—Tu me quittes, puisque tu te maries! Crois-tu donc que ta femme voudra vivre avec ta mère? Ah! les enfants! Sacrifiez-vous donc pour eux! Donnez-leur tout! Voilà comme ils vous récompensent. Je n'ai plus que toi. Ton père est mort fusillé et dort je ne sais où, comme une bête abandonnée. Je me disais que tu me resterais; je jouissais de ta gloire et mon égoïsme consolait ma douleur. Il te suffit de rencontrer une femme que tu ne connaissais pas il y a trois mois, pour abandonner ta mère qui t'a aimé toute ta vie!
Il se mettait à genoux devant elle; il se faisait humble, tout enfant.
—T'abandonner? tu ne le penses pas. Je le voudrais, que je ne le pourrais pas. Il y a entre nous deux plus que ces liens de nature qui unissent une mère à son fils; il y a les souffrances endurées en commun, les larmes que nous avons versées, les espérances que nous avons conçues; il y a mon père qu'on a volé à notre tendresse!
De nouveau il l'embrassait, comme s'il voulait lui prouver, à cette heure où elle doutait de lui, que sa tendresse filiale vivait toujours plus ardente et plus respectueuse que jamais.
—Tu me dis que ma femme ne voudra pas vivreavec ma mère? C'est que tu ne connais pas Faustine. Elle t'aimera, puisqu'elle m'aime. Pourquoi donc seriez-vous séparées? Est-ce qu'une affection commune ne vous réunit pas?
Françoise se taisait toujours. Elle ne voulait pas confesser que, sans l'avoir vue, elle haïssait cette étrangère. Sa jalousie grandissait à son insu. Elle ne pardonnait pas à la femme qui venait bouleverser sa vie. Jacques s'effrayait de ce silence obstiné.
—Pourquoi ne me réponds-tu rien? Je me montre tendre et soumis; je ne peux donc pas t'avoir blessée? Il est impossible que tu juges mal Faustine, puisque tu ne la connais pas. Si c'est un mariage en lui-même que tu blâmes, attends au moins quelques jours. Étudie celle que j'aime, observe son caractère: il est impossible que tu ne sois pas séduite par sa franchise et sa loyauté.
Françoise ne pouvait pas refuser. Elle aurait avoué ainsi que, par égoïsme, elle détruisait le bonheur de son fils. Soit, elle la verrait, cette femme, et peut-être alors lui serait-il permis de parler.
—Mmede Guessaint m'attend ce soir, reprit-il. Pourquoi ne m'accompagnerais-tu pas? Je présente ma fiancée à ma mère: rien de plus naturel.
—C'est bien, dit-elle. Je t'accompagnerai.
Faustine attendait dans son atelier avec Nelly.
—Alors ton mari ne sait rien encore de tes résolutions? demandait Mmede Guessaint en riant.
—Rien; je me suis montrée d'une dignité... oh! d'une dignité!... En me voyant arriver, le pauvre homme est devenu tout pâle. Bon Félix! je voulais lui sauter au cou. Mais, heureusement, je suis restée dans une réserve amicale pleine de tenue. Je lui ai dit: «Je crois que nous avons à causer. Je vais dîner avec Faustine, et je rentrerai de bonne heure. Je vous défends de sortir: attendez-moi.»
—Et qu'est-ce que tu feras en... en rentrant de bonne heure?
Nelly rougissait un peu. Elle baissa la tête et dit tout bas:
—J'ôterai le verrou...
Cette fois, Mmede Guessaint riait aux éclats.
—Dame! reprit Nelly, puisque les hommes sont comme ça! Puisque si... puisque... enfin, je m'entends!
MmePercier détourna la conversation.
—Alors, il va venir, le beau sculpteur? Mon Dieu, que j'ai donc envie de vous voir tous les deux en face l'un de l'autre! Sois tranquille, je ne vous ennuierai pas longtemps. Je m'en irai au bout d'un quart d'heure.
Faustine rougissait à son tour; et, à son tour aussi, Nelly riait, heureuse de sa petite revanche. Presque aussitôt on annonçait à Mmede Guessaint la visite de Jacques Rosny et de sa mère.
—Sa mère? murmura-t-elle étonnée. C'est vrai. Il lui a tout dit, et elle a voulu me voir.
Faustine ne pouvait pas reconnaître Françoise. Tant d'années s'étaient écoulées depuis le jour où elle avait recueilli la pauvre créature! Tant d'événements, terribles ou douloureux, avaient troublé sa vie! Puis, cette femme de quarante-cinq ans, aux cheveux gris, au visage pâle, allongé et durci par la souffrance, ne ressemblait guère à la Françoise d'autrefois, superbe dans l'épanouissement de sa beauté blonde. Au contraire, Mmede Guessaint n'avait pas changé. C'était bien toujours la jeune fille du château de Chavry, mûrie peut-être par l'existence, mais toujours jeune et radieuse. Françoise n'hésita pas une minute. En entrant dans l'atelier, elle fixa ses yeux ardents sur cette rivale, et dès le premier regard elle resta toute saisie. Elle revoyait après tant d'années celle qui, naguère, lui venait en aide; celle qui se montrait bonne et généreuse lorsque le destin la désespérait. Elle ne pouvait pas douter. Dans le fond de la pièce était accroché le tableau, peint par Faustine, ce tableau que MlledeBressier esquissait, le jour même où le malheureux Étienne arrivait à Chavry pour la dernière fois. Ce souvenir ancien amollissait les duretés de Françoise. Elle apercevait, dans la pénombre du passé, ce grand salon et ces deux belles jeunes filles si douces et si prévenantes. Sa jalousie maternelle se fondait brusquement à la chaleur de sa gratitude.
—Vous! c'est vous! Oui, vous ne me reconnaissez pas: c'est que je ne suis plus moi-même. Rappelez-vous la pauvre malheureuse qui s'évanouissait, il y a dix ans, à votre porte. Vous l'avez recueillie, vous l'avez sauvée. Comme je vous ai bénie, sans savoir où vous étiez! Et c'est vous qui êtes aimée par mon fils! C'est vous qui l'aimez! Comme je suis heureuse! C'est pour son bonheur et le mien qu'il vous a rencontrée! Il aurait pu s'éprendre d'une coquette, d'une créature légère, incapable de le comprendre. Et c'est vous! Moi qui étais jalouse! Les desseins de Dieu sont infinis. J'aurai le bonheur d'aimer comme ma fille celle qui épousera mon fils!
Jacques écoutait, stupéfait, ne comprenant pas. Il fallut que Faustine et sa mère lui racontassent tout ce qu'il ignorait. Françoise expliquait à Mmede Guessaint quelle terreur lui inspirait le mariage de son fils. Elle avait craint que cette épouse lui arrachât le cœur de son enfant. Maintenant,elle ne redoutait plus rien. Elle ne se lassait pas de regarder Faustine. Oui, Jacques avait bien choisi. Comme la vie se montrait douce et clémente, qui les réunissait ainsi dans une communauté d'amour! Et Mmede Guessaint, à son tour, achevait d'apaiser les dernières jalousies de la mère. Non, ils ne se quitteraient pas, ils vivraient ensemble, toujours, toujours...
Toujours! Un bien grand mot, et que les lèvres humaines ne devraient prononcer jamais.
Depuis un mois, le procureur de la République d'Oran poursuivait son enquête. Comment M. de Guessaint avait-il été assassiné la veille du départ de la mission scientifique? Tout le monde l'ignorait. Un mystère étrange enveloppait ce drame, et les dépositions du colonel Maubert et de ses compagnons ne l'éclaircissaient pas. Le colonel croyait savoir qu'un soir, vers dix heures, M. de Guessaint était entré dans la maison d'une Mauresque, célèbre par sa beauté. Cette fille, nommée Yelma, accueillait volontiers les voyageurs qu'elle supposait généreux et riches. On lui connaissait pourtant un amant en titre, un riche Tunisien, Enoussi, établi à Oran depuis une quinzaine d'années. L'enquête établissait que M. de Guessaint avaitquitté la maison de la Mauresque à une heure du matin. Depuis, on ne l'avait pas revu. Le lendemain seulement, ses compagnons de voyage s'apercevaient de son absence. Tout le monde croyait à un crime; comment le prouver? Interrogés séparément par le magistrat, Yelma et le sieur Enoussi répondaient très nettement. La première disait qu'entré chez elle à dix heures, M. de Guessaint la quittait un peu après minuit. Enoussi, de son côté, prouvait qu'il avait passé la soirée au théâtre, avec un marchand de ses amis et un sous-lieutenant de la garnison. Les servantes de la Mauresque confirmaient la déposition de leur maîtresse. Les soupçons qui effleuraient un instant le Tunisien tombaient d'eux-mêmes devant un indiscutable alibi. Cette affaire mystérieuse passionnait un moment la presse algérienne, et le bruit en retentissait jusqu'à Paris. Tout le monde connaissait Faustine et son mari; on les estimait, ils tenaient dans la société une place importante: mille raisons pour qu'on s'occupât de cette étrange disparition. Qu'il y eût eu crime, personne n'en doutait. Alors! quel était le criminel? C'est ce qu'on ne découvrait pas.
