—Le service officiel devrait avoir lieu à Versailles, dit-elle. Mais mon père a souvent exprimé son horreur pour ces pompes brillantes, où l'émotion disparaît sous la banalité. Et puis, aujourd'hui, Versailles n'est plus une ville. C'est une grande hôtellerie où tout le monde a pris rendez-vous. Je désire qu'on apporte ici le cercueil de mon père. Il y a une chapelle dans le château. C'est là qu'on dira la messe et que nous prierons pour lui.
Nelly s'effrayait des émotions nouvelles que cette funèbre cérémonie éveillerait chez Faustine. Elle voulait qu'elle renonçât à cette idée. Mais la jeune fille se révoltait:
—Je fais ce que mon père ordonnerait qu'on fît s'il pouvait nous dicter ses volontés.
M. de Guessaint s'inclina. Il ne lui restait qu'à obéir à sa cousine. Faustine était la maîtresse.
—Est-ce que vous couchez au château? demanda-t-elle au jeune homme.
—Non, ma cousine. Il faut que je retourne à Versailles et que je transmette votre décision au commandant de la place.
—Merci, mon cousin. Je n'oublierai pas que vous avez été de moitié dans la plus grande douleur de ma vie.
Elle lui serra la main, et M. de Guessaint sortit.
—Si tu savais combien je suis malheureuse, murmura Faustine en glissant dans les bras de Nelly.
De nouveau, elle fondait en larmes, et son désespoir la ressaisissait, plus intense et plus violent au souvenir de ce père qu'elle adorait. Elle se coucha pour complaire à son amie. Mais pas un instant elle ne put fermer l'œil. Pauvre Étienne! comme il serait malheureux, lui aussi. Faustine se retournait dans son lit, fiévreuse, répétant: «Papa! oh! mon pauvre papa!» Elle ne s'endormit qu'au matin, brisée, de ce sommeil lourd qui est moins le repos que l'anéantissement. Lorsqu'elle s'éveilla, la matinée s'avançait déjà. La jeune fille ne voyait ni le clair soleil qui se jouait entre les branches, ni les gaietés rieuses du printemps. Elle n'entendait pas les cris vifs des oiseaux qui voletaient en se poursuivant d'arbre en arbre. Une seule pensée la tenait. Son père, qu'elle chérissait de toutes les forces de son être, elle ne le verrait plus jamais jamais! Sa femme de chambre lui dit que MlleNelly était venue plusieurs fois prendre de ses nouvelles, et qu'elle l'attendait dans l'atelier.
—Priez MlleForestier de m'excuser, répliqua Faustine, je la rejoindrai dans un instant.
Et elle descendit dans le cabinet de travail du général. M. de Bressier aimait à se réfugier dans cette pièce large, aux tentures sombres, où se trouvaient réunis quelques-uns des plus chers souvenirs de sa vie aventureuse. A côté d'armes arabes, autrichiennes et chinoises, entre les panoplies guerrières, étaient accrochés les portraits de ses enfants et de sa femme. Au fond de la chambre se dressait un bureau, acheté par lui à la vente du maréchal Bugeaud. Au commencement de la guerre, il disait à Faustine:
—Tiens, mon enfant, prends l'une des clefs de ce bureau, je garde l'autre. Si je suis... hum!... s'il m'arrive malheur, je veux que tu puisses ouvrir ce meuble. Tu y trouveras mon testament.
Et vaillante, domptant sa souffrance, refoulant ses larmes, Faustine venait exécuter les ordres de son père. Tout était dans un ordre parfait. Quelques cartons, remplis de papiers mis à leur place, bien étiquetés. Dans un tiroir, une enveloppe assez grande, où luisait un cachet de cire rouge aux armes du général. On lisait ces trois mots: «Pour mes enfants.»
La jeune fille hésita un instant avant de briserle scel. Ce papier ne lui appartenait pas, à elle seulement, mais aussi à Étienne. Elle réfléchit que M. de Bressier, dans son testament, ordonnait peut-être comment devait avoir lieu son service funèbre. Son devoir lui commandait d'en prendre connaissance avant l'arrivée de son frère. Puis, une telle tendresse unissait Étienne et Faustine, qu'entre eux tout restait commun. A l'avance, elle savait qu'il l'approuverait. Elle déchira l'enveloppe et elle lut. M. de Bressier désirait, en effet, que son enterrement fût très simple. Autant que possible, il souhaitait qu'on ne lui rendît pas les devoirs dus à un général de division, grand officier de la Légion d'honneur. Que les plus chers parmi ses compagnons d'armes assistassent à ses obsèques; qu'on ne prononçât aucun discours; qu'on dît seulement une messe basse: voilà tout ce que demandait cet homme de bien. Les prières de ceux qu'il aimait lui suffisaient, pour saluer sa dépouille mortelle.
Suivaient quelques lignes spécialement adressées à Faustine. Le général ne donnait aucun ordre à sa fille. Pourtant, il la priait d'épouser M. de Guessaint, le fils de sa sœur. Elle avait dix-sept ans. Le métier des armes ne permettait pas à son frère de rester longtemps auprès d'elle. Il lui fallait un mari. Et ce mari, son père voulait le connaître à l'avance.Faustine laissa tomber le papier sur la table du bureau; elle cacha une minute sa tête entre ses mains. Puis, à voix haute, comme si elle parlait à un être invisible, mais toujours présent, qui pouvait l'entendre et l'approuver:
—Père, dit-elle, dans trois mois, je m'appellerai madame de Guessaint.
Elle reprit le testament. Il était assez long. Le général n'oubliait personne; aucun de ceux qu'il chérissait. Par exemple, il léguait douze cents francs de rente à un vieux sous-officier, légionnaire et médaillé, qui habitait près de Pornic, sur une des terres de M. de Bressier. Ce sous-officier avait été blessé naguère à côté de lui, en lui sauvant la vie. Il pensait même à ses serviteurs, assurant l'existence des plus pauvres. Chacun de ses amis recevait un souvenir. Et dans le choix même de ces souvenirs, on retrouvait la bonté vigilante du vieux soldat. Quant à sa fortune, elle formait naturellement deux portions égales distribuées entre son fils et sa fille. Le testament se terminait par deux lignes adressées à Étienne. Deux lignes pleines de noblesse et de fierté, où le père disait au fils: «Fais ce que j'ai fait. Conduis-toi comme je me suis conduit. Aime la France comme je l'ai aimée!»
—Je vous demande pardon de vous déranger, Mademoiselle. Il y a au salon des amis de mon général. Ils arrivent de Versailles, conduits par M. de Guessaint.
Marius venait avertir sa maîtresse, qui s'oubliait à rêver dans le cabinet de travail de son père.
—Merci, mon ami. Je vais un instant dans ma chambre, et je descends.
Si Faustine n'eût pas appartenu tout entière à ses souvenirs, elle aurait été frappée par l'allure étrange de Marius. Ses dents claquaient. Une pâleur verte rendait presque méconnaissable son visage énergique. Par instants, il s'appuyait contre un meuble, comme s'il allait tomber. C'est que maintenantil connaissait toute l'étendue du désastre qui frappait la famille de Bressier: ce désastre que Faustine ignorait encore. La veille, Marius trouvait déjà bien étrange l'absence prolongée d'Étienne. En y réfléchissant, elle lui apparaissait grosse de menaces. Il connaissait le capitaine; gai, bon enfant: mais, avant tout, ponctuel dans le service et docile à ses chefs. Comment admettre qu'un pareil officier, ayant quelques heures de congé, s'en accordât le double? Pour aller voir son père au pont de Courbevoie? Invraisemblable. Le général dirait tout de suite à son fils: «Tu as une permission?» Non, Étienne courait un danger.
Pendant toute la nuit, le soldat tournait et retournait la même idée dans son cerveau, hanté par des terreurs folles. Au matin, il courait à Versailles sans rien dire à personne. Coûte que coûte, il voulait savoir la vérité. Il allait la connaître dans toute son horreur. Couché de bonne heure, la veille, avant l'arrivée de M. de Guessaint, le matin, il partait avant que personne fût levé. D'ailleurs, il ne demeurait pas dans le château même. Il occupait ce petit pavillon de garde où Nelly et Faustine l'avaient trouvé, lorsque Françoise gisait dans le fossé, évanouie. En quittant le château, il ignorait donc la mort de son général. Il l'apprit en arrivantà l'état-major de la place. Le concierge, ancien sergent, vint droit à Marius.
—Ah! comme je vous plains, mon camarade!
