous.

Avant même qu'elle pût répondre, rapidement, en quelques mots, il lui racontait ce roman d'amour, jeune et frais comme un poème d'avril. Françoise, immobile, muette, écoutait Jacques, le regardant de ses yeux fixes.

—Alors, tu veux me quitter?

—Mère...


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