CXLIX

A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à sa sortie, Anatole trouva Coriolis l'attendant.

Coriolis était là, un quart d'heure avant, il se promenait de long en large devant la porte, il guettait, et aussitôt qu'Anatole paraissait, il s'emparait de lui, et tout de suite, brusquement, du premier mot, il soulageait sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations où il essayait de vider et de dégorger ses souffrances.

—Une vraie juiverie, la maison, maintenant!—lui disait-il un jour.—Non, tu n'as pas idée… C'est le sabbat chez moi, le sabbat!… D'abord les deux cousines qui sont à présent plus maîtresses qu'elle, et qui la tournent et la retournent comme un gant… Il y a la vieille paralysée qui fait tourner les sauces en marmottant de l'hébreu dessus… Et puis, c'est le scrofuleux de frère… Il vient une parente… qui travaille pour la synagogue, qui est brodeuse ensepharim… Je sais de leurs mots, tiens, à présent!… Horrible, celle-là!… Et puis, un tas de revenants de l'Ancien Testament, des parents, des juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons avec une poignée entourée de laine rouge et de fils de laiton… des coreligionnaires d'on ne sait où, qui viennent manger, «s'asseoir sous la lampe», comme ils disent… Et des têtes!… Ah! je suis puni d'avoir aimé Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de ses fonds d'eau-fortes… Et les cuisines qu'ils font, si tu savais!… des cuisines à eux, comme en Alsace, pour les noces, des panades où ils mettent des mèches de bonnet de coton… Oui!… Ces jours-là, je me sauve de chez moi… Non, c'est trop fort, que toute cette abomination de marchands de lorgnettes descende chez moi comme à l'auberge!… Tiens! tu sais, la cousine, la grande, avec ses cheveux comme un incendie, son visage terrible… celle qui ressemble à la prostituée de l'Apocalypse… qui a été chez les fous… Ah! les pauvres fous, ils ont dû souffrir!… est-ce qu'elle ne connaît pas des infirmiers de Charenton?… Et elle les amène à dîner!… Ils viennent avec les fous qu'ils sont chargés de promener… Avant-hier, il y en a eu un qui est redevenu fou à la cuisine… Il a fallu aller chercher la garde… C'est amusant… Des fous, conçois-tu? On m'amène des fous chez moi! Oui… et tu veux que je continue à supporter cela?…

Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de se dégager:

—Tu me quittes déjà?… Encore un quart d'heure… Tiens! dix minutes, rien que dix minutes…

—Non, je t'assure… je vais te dire… Il y a une heure que je devrais être parti… Tu vas comprendre… figure-toi qu'il y a trois jours que maman a cassé ses lunettes… Voilà trois jours qu'elle ne peut rien faire, ni travailler, ni lire… J'ai eu seulement ce matin de quoi lui en commander… je dois les prendre en route… Elle m'attend comme ses yeux, tu penses…

—Toi?—dit Coriolis en se décidant à lui lâcher le bras.—Et bien ça ne fait rien…

Il s'arrêta et le regarda.

—Tu es tout de même bien heureux!…


Back to IndexNext