CXLIV

Un moment arrivait où le talent de Coriolis paraissait vaincu, dompté par Manette, docile à ce qu'elle voulait de lui. L'artiste semblait se résigner aux exigences de la femme. De l'art, il se laissait glisser au métier. L'avenir qu'il avait rêvé, il l'ajournait. Ses projets, ses ambitions, la haute et vivante peinture qu'il avait eu l'idée de tenter, il les remettait, les repoussait à d'autres temps, quand un hasard vint, qui le rattacha violemment à ses œuvres passées, et, redressant l'homme dans le peintre, faillit lui faire briser d'un coup sa servitude.

Dans le débarras de tout le cher bric-à-brac que Manette avait su obtenir de son découragement, de son affaiblissement maladif, lors de leur départ pour le midi de la France, Manette avait encore voulu qu'il se dessaisît de ces deux toiles,la Révisionetle Mariage, qu'elle disait encombrantes et invendables. Coriolis, auquel ces deux tableaux rappelaient un insuccès et des attaques, ennuyé et souffrant de les voir, n'avait pas fait grande résistance; et les deux toiles avaient été vendues, données à un marchand de tableaux. De là, l'une de ces toiles,la Révision, passait chez un amateur, homme du monde, élégant brocanteur en chambre, littérateur de revue à ses heures, lequel ramassait depuis dix ans une galerie de modernes avec un sang-froid calculateur, jouant sur les noms nouveaux comme un agioteur joue sur des valeurs d'avenir, et résolu à faire de sa vente un «grand coup».

Cette vente annoncée, tambourinée fit grand bruit. Un débutant littéraire, brillant et déjà remarqué, voulant faire son trou et du bruit, cherchant une personnalité sur laquelle il pût accrocher des idées neuves et remuantes, crut trouver son homme dans Coriolis. Trois grands articles d'enthousiasme tapageur dans le petit journal le plus lu attirèrent l'attention sur «le maître dela Révision». Accouru à la vente, Paris, qui avait à peine retenu le nom de Coriolis et ne savait plus sur quel tableau le poser, fit la découverte de cette toile balayée par les regards indifférents du public à la grande exposition de 1855. Des polémiques s'enflammèrent, coururent de journaux en journaux. Coriolis prit les proportions d'une curiosité et d'un grand homme méconnu.

L'heure des enchères venue, deux concurrents se trouvèrent en présence: un monsieur possédé de la rage de se faire connaître, du désir furieux d'une publicité quelconque, et un agent de change ayant besoin, pour rasseoir son crédit et écraser des bruits désastreux, de faire une dépense folle bien visible et annoncée dans les journaux. Entre cet intérêt et cette vanité, le tableau monta à une quinzaine de mille francs.

Coriolis avait été se voir vendre. Quand il rentra, Manette aperçut en lui comme un autre homme. Sa physionomie avait une telle expression de dureté reconquise, de dureté résolue, presque méchante, qu'elle n'osa pas lui demander des nouvelles de la vente. Ce fut Coriolis qui, le premier, rompit le silence, en allant à elle.

—Ah! vous êtes une femme qui entendez les affaires, vous!—Et il laissa tomber avec un accent de mépris:les affaires.