Mmede Guessaint vivait retirée, à Louveciennes, dans une propriété appartenant à Nelly. Elle nevoyait personne, excepté Jacques, sa mère et le docteur Grandier. M. Percier et sa femme l'entouraient de prévenances. Pour lui complaire, ils ne recevaient aucune visite. Jacques venait tous les jours, ayant soin de se protéger contre les indiscrets. La villa de Nelly se dressait à l'entrée des bois de Marly, sur la route de Saint-Germain à Versailles. Le sculpteur ne prenait pas le chemin de fer; on aurait pu le rencontrer. Il arrivait en coupé et franchissait la grille qui se refermait derrière lui. La certitude d'un bonheur prochain calmait les fièvres et les désirs du jeune homme. Qu'importe d'attendre quelques mois, quand on a devant soi toute la vie?
Cependant, la jeune femme suivait avec ardeur l'enquête commencée. Par ordre du procureur de la République, le greffier du parquet d'Oran la tenait au courant d'une manière fort exacte. Les recherches hésitaient, tâtonnant à droite et à gauche. On croyait, cependant, que M. de Guessaint était tombé victime de la cupidité de deux Arabes. D'importants témoignages établissaient que deux hommes d'allures suspectes rôdaient, le soir du crime, à peu de distance de la maison habitée par la Mauresque. Des agents de police, venus de Paris, se lançaient comme de fins limiers sur la trace deces hommes. Puis, tout s'évanouissait; et il fallait partir à nouveau sur une autre piste.
Cependant le temps s'écoulait. Vers la fin d'août, trois mois après la disparition de M. de Guessaint, Faustine invita M. et MmePercier, Jacques et sa mère, à passer la moitié de septembre dans une propriété qu'elle possédait en Bretagne. Le général avait hérité jadis une grande villa d'un de ses oncles, armateur à Nantes. A trois kilomètres de Pornic, un petit village de pêcheurs s'accroche aux falaises, penchées sur les vagues grises de la baie de Bourgneuf. La Birochère est une de ces plages au sable fin, que l'invasion parisienne n'a pas encore déshonorées. M. de Bressier ayant un peu délaissé sa villa bretonne, avait installé dans un des pavillons de garde, ce sous-officier auquel, plus tard, il devait léguer une rente dans son testament. Devenue maîtresse de sa fortune, Faustine prit, au contraire, l'habitude d'y passer quelques semaines tous les ans. Elle se réjouissait d'y recevoir Jacques dans une intimité plus grande encore qu'à Louveciennes. Elle partit la première, suivie de près par ses amis.
Au lieu de quinze jours, la petite colonie fit un séjour de deux mois. Les deux fiancés partaient le matin pour de longues promenades à travers les roches. La grande mer leur envoyait ses âcres senteurssalines, ou bien, ils s'enfonçaient à travers la campagne, et leur imagination d'artistes trouvait un charme infini à ces excursions nouvelles. Autour de La Birochère, de vieux chênes, des hêtres chevelus couvrent la terre féconde de bois sombres et bleus. La forêt se dessine capricieusement, enroulée autour du golfe et découpant au hasard des criques ses fantastiques dessins; une vraie forêt de la vieille Bretagne, où sous les ramures frissonnantes le rêve attendri cherche encore une Velléda blonde. Pas de routes tracées dans la profondeur muette des bois silencieux. Quelques sentiers qui s'entre-croisent, des lacets jaunâtres à demi cachés sous la mousse, et, de temps à autre, d'énormes blocs de pierre grise, qu'on croirait jetés au milieu des arbres par les efforts magiques d'un géant enchanteur. Les jeunes gens éprouvaient une jouissance exquise à se perdre au milieu de ces luxuriants dédales. Tout près d'eux, la mer grondait comme un lion au repos; au-dessus de leurs têtes, le grand ciel ardoisé de Bretagne; et partout un calme infini à peine troublé par la respiration profonde de la nature.
—Et le travail? disait de temps en temps Faustine avec un sourire de reproche.
Françoise défendait son fils; elle voulait qu'il sereposât. Après tant d'années de labeur, il pouvait bien goûter quelques semaines d'oisiveté utile. Le cerveau a besoin de se renouveler. Octobre s'achevait, le temps devenait plus âpre, et personne ne pensait encore à regagner Paris. Félix et Nelly ne se plaignaient pas d'être abandonnés par les deux fiancés. Leurs amours conjugales, en plein renouveau, n'en étaient pas moins charmantes pour être plus positives. Nelly tenait parole. Elle assassinait son mari de tendresses; elle l'étouffait de baisers; le bon Félix n'en gémissait pas. Plus de verrou moqueur à la porte de la jolie femme! Elle disait: «Je veux mon mari!» ou bien: «J'emmène mon mari!» d'une façon qui montrait que sa tyrannie d'enfant gâtée ne désarmait pas. Elle continuait à gouverner son époux; seulement, au lieu de le glacer par sa froideur, elle l'accablait de son amour.
—Tu ne peux donc pas rester dans un juste milieu raisonnable? lui demandait Faustine en riant.
—Je voudrais t'y voir! Et puis, ma chère, l'excès ne me déplaît pas... en cette matière-là, bien entendu. Les demoiselles Aurélie peuvent faire ce qu'elles voudront; je suis plus forte qu'elles à présent!
Entre ce couple d'amoureux, Françoise menait savie patiente et calme. Elle observait beaucoup Faustine, et chaque jour elle la chérissait davantage. Cette jeune femme d'apparence froide, et qui se livrait tout entière quand elle s'était donnée, cette nature profondément tendre et qui cachait sa tendresse aux seuls indifférents, plaisait à la fille du peuple ardente et passionnée. Elle aimait surtout Faustine d'aimer son fils. Les servantes d'un dieu comprennent toujours celles qui partagent leur culte. Ce furent donc deux mois de bonheur plein, de tranquillité paisible.
Le notaire de Mmede Guessaint eut seul le pouvoir de troubler cette quiétude. Il avertissait sa cliente que son retour à Paris devenait nécessaire, car il désirait lui parler de choses importantes; il s'agissait de la succession de son mari. Faustine prévint ses hôtes qu'on partirait quelques jours plus tard. Elle s'en allait de Bretagne plus éprise que jamais. Après deux mois d'existence commune, elle n'éprouvait aucune désillusion. Chez Jacques l'homme valait l'artiste. Sa franchise et sa loyauté séduisaient la jeune femme autant que sa haute intelligence; et Jacques, lui, pour la première fois de sa vie, connaissait enfin l'amour dans ce qu'il a de plus élevé et de plus complet.
—Nous reviendrons ici, n'est-ce pas? dit-il. J'aivécu sur ce coin de plage les jours les plus heureux de mon existence. Je croyais impossible de n'aimer une femme qu'avec mon cœur; vous m'avez montré que ce qu'il y a de vraiment divin, c'est l'union de deux âmes.
Heureux et calme, il attendait son bonheur sans impatience. Cinq mois passés déjà! Cinq mois encore, et la bien-aimée lui appartiendrait. A vingt-six ans, l'existence s'ouvre si large et si belle que les impatiences fiévreuses s'apaisent bien vite, quand on a la certitude d'un bonheur prochain.
MeDenizot, notaire à Paris, se présentait chez Faustine le lendemain même de son arrivée.
—J'ai su que vous aviez quitté Paris après le malheur qui vous a frappée, Madame. D'ailleurs, je n'avais pas lieu de vous importuner. J'étais le notaire de M. de Guessaint, je suis le vôtre, et je connais à fond les affaires qui vous intéressent. Vous étiez mariés sous le régime de la communauté; en cas de décès, le survivant devait hériter. Ne voyant pas la nécessité de pourvoir à l'administration des biens de votre époux, présumé absent, je vous ai laissée tout entière à votre douleur.
Les affaires d'intérêt ne préoccupaient guère Faustine. Deux mots seulement la frappaient dansla phrase de l'officier ministériel. Pourquoi disait-il en parlant de son mari «présumé absent»? MeDenizot lui donna tout de suite l'explication nécessaire.