—Quoi? qu'est-ce qu'il y a?
—Vous ne savez donc pas? Votre maître?...
—Le capitaine?
—Hélas! tous les deux, mon pauvre vieux!
Marius s'abattit comme un bœuf qu'on assomme. Six heures du matin sonnaient à peine. Déjà, la cour s'emplissait d'officiers, d'estafettes, de soldats qui allaient et venaient; tout le mouvement d'une ville de guerre, quand l'ennemi est aux portes et qu'on se bat tous les jours, et que toutes les nuits le danger recommence. On savait déjà l'affreux malheur. Le général de Bressier tué à l'ennemi; le capitaine de Bressier fusillé dans un bois. Le sergent transporta Marius dans sa loge, et lui prodigua ses soins pour le rappeler à lui. Au bout d'un quart d'heure, Marius ouvrait les yeux et on lui racontait l'aventure tragique. La mort du père, d'abord, glorieusement frappé d'une balle en pleine poitrine, quand il menait au feu ses soldats hésitants et troublés. La mort du fils ensuite, cette fin hideuse, dans un guet-apens.
Une sentinelle, aux avant-postes, voyait tout à coup, au moment où le soleil se levait, une ombremarcher vers elle. Le factionnaire criait: «Qui vive!», puis il lâchait son coup de fusil. L'inconnu prenait la fuite, poursuivi par une dizaine d'hommes. On le saisissait bientôt. L'inconnu disait s'appeler Joseph Larcher. Il faisait partie des troupes de la Commune. Interrogé, il racontait une histoire assez étrange. D'après lui, une soixantaine de gardes nationaux se cachaient dans les bois, à quelque distance de là. Ils tenaient prisonnier un capitaine de hussards. Lui, Joseph Larcher, venait de la part de ses camarades offrir un marché. Les communards respecteraient l'officier; en échange, on leur promettrait la vie sauve. Le malheureux entremêlait son récit d'interjections comiques, de phrases entrecoupées, qui trahissaient une terreur bestiale. Non, il n'était pas un méchant homme, mais un ouvrier ébéniste! Il aurait bien voulu rester tranquille. Impossible. Avec ces bavards de l'Hôtel de ville, il fallait marcher droit. On pouvait le croire sur parole. Ses compagnons et lui ne demandaient qu'à ne pas être fusillés. On pouvait bien ne pas les tuer, puisqu'ils rendaient leur captif vivant.
Le capitaine qui commandait la grand'garde écoutait attentivement le récit embrouillé et confus du garde national. Évidemment, cet homme ne mentaitpas. En tout cas, on pousserait une reconnaissance vers le bois indiqué par Joseph Larcher. Demander à l'officier sa parole d'honneur que ses compagnons auraient la vie sauve? L'ouvrier ébéniste n'y pensait guère. Il ne songeait qu'à protéger la sienne. C'est ainsi qu'une compagnie de ligne s'était mise en marche pour délivrer Étienne. Que se passait-il ensuite? On ne savait pas. On supposait que quelques soldats, oubliant la consigne, avaient tiré les premiers sur les gardes nationaux. Ceux-ci, pris de peur, se croyant trahis, avaient tué leur prisonnier, après l'avoir accablé de coups et criblé d'outrages! Quand le capitaine du détachement de ligne fut maître du bois, il trouva le corps d'Étienne de Bressier percé de balles, déjà tuméfié. Le visage noir, meurtri par des coups de crosse, gardait une expression de colère farouche. Exaspérés, les soldats massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main. C'est à peine si quelques gardes nationaux s'échappèrent, fuyant à droite et à gauche comme une volée de perdreaux.
Dès les premiers mots de ce récit lugubre, Marius s'était mis à pleurer. Peu à peu, ses larmes s'arrêtèrent. Il serrait les poings avec rage, ou levait les bras, dans une indicible colère, comme pour menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arrachépar la conscription à sa terre bourguignonne; ce fils des anciens serfs, dont le cerveau étroit ne concevait aucune des idées de son temps; ce simple soldat, devenu sous-officier après tant d'années de bonne conduite, après tant d'actes de bravoure; cet enfant du peuple, enfin, subissait en ce moment une impression bien étrange pour un être tel que lui. Il voyait à jamais éteint ce nom de Bressier qui, à ses yeux, s'auréolait d'une gloire lumineuse.
Cependant, on connaissait à l'état-major les intentions de Mllede Bressier. On savait que le service du général aurait lieu au château de Chavry. Ceux de ses compagnons d'armes qui se trouvaient à Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient y assister. Restait une question grave pour laquelle le commandant de la place, M. de Rentz, dut prendre l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il célébrer les deux services en même temps? Ou convenait-il de cacher à Faustine pendant quelques jours encore la mort de son frère aîné? M. de Guessaint n'hésita pas. Il se rappelait le désespoir de la jeune fille, désespoir d'autant plus violent qu'il restait plus concentré. Lui apprendre qu'Étienne venait de succomber, lui aussi, ce serait la briser: peut-être la tuer.
—Que faire, alors? demanda M. de Rentz. MlledeBressier s'étonnera de l'absence de son frère, en un pareil moment.
—Nous mentirons, mon général. Et vous m'y aiderez.
—Volontiers. Comment?
—Vous comptez venir au château pour la messe?
—Certainement. J'ai déjà donné les ordres. Je sais que mon pauvre camarade n'aimait pas les enterrements officiels. Mais je veux au moins que des soldats saluent le cercueil de ce soldat. Un bataillon de ligne et un escadron d'artillerie sont en route pour Chavry. Le corps sera transporté sur un affût de canon.
—Ne pouvez-vous pas dire à ma cousine que vous avez donné hier une mission au capitaine de Bressier? Je lui expliquerai qu'on n'a pas eu le temps de le rappeler par télégraphe.
—Parfaitement.
—De cette façon, elle restera dans l'ignorance, au moins pendant une semaine. Je l'habituerai peu à peu à ce malheur. Et quand il me sera permis de le lui révéler, c'est qu'elle sera assez forte pour souffrir encore.
—Ne trouvera-t-elle pas cette fable bien invraisemblable?
—Non, mon général. Les êtres très malheureux sont toujours très crédules.
Dans l'armée, on aimait beaucoup la famille de Bressier. Chacun connut bientôt ce que décidaient le général de Rentz et M. de Guessaint. Faustine ignorait et devait ignorer la mort de son frère. Quand Marius dit à la jeune fille que plusieurs personnes arrivaient, les jardins et le parc s'emplissaient déjà. Non seulement, les troupes commandées occupaient la place qu'on leur assignait; mais encore des officiers, des sous-officiers et des soldats ayant tous servi sous les ordres du général. Les uniformes variés, aux couleurs violentes, se découpaient nettement sur la verdure criarde des arbres et des pelouses. Les lignards, placés sur trois rangs, occupaient les deux côtés de la grande allée qui partait de la grille. Les officiers des autres armes, des généraux, des colonels se massaient à la droite et à la gauche du château. M. de Guessaint, ayant Nelly à son côté, recevait sur le perron. Tout à coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche sous le long voile noir qui encadrait sa pâleur. On lisait tant de douleur sur ce fier visage, tant de souffrance dans ces yeux éclatants qui ne pouvaient plus pleurer, qu'un murmure d'émotion courut dans la foule. Tout le monde se découvrit. Onsaluait la fille et la sœur de deux soldats tombés pour la patrie.
Brusquement, on entendit sur la route un ordre donné d'une voix brève. Ce fut un piétinement de chevaux, le bruit sourd de caissons qui roulent et un canon entra par la grille, lentement, portant sur son affût un cercueil voilé par le drapeau tricolore. Derrière, des artilleurs à cheval traînant d'autres canons qui tournaient vers la campagne leurs gueules de bronze, ce jour-là muettes. Le général qui commandait leva son épée. Alors, les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs. Et celui qui était mort en soldat eut des funérailles de soldat.
La messe fut très courte. Les assistants ne voulaient point devenir importuns. Tout le monde sentait que Faustine désirait demeurer seule. Les généraux, les officiers vinrent saluer, les uns après les autres, la fille de leur compagnon d'armes. Une douleur sourde pesait sur ces fronts. Le mensonge pieux qu'on faisait à la jeune fille assombrissait toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgré lui en racontant que, la veille, il avait envoyé le capitaine de Bressier à Niort pour une remonte de chevaux. On souffrait, pour la malheureuse orpheline, de ce malheur nouveau qui la frappait.Tout le monde gardait bien le secret: mais tout le monde se sentait cruellement impressionné.