—MaRévisionvient de se vendre… savez-vous combien? Quinze mille francs!… Ah!… est-ce que vous croyez que ça me fait quelque chose?… Mais quand j'ai fait cela, vous n'étiez rien dans ma vie… rien que la femme qui vous sert de l'amour… comme elle vous cirerait vos bottes!… Eh bien! alors, j'étais quelqu'un, j'étais un peintre… je trouvais… Ah! vous avez eu une jolie idée de spéculation!… Savez-vous ce que vous avez fait de moi? Un homme de métier, un faiseur de peinture au jour le jour, le domestique de la mode, des marchands, du public!… un misérable!… Tenez! pendant qu'on promenait maRévisionsur la table, dans les enchères, je regardais… Il y a des choses là-dedans… l'homme nu, le coup de lumière, le dos en bas dans l'ombre… Je me disais: Mais c'est beau, ça! Je sens que c'est beau!… On se pressait, on se penchait… et je voyais que c'était beau dans tous les yeux qui regardaient!… A présent? Mais je ne saurais plusficheune machine comme ça, ma parole d'honneur! je crois que je ne pourrais plus… Il faut pouvoir vouloir… Et c'est vous!—dit-il en s'avançant, d'un air menaçant, vers Manette,—vous, à force de tourments, en étant toujours là derrière mon chevalet, avec vos paroles qui me jetaient du froid dans le dos… Ah! ce que je serais aujourd'hui avec les tableaux que vous m'avez empêché de faire!… et l'argent que vous auriez gagné, vous!… Vous ne savez pas tout l'argent… C'est que maintenant, j'y pense aussi, moi, à ça… Vous m'avez passé de votre sang, tenez! Dieu me pardonne!… Ah! vous avez bien vidé l'artiste!… Je vous hais, voyez-vous, je vous hais… Et voulez-vous que je vous dise! Il y a des jours…—et sa voix lente prit une douceur homicide—des jours… où il me vient l'idée, mais l'idée très-sérieuse de commencer par vous, et de finir par moi, pour en finir de cette vie-là!…

Puis, après deux ou trois tours agités dans l'atelier, revenant à Manette, et lui parlant avec le ton d'une prière égarée:

—Mais parle donc!… dis au moins quelque chose!… Parle-moi!… ce que tu voudras!… mais parle-moi!… Tiens! j'ai peur de moi… Manette! Manette!

Puis, partant d'une espèce de rire cruel et fou:

—De l'argent? Ah! de l'argent!… Vrai, tu l'aimes? tu l'aimes tant que ça?… Eh bien, attends.

Il sonna.

Une des bonnes parut à la porte.

—Vous allez me descendre toutes les toiles qui sont dans la chambre en haut…

La bonne ne bougea pas et regarda Manette.

Coriolis fit un pas vers elle, un pas terrible qui lui fit dire:—Oui, monsieur…

Quand toutes les toiles furent descendues, Coriolis s'assit devant le poêle, l'ouvrit, y jeta une toile, la regarda brûler. Il prit une autre toile, l'arracha de son châssis. Manette, qui s'était levée, voulut la lui retirer des mains.

—Allons, mon cher,—lui dit-elle avec son petit ton supérieur,—vous avez assez fait l'enfant… En voilà assez…

Coriolis saisit le poignet de Manette. Elle cria. Coriolis ne la lâcha pas, et la serrant toujours, il la mena jusqu'au divan, et là, de force, il la fit tomber dessus, assise, brusquement.

Puis il revint au poêle, arracha d'autres toiles, les jeta dans le feu. Il regardait le tableau plein d'huile et de couleurs qui se tordait,—puis Manette.

Un moment Manette fit un mouvement pour sortir.

—Restez là!—lui dit Coriolis, ou je vous attache avec une corde…

Et lentement, avec un visage qui avait l'air de jouir de ce sacrifice et de cette agonie de ses œuvres, il se remit à brûler ses tableaux. Quand le dernier fut consumé, il tracassa lentement ce qui restait du tout, une espèce de morceau de minerai, le résidu du blanc d'argent de toutes les toiles brûlées; puis, prenant cela entre les tiges de la pincette, il alla à Manette et le lui jeta brutalement dans le creux de sa robe.

—Tenez! voilà un lingot de cent mille francs!—lui dit-il.

—Ah!—fit Manette avec un saut de terreur qui fit glisser à terre le lingot au bas de sa robe brûlée,—me brûler!… Il a voulu me brûler!

—Maintenant,—lui dit Coriolis,—vous pouvez vous en aller… Je n'ai plus besoin de vous.

Et il retomba, brisé, sur le divan.


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