Coriolis sortait avec Chassagnol d'une exposition de tableaux et de dessins modernes qui avait attiré aux Commissaires-priseurs, dans une des grandes salles de l'hôtel Drouot, tout le Paris faisant de l'art sa vie, son commerce, son goût ou son genre.
Ils marchaient sur le trottoir à côté l'un de l'autre, Chassagnol absorbé, avec l'air mal éveillé; Coriolis silencieux et laissant échapper des gestes.
Tout à coup Coriolis s'arrêta:
—Oui, une feuille, une tuile sur un toit… deux choses comme ça dans le ciel…—et il dessina du doigt l'accolade d'un vol d'oiseau dans l'air,—c'est signé, c'est de lui… Une personnalité du diable ce mâtin-là!
Et il se remit à marcher auprès de Chassagnol, qui paraissait ne pas l'avoir entendu.
Au bout de vingt pas, il s'arrêta une seconde fois tout net, et faisant faire halte à Chassagnol:
—As-tu remarqué, mon cher, comme tout fiche le camp à côté de lui? Tous les autres, ça paraît ce que c'est: des modernes… Lui, ses tableaux… ça recule, ça s'enfonce, ça se dore, ça se culotte en chef-d'œuvre…
—Ah çà! de qui parles-tu?
—De Decamps, parbleu!—fit sourdement Coriolis.
Chassagnol le regarda, étonné d'entendre sortir de sa bouche ce nom que Coriolis n'aimait pas dans la bouche des autres.
—Eh bien, oui, de lui,—reprit Coriolis.—Je l'ai assez discuté et chicané pour lui rendre justice.
Et son admiration jaillissant de sa rivalité, de sa jalousie vaincue, il se mit à vanter ce grand talent avec cette langue qu'ont les peintres, ces mots qui redoublent l'expression, ces paroles qui ressemblent à une succession de touches, à de petits coups de pinceau avec lesquels ils semblent vouloir se montrer à eux-mêmes les choses dont ils parlent.
Il parlait du tempérament, de l'originalité, de la puissance pittoresque de ce dessinateur s'avouant incapable de «flanquer sur ses pattes» une figure de prix de Rome, et mettant pourtant, à tout ce qu'il touche, cette griffe, cette marque, ce DC qui, sur sa peinture, ses toiles, ses dessins, ses fusains, font l'effet des lettres du maître imprimées aux flancs brûlés d'une meute. Il parlait du coloriste, qu'il avait nié lui-même autrefois, du coloriste écrasant, tuant tout autour de lui. Il trouvait dans sa peinture la vie, la vie intime et pénétrante des choses, une intensité de vitalité, une étonnante âpreté de sentiment.
—Des ficelles! allons donc!—s'écriait-il.—Est-ce qu'on est Decamps avec des ficelles? Qu'est-ce que ça fait le procédé? Pourquoi alors ne reproche-t-on pas à Delacroix ses pinceaux à l'aquarelle, pour avoir les pleins et les déliés qu'il n'attrape pas à la brosse, et la manière dont il a préparé son char du Soleil dans la galerie d'Apollon? Et puis on vous dit: Verdier! qu'il a volé, Verdier! un faux Lebrun!… Ils me font mal!
Et il remettait sous les yeux de Chassagnol ce paysage vu à la vente, les gardes-chasse, ruisselants d'eau, tout le désolé de la pluie, une trombe dans le buisson de Ruysdaël, la crevée de l'ondée au bout d'un champ, et sur le fond qu'il indiquait devant lui d'un mouvement de main, sur le liséré de blanc blafard, ce tape-cul fantastique, d'un bourgeois presque effrayant, ayant l'air de mener le diable chez un notaire de campagne.