Vers deux heures, le château redevenait solitaire. Faustine pria M. de Guessaint de l'accompagner dans l'atelier. Et, comme Nelly s'éloignait, son amie lui dit:
—Je désire que tu restes. En l'absence de mon frère, c'est toi qui représentes toute ma famille. N'es-tu pas ma sœur?
Et lorsqu'ils furent réunis tous les trois, Mllede Bressier lut à son cousin le testament du général.
—J'ai désiré que vous prissiez connaissance des dernières volontés de mon père. J'ajoute que je suis décidée à les respecter. Je mentirais en vous disant que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prête à vous aimer: je m'ignore moi-même. Mon père vous estimait. C'est assez pour que j'aie un sentiment pareil au sien. Il désirait que vous fussiez mon mari; sa volonté soit faite.
—Ma cousine..., balbutia Henry.
Faustine lui tendit la main.
—Je vous promets d'être pour vous une femme fidèle. Au revoir, mon cousin. Je vous prie de me laisser seule aujourd'hui. A l'avenir, chaque fois qu'il vous plaira de venir chez moi, vous serez toujours chez vous.
M. de Guessaint aurait voulu exprimer sa reconnaissance d'une manière éloquente. En réalité, il ne trouvait pas un mot. L'excès de son bonheur l'étranglait; et, ne sachant que dire à Faustine avant de partir, il sortit.
—Alors, mon amie, tu es bien résolue? demanda Nelly.
—Mon père le voulait, murmura Mllede Bressier.
Nelly poussa un soupir significatif.
—Voilà qui est décidé. Tu t'appelleras madame de Guessaint. Ah! ce n'est pas ce que je rêvais pour toi!
—Moi aussi, j'espérais une autre existence, dit lentement Faustine.
Elle essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux.
—Ne jamais quitter mon père, ne point me marier, vivre auprès de cet héroïque et fier soldat... Étienne est destiné à s'en aller toujours au loin. Il n'aurait pu être comme moi, pour le général, un compagnon toujours présent. Tu ne nous aurais pas abandonnés, Nelly. Ta gaieté si franche et si jeune eût été le sourire de notre maison. Et mon père eût vieilli avec nous deux: moi, sa fille; toi, presque sa fille...
Nelly se jeta dans les bras de son amie:
—Tu pleures encore, ma pauvre chérie.
—Hélas! je ne pleurerai jamais assez celui que j'ai perdu!
—Veux-tu me faire une promesse?
—Laquelle?
—C'est qu'il en sera désormais comme si ton père vivait toujours. Tu vas avoir un mari. Pour lui, je ne serai qu'une étrangère. Il voudra nous séparer. Les hommes ont des idées si bizarres! Jure-moi que tu refuseras? Voilà bien des années que nous sommes comme deux sœurs. Je désirerais que l'avenir fût pareil au passé.
Faustine prit les mains de Nelly et la regarda tendrement.
—C'était la volonté de mon père, dit-elle. Je respecterai celle-là, comme j'ai respecté toutes les autres. Que je sois riche ou pauvre, je ne t'abandonnerai pas. Ma maison sera toujours la tienne. Sœurs nous avons été, sœurs nous resterons.
—Tu me rends bien heureuse, ma chérie!
—Qui sait? Ce sera toi peut-être qui voudras me quitter! Tu as seize ans; tu es jolie, tu es riche. Tu aimeras et tu seras aimée. Alors, fatalement, le destin brisera le lien qui nous unit.
Le visage de Nelly devint grave.
—Tu te trompes, Faustine. Je ne me marierai jamais. J'ai l'air de ne pas beaucoup réfléchir. Au fond, je suis très sérieuse. Je suis orpheline. Ma famille se compose d'une seule personne: toi. Pourquoi voudrais-je m'en créer une autre? Je sais bien qu'à dix-sept ans, il est un peu étrange de dire ce qu'on fera ou ce qu'on ne fera pas. Mais toutes les deux, vois-tu, nous sommes au-dessus de notre âge. La douleur nous a mûries. Nous avons subi des épreuves que les autres jeunes filles ignorent toujours. Toi, tu n'oublieras pas cette journée-ci. Elle t'enlève l'un des deux êtres que tu as le plus aimés. Moi non plus, je ne l'oublierai pas: tu viens de me promettre que je serai toujours ta sœur, et qu'on ne nous séparera jamais.
De nouveau, elles s'embrassèrent longuement. A cette heure terrible de sa vie, Faustine défaillante se ranimait en sentant près d'elle l'ardente et sincère affection de Nelly. Quand on a perdu un être aimé, il semble qu'un grand vide s'est creusé dans le cœur, et que rien ne le comblera jamais. Mais la nature, éternellement jeune, a quelquefois pitié des souffrances qu'elle impose. A côté d'une tendresse disparue, elle fait renaître une tendresse nouvelle.
—Puisque nous sommes sœurs, reprit Nelly,permets-moi d'être l'aînée de temps en temps. Tu as besoin d'air et de soleil. Prends mon bras, et viens avec moi dans le parc.
—Je t'en prie...
—Ne prie pas. C'est inutile. Je suis décidée à ne rien entendre. Si tu restes dans l'atelier, ou si tu remontes dans ta chambre, tu vas t'absorber dans tes rêveries; et tu souffriras, tu pleureras.
—Tu veux...
—Je veux que tu prennes de l'exercice; je veux que tu sortes avec moi. Vois Odin: il rôde autour de l'atelier avec des airs pitoyables. Il croit que nous l'oublions.
L'après-midi était extrêmement doux. Le soleil se cachait derrière les nuages. Une teinte un peu grise s'épandait sur les arbres et les allées. Un temps délicieux pour une course à travers le parc. Qu'importait le temps à Faustine? Elle obéissait à son amie. Mais elle aurait voulu s'étendre et pleurer à son aise. C'est ce que Nelly ne voulait pas, sachant qu'une douleur violente a besoin d'être violemment secouée. Elle espérait distraire Faustine par sa causerie toujours vive, toujours alerte. Les jeunes filles s'enfonçaient dans les taillis sombres, suivant les sentiers sinueux qui s'enchevêtraient les uns à travers les autres, précédées parOdin qui bondissait auprès d'elles. Nelly revenait à son idée fixe.
—Te marier! Sans doute je voulais que tu te mariasses. Mais je rêvais pour toi un prince Charmant. Tu es à mes yeux l'idéal de la jeune fille. Ne rougis pas, c'est complètement inutile! Je me disais que tu épouserais un beau jeune homme, follement amoureux...
—Nelly!
—Ne me gronde pas. Ton pauvre père en a décidé autrement? Tout ce qu'il a fait est bien fait. Car ne t'imagine point que je ne sente pas, moi aussi, l'immensité de cette perte. Je suis seule au monde; et si je possède une amie telle que toi, c'est qu'il m'a ouvert sa maison comme il m'ouvrait ses bras. Aussi, ma tendresse pour toi est faite pour moitié de reconnaissance. Je te parle du prince Charmant? C'est que je te voudrais tous les bonheurs. Que ne donnerais-je pas pour t'épargner une larme?
—Ma chérie...
Elles allaient, se tenant par la taille, et vraiment charmantes, ces deux fines créatures. En les faisant presque pareilles l'une à l'autre, la nature semblait avoir voulu rapprocher deux beautés exquises. Faustine et Nelly marchaient depuisune demi-heure, quand celle-ci dit tout à coup:
—Es-tu sûre que nous ne nous sommes pas égarées? Ce parc est si grand que j'ai toujours peur de me perdre.
—Non, répliqua Mllede Bressier. On ne peut pas se perdre avec Odin. Vois: le saut de loup est à quelques pas. Il suffit de le suivre pour arriver à la grille.
Elles prenaient un nouveau sentier, quand le lévrier russe jeta un aboiement prolongé. Un homme paraissait sur la route. Il sortait du fossé, en se hissant avec les mains. Au lieu de se tenir debout, il regardait à droite et à gauche, épiant d'un air inquiet. A la distance où elles se trouvaient, les jeunes filles le voyaient mal. Cependant, leur premier sentiment fut de la peur. Cet homme semblait être un vagabond peu désireux de rencontrer quelqu'un.
—A moi, Odin! dit Faustine d'une voix brève.
Le lévrier bondit auprès de sa maîtresse.
—Heureusement, le saut de loup nous protège, murmura Nelly. Car voilà un individu qui ne promet rien de bon.