—La situation est bien nette, Madame. L'article 15 du Code civil ne permet aucun doute. Lorsqu'une personne aura cessé de paraître au lieu de son domicile ou de sa résidence, et que depuis quatre ans on n'en aura point de nouvelles, les parties intéressées pourront se pourvoir devant le tribunal de première instance, afin que l'absence soit déclarée.
Faustine ne voyait toujours qu'une question d'affaire, débattue par un homme d'affaires.
—Cependant, maître Denizot, mon mari est déjà mort depuis cinq mois.
—Vous commettez une petite erreur, Madame. M. de Guessaint n'est pas considéré comme mort, mais commedisparu.
—Je ne comprends pas bien la différence.
—Elle est capitale, cependant. Dans le premier cas, vous entreriez tout de suite en possession de son héritage; dans le second, vous êtes forcée de l'attendre.
—Cela n'a pas beaucoup d'importance pour moi. Que je sois plus ou moins riche, qu'importe? Si jeviens à me remarier, mon second mari m'épousera pour moi, non pour ma fortune.
MeDenizot, vieux notaire, blanchi dans le respect du Code, ne connaissait qu'une chose:LA LOI. Quand on commettait devant lui une hérésie de jurisprudence, il bondissait comme si on eût attaqué une maîtresse adorée. En écoutant Mmede Guessaint, il se contenta de témoigner une stupéfaction profonde. Il lui semblait impossible qu'une créature humaine pût être aussi ignorante des lois de son pays. Il crut avoir mal entendu et répliqua:
—Je ne comprends pas bien ce que vous me dites, Madame.
—C'est pourtant bien clair. Vous m'apprenez que je n'hériterai la fortune de mon mari qu'au bout d'un certain temps. Je ne récrimine pas et ne m'étonne pas. La question est pour moi sans importance. Puisque je suis veuve...
Cette fois, MeDenizot sauta sur son fauteuil.
—Mais vous n'êtes pas veuve, Madame!
Brusquement, Faustine devint toute pâle. Elle marchait à tâtons dans une impasse. Il lui semblait qu'elle se heurterait bientôt à un obstacle terrible.
—Vous dites? Je ne suis pas veuve, je ne suis pas libre?
—Mais non, Madame, mais non!
—Je ne peux pas me remarier si cela me convient?
—Non, non, mille fois non!
Faustine défaillait. Qu'était-ce donc que cette loi qui lui réservait subitement une si cruelle surprise? MeDenizot ne voyait pas le trouble profond où il jetait sa cliente. Emballé par sa passion de jurisconsulte, il reprit avec ardeur:
—Voilà bien les gens du monde! Ils n'ont jamais lu le Code, le seul livre sérieux qu'on ait écrit! «Article 147: On ne peut contracter un second mariage avant la dissolution du premier.—Article 47: Le mariage ne se dissout que par la mort.»
—M. de Guessaint n'est donc pas mort?
—Mais non, Madame, il n'est pas mort; disparu seulement, et ce n'est pas la même chose. On n'a pas pu constater sa mort, puisqu'on n'a pas retrouvé son cadavre. Pour rédiger l'acte de décès de votre mari, il faudrait qu'on rencontrât des témoins pouvant affirmerà quelle heure, et dansquelles circonstances, il a été tué. Bien plus, l'officier de l'état civil est spécialement chargé de s'assurer du décès; et il est censé devoir le constater toujours personnellementde visu. Vous ne connaissez donc pas l'article 77?
Et les lunettes de M. Denizot sautaient sur son nez, comme si le notaire s'indignait qu'une femme du monde, élégante et jolie, ne connût pas l'article 77! Faustine comprenait que la lutte recommençait pour elle. La fière créature s'y jetait courageusement, comme toujours. Il fallait se battre encore? Eh bien, elle se battrait.
—Certainement, je ne connais pas le Code, monsieur. Mais je comprends tout de suite ce qui est intelligent ou ce qui ne l'est pas. Or, il me paraît impossible que le Code édicte une sottise. Il résulterait de vos paroles qu'on ne pourrait jamais dresser l'acte de décès d'un homme ou d'une femme dont le corps ne serait pas retrouvé. Cependant, quand un soldat est tué sur le champ de bataille, quand un voyageur disparaît dans un naufrage, ils ne peuvent pas être considérés comme vivants. L'absence de constatations entraînerait toutes sortes de difficultés. La loi doit avoir prévu ces hasards douloureux.
—La loi a tout prévu, Madame, dit gravement MeDenizot, comme s'il n'admettait pas qu'on touchât à l'inviolabilité du Code.
—Eh bien, ce cas est le mien, ce me semble!
—La jurisprudence a dû apporter un tempéramentraisonnable aux exigences de la loi. Certes, il est des personnes auxquelles la tenue des registres de l'état civil ne peut raisonnablement s'appliquer. On admet donc que les tribunaux ont le droit de constater un décès par jugement.
—Je m'adresserai aux tribunaux, c'est bien simple.
—Pardon, pardon, Madame. La jurisprudence a décidé qu'en cas d'incendieou denaufrage, la preuve ressortait suffisamment des témoignages, attestant qu'une personne a étévueenveloppée par les flammes, ou qu'elle a étévueengloutie par les flots. Mais jamais... vous m'entendez bien, Madame?... jamais, en cas de disparition ou même d'absence proprement dite, on n'a pu suppléer à la constatation du décès. Quelques fortes que soient les présomptions, les tribunaux, en dehors de ces deux cas, se sont toujours refusés à prononcer la dissolution d'un mariage.
Faustine restait écrasée par la netteté de ces paroles. Elle remercia MeDenizot d'un signe de tête. Elle ne pouvait pas prononcer une parole. Le notaire se retira, enchanté de lui-même, et charmé d'avoir donné une consultation de droit à une aussi jolie cliente.
La malheureuse! Tout croulait autour d'elle: lepassé, le présent et l'avenir. Jamais elle ne serait la femme de Jacques; le bonheur rêvé depuis cinq mois s'envolait pour ne plus revenir. Elle restait stupide, les yeux fixes, le corps à demi incliné, ne voyant plus clair dans son destin, doutant même de la justice de Dieu. Que faire? Elle se croyait libre, elle ne l'était pas; elle se croyait heureuse, et voilà que le malheur la ressaisissait à nouveau entre ses griffes pour la déchirer plus cruellement. Cette créature vaillante, toujours prête pour la lutte, voyait que même la lutte devenait impossible. On ne se bat pas contre des chimères, on ne résiste pas à l'impossible, on ne se jette pas tête baissée contre un mur qu'on n'enfoncera pas. Elle en revenait toujours à ces deux mots qui flambaient devant elle comme une lueur d'incendie: «Que faire?» Mais, surtout, comment apprendre à Jacques le désastre qui les frappait? Survivrait-il à ce coup imprévu? Généreuse et chevaleresque comme toujours, elle plaignait Jacques plus encore qu'elle-même. Elle se savait moins nerveuse et plus résistante que lui contre les découragements et les dégoûts de la vie. S'il allait se tuer? Pour la première fois, depuis que la pensée s'était éveillée en elle, Faustine hésitait. Son devoir lui paraissait trouble. Et de nouveau, un immensedésespoir l'envahissait; de nouveau, elle s'interrogeait, se demandant pour la troisième fois: «Que faire?»
Son cœur trouvait une réponse que sa conscience n'approuvait pas.
En apprenant la vérité, Jacques courba la tête. Ses colères, ses violences, ses ardeurs d'autrefois avaient disparu. L'amour qu'il éprouvait pour Faustine subissait de trop fréquentes secousses. Sa nature, plus nerveuse que forte, ne pouvait plus résister. Étendu sur le canapé, dans son atelier, il usait ses journées dans un abattement vague, d'où la pensée restait absente. Il fumait des cigarettes, il causait avec ceux de ses amis qui venaient le voir, mais ce jeune homme, naguère si plein de vie, semblait maintenant frappé à mort. Il devenait très doux, ne s'irritait de rien, comme si rien ne méritait plus qu'il s'en occupât. Le soir, il allait chez Mmede Guessaint. Mais l'un et l'autre avaient l'air, maintenant, de se craindre et de s'éviter. Françoise, seule, ne désespérait pas. Cette loi qu'on lui opposait luiparaissait absurde. Elle n'admettait pas qu'on ne pût prouver la mort d'un homme tué. Voyant dépérir son fils, elle s'exaspérait, mais elle ne se lassait pas. La femme du peuple se retrouvait tout à coup avec ses confiances irraisonnées et ses crédulités naïves. MmeRosny comptait sur un hasard, sur quelque chose d'inattendu. Est-ce que l'imprévu, à deux reprises différentes, n'avait pas changé brusquement l'existence de Jacques et de Faustine? Mais Jacques, lui, ne croyait plus à rien, et Mmede Guessaint épiait avec angoisse sur son visage la marche de sa douleur.
