Les amis de Coriolis s'étaient étonnés de ne pas le voir commencer quelque grand morceau, une œuvre importante à son retour de Fontainebleau, après un si long repos. Des mois se passaient: Coriolis continuait à ne rien jeter sur la toile. Il sortait toute la journée, et s'en allait errer dans Paris.
Il battait les quartiers les plus éloignés et les plus opposés; il coudoyait les populations les plus diverses. Il allait, marchant devant lui, fouillant, d'un œil chercheur, dans les multitudes grises, dans les mêlées des foules effacées; tout à coup, s'arrêtant et comme frappé d'immobilité devant un aspect, une attitude, un geste, l'apparition d'un dessin sortant d'un groupe. Puis, accroché par un individu bizarre, il se mettait à suivre, pendant des heures, l'originalité d'une silhouette excentrique. Les passants se troublaient, s'inquiétaient presque de l'inquisition ardente, de la fixité pénétrante de ce regard qui les gênait, se promenait sur eux, leur faisait l'effet de les creuser et de les pénétrer à fond.
Quelquefois, tirant de sa poche un petit carnet grand comme la moitié de la main, il jetait dessus deux ou trois de ces coups de crayon qui attrapent l'instantanéité d'un mouvement. Il fixait d'un trait l'effort d'une attelée de maçons, la paresse d'un accoudement sur un banc de jardin public, l'accablement d'un sommeil dans des démolitions, le hanchement d'une blanchisseuse au panier lourd, le renversement d'un enfant qui boit au mufle de bronze d'une fontaine, la caresse enveloppante avec laquelle un ouvrier herculéen porte son enfant dans des bras de nourrice, ce qu'il y a des cariatides du Puget dans un fort de la Halle, un morceau quelconque du sculptural naturel, superbe, ému, qu'indique et montre le spectacle de la rue. Journées de fatigue, souvent stériles, mais qui souvent aussi donnaient à l'artiste, en quelque coin obscur, sous quelque porte cochère, une de ces rencontres soudaines de la réalité pareilles à une illumination de son art.
Une fois, par exemple, il avait passé des heures à se graver dans la mémoire une tête de mendiante aveugle, le plus beau des visages douloureux que la peinture ait jamais rêvés: un profil de vieille femme octogénaire, dans la ligne rigide du dessin de Guido Reni du Louvre, une tête décharnée, fondue, ciselée par la maigreur, sculptée par toutes les misères, les joues remuées et tremblantes du souffle d'une petite toux, le masque de marbre de la Vie sans yeux et sans pain, avec, sur la peau d'un blanc de vélin, des polissures comme d'une chose usée; une tête de Niobé aux Petits-Ménages et de Reine en madras, dont les cheveux gris, le cou tendu et plein de cordes, la majesté du désespoir, la paralysie de statue, faisaient retourner jusqu'à l'étonnement des gens du peuple qui passaient.
D'un bout à l'autre de Paris, il vaguait, étudiant les types saillants, essayant de saisir au passage, dans ce monde d'allants et de venants, la physionomie moderne, observant ce signe nouveau de la beauté d'un temps, d'une époque, d'une humanité:—le caractère, qui passe comme un coup de pouce artiste sur ces figures fiévreuses, agitées; le caractère qui marque et désigne pour l'art la face des pensées, des passions, des intérêts, des vices, des maladies, des énergies d'une capitale. Sa curiosité scrutait ces visages de civilisés, qui reportent le regard si loin du vague sourire dormant des Eginètes et de la divine placidité grecque; ces visages travaillés d'idées, de sensations, de toutes les acquisitions d'activité morale de l'homme, éreintés par la complexité des préoccupations, tourmentés par la dureté de la carrière, le labeur enragé, la peine de vivre. Il interrogeait ces faces de gens qui courent dans les rues, comme la fourmi dans la fourmilière, avec un paquet sous le bras, ou une affaire dans la poche, les hommes de misère qui traînent leur faim devant les changeurs, ces physiques de voyou, cachant la méchanceté des instincts sous la féminilité d'une tête de Faustine, ces tournures d'inventeurs, portés par leurs jambes qui vont, monologuant sur le trottoir, avec de grands gestes d'acteur.
Il étudiait cette beauté singulière, spirituelle, l'indéfinissable beauté de la femme de Paris. Il suivait ces apparitions imprévues, ces mines chiffonnées et rayonnantes, ces petites personnes étranges, fleuries entre deux pavés, ce qui s'enfonce à Paris, comme la lumière d'une grisette et l'aube d'une courtisane, dans le noir d'un escalier à rampe de bois. Il essayait d'analyser le charme de ces jeunes filles maigres ayant aux tempes le reflet des lampes de l'atelier, pâles de veilles, et comme vaguement torturées d'une nostalgie de paresse et de luxe. Parfois, sous un mauvais bonnet, il apercevait une exquisité de grâce, une rareté d'expression, un air de cette suavité souffrante, de cette mélancolie virginale que la vie des grands centres, le raffinement des civilisations, la fin des sangs pauvres, semblent faire tomber sur le visage des petites ouvrières. Un jour, il emporta dans son souvenir, pour une étude qu'il commença le lendemain, le visage de la fille d'une portière, une pauvre petite lymphatique, si douce, si souffreteuse, si blanche, les yeux si pleins de ciel dans leur grande ombre, qu'elle faisait rêver à un ange malade.
Au fond de lui, dans cette agitation de ses promenades, il y avait un grand malaise, l'inquiétude qui prend un homme quitté par une religion de jeunesse. Il était à ce moment critique, à cette heure de la vie d'un artiste où l'artiste sent mourir en lui comme la première conscience de son art: instant de doute, de tiraillement, d'anxiété où, tâtonnant de son avenir, tiraillé entre les habitudes de son talent et la vocation de sa personnalité, il sent tressaillir et s'agiter en lui le pressentiment d'autres formes, d'autres visions, le commencement de nouvelles façons de voir, de sentir, de vouloir la peinture.