En ce moment, elles arrivaient à la grille ouverte, et l'homme les aperçut. Il se tenait debout au milieu de la route, les bras croisés, avec un air de découragementprofond. Tout à coup, il eut un geste brusque, comme s'il prenait une résolution soudaine. Et, franchissant la grille, il vint droit à Faustine.
Pendant l'attaque furieuse des soldats de ligne, Pierre s'était défendu avec rage. La lutte n'avait pas été longue. Au bout d'une demi-heure, un silence lourd planait sur le bois lugubre changé en cimetière. Quelques hommes seulement avaient pu s'enfuir, et parmi eux, le mari de Françoise. Les autres ne les poursuivaient pas. Avant tout, ils voulaient retrouver le prisonnier encore vivant.
Pendant tout l'après-midi, Pierre resta caché derrière un arbre, accroupi sur le sol. Lorsque l'ombre descendit sur la plaine, il avança la tête, regardant, épiant, guettant. Personne. Pas un être suspect dans les voiles gris du crépuscule. Pour avoir sauvé sa vie, il ne se trouvait pas hors de péril. Que faire? Où aller? Impossible de rentrerdans Paris. S'il entreprenait de franchir la distance qui le séparait des remparts, il rencontrerait fatalement les troupes des assiégeants. Rebrousser chemin et remonter du côté de Versailles? Impossible encore. Il portait sur le dos sa vareuse de garde national. Le galérien qui fuyait naguère le bagne ignoble de Toulon, était toujours trahi par son hideux uniforme de forçat. S'il frappait à la porte du paysan, le paysan le chassait à coups de fourche. S'il demandait asile au berger nomade, le berger lâchait son chien. Pas de délivrance tant que le galérien évadé portait sur son dos la casaque maudite. Le bagne lointain se collait encore à sa peau. De même pour Pierre. On haïssait les communards. Il ôta sa vareuse et la jeta dans un buisson avec son képi. Certes, on pouvait reconnaître encore la bande rouge cousue au pantalon noir: mais à quelques pas, elle ressemblait à la culotte d'un artilleur. D'ailleurs, il faisait sombre. Il lui restait toute la nuit pour réfléchir. S'il pouvait manger au moins, s'il pouvait boire! Son pain, ce pain qu'il avait partagé avec le malheureux Étienne, il ne savait où le prendre maintenant. Demander l'aumône? Dans ce costume? Folie! Il se livrerait aussi sûrement que si, rencontrant un soldat, il lui disait: «Arrête-moi!» Il ne pouvait cependantpas rôder toute la nuit comme une bête fauve traquée par les chiens. Il ne savait seulement pas où il se trouvait. Il fallait s'orienter d'abord. Sur la gauche s'étendait un gros bourg. Çà et là des villas gracieuses, coquettement posées des deux côtés de la route. Pierre frissonnait. Il devait ressembler à un vagabond, avec son visage et ses mains noircis par la poudre, avec sa mine hagarde et ses cheveux emmêlés. Cet homme nu-tête, sale, farouche, ferait peur. Il se hasardait cependant et poussait devant lui. Au bout de cinq cents mètres, il reconnut le pays. Il était à Sèvres. Amertume du souvenir! Naguère, il était venu se promener là, un dimanche, avec Françoise. Il voyait encore son petit Jacques, riant de son bon rire d'enfant et se glissant dans les blés pour y cueillir des bleuets et des coquelicots. Comme c'était loin, ce bon temps-là! Tout à coup, Pierre s'arrêta. Une maison se dressait vers la droite, d'apparence cossue, avec un bon air tranquille: une maison de bourgeois parisiens, très calme. La lune qui se levait dans le ciel paisible, jetait sa lueur blanche sur ce coin de paysage banal et doux. Par la grille ouverte, Pierre voyait une fillette assise sur un perron; elle jouait avec un chien. Elle tenait un morceau de sucre dans la main et levait les doigts très haut. Le chien sautaitet l'enfant riait; elle baissait le sucre, elle l'éloignait, et le chien poussait des aboiements plaintifs. Une jolie mignonne n'ayant pas plus de douze ans, un peu grasse, avec des cheveux blonds qui tombaient épais et bouclés sur son front et sur ses joues. Brusquement, Pierre, franchit la grille et s'avança vers la petite fille. En l'apercevant, elle se leva, et resta debout toute droite. Deux fois, elle balbutia:
—Monsieur... Monsieur...
Dans sa peur, elle laissait retomber sa main. Le chien en profitait pour manger le morceau de sucre. Pierre dit très vite, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre fort douce:
—Mademoiselle... ne craignez rien... Mademoiselle... je ne suis pas méchant... Je n'ai pas mangé depuis hier. Donnez-moi un morceau de pain et un verre d'eau.
Il parlait d'un ton si étrange, avec une telle expression de crainte et de souffrance, que l'enfant se sentait toute remuée. Elle le regardait, de ses grands yeux étonnés. Elle se demandait d'où sortait subitement ce vagabond. Soudain, elle éclata de rire.
—Vous avez de la chance tout de même! Maman et ma tante sont allées se promener. La bonne causeavec le jardinier.... Et je ne sais pas pourquoi, quand elle cause avec le jardinier, elle ne fait jamais attention à rien. Attendez là une minute. Pourvu que maman ne rentre pas, mon Dieu! Elle ne dirait pas grand'chose; mais c'est ma tante qui crierait!
Et toujours riant, enchantée sans doute de commettre une chose défendue par sa tante, l'enfant disparut dans la maison. Elle revint au bout de cinq minutes chargée de comestibles. Du pain, de la viande, une bouteille de vin! Ses pauvres petits bras pliaient sous ce fardeau.
—Jamais vous ne pourrez emporter tout ça! s'écria-t-elle. Attendez, je vais vous donner une serviette.
Elle posait ses provisions sur le perron, et le chien gourmand les flairait. Pierre la trouvait ravissante, cette enfant. Il aurait voulu causer avec elle, la remercier. Mais cette mère et cette tante dont parlait la petite l'épouvantaient. Certes, elles crieraient en apercevant cet affreux bohémien dans leur maison. A la hâte, il mit quelques provisions dans la serviette que la petite rapportait et fit soigneusement un nœud solide.
—Comment vous nommez-vous, mon enfant? dit-il.
—Gabrielle; mais on m'appelle Gab!
—Je ne vous oublierai jamais, allez! Je voudrais bien vous embrasser, mais je suis si noir!...
Pierre souriait en parlant ainsi. Pour la première fois depuis son départ de Paris, depuis qu'il quittait sa femme et son fils, une lueur de gaieté flambait dans ses yeux tristes. La petite riait toujours.
—C'est ça qui m'est égal que vous soyez noir! Embrassez-moi tout de même! Et ne m'oubliez pas. C'est promis! Gabrielle... Mais on m'appelle Gab! Sauvez-vous vite. Maman et ma tante vont revenir. Et ma tante serait dans une colère!...
Jamais Pierre ne fit un repas si délicieux. Au pied d'un arbre, en plein champ, il dévora les vivres que la charité d'une fillette lui donnait. Quelle chance il avait eue! S'il rencontrait une enfant craintive au lieu d'un petit être courageux et bon, on le saisissait, on le conduisait à Versailles, on le jetait dans les cachots où gisaient les fédérés captifs. Et il ne revoyait jamais ni Jacques ni Françoise. Il fallait maintenant trouver un abri pour la nuit. Rien de plus simple. Il suffisait de se jeter dans un bouquet de bois. Quand les arbres dressèrent au-dessus de sa tête leurs branches lourdes, le malheureux fut envahi par un profond bien-être. L'espérance lui revenait. Une bonne fée semblaitle protéger. Il échappait à tant de périls! La bataille, d'abord, et cette halte sinistre dans le bois; puis le combat enragé, lorsque les soldats de ligne attaquaient; enfin, ce cher petit ange qui surgissait tout à coup pour lui venir en aide lorsqu'il allait désespérer. Il murmurait son nom avec un attendrissement particulier, et il revoyait le visage de cette jolie Gab, gracieuse et mignonne, dans l'encadrement de ses cheveux blonds. Un calme délicieux le gagnait. Il fermait les yeux, bercé déjà par les premières caresses du sommeil. Enfin, il s'endormit profondément. Au-dessus de lui, souriait le grand ciel troué d'étoiles.