—Est-ce que vous n'êtes pas inquiet de lui? demandait-elle un jour au docteur Grandier.
—Très inquiet. Tous ces chocs successifs ont ébranlé le système nerveux. Autrefois, cela s'appelait fièvre de langueur ou consomption; aujourd'hui cela s'appelle anémie cérébrale; le résultat est le même.
Il s'épuisait d'amour et de désespoir: elle le sentait bien. La jeunesse pourrait-elle triompher d'une maladie purement morale? Viendrait-il une heure où l'excitation du travail et l'ivresse du succès réveilleraient dans ce cœur la force et le désir de vivre? Faustine discutait tout cela en elle-même. Elle se rappelait l'aventure de Nelly et deson mari; et de nouveau, cette histoire humaine et comique exerçait sur elle une influence physiologique. Certaines pensées blessaient la délicatesse de son esprit. Mais elle comprenait bien que les hommes ne sont point faits pour les sentiments élégiaques et les aspirations éthérées. Jacques la chérissait profondément, mais il la désirait ardemment. Faustine aimait, et elle tenait à son amour. C'était le seul bonheur qui lui restât dans la vie, la seule espérance qui illuminât encore son horizon. Et toujours elle en revenait dans ses hésitations à l'exemple de M. Percier, ce mari amoureux et infidèle parce qu'il était amoureux. La femme peut éprouver un amour platonique. C'est sa grande supériorité sur l'homme, qui lui est inférieur dans l'ordre des sentiments élevés. Elle pousse jusqu'à l'exaltation l'héroïsme du sacrifice, elle se grise avec son abnégation pour se donner une force factice, qui lui permet d'atteindre jusqu'au sublime. Mais lorsqu'elle possède un esprit vaillant, une intelligence lucide, elle voit tout de suite le but vers lequel il faut marcher.
Un après-midi, Faustine arriva dans l'atelier. Depuis la destruction de leurs espérances, c'était la première fois qu'elle y venait. Jacques se leva brusquement lorsqu'il l'aperçut.
—Mon amie, est-ce que je ne ferais pas mieux de partir bien loin? Tout me lasse et me décourage. Je sens que je suis très près de la mort, et je n'ai pas même la force de l'attendre. Je vous invoque une dernière fois. Vous qui êtes ma bonne fée, il est impossible que vous ne soyez pas mon ange consolateur, il est impossible que vous ne refassiez pas du bonheur avec notre malheur à tous les deux!
Elle le regardait de ses yeux clairs où brillait une tendre loyauté; et, très doucement:
—Quand j'ai vu que je ne pouvais pas être votre femme, je me suis demandé ce que je devais faire. Mon cœur et ma conscience ne se trouvaient pas d'accord. Mais il ne s'agit plus de moi, aujourd'hui. Ce n'est pas pour moi que je vous aime, c'est pour vous. Être votre bonne fée, vous toucher de ma baguette? O cher, retenez bien mes paroles. Je ne tiens à la vie que pour rendre la vôtre heureuse. Il y a une différence entre nous deux. Vous m'aimez passionnément: moi, je vous aime tendrement. Le ressort de la volonté s'est brisé chez vous. Vous vous abandonnez au désespoir et vous ne cherchez même plus à lutter. Vous croyez me connaître? Est-ce que l'homme connaît jamais celle dont il est aimé? Vous savez que j'ai des idées absolues sur les devoirs de la femme en ce bas monde. Je n'admetspas les compromissions vulgaires, le mensonge me révolte, et j'ai le dégoût de ces amours qui se cachent comme si elles avaient honte d'elles-mêmes. Lorsque vous avez vu que vous ne pouviez pas être mon mari, vous ne m'avez plus rien demandé. Vous n'ignoriez pas que j'eusse trop souffert de m'avilir à mes propres yeux et de déchoir dans l'estime que j'ai de moi-même. J'ai bien songé à tout cela. Maintenant, je vois nettement mon devoir. Je vous aime, vous m'aimez; Jacques, ne désespérez plus, et fiez-vous à moi!
—Faustine!...
Il croyait comprendre ces paroles tendres et un peu mystérieuses. Il voulait la saisir entre ses bras, la couvrir de baisers. Elle se défendait doucement, mais avec fermeté.
—Je vous ai dit de vous fier à moi, murmura-t-elle. Je partirai de Paris demain. Vous serez trois jours sans lettre. Attendez trois jours.
Il voulut l'interroger; elle lui mit gentiment la main sur les lèvres, sans répondre un seul mot. Pauvre Faustine! Pendant bien des jours et bien des nuits, sa chasteté avait lutté contre son amour. Se donner à Jacques, tomber de son piédestal, rouler dans la chute vulgaire et banale! Elle aimait. Elle se savait follement aimée. Elle sentait que Jacquesne résisterait pas sans doute à ces coups répétés du destin. Qu'était-elle? Une femme ignorée, bien peu de chose, quand il s'agissait de l'existence, de l'avenir, du génie d'un grand artiste. Sa tendresse plaidait tout bas pour elle-même et pour lui. Pourquoi refuserait-elle de faire leur bonheur à tous les deux? Quel serment la liait encore? Qui trahissait-elle? Elle ne devait plus rien qu'à sa conscience, et sa conscience pure ne la défendait même plus. Du moins, ne voulait-elle pas tomber vulgairement. Puisqu'elle se donnait, elle se donnerait honnêtement, comme une honnête femme qui cède à sa réflexion et à sa volonté, et non pas à l'entraînement fougueux d'une passion.
En effet, elle partit le lendemain avec Marius, et alla droit à La Birochère. Décembre commençait. Le vent soufflait du large, et la mer tumultueuse brisait contre les hautes falaises ses efforts désespérés. La forêt, noire à présent, étalait dans la plaine rase ses arbres dénudés. Le ciel roulait des nuages gris, où se détachait, comme un semis de taches blanches, le vol capricieux des goélands et des mouettes. Dans le triste encadrement de l'hiver, Faustine retrouvait ces mêmes paysages qu'elle parcourait toute joyeuse pendant les jours cléments de l'automne. Le vieux sous-officier qui habitait lamaison de garde fut très étonné en revoyant Mmede Guessaint. Elle savait que la famille de ce brave homme était en Normandie. Elle lui expliqua que, pour des raisons particulières, elle désirait rester seule avec Marius à La Birochère, et lui remettant deux mille francs, elle le pria de retourner chez lui pour six semaines. Il partit le soir même, ravi de cette aubaine, enchanté de distraire ses ennuis par un voyage. A sa place, Marius s'installa dans la maison de garde. Faustine savait que, pour ce vieux serviteur, tout ce qu'elle faisait était bien fait. Elle lui dit qu'elle voulait rester avec Jacques Rosny à La Birochère, sans que personne soupçonnât leur présence. Pas un citadin ne s'attardait si tard sur cette plage ignorée. Pornic lui-même, à cette époque de l'année, perdait ses derniers hôtes. Qu'importait aux rares pêcheurs du petit village de voir Mmede Guessaint seule ou avec un étranger? Pour plus de sûreté, Faustine n'avait pas amené sa femme de chambre de Paris. Elle ferait venir deux Nantaises: Marius s'occuperait des provisions avec elles.
Quand tous les préparatifs furent terminés, elle écrivit à Jacques ces quelques mots: «Partez pour La Birochère dès que vous recevrez cette lettre. Vous arriverez à dix heures du soir, et vous trouverezMarius à la gare.» En lisant ces lignes, Jacques pâlit. Il reconnaissait la délicatesse profonde de son amie. C'est là-bas qu'elle voulait se donner à lui, au milieu des mille témoins de leur bonheur naissant. A vingt-six ans, le corps a des ressorts inattendus. Il retrouva d'un seul coup toute sa foi, toute son énergie, toute sa volonté. Elle l'attendait! Il répétait ces trois mots avec un ravissement infini. Elle allait donc lui appartenir, celle qu'il aimait et qu'il désirait passionnément. Le train qui l'emportait lui semblait trop lent au gré de son impatience nerveuse. Elle l'attendait! Il aurait voulu crier son bonheur. Il se sentait comme angoissé par l'ivresse de son espérance. Il fermait les yeux, et dans une vision rapide, il l'apercevait, cette belle créature, se laissant glisser entre ses bras, troublée et rougissante. Elle l'attendait!...