Il disait le paysagiste saisissant qu'est Decamps, comme il fait frissonner la nature, comme il dramatise le bois et l'horizon, quel grand décor mystérieux et sourd il bâtit avec les bois de cyprès autour des lacs, quels arbres sacrés il tire de terre pour y accrocher le carquois de Diane, quels ciels il construit, terribles, puissants, cyclopéens, roulant des colonnades, des architectures, des bases de temple, pareils à des assises, à de grands escaliers, à des gradins de Cirque autour d'une arène d'Histoire, tassés, plissés souvent sur l'horizon comme le bas de la robe des tempêtes, rayés parfois de barres d'or, de sang et de feu comme une échelle de Jacob.
Il disait cette grande et sauvage poésie qu'exhalent ces sentiers perdus, ces routes abandonnées, suspectes, aventureuses, où le peintre de la mélancolie du grand chemin jette ses silhouettes bohémiennes: le Pâtre, le Mendiant, le Braconnier, les derniers nomades et les derniers sauvages, vus plus grands que nature, élevés par le caractère, l'aspect, la sculpture du haillon à une espèce de style héroïque moderne.
Le style, c'était là la grande supériorité, le signe de force suprême que Coriolis reconnaissait à Decamps. Et toutes les pages de style de Decamps lui repassant dans la tête, il citait, en s'animant, en devenant éloquent sous une espèce d'amertume, ces batailles bitumineuses, fumantes de massacres, ces mêlées furieuses, ces chocs barbares où de petits chevaux blancs galopent entre des peuples qui se broient. Il citait les dessins du Samson; il les proclamait bibliques avec quelque chose de fauve dans l'épique, il criait: «C'est de l'homérique juif!»
En revenant au souvenir de ce Café turc dont il s'était empli les yeux à l'exposition pendant une demi-heure, il rappela à Chassagnol cette bande de ciel ouaté de blanc, martelé d'azur, sur lequel semblait trembler un tulle rose; ces petits arbres buissonneux, pareils à des massifs de rosiers sauvages, le cône des ifs, des cyprès noirs percés de jours, cette rondeur d'une coupole, la ligne des terrasses, ce rayon vibrant sur des plâtres tachés du velours des mousses, ces murs ayant des tons de peau de serpent séchée et comme des écailles de reptile, ce craquelé de la muraille chatoyant sous les traînées du pinceau, l'égrenage du ton, l'émail de la pâte, les gouttelettes de couleur huileuse, les tons coulant en larmes de bougie, jusqu'à ce petit réduit de fraîcheur, où le coup de soleil pailletait d'or les nattes, allumait le fourneau vermillonné d'une pipe, le blanc ou le rouge d'un turban, une veste couleur d'or vert, une fleur au fond dans un jardin de fleurs. Il évoquait, ressuscitait, semblait repeindre tout le tableau, sa lumière, son ombre, la grande ombre chaude, vaporisée de chaleur, et au bas des colonnes porphyrisées et marbrées de bleu d'étain, la mare sourde et fumante aux eaux de sombre transparence, piquées çà et là d'un feu d'escarboucle, d'un reflet de ces palets de pierre précieuse avec lesquels jouent les gamins desMille et une Nuits. Au bout de cela, Coriolis dit rêveusement:
—Ah! mon cher, l'Orient… l'Orient!… Moi je n'ai fait que de la cochonnerie…
—Laisse donc,—fit Chassagnol,—tu as tes qualités à toi… de très-grandes…
—De la cochonnerie, je te dis!… Une turquerie intelligente, spirituelle, coloriée, avec des qualités comme tu dis… oh! beaucoup de qualités! Mais jamais la note extrême… Et sans cette note-là, vois-tu en art… Ce qu'il fait, lui, ce n'est peut-être pas si vrai que moi… Mais c'est mieux, c'est… tiens, je ne sais pas quelque chose au-dessus… Vois-tu, c'est un Orient… un Orient…
—L'Orient de la poésie deChild-Haroldet deDon Juan, dans du soleil à Rembrandt, c'est ça, hein?… Du Child-Harold rembranisé…—répéta deux ou trois fois Chassagnol.
Coriolis ne répondit pas, prit le bras de Chassagnol, et l'emmena, sans lui parler, dîner chez lui.