Quand il s'éveilla, des maraîchers passaient sur la route. Ses angoisses renaissaient avec le jour. Peu importait qu'on le prît pour un vagabond. Mais la bande rouge de son pantalon révélait à tout le monde un fédéré fugitif. Il resta dans son abri pendant de longues heures. Il avait ménagé ses provisions, la veille; il put déjeuner assez solidement. En ce moment, l'horloge d'une église lointaine sonna douze fois. De nouveau Pierre agitait ce problème: «Que faire?» Quand l'espérance est entrée dans un cœur, elle y reste obstinément. Le souvenir de Gab le consolait et le soutenait. Après tout, il y a des êtres bons et généreux,qui aident le pauvre monde. Il trouverait peut-être un asile dans une maison. Qui sait s'il n'arriverait pas à s'embaucher comme garçon d'écurie, dans une ferme? Il se serait bien hasardé sur la route, mais des soldats défilaient fréquemment par petites troupes. Il préférait attendre que le soir revînt. L'après-midi s'écoula; il demeura immobile. Enfin, vers cinq heures, il se risqua. Un champ de betteraves s'étalait devant lui. Il suivit un des sillons, et gagna la route qu'il apercevait de loin. Il la traversa et entra dans le champ voisin. Il marchait, il marchait toujours, sans se lasser, rompu à la fatigue, décidé à tout faire pour sauver sa vie, cette vie nécessaire aux deux êtres qu'il aimait passionnément. Depuis un quart d'heure il suivait un petit sentier, quand il s'arrêta brusquement. Une dizaine de soldats de ligne venaient droit à lui. Le plus simple eût été de continuer son chemin, sans témoigner aucune crainte, et de passer tranquillement à côté de ces hommes. Mais, depuis vingt-quatre heures, Pierre était hanté par des visions funèbres. Tout ce qui portait un pantalon rouge lui causait une épouvante nerveuse. Il prit la fuite, comme un lièvre qui détale devant les chiens. Les soldats, d'abord étonnés, en voyant cet homme qui se sauvait à leur approche, sans raison ni motifs, coururent aprèslui, criant: «Arrêtez-le! arrêtez-le!» Mais la terreur donnait des ailes au fugitif. Bientôt, il prit une avance considérable. Il franchissait les halliers; il sautait par-dessus les buissons; il enjambait les fossés. Enfin, il arriva sur une autre route. Devant lui, un parc énorme, aux profondeurs sombres, protégé par un large saut de loup. Il le suivit pendant quelques minutes et arriva devant une grille. Soudain il aperçut Faustine et Nelly. Il n'en pouvait plus. Ses dents claquaient. Il voyait trouble; ses tempes battaient avec force, et son cœur l'étouffait, sautant dans sa poitrine. Alors il se croisa les bras, anxieux, hésitant. Puis il réfléchit que la pitié de ces jeunes filles pouvait seule le sauver encore. Et il alla droit vers elles, décidé à tout leur dire, à implorer leur secours, songeant que des femmes, jeunes comme celles-là, seraient moins cruelles que le destin. Nelly tremblait, serrée contre son amie, un peu rassurée par la présence d'Odin, qui montrait les dents. Faustine attendait le vagabond, le front haut, très calme.
—Que voulez-vous? Que demandez-vous? dit-elle d'une voix brève.
—Mademoiselle... Mademoiselle... je suis perdu, sauvez-moi.
—Pourquoi êtes-vous perdu? Qui êtes-vous?
—Oh! laissez-moi entrer... Cachez-moi. Je vous dirai tout. Je suis un honnête homme. J'ai une femme, j'ai un fils. Si on me tue, on les tuera du même coup.
Faustine contemplait cet inconnu qui invoquait sa pitié, qui implorait sa protection. Ses yeux étaient doux, clairs, loyaux; elle songea qu'étant malheureuse elle devait tendre la main à tous les malheureux.
—Entrez, dit-elle simplement.
Puis, lorsque Pierre eut pénétré dans l'allée, elle ferma la grille et conduisit le fugitif dans un bosquet.
—Vous avez couru longtemps, reprit-elle; vous n'en pouvez plus. Asseyez-vous sur ce banc et reposez-vous.
Pierre joignait les mains, il la contemplait comme s'il eût adoré une madone.
—Mademoiselle... ah! Mademoiselle..., murmura-t-il.
—Ne parlez pas, vous êtes trop essoufflé. Vous me direz tout à l'heure ce que vous voudrez me dire. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de savoir qui vous êtes, ce que vous avez fait, d'où vous venez. On vous poursuit, je vous donne asile. Voilà tout.
Nelly, d'abord effarouchée, se tenait derrière Faustine. Elle se rassurait maintenant; et, curieusement,elle se rapprochait de Pierre Rosny.
—Tu as raison, dit-elle avec vivacité, ce n'est pas un voleur!
Pierre pâlit.
—Un voleur, moi!
—Va au château, continua Faustine, et dis à Marius de venir.
—Comment! tu veux rester seule, avec... avec...?
Et ne sachant de quel nom appeler Pierre, elle le désignait d'un geste gêné, assez comique.
—Fais ce que je t'ai demandé, poursuivit Mllede Bressier, très doucement, mais avec l'imperceptible nuance d'autorité qu'elle mettait dans ses paroles quand elle voulait être obéie.
Nelly s'éloigna, tournant de temps en temps la tête pour voir ce qui se passait. On l'eût profondément étonnée en lui apprenant que ce fugitif, ce vagabond, cet être dépenaillé, était le mari de la jeune femme qu'elle trouvait trois jours auparavant gisant dans le saut de loup. La vie a de ces coïncidences bizarres: par quel caprice du sort la femme et le mari venaient-ils, en si peu de temps, échouer l'un après l'autre dans le même endroit?
Pierre regardait toujours Faustine. Il eût voulu tout lui dire, lui prouver que sa charité ne sauvaitpas un être indigne. Mais la jeune fille ne lui permettait pas d'ouvrir la bouche. Elle se sentait prise de pitié pour ce malheureux que le destin lui envoyait, en ce jour qui comptait comme le plus malheureux de tous ses jours. Elle se trouvait en cet état d'âme où l'on a le besoin de faire du bien à quelqu'un. Si un oiseau, battu par la pluie et chassé par le vent était venu frapper contre ses vitres, elle eût ouvert sa fenêtre et recueilli le fugitif ailé. Pourquoi repousserait-elle cet homme qui heurtait à sa porte et lui criait pitié?
Une seule question se posait devant son esprit, pendant que Pierre assis sur le banc, reprenait lentement des forces. D'où venait cet inconnu? Pourquoi le poursuivait-on?
Elle l'examina plus attentivement et comprit. C'était un garde national, un prisonnier qui s'évadait, sans doute. Elle le reconnaissait à cette large bande rouge du pantalon noir. Eh bien, soit! Elle, la fille d'un homme tué par la balle d'un fédéré, elle recevrait ce fédéré; elle le protégerait; elle lui donnerait asile. Est-ce que ce père tant aimé ne lui racontait pas jadis qu'il recueillait souvent sous sa tente algérienne les Arabes fugitifs? Le hasard la mettait en face d'un de ces hommes dont la révolte venait de tuer l'être qu'elle adorait? Elle paierait sa dette enversune mémoire respectée en couvrant l'inconnu de sa protection.
Nelly reparaissait déjà, mais seule.
—Et Marius? demanda Faustine.
—Impossible de le trouver.
—Alors, nous nous passerons de lui.
—Passons-nous de Marius, je le veux bien, répliqua Nelly, tout à fait rassurée maintenant.
—Monsieur que tu vois là est un garde national de l'armée de Paris, continua Faustine.
—Un communard!
—Il ne me l'a pas dit. Ce n'est pas bien difficile à deviner. Il s'agit de le sauver.
Pierre se leva.
—Vous êtes bonne comme Dieu, Mademoiselle, dit-il avec gravité.
—Je ne veux rien savoir, Monsieur. Vos idées ne sont pas les miennes, et, sans doute, vos actions ne m'inspireraient que de l'horreur. Mais je ne veux pas que le jour où j'ai enterré mon père, un homme ait vainement tendu la main vers moi. Ne me remerciez point. Ce que je fais n'est pas pour vous. C'est pour lui. Il a usé sa vie à commettre de nobles actions: je désire que, lui mort, sa mémoire protège encore ses ennemis. Votre visage et vos mains sont noires de poudre. Lavez-les dans ce bassin,là-bas, sous ces arbres. Si vous entriez dans ma maison, un de mes domestiques pourrait vous voir et les commérages sont à craindre. Faites vite. Nous n'avons pas de temps à perdre.