Faustine n'avait rien à lui expliquer. Il devinait tout. Elle voulait lui appartenir comme une épouse qui se donne, non comme une maîtresse qui se livre. Un feu brillant éclairait la chambre nuptiale de ces deux fiancés de l'amour. Quand il pénétra dans la grande pièce, claire et parfumée, Jacques vit Faustine devant lui, le regardant sans crainte, mais avec une émotion profonde, et ce fut sa vietout entière qu'elle donna dans le premier baiser de sa chasteté vaincue.
Pendant un mois, ils vécurent ainsi, enchantés et ravis, oubliant le monde, oubliant les autres créatures. Il n'y eut pas une ombre à leur bonheur, et pas une tache dans leur ciel. Le plus souvent, ils restaient enfermés toute la journée, jamais las de se contempler l'un l'autre, ni de se redire ces mille paroles naïves que des amoureux se répètent à l'infini. Quelquefois, bien protégés contre l'inclémence du froid, ils partaient à pied, riant de la bise glaciale; ou, quand le soleil de décembre luisait dans le ciel bleu pâle, ils s'enfonçaient au milieu des arbres sans feuilles de leur chère forêt déserte. La nature s'était plu à créer ces deux êtres exactement l'un pour l'autre. Il y avait entre eux un accord harmonieux: ils vibraient à l'unisson. Leur cœur et leur intelligence se complétaient si bien que Faustine devinait les pensées de Jacques avant qu'il eût parlé, et que Jacques comprenait Faustine sans qu'elle lui eût rien dit. Jamais un homme et une femme ne se sentirent aussi absolument faits pour la vie intime du mariage. Cesamants méritaient d'être des époux pour qui la chaîne est légère et que la mort seule peut séparer. Ils se plaisaient à oublier qu'ils ne pouvaient pas même s'épouser; qu'un obstacle insurmontable se dressait entre eux, pareil à ces murs de bronze que les génies malfaisants des contes de fées font surgir devant les trésors fantastiques. Ils oubliaient tout; et les êtres qu'ils avaient aimés jusque-là, et la vie extérieure, et le monde qui demande toujours compte aux heureux d'un bonheur qu'il n'a point permis...
Une lettre de Nelly vint éveiller Faustine et lui rappeler qu'elle n'était pas seule au monde. Très délicatement, la jeune femme disait à son amie qu'on commençait à s'étonner un peu de son départ imprévu. Une ou deux personnes rapprochaient ce départ de l'absence de Jacques. Il fallait craindre que la méchanceté ne s'emparât de ces propos, vaguement malveillants. MmePercier donnait une autre raison qui achevait de persuader Faustine. La mission scientifique dirigée par le colonel Maubert était arrivée à Marseille. Or Mmede Guessaint ne désespérait pas encore d'établir, par un acte officiel, le décès de son mari. Selon MeDenizot, il fallait des témoignages, des dépositions précises; il importait donc d'interroger le colonel et ses compagnonsde route. Ils rentraient en France deux mois et demi après leur départ. Ce retour rapide, causé peut-être par un échec, devait laisser aux voyageurs des impressions très fraîches de ce drame encore récent.
—Hélas! mon ami, tout a une fin, dit-elle un soir à Jacques.
—Nous partons!
—Il le faut.
—Nous étions si heureux ici, murmura-t-il en soupirant.
—Ingrat! Est-ce que je ne souffre pas de m'en aller, d'abandonner la chère retraite où nous venons de vivre des jours délicieux? Lisez ce que m'écrit Nelly. Nous avons peut-être à lutter encore; cette fois, ce sera pour conquérir le même bonheur, mais alors sans limite, sans obstacle, et tel que nul n'y pourra toucher!
Louis Maubert, au lendemain de la Commune, avait quitté son bataillon de chasseurs à pied, pour entrer dans l'infanterie de marine, comme tant d'autres officiers qui espéraient un avancement plus rapide, et l'événement ne trahissait pas sa confiance. Pendant dix ans, il faisait un très rude métier au Sénégal, à la Guyane, et en Cochinchine. On ne vit pas impunément et pendant tant d'années sous le dur et brûlant climat des colonies. A trente-cinq ans, le colonel Maubert paraissait en avoir quarante. Chauve maintenant, bruni par le soleil dévorant, très amaigri par la fièvre et son activité que rien ne lassait, il ne ressemblait guère au brillant jeune homme d'autrefois. Désirant envoyer une mission dans le Sud-Oranais, le ministre de la marinene pouvait pas mieux choisir que cet officier intelligent, résolu et ambitieux. Mais dès le commencement du voyage, le colonel Maubert s'apercevait qu'il était mal outillé pour l'entreprendre. Sans fausse honte, il revenait directement à Paris, pour expliquer les causes de son insuccès relatif. Un matin, il reçut une lettre dont la signature le fit tressaillir. Mmede Guessaint le priait de vouloir bien passer chez elle.
On l'avait interrogé au ministère sur cette mort restée mystérieuse. Il disait son opinion très nettement. M. de Guessaint, géographe instruit, voyageur expérimenté, aimait un peu trop les femmes. Il s'éprenait tout à coup, dès leur arrivée à Oran, de la belle Yelma, une Mauresque aux formes opulentes, au teint mat, aux yeux allongés, et, malgré la colère de son protecteur, il n'hésitait pas à lui rendre visite en plein jour. Le soir, il retournait chez elle, et dès lors on ne le revoyait plus. Le colonel ne pouvait pas prouver que le sieur Enoussi fût le coupable; mais il restait convaincu que des hommes payés par le Tunisien avaient assassiné son trop galant compagnon. Dans ces pays restés arabes, malgré la domination française, il est toujours facile de commettre un crime. Un Parisien n'est jamais très méfiant. Il est aisé de l'assaillir tout à coup,en pleine nuit, quand il sort d'une maison suspecte, et de le tuer d'un coup de couteau. La mer est une complice à qui l'on peut se fier. On attache une lourde pierre au cou du cadavre, on le jette dans les flots, et ils ne trahissent pas le secret qu'on leur donne en garde. Le procureur d'Oran partageait un peu l'opinion du colonel Maubert. Mais il lui paraissait impossible d'entamer une instruction sans avoir une preuve certaine. Il est commode d'arrêter un Français, de l'emprisonner, et de l'intimider par des menaces. Avec les Arabes, ces procédés européens échouent toujours. Ils s'enferment dans un mutisme calme. Leur nature flegmatique ne se trahit jamais. Puis, l'arrestation du sieur Enoussi, marchand riche et bien posé, opérée sans motif apparent, eût soulevé trop de colères. «L'affaire Guessaint», comme on disait à Oran, allait donc grossir le nombre des crimes mystérieux que la justice connaît sans pouvoir les punir.
La lettre de Mmede Guessaint embarrassait le colonel. Que dirait-il à la veuve de son compagnon? Irait-il lui raconter que son mari avait succombé à sa passion exagérée pour la beauté grasse d'une Mauresque? Son ami, M. de Merson, le rassura bien vite.
—Vous n'avez pas à vous gêner, je vous affirmeque vous ne désolerez pas outre mesure cette jolie veuve. Elle n'ignorait pas les mœurs légèrement musulmanes de son mari; et... bien entre nous, tout ceci!... je ne crois pas qu'elle fasse concurrence à la pleurante Arthémise, veuve de Mausole.
—Le fait est que Guessaint...
—Je crois même pouvoir vous dire qu'elle désire vous interroger pour avoir la preuve du décès de son mari. Car enfin, elle se trouve dans une situation embarrassante, la pauvre femme. Elle est veuve... sans l'être. C'est-à-dire qu'elle ne peut pas se remarier! Dites-lui donc tout sans hésiter. Si vous pouvez l'aider à établir nettement sa situation devant les tribunaux, vous lui rendrez un fier service!
Mis à l'aise par cette petite confidence, le colonel n'hésita pas. Il répondit à Mmede Guessaint qu'il se mettait complètement à ses ordres, et qu'il aurait l'honneur de se rendre chez elle le surlendemain, à deux heures de l'après-midi.