Faustine parlait avec une autorité douce, mais ferme. Pierre salua et obéit. Un bassin était creusé dans l'encadrement des massifs. Le fugitif y effacerait aisément les stigmates noirâtres qui le dénonçaient à tout le monde. Pendant ce temps, Faustine revenue dans l'allée avec Nelly, exposait son plan à MlleForestier. Nelly se chargerait de détourner l'attention des domestiques. Elle, Faustine, monterait dans l'appartement d'Étienne, où se trouvait la garde-robe du jeune homme. Elle y prendrait un costume qu'elle donnerait au garde national. Quand il aurait changé de vêtements, on ne pourrait plus reconnaître le fédéré sous le veston bourgeois. Quelques billets de cent francs lui permettraient de s'enfuir aisément. Que deviendrait-il ensuite? Faustine n'avait pas à se le demander. La bonne action serait accomplie. Elle serait quitte envers sa conscience, quitte envers la mémoire de son père.
—Ainsi, tu sauves un de ces misérables qui ont tué le général! dit Nelly.
—Ils l'ont tué sur le champ de bataille.
—Mais sans eux...
—Sans eux, je ne serais pas orpheline; c'est vrai. Que veux-tu? j'ai été élevée dans ces idées-là. Un vaincu est sacré.
A ce moment des cris éclatèrent sur la route.
—Qu'est-ce donc? dit Faustine en tournant la tête.
—Je vois des chasseurs à pied, des pantalons rouges, répliqua Nelly; ils sont guidés par un capitaine. Tiens! ils viennent du côté de la grille... Regarde donc, Faustine.
Lorsqu'un homme se sauve, l'idée première de ceux qui le rencontrent est de lui courir sus. Pur instinct de la créature humaine. Un lièvre qui détale à travers champs entraîne après lui une meute de paysans avides; le chat qui galope, tête basse à travers les rues, est poursuivi par trente gamins hurlant et piaillant. Les premiers soldats qui virent Pierre Rosny, avec ses allures de fou, essayèrent de le prendre. Ce fut d'abord une chasse mal réglée, faite au hasard. Puis, ces premiers soldats en rencontrèrent d'autres; et alors, la battue s'organisa. Les lignards mettaient de l'ordre dans ce désordre. Quel était cet homme qui fuyait en plein jour? Nul ne le savait. Mais une légende se créa tout de suite: ils se racontaient les uns aux autres l'histoire d'uncommunard évadé la veille des prisons de Versailles. C'est ainsi qu'un capitaine de chasseurs, qui se rendait au Mont-Valérien, se mêla de la poursuite. Mais Pierre courait vite. Bientôt on le perdit de vue. Où se cachait-il? On ne pouvait admettre qu'il eût trouvé un asile dans une des maisons bâties le long de la route. Brusquement, on l'aperçut bien loin au milieu d'un champ. Il s'agissait de couper la retraite au fugitif, qui se dressait là-bas, ainsi qu'un point noir sur la route grise. Brusquement, il disparut, comme si, tout à coup, il s'enfonçait dans un abîme.
—Ah çà! qu'est-il devenu? murmura l'officier.
Le capitaine Maubert avait à peine vingt-cinq ans. Il adorait son métier. Maigre, bien pris dans sa petite taille, blond, avec des yeux gris où luisait une énergie intelligente, il comptait, à Saint-Cyr, parmi les meilleurs de sa promotion. Au début de la guerre, il partait plein d'enthousiasme, comme tant d'autres. Au bout de quelques semaines, il voyait qu'il fallait en rabattre. Assez d'officiers casse-cou qui ne savent rien, et possèdent l'unique mérite de bien risquer leur vie. L'avenir appartenait aux travailleurs. Louis Maubert ne perdit pas de temps. Là-bas, à Memel, où on l'envoya prisonnier, il se mit à la besogne. Courageusement, il recommençason instruction militaire. Revenu, comme tant d'autres, pour arracher Paris à la révolte, il ne dérageait pas, selon sa violente expression.
—Quelles brutes! disait-il quelquefois. Non, mais comprend-on ça! Une guerre civile, en présence de l'ennemi! Renverser la colonne Vendôme, quand l'Allemand est à Saint-Denis! Non seulement ils sont criminels, mais ils sont bêtes! Ah! je plains ceux qui me tomberont sous la main! Je les fusille comme des chiens enragés!
Et il guerroyait comme un furieux depuis le commencement d'avril. Son bataillon appartenait à la division Bressier, et le général le citait souvent comme un bon officier, plein d'avenir.
—Qu'est-ce qu'ils ont donc à courir comme ça? dit Louis Maubert en voyant les pantalons rouges qui poursuivaient Pierre.
—Un communard échappé! mon capitaine.
—Ah! bien, j'en suis!
Et il interrompit net la marche de ses hommes, leur ordonnant d'aider leurs compagnons à saisir le fugitif. Quand Pierre disparut, il resta interdit, tout penaud.
Que le fédéré fût entré dans une maison, c'était impossible. A gauche, s'étendaient des champs, ras et pelés, où tout être vivant, homme et bête, eûtété vite aperçu. A droite, s'étalaient les massifs profonds du parc de Chavry. De temps à autre, par une avenue, on apercevait le château qui se dressait au loin, au milieu des arbres.
—Ce n'est pas là, pourtant, qu'il s'est caché, dit tout haut le capitaine. Enfin, nous verrons bien.
Accompagné de ses hommes, il suivait le saut de loup depuis un quart d'heure environ, quand la grille apparut. L'allée tournait sur elle-même. Le capitaine ne voyait pas les jeunes filles. Après tout, on entrerait tout de même. Le propriétaire du château excuserait cette invasion un peu brusque. En temps de guerre tout est permis. D'une voix brève, le capitaine commanda:
—Ouvrez la grille!
Faustine entendait. Elle fit quelques pas, et l'officier l'aperçut. M. Maubert s'avança vers elle, le képi à la main.
—Excusez-moi, Mademoiselle, j'ignorais que vous fussiez là.
—Je vous excuse, Monsieur.
—Nous cherchons un fédéré qui s'est évadé des prisons de Versailles. On le suppose, du moins.
—Et vous croyez qu'il s'est caché dans mon parc?
—Je le crois, oui, Mademoiselle. Voulez-vous me permettre d'entrer avec mes hommes?
—Je vous permets d'entrer monsieur, mais seul. Je suis la fille du général de Bressier. Un officier français sera toujours le bienvenu chez moi.
—Vous êtes mademoiselle de Bressier? Oh! comme je vous plains!
Ce fut dit avec une telle expression, que Faustine se sentit remuée. Elle ouvrit la petite porte ouvragée, à côté de la grille, et M. Maubert pénétra dans l'allée.
—Vous connaissiez mon père, Monsieur?
—J'avais l'honneur de servir sous ses ordres, Mademoiselle.
D'un mouvement instinctif, plein de noblesse et de gracieuseté, Faustine lui tendit la main. Ce jeune homme connaissait son père! Il cessait d'être un inconnu et devenait presque un ami.
—Si vous saviez combien je vous plains, combien tous nos camarades auraient voulu vous exprimer leur respectueuse pitié! Certes, la mort du général a été un rude coup pour vous. Mais enfin, il est tombé face à l'ennemi, sur le champ de bataille, en ramenant ses soldats au feu. Il est mort, comme c'est notre rêve à tous de mourir! Tandis qu'Étienne...
Faustine ne disait pas un mot. Elle restait droite, privée de souffle, comme si le sang affluait brusquement à son cœur.
—J'étais le camarade de votre frère, reprit le capitaine. Nous sommes de la même promotion, à Saint-Cyr. Et quelle brillante nature! Quel être charmant, généreux et bon!
—Étienne est mort! balbutia Faustine.
Elle restait là, toujours immobile, écoutant cet étranger qui lui révélait l'épouvantable mystère. Elle écoutait, blanche, secouée de frissons, se demandant ce qu'elle allait apprendre, et pourquoi tout le monde s'ingéniait à lui mentir.
—Pauvre Étienne! Nous sommes revenus ensemble de captivité. Ah! il ne croyait pas que la mort fût si proche de lui. Oui, je me rappelle maintenant... Il me parlait de sa sœur, sa petite sœur qu'il adorait, qu'il aurait tant de plaisir à revoir. Et il a fallu qu'on l'assassinât lâchement, lui si brave, lui qui ne reculait jamais!
—Étienne est mort! murmura-t-elle pour la seconde fois.
Il n'y avait pas une larme dans ses yeux. Une colère farouche la saisissait. Son frère après son père! Ah! c'était trop! Elle éprouvait un atroce besoin de se venger, de se venger de ces êtres maudits qui lui arrachaient tous ceux qu'elle aimait!
—J'aurais voulu que vous entendissiez ce qu'on a dit d'Étienne, Mademoiselle, lorsqu'on nous araconté son horrible fin. Les officiers de mon bataillon n'ont poussé qu'un cri. Ah! on les massacrait, les capitaines de hussards qui se sont battus contre les Allemands! Eh bien, on traiterait comme des chiens tous les communards qu'on prendrait. Ce n'est plus la guerre, ces horreurs-là! C'est de la barbarie, de la férocité. Aussi, je plains ceux qu'on a fait prisonniers, depuis l'aventure du bois. Il n'en est pas resté grand'chose! Mais je vous demande pardon. Je renouvelle toutes vos douleurs avec mes paroles.
Faustine lui saisit les poignets de ses petites mains nerveuses, devenues flexibles et dures comme de l'acier.
—Mais vous ne voyez donc pas que je ne sais rien!
Une telle flamme luisait dans ses yeux que le capitaine Maubert frissonna.
—Mademoiselle...
—Non! je ne sais rien! On me cachait la mort de mon frère; on me prenait pour une femmelette, sans doute! Étienne est mort! Où? Quand? Comment? Dites-moi tout!
—Mademoiselle...
—Vous voyez bien que je ne suis pas une femme comme les autres, moi! Je ne pousse pas des criset je ne me trouve pas mal. Je veux connaître la vérité tout entière! tout entière, vous entendez? J'ai donné au pays mon père et mon frère; j'ai bien le droit d'exiger qu'on ne me cache rien! Vous me dites qu'Étienne est mort? Je l'ignorais. Je veux savoir comment on me l'a tué. Parlez! mais parlez donc!
Une douleur vengeresse transfigurait son visage. Nelly, accourue dès les premiers mots, était tombée à genoux, sur le sable, au coin de l'allée. Elle sanglotait. Au contraire, pas une larme ne coulait sur la figure livide de Faustine. De courts frissons la secouaient. Mais elle restait droite, la tête haute, avec une allure de colère implacable. Le capitaine Maubert regrettait d'avoir parlé. Cette superbe créature l'épouvantait, avec sa souffrance furieuse, faite de passion et de délire. En dehors de la grille, les soldats entendaient; et ils se parlaient bas, échangeant des commentaires exaspérés. Pas un qui, en cet instant, ne se fût fait tuer pour cette noble fille, dont le père et le frère succombaient presque à la même heure. Le capitaine Maubert dit tout ce qu'il savait. Après la grande bataille livrée par les fédérés, une soixantaine de fugitifs se cachaient dans les bois. Le capitaine de Bressier tombait entre leurs mains. Et après avoircerné les gardes nationaux, après s'être rendu maître du poste qu'ils occupaient, on trouvait Étienne mort, le corps troué de balles. Mais quel martyre, grand Dieu! avait dû subir le malheureux. Le corps était tout noir, meurtri de coups de crosse...
—Assez! assez... balbutia Faustine.
Elle ne pouvait pas en entendre davantage. Elle défaillait. Un instant, elle cacha sa figure pâle entre ses mains; malgré elle, sa pensée surexcitée évoquait un épouvantable spectacle. Elle voyait Étienne livré aux mains de ces hommes; elle voyait ces êtres, furieux de leur mort prochaine, se ruant sur lui, labourant son corps de coups de crosse, lui crachant au visage. Son frère, si bon, si noble, si généreux, abandonné à des brutes qui s'exerçaient à le torturer! Et elle recueillait chez elle un de ces bandits! Et, grisée par des idées absurdement chevaleresques, elle donnait asile à l'un de ces meurtriers! Sa douleur délirait. Elle ne savait plus ce qu'elle disait; elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Violemment, elle alla droit à la grille, et l'ouvrit toute grande.
—Entrez! dit-elle. Celui que vous cherchez est ici!
Les soldats se ruèrent dans l'allée. Déjà, quelques-unsse jetaient dans les massifs, pour fouiller à droite et à gauche, lorsque Pierre Rosny parut. Il était fort pâle; mais calme et résolu. En le voyant, Faustine oublia sa colère. Elle ne comprit qu'une chose: c'est qu'elle livrait à la mort une créature humaine. Elle fit un mouvement pour se jeter devant lui. Mais Pierre étendit la main.
—J'ai entendu, Mademoiselle. Je vous pardonne. Seulement, vous vous trompez. J'ai tout fait pour protéger votre frère. Je suis un soldat, non pas un assassin.
Cet homme ne mentait pas. Il suffisait de le regarder, de l'entendre. Il avait tout fait pour protéger Étienne! Faustine s'élança vers le capitaine.
—Ah! sauvez-le! cria-t-elle.
Trop tard. Impossible maintenant de maîtriser les soldats exaspérés. Ils tenaient enfin cet enragé qui les harassait depuis si longtemps. Et puis, cet homme faisait partie de ceux qui se cachaient dans le bois. Lui-même l'avouait. Avant même que Louis Maubert eût donné un ordre, on saisissait Pierre Rosny; on le traînait sur la route.
—Sauvez-le! sauvez-le! sauvez-le! disait Faustine en se tordant les mains.
Louis Maubert se précipita. Serrées l'une contre l'autre, les jeunes filles attendaient, muettes, n'osantpas prononcer un mot. Non, cet homme ne mentait pas. On lisait sur son visage de l'énergie et de la volonté. Ne disait-il pas qu'il avait protégé Étienne? Elles attendaient. La discipline serait-elle plus forte que la fureur? Le capitaine dompterait-il la colère de ses soldats? A cette époque, les rages s'entre-croisaient mortellement. Dans les deux camps, on se haïssait. Et Faustine, qui pleurait son père, qui pleurait son frère; Faustine, si cruellement frappée depuis trois jours, eût tout fait pour sauver celui qu'elle venait de livrer. Tout à coup, une fusillade éclata, crépitante et sinistre.
—Ah! malheureuse!... s'écria la jeune fille.
Et elle tomba raide.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
—Madame n'est pas encore sortie? dit-elle.
—Non, Madame.
—Vous l'avertirez que j'attends ici. Si elle le désire, je monterai.
Le valet de chambre s'éloigna; et Nelly s'assit dans un grand fauteuil bas, le voile à demi relevé, plus jolie encore à vingt-sept ans qu'autrefois, à dix-sept. Elle regardait vaguement, à droite et à gauche, les meubles et les tableaux qui peuplaient la silencieuse solitude du salon. M. et Mmede Guessaint habitaient à Paris un vaste hôtel, dans l'avenue Kléber. Au rez-de-chaussée, les salons, la salle à manger, où se retrouvaient lesgoûts rares d'une artiste telle que Faustine; au premier, les appartements; et plus haut, l'atelier que la jeune femme s'était fait installer, en souvenir de l'atelier de Chavry.
Le valet de chambre reparut.
—Madame est encore dans son boudoir. Elle prie madame Percier de vouloir bien monter.
Faustine eut un cri de joie en voyant son amie.
—C'est une bonne surprise. Je devais aller te prendre et je ne t'attendais pas.
—Tu ne serais venue qu'à trois heures, et je me sentais tout agacée. Pense donc! M. Percier, daignant se rappeler que ma fête tombait demain, 20 mars 1881!... Il voulait me donner un bracelet.
—Il n'a pas dû insister beaucoup, répliqua Faustine en souriant. Il n'aura pas osé. Je t'assure que tu intimides ton mari! Alors, il est parti pour la Bourse?
—Oui.
—En emportant le bracelet?
—Oui.
—Pauvre homme!
—Ne le plains pas. L'emploi est tout trouvé. Il le donnera à MlleAurélie.
—Jalouse!
—Jalouse? non pas.
—Tu mens!
—Nullement. J'ai une véritable reconnaissance pour cette jeune personne. Elle fait justement... toutes les choses qui m'ennuient.
—Qui t'ennuient... aujourd'hui!