Prévenue de cette visite, MmeRosny témoigna le désir d'y assister. Un changement étrange se faisait chez Françoise. Elle n'ignorait pas pourquoi son fils l'avait quittée sans dire où il se rendait. Il allait retrouver Faustine. Ces deux êtres qui s'adoraient, et que la vie cruelle séparait brusquement,devaient fatalement tomber dans les bras l'un de l'autre. MmeRosny se réjouissait d'un mariage entre Jacques et Mmede Guessaint. Elle savait Faustine bonne, tendre, dévouée; elle savait que jamais elle n'aurait pu rencontrer une bru mieux disposée pour sa belle-mère. Le souvenir de la radieuse jeune fille d'autrefois étouffait complètement la rancune de ses jalousies maternelles. Puis, d'autres raisons, plus vulgaires, plaidaient en faveur de ce mariage, dans ce cœur exclusif et passionné. Au point de vue des sentiments, Faustine représentait pour elle la belle-fille idéale. Au point de vue de l'ambition, elle n'eût jamais rêvé pour son fils un mariage aussi éclatant. L'immense fortune de Mmede Guessaint, sa haute situation dans le monde, ses alliances de famille aplanissaient d'un coup bien des difficultés dans la vie de l'artiste. Il se trouvait soudain rapproché de ce but où elle voulait le conduire par des chemins plus détournés et moins sûrs. Quelle revanche éclatante elle prenait subitement contre les riches et les heureux de ce monde! Le fils du communard fusillé comme un chien au coin d'une route, épousait la fille d'un général de division, d'un homme apparenté aux plus nobles familles: c'était pour elle une jouissance intime et profonde. Et puis tout à coup, l'objet de son ambition se dérobait.Faustine devenait pour elle ce qu'elle avait toujours redouté:lamaîtresse; maîtresse d'autant plus à craindre qu'elle possédait plus de puissance séductrice. La mère ne pouvait plus entrer dans la vie des deux jeunes gens, la surveiller, la conduire à son gré. Il fallait donc que ce mariage se fît; et, pour y parvenir, elle ne reculerait devant aucun effort. Bien que MeDenizot affirmât qu'on s'adresserait en vain aux magistrats, elle poussait Faustine à introduire une instance devant le tribunal de la Seine. Pour soutenir cette instance, il fallait au moins des témoignages; le colonel Maubert était là pour en apporter. Ce nom de Maubert rappelait sinistrement à Françoise le capitaine de chasseurs à pied qui, naguère, avait fait passer par les armes le malheureux Pierre Rosny. Pouvait-elle supposer que ce fût le même? Autrefois, en consultant l'Annuaire, elle trouvait dans l'armée, trois capitaines Maubert. Elle n'imaginait pas que l'officier de chasseurs, permutant avec un de ses camarades, fût entré dans l'infanterie de marine dès le mois d'octobre 1871.
Son ambition maternelle lui inspirait donc le désir d'assister à l'entretien de Faustine et du colonel. Elle voulait écouter avec soin tout ce que dirait le chef de l'expédition dans le Sud-Oranais; elle voulait recueillir ses moindres paroles, et voir si detout cela ne jaillirait pas une preuve qui pût convaincre les juges. A deux heures, elle arrivait chez Mmede Guessaint. Celle-ci attendait dans son atelier, préoccupée par cette visite qui allait peut-être éclaircir sa destinée.
—Je vous remercie de m'avoir permis de venir, dit-elle à Faustine. C'est notre bonheur à tous qui est en jeu. J'ai laissé Jacques très troublé, très ému. Il nous rejoindra tout à l'heure pour savoir ce que vous aurez appris.
—Que vous dirai-je? répliqua la jeune femme. L'espérance est bien tenace dans le cœur humain; le colonel nous révélera peut-être quelque chose; et cependant, comment saurait-il ce que les magistrats ignorent?
En entendant résonner le timbre de la porte d'entrée, après celui de la pendule, les deux femmes se regardèrent très émues. Le sort allait prononcer. Françoise, un peu à l'écart, mais en pleine lumière, guettait l'apparition de l'officier, avec une curiosité anxieuse; Faustine, plus maîtresse d'elle-même, restait assise au fond de l'atelier, un peu dans l'ombre. Elle se leva légèrement, lorsque le colonel entra, et lui indiqua un fauteuil de la main.
—Je vous sais gré de votre empressement, Monsieur,et je vous remercie d'avoir bien voulu passer chez moi.
M. Maubert s'inclina. En entrant, il avait salué Françoise et Mmede Guessaint; mais il voyait mal la jeune femme.
—Je ne fais que remplir mon devoir, Madame. M. de Guessaint est tombé victime d'un crime, hélas! impuni, et je serais heureux si, en joignant mes efforts aux vôtres, je vous aidais à tirer vengeance de ce lâche assassinat.
Se rappelant les conseils de M. de Merson, il n'hésita pas à reconstruire le drame dans toute sa réalité cruelle. Il atténua certains détails, n'insistant pas trop sur le rôle de la belle Mauresque, mais il dit comment la réflexion confirmait les hypothèses de la première heure et pourquoi il soupçonnait le sieur Enoussi de s'être débarrassé d'un rival gênant. Peu à peu, l'officier s'animait et son récit devenait pittoresque et coloré. Quand on a longtemps vécu en Orient, l'imagination garde un reflet des grands soleils lumineux. M. Maubert s'exprimait en homme qui a beaucoup vu et beaucoup étudié. Il décrivait d'une manière colorée cette ruelle d'Oran où, d'après lui, le guet-apens se dressait, habilement préparé; la boutique du marchand d'eau fraîche et de dattes vertes, avec sesembrasures louches et complices des coupe-jarrets; un peu plus loin, la jetée et la mer toute grise dans la nuit, prête à recevoir le cadavre de la victime.
—Alors vous croyez, colonel, que les coupables seraient ces deux Arabes qu'on a vus rôder entre la maison de la Mauresque et l'hôtel où vous étiez descendus?
—J'en suis presque certain, Madame.
—On a recherché ces hommes?
—Oui. On a suivi patiemment leurs traces, mais tout à coup elles se sont effacées. Les Arabes trouvent toujours dix complices pour un. Ils savent qu'ils ont besoin les uns des autres, et leur plus grande joie, c'est de tromper la justice française, qui leur inspire autant de haine que de terreur.
—Savez-vous quelle est l'opinion de ces agents de police qu'on a envoyés de Paris?
—Ils pensent comme moi. Ce sont des hommes intelligents, je les ai vus à l'œuvre; ils ont fait et ils font encore tout ce qu'il faut pour réussir. Car je leur rends cet hommage, rien n'a pu les décourager.
Françoise écoutait avidement. Le colonel ne leur apprenait rien de nouveau. Elle espérait toujours qu'une phrase, un mot jetterait une lueur dansce drame sombre. M. Maubert regardait un peu distraitement autour de lui, comme un homme qui aime les belles choses et que les objets d'art intéressent. Tout à coup, il dit, avec une sorte d'étonnement, en remarquant l'un des deux portraits peints par Faustine:
—Mais je ne me trompe pas: c'est le général de Bressier?
—Mon père, Monsieur.
L'officier fit un mouvement très brusque et s'avança vers Faustine qui s'était levée. Elle se trouvait maintenant en pleine lumière. Il la voyait distinctement.
—Pardonnez-moi, Madame, j'aurais dû vous reconnaître tout de suite.
—Je ne me rappelais pas avoir eu le plaisir de vous voir, colonel... Vous avez prononcé le nom de mon père; et tous ceux qui disent ce nom-là me causent une émotion dont je ne peux pas me défendre.
—Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans, Madame, et dans des circonstances presque aussi tristes qu'aujourd'hui. On dirait que, par une étrange fatalité, je suis destiné à n'être auprès de vous qu'un messager de malheur. La première fois que je suis entré dans votre maison, c'était pourvous annoncer la mort de votre frère; la seconde fois, c'est pour vous parler de la mort de votre mari.
Faustine jeta un cri.
—Je me souviens!
—Vous vous souvenez?... Mon visage ne vous rappelait rien, tout d'abord. C'est que l'infanterie de marine a tôt fait de nous défigurer, nous autres. Mais partout, sous le ciel dévorant du Sénégal comme dans les forêts profondes de la Guyane, je me suis rappelé l'aventure sinistre du mois de mai 71. Comment se nommait le malheureux qui vous avait demandé asile? Je ne sais plus. Il m'en est tant passé par les mains, pendant la semaine qui a suivi! Mais je revois encore cette grille fermée, et moi, vous racontant le martyre du malheureux Étienne, à vous qui ne saviez rien, et ce garde national, sortant du taillis où il s'était jeté, et nous disant d'un air résolu: «Je suis un soldat, non pas un assassin!»... Quelle chose atroce que la guerre civile!
Faustine cachait sa tête entre ses mains. Elle aussi s'abandonnait à ses souvenirs comme l'officier, et tous deux oubliaient MmeRosny, qui les regardait, toute pâle, collée à la muraille, et se disant tout bas: «C'est lui qui a fusillé mon mari! c'est lui, c'est lui!...» Les lignes révélatrices impriméesnaguère dans le journal, ressortaient devant ses yeux: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3ebataillon de chasseurs à pied...» Non! elle se trompait, c'était impossible! Trois officiers du même nom servaient dans l'armée: pourquoi celui-là plutôt qu'un autre? La vérité lui apparaissait flamboyante, et elle refusait d'y croire. De sa main crispée, elle serrait son cœur qui sautait dans sa poitrine, elle voulait déguiser l'angoisse qui l'étouffait. D'une voix étranglée, elle dit:
—Vous étiez dans l'armée de Versailles, Monsieur?
—Oui, Madame: capitaine au 3ebataillon de chasseurs à pied.
—De chasseurs...
—Nous poursuivions un communard, réfugié dans les bois avec une soixantaine de ses compagnons. Mmede Guessaint lui avait donné asile dans son parc. Exaspérée par la mort de son frère, elle nous l'a livré, et mes soldats l'ont passé par les armes.
Françoise ne répliqua rien. Elle tomba sur un fauteuil, foudroyée. Après dix ans, elle se trouvait en face de l'homme qui avait fait fusiller Pierre. Bien plus! elle découvrait qu'une femme l'avait livré à la rage de ses ennemis, et cette femme, c'étaitla maîtresse de son fils! Jacques aimait la meurtrière de son père; sans un hasard, il fût devenu son mari; les fatalités de la vie réunissaient dans l'amour deux êtres séparés par la haine!
Faustine et le colonel échangeaient encore quelques mots. Mmede Guessaint se levait pour reconduire l'officier.
—J'ai fait ce portrait que vous venez de voir, avant sa mort, dit-elle. Je désire vous en montrer un autre que j'ai peint il y a quelques années. Prenez la peine de descendre dans mon boudoir. Vous m'excuserez, Madame?
—Oui... oui... balbutia Françoise qui détournait la tête pour cacher sa pâleur.
Seule, elle était seule! Cent idées tumultueuses s'entre-choquaient dans son cerveau. Que faire? Les amours de Jacques et de Faustine lui apparaissaient monstrueuses comme un inceste. Elle allait broyer le cœur de son fils, désespérer sa vie, le jeter dans toutes les épouvantes de la terreur et de l'anéantissement! Et cependant, elle ne pouvait pas hésiter. Du fond de la tombe inconnue où pourrissait son corps abandonné, Pierre Rosny sortait pour se jeter tout à coup entre cet amant et cette maîtresse. Les os blanchis du fusillé criaient vengeance, et elle entendait ce cri de colère, et toutes ses rages d'épousemeurtrie se réveillaient dans un élan de passion violente. Comme Jacques souffrirait! Non, l'homme n'est pas mort quand il est mort. Au delà des cercueils fermés, plane encore l'insaisissable souvenir, le souvenir que rien ne peut tuer: ni la fusillade au coin d'une route, ni dix années qui s'écoulent, ni l'amour qui réunit deux êtres, ni l'apaisement qui se fait dans les âmes!
Jacques entra dans l'atelier.
—Est-ce que Mmede Guessaint n'est pas là? dit-il d'une voix claire.
—Lui! balbutia Françoise.
—Tu es seule, mère?... Qu'est-ce que tu as?... Tu es toute pâle... Est-ce que tu es souffrante?
—Mon enfant...
Les mots s'étranglaient dans sa gorge.
—Tu me fais peur! Tu es livide, tes mains tremblent... Qu'est-ce qui se passe?... Il y a un malheur dans cette maison! Dieu! Faustine?...
Françoise le contemplait avec des yeux pleins de larmes. Elle souffrait à l'avance de la cruelle douleur qu'elle allait lui causer.
—Mon enfant, écoute-moi... J'ai à te parler... Mais jure-moi que tu seras calme, que tu seras courageux...
—Tu ne vois donc pas que tu me terrifies! Voyons,je suis fort, je suis un homme. Pour l'amour de Dieu, parle!
—Tu aimes Faustine?
—Si je l'aime!
—Je veux dire: Est-ce que tu l'aimes... à ne pouvoir pas vivre sans elle, par exemple?
Jacques défaillait. Il jeta un cri désespéré:
—Faustine est morte!
—Non. Elle est là. Elle va venir. Tu vas la voir. Mais avant que tu la voies, il faut que je te dise... Oh! mon Dieu, je ne sais pas comment te dire... Écoute. Il y avait là un homme tout à l'heure, un officier, le colonel Maubert.
—Maubert!
—Tu trembles? Oui, c'est lui qui, autrefois, a fusillé ton père! Demande à Faustine. Elle te racontera de quelle façon Pierre Rosny est mort.
—Comment le sait-elle?
Ces aveux contenus, ces hésitations, ces réticences faisaient frissonner le jeune homme. Il pressentait un malheur qu'il ne comprenait pas. Françoise lisait une telle douleur sur son visage qu'elle n'osait point parler. Elle n'osait point parler et elle ne pouvait pas se taire! La porte s'ouvrit, et Faustine entra. Jacques courut vers elle.
—Par grâce, racontez-moi tout! Ma mère ne veut rien me dire.
Elle restait stupéfaite. Pourquoi cette fièvre et cette ardeur chez Jacques, pourquoi la regardait-il avec des yeux égarés?
—Vous raconter?... Je ne sais pas... Que signifie?...
—Je vous prie de raconter à Jacques ce que vous disiez tout à l'heure au colonel Maubert, reprit Françoise d'une voix sourde.
—Je vous en supplie, Faustine, faites ce que ma mère vous demande! s'écria le jeune homme.
Mmede Guessaint les contemplait tour à tour l'un et l'autre, ne devinant pas le drame sombre qui l'enlaçait, surprise de voir Françoise pâle et menaçante, de voir Jacques tremblant et livide.
—Ce que je disais au colonel Maubert? Il me rappelait la mort de mon pauvre frère.
—Oui, c'est bien cela...
—C'est bien cela? Mais comment cet affreux souvenir peut-il vous jeter dans un trouble si profond?
Jacques regardait toujours Françoise. La volonté de sa mère pesait sur lui. Elle lui dictait ces paroles brûlantes, ces questions hachées. Puis ce nom de Maubert éveillait en lui tout le passé atroce. Il nesavait pas ce que Mmede Guessaint venait faire là dedans: c'était quelque mystère épouvantable où allaient s'abîmer, comme en un précipice, son amour et sa félicité.
—Je vous en conjure, reprit-il, écoutez ma prière. Qu'est-ce que vous disiez au colonel? Je veux savoir, je dois savoir!
—Je lui disais... Ah! tenez, vous êtes cruel! Toute cette histoire, que je croyais oubliée depuis dix ans, ressort, vivante et lugubre, des voiles ténébreux du passé. Je la revois, la journée maudite... Un garde national est entré chez moi; des soldats de ligne le poursuivaient, et il me demandait asile. Que de fois, dans mes rêves, m'est apparu son spectre pâle, frémissant et doux! J'ai accueilli ce malheureux. Et cependant mon père avait été tué la veille. Mais je suis une fille de soldat, pour qui les vaincus sont sacrés. Je voulais le sauver, je voulais arracher cette victime promise à la mort après tant d'autres victimes! J'avais fermé la grille du parc et ma maison devenait pour lui un asile inviolable. Puis le capitaine Maubert arrive. Et j'apprends qu'un nouveau deuil me frappe en plein cœur!
—Après... après... balbutia le malheureux.
—Mon pauvre Étienne, si bon, si généreux, si fier! Entraîné dans un bois, par une bande de gardesnationaux; et massacré, martyrisé... C'est atroce!...
—Après... après... dit encore une fois Jacques d'une voix étranglée.
—Après? j'ai perdu la tête, j'ai déliré, je suis devenue folle; j'ai ouvert la grille toute grande. J'ai livré cet homme que j'avais reçu comme mon hôte: il m'a dit: «Je vous pardonne...» Mais je ne me suis jamais pardonné à moi-même. Mon excuse, c'est que ma raison ne m'appartenait plus, c'est que je voyais le malheureux Étienne déchiré par ses bourreaux! Cette excuse-là, les hommes et Dieu peuvent l'accepter, mais ma conscience ne l'accepte pas. Je l'ai livré, vous dis-je! on l'a emmené, on l'a fusillé... Mais pourquoi me demandez-vous tout cela? Pourquoi votre mère est-elle menaçante? Pourquoi vous, Jacques, êtes-vous frissonnant?...
Françoise et son fils courbaient la tête; Faustine les contemplait avec épouvante; une lueur entrait lentement dans son cerveau; elle se rappelait la terrible confidence de son amant; elle poussa un grand cri, un cri furieux et désespéré.
—Dieu!... Votre père!...
—C'était lui.