—Aujourd'hui, soit, répliqua-t-elle, en rougissant un peu. Je ne suis MmePercier... que le jour, moi. Or, mon mari part le matin pour son bureau, à huit heures et demie. On est un agent de change sérieux ou on ne l'est pas. Il a le bon goût de ne pas pénétrer dans ma chambre. A onze heures et quart, il rentre pour déjeuner. C'est le moment des intimités tendres. Trente minutes de tête-à-tête! Il mange sa côtelette, il me parle du cours probable de la Bourse, et il m'offre un bracelet, comme aujourd'hui. Je ne le revois plus que le soir à sept heures. Nous allons au théâtre, ou nous dînons en ville, ou je passe la soirée avec toi. A minuit, il se rend... au cercle, à ce qu'il prétend. Un cercle... à cheveux rouges! présidé par MlleAurélie, du Gymnase. Voilà comme nous entendons le ménage, nous autres; comment vivent un mari et une femme, en l'an de grâce 1881. De l'argent à remuer à la pelle; l'Union Générale qui fait et refait des fortunes en vingt-quatre heures; des courses, des visites, des conversations bêtes; un tasde banalités qu'on ne pense pas, et un tas de pensées qui sont banales: tu ne trouveras pas là dedans une minute de tendresse, une apparence d'intimité, ou une lueur d'amour!
Mmede Guessaint écoutait son amie, en la regardant de ses grands yeux calmes. C'était bien toujours la Faustine d'autrefois. Dix années écoulées depuis son mariage n'avaient rien enlevé de sa jeunesse, de sa beauté, du charme exquis de tout son être. Mais la créature morale avait changé. Dans son regard, dans ses gestes, dans ses paroles, dans ses tristesses subites, on sentait quelque chose de brisé. Son mari et elle ne se quittaient pas; on les voyait toujours ensemble; et cependant, on remarquait entre eux une étrange froideur. Faustine avait épousé jadis M. de Guessaint, sans l'aimer, pour obéir au général; six mois après son mariage, elle ne l'estimait plus. Que se passait-il donc? Personne ne le savait, excepté Nelly. Quels vices cachait cet homme, sous ses allures de mouton entêté? D'ailleurs, elle vivait peu à Paris pendant ces dix ans. D'abord, un long séjour en Algérie, puis, de fatigants voyages, en Égypte, et en Asie. Toujours accompagnés de Nelly, M. et Mmede Guessaint visitaient les pays lointains dont on rêve: le Caire, Thèbes, Memphis, Khartoum, la citéguerrière, en plein Soudan. Ils revenaient à Paris, et passaient l'été, l'automne et l'hiver en France, au bord de la mer. Faustine ne voulait plus retourner à Chavry, qui lui rappelait des jours si douloureux. Puis, ils repartaient encore tous les trois. Cette fois, ils commençaient par Vienne, pour finir par Jérusalem. Le Danube, le Bosphore, l'Asie Mineure, la Syrie révélaient tour à tour aux jeunes femmes leur poésie et leurs mystères. Faustine laissait faire. Vivre ici ou là, que lui importait? L'espérance même du bonheur n'existait plus pour elle. Peut-être trouvait-elle une distraction à ses lourds ennuis dans ces absences éternelles, dans ces fatigues suivies de repos, dans ces paysages inconnus, toujours variés, qui se déroulaient devant elle. Huit ans s'écoulaient ainsi. Brusquement, M. de Guessaint, plus géographe que jamais, toujours préoccupé de découvertes, de conversations avec d'illustres voyageurs, s'installait enfin à Paris; il achetait l'hôtel de l'avenue Kléber; il ouvrait ses salons, il recevait beaucoup, sans que Faustine et lui fussent vraiment mari et femme.
Un jour,—il y avait deux ans de cela,—Nelly, toujours si gaie, était entrée chez son amie, la mine sérieuse.
—Mon Dieu, qu'est-ce que tu as?
—Je viens te demander un avis.
—Lequel?
—Qui me conseilles-tu d'épouser?
Faustine restait stupéfaite.
—Tu veux te marier? Toi!
—Oui.
Mmede Guessaint ne comprenait pas. Se marier, Nelly! Elle qui, huit ans plus tôt, dans les allées du parc de Chavry, lui disait: «Je veux rester fille;» elle, qui pendant ces longues courses aventureuses, faites contre son plaisir, ne les quittait pas un instant; elle qui raillait si finement les hommes pratiques, amoureux de sa dot, ou les hommes sincères, amoureux de sa personne! Faustine dit une seconde fois:
—Te marier, toi!
Et avec un accent désolé:
—Tu ne m'aimes donc plus, Nelly? Toi, ma confidente et ma sœur, tu veux me quitter? Tu connais mon existence vide, mes secrets dégoûts, le désenchantement de tout mon être. Tu connais tout cela et tu m'abandonnes!
Nelly, prise de désespoir, fondait en larmes. Elle serrait son amie dans ses bras.
—Je t'aime comme toujours! Plus que jamais, peut-être. Mais je désire me marier.
Mmede Guessaint restait un instant la lèvre entr'ouverte, le sourcil froncé; et, nettement:
—Il y a eu quelque chose entre mon mari et toi?
—Non!
—Il a osé...
—Non! non, je te le jure!
—Ah! c'est que je le connais, M. de Guessaint!
Nelly répliquait doucement:
—Moi aussi, je sais les amertumes de ton existence, les dégoûts qui t'ont prise après les premiers mois de ton mariage, et comment vous vous êtes séparés d'un commun accord.
—Tu te maries, parce que M. de Guessaint a essayé?...
—Non! encore une fois, je te le jure!
—Alors, je ne comprends plus.
—C'est bien simple, mon amie. J'ai une situation très fausse dans le monde. Un quart d'institutrice, un quart de dame de compagnie, et une moitié de vieille fille! Je ne me rendais pas compte de tout cela, autrefois. Ah! nos beaux rêves de jeunes filles, à Chavry. Hélas! les rêves... La vie a tôt fait de les effeuiller brutalement. Voilà longtemps que je réfléchis. Je ne te disais rien. A quoi bon t'affliger?
Faustine essaya de convaincre son amie. Impossible. Elle se heurtait à une volonté inébranlable. La jeune fille reprit avec sa gaieté rieuse:
—Voyons! cherchons un peu celui que je pourrais bien épouser. Il y a M. de Lustry: trente ans, fortune médiocre, visage passable, intelligence nulle. M. Harman: fortune considérable, laideur... pareille à la fortune, intelligence passable. M. Percier, agent de change; visage bon enfant, intelligence fine, excellent garçon, homme d'esprit.
—Pourquoi ne me cites-tu que ces trois noms-là?
—Parce que ces messieurs sont les seuls qui aient formulé une demande en mariage.
—Eh bien, laisse-moi réfléchir. Je te répondrai plus tard.
Alors elle observa, curieuse, les allures de M. de Guessaint et de Nelly. Jusqu'alors, pendant leurs voyages, elle avait bien remarqué que MlleForestier haïssait Henry. Elle avait cru que cette haine contre le mari venait de la tendresse pour la femme. Mais pourquoi, après quelques mois de séjour à Paris, Nelly prenait-elle brusquement cette résolution inattendue? Pendant plusieurs semaines, Mmede Guessaint poursuivit son investigation patiente, et ne découvrait rien. Elle pensa qu'aprèstout, Nelly avait peut-être raison. Les rêves qu'une jeune fille caresse ne se continuent pas dans la vie. Un peu de fumée: la brise vient, et ce peu s'envole.
Devant les insistances de MlleForestier il fallait prendre un parti. Faustine, après avoir étudié avec soin les trois prétendus, se décida pour M. Percier. Elle connaissait bien ses défauts, mais elle estimait ses qualités. Un homme bon, sûr, loyal, très amoureux de Nelly; trop timide peut-être. Le mariage se fit. M. Percier, très épris, entourait sa jeune femme de prévenances et d'adorations qu'elle recevait avec une raillerie tendre. Pendant dix-huit mois, le ménage sembla fort heureux. Tout à coup, M. Percier imita M. de Guessaint. Jamais chez lui; galant avec toutes les femmes, excepté avec la sienne. Bientôt cependant, le monde remarqua une grande différence entre les deux hommes. On ne connaissait pas de liaison fixe au géographe passionné. Tantôt celle-ci, tantôt celle-là. Toutes les femmes lui paraissaient bonnes. Une fille de chambre bien accorte et une cocotte bien en chair, l'actrice de petit théâtre et la mondaine compromise, les grandes dames douteuses et les petites dames certaines, il allait de l'une à l'autre avec un égal sans-gêne et une inconsciente immoralité. L'agent de change, au contraire, mettait del'ordre dans son désordre. Son choix se fixait bientôt. Et maintenant, tout Paris le désignait comme l'heureux possesseur de MlleAurélie Brigaut, du Gymnase.