Elle resta brisée, anéantie, et tomba sur les genoux. Jacques la regardait avec des yeux d'halluciné; il était égaré, stupide, fou. Son cerveauéclatait; une dernière fois, il essaya de parler; il ne pouvait plus. Alors, il fit un grand geste, un de ces grands gestes d'homme détraqué qui se sent rouler à l'abîme, et, s'enfuit, épouvanté. Faustine sanglotait; son bonheur s'effondrait tout à coup, et il lui semblait qu'on frappait sur son cœur à coups répétés. Seule, Françoise demeurait immobile. Toute la colère et toute la haine amassées dans son âme se réveillaient dans un coup de fureur. Elle oubliait celle qui pleurait à ses genoux sa vie désemparée, elle oubliait son fils qui venait de se sauver, emporté par son désespoir, comme une feuille morte par un vent de tempête; elle ne voyait plus que le fantôme du fusillé qui lui commandait la vengeance, et elle écrasait Faustine de ses regards implacables et lourds.
Faustine avait tué son père! Ces mots terribles sautaient dans sa tête, et le malheureux s'enfuyait, comme poursuivi par un spectre. Les promeneurs, étonnés, examinaient avec stupeur ce jeune homme élégant, qui prenait sa course à travers l'avenue, le visage pâle, les yeux injectés de sang, le corps secoué de frissons. En peu d'instants, il arriva sur les hauteurs du Trocadéro; il se laissa tomber sur un banc, ne sentant pas le froid, épuisé, vaincu. Faustine avait tué son père!... Son père? Il se rappelait la petite chambre de la rue Jean-Baussire, et la visite du docteur Grandier, et Pierre Rosny qui partait pour la grande bataille, dont il ne devait pas revenir. Pauvre père! combien de fois, avec son ardente passion, Françoise lui avait raconté le courage,la volonté, l'énergie de l'ouvrier! Les souvenirs de sa première enfance lui montraient un homme au visage intelligent et doux, qui lui parlait d'une voix rieuse, en l'emmenant dans ses promenades. Pierre marchait à grandes enjambées, et lui, Jacques, trottait pour mieux le suivre. Ils s'en allaient dans les squares ou sur les boulevards; quelquefois, Françoise les accompagnait. Et elle disait avec un sourire: «Ne vas donc pas si vite, Pierre: tu fatigueras le petit.» Plus tard, ses souvenirs lointains se fondaient en un seul sentiment, où la tendresse se mêlait à la pitié. La vie prenait Jacques et l'emportait dans un élan impétueux; loin d'oublier ce père, sinistrement disparu, il se représentait souvent le tableau de cette mort affreuse. Un coin de route, au bord d'un fossé, sous le soleil de mai riant dans le ciel bleu; un garde national, debout, les bras liés derrière le dos, jetant un dernier regard à ces rayons dorés; et des soldats, armant leurs fusils au commandement sec d'un officier. On mettait le condamné en joue, et douze balles trouaient son corps. Un sergent s'approchait et lâchait le coup de grâce dans l'oreille. On creusait une fosse à la hâte, n'importe où; un peu de terre comblait le trou béant, et les soldats s'en allaient; et tout le monde reprenait sa vie accoutumée; etpersonne ne venait prier sur la tombe du fusillé, personne, pas même son fils et sa veuve, qui ne savaient point où la poussière de l'ouvrier se mêlait à la poussière confuse de l'humanité.
Faustine avait tué son père!... Jacques repassait un à un tous les jours vécus depuis sa rencontre avec elle. Il la revoyait entrant dans l'atelier avec le docteur et Nelly; il la revoyait posant devant lui, racontant ses voyages, décrivant les pays inconnus où la pensée s'envole sur les ailes du rêve. Il se rappelait l'amour qui germait dans son cœur, à lui, et son aveu enfiévré, et la réponse loyale de la jeune femme. Puis les heures d'accablement et de doute, lorsque, craignant de succomber, elle s'enfuyait au loin. Enfin, l'heure inoubliable et divine où elle tombait entre ses bras frémissants, là-bas, à La Birochère, dans la grande chambre claire et parfumée. Oh! le mois d'amour exquis et passionné! Quelle femme pouvait être plus tendre et plus loyale, plus intelligente et plus dévouée! Il faudrait donc renoncer à cette créature unique, ne plus voir ce visage hautain et doux, cette démarche harmonieuse et souple! Il faudrait donc ne plus entendre cette voix musicale! Il faudrait donc ne plus serrer dans ses bras ce corps aux beautés sculpturales!
La nuit était venue. L'ombre grise enveloppait l'infortuné; sa fièvre intense ne sentait pas les morsures aiguës du froid; l'exaltation de son cerveau croissait à mesure que toutes ces pensées revenaient une à une dans son esprit. Devant lui, s'étageaient les maisons de Paris, vaguement éclairées, comme des ombres très brunes pointillées de taches d'or. La Seine coulait entre les quais, paisible et mélancolique, avec des tons d'ardoise plus clairs sur le terrain très sombre de ce décor nocturne. Un vent froid commençait de souffler, grinçant dans les arbres maigres, et sur le ciel brouillé, des nuages se poursuivaient éperdument, noirs comme de l'encre, avec des formes bizarres, semblables à des démons échevelés. Jacques regardait devant lui et autour de lui. Ce n'était pas seulement la mort de son père qui le séparait de Faustine: mais la haine de deux races, créées pour se détruire et s'exécrer. Sa pensée d'artiste ressuscitait dans une évocation gigantesque, toutes les idées que sa mère avait coulées dans son cœur. Quelle folie de penser que lui, fils d'ouvriers, issu de toute une longue lignée de pauvres et de déshérités, pourrait s'allier à la fille des riches et des aristocrates, sortie d'une longue lignée d'heureux et de favorisés! Est-ce qu'un abîme ne les séparait pas? Est-ce que l'habitude,le préjugé, la tradition ne creusaient pas un gouffre entre lui et cette femme qu'il adorait? Un hasard les réunissait un instant; mais l'inéluctable fatalité s'abattait sur eux et les divisait pour toujours. Aussi loin que sa pensée pouvait s'étendre, il apercevait une lutte implacable entre leurs deux races fratricides! Cet homme de génie subissait malgré lui le délire fiévreux de sa folie passagère. Le désespoir exaspérait son cerveau, il revoyait toutes les haines, tous les tumultes, toutes les ruines, enfantés par les guerres civiles!
Faustine avait tué son père!... Ah! que d'êtres qui s'aimaient avaient été, eux aussi, désolés et broyés par ces combats qui exterminent et déshonorent les enfants d'une même patrie! Que de déchirements ils avaient vus, les flots noirs de ce fleuve qui coulait à ses pieds! Et les Jacques, avec leur drapeau rouge et bleu, brûlant les châteaux, les maisons, les forteresses, jetant dans la Seine tant de cadavres que les eaux ne roulaient plus vers la mer; et les Maillotins, conduits par les arbalétriers vêtus de buffle gris, qui dressaient les échafauds sur les places publiques et piquaient des têtes coupées aux angles des maisons et des palais; et la rouge nuit de la Saint-Barthélemy; et les journées hideuses de la Terreur; et cescoups de piques, ces massacres, ces exterminations, qui faisaient couler tant de sang à travers les rues, qu'on pouvait croire la grande famille française épuisée à jamais par ces effroyables saignées! Elle restait debout cependant, cette nation immortelle et féconde! Elle restait debout, parce que l'apaisement succédait à la guerre, et que de la haine naissait l'amour, comme du fumier hideux naît un lis immaculé. Oui, l'amour!... car les ennemis se rapprochaient et s'unissaient dans un fraternel baiser. Pourquoi Jacques Rosny ne ferait-il donc pas ce que les autres avaient fait? Le général de Bressier tombait frappé par les révoltés de Paris; Pierre Rosny tombait frappé par les soldats de Versailles. Leurs enfants, éclairés jadis par les sanglants incendies, oubliaient tout ce passé abominable; une divine tendresse les liait l'un à l'autre. Et Faustine avait tué son père!...
Il ne serait ni le premier ni le seul qui eût adoré une femme, malgré le destin et la fatalité. Non, il ne pouvait pas l'oublier! Non, il ne pouvait pas vivre sans elle! Sa mère? Ah! oui, sa mère allait se jeter entre eux, combattre sa passion, plus forte que sa volonté? Eh bien, soit, il combattrait contre sa mère. Assez longtemps il l'avait écoutée docilement, suivant ses conseils, ne résistant jamais.Aujourd'hui, il s'insurgeait contre cette énergie puissante qui, jusqu'à ce jour, avait dominé son existence. Cette lutte, il ne la craignait pas; il l'affronterait sans hésiter et à l'instant même. Il savait bien que Françoise l'attendait, et qu'entre eux deux le choc serait violent. Il rentra chez lui, encore sous le coup des pensées tumultueuses qu'il venait de remuer. Françoise, très pâle, se dressa en voyant son fils.