CXLVIII

Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où Anatole avait dîné pour la dernière fois chez Coriolis. Il sortait du palais de l'Industrie, où il venait de commencer un second portrait de l'empereur, dont Crescent lui avait fait obtenir la commande, et il parlait à une femme encore jeune qui, marchant à côté de lui, semblait écouter religieusement ses paroles:

—Oui, ma chère dame,—disait sentencieusement Anatole,—voilà la recette pour faire un Empereur dans les prix doux… La première fois, on fait des folies, on se laisse aller, on s'enfonce… Mais la seconde, plus de ça…, on devient sage… Et comme j'ai un véritable intérêt pour vous—son sourire eut une nuance de galanterie,—je vais vous donner mon expérienceà l'œil… La toile, vous savez, c'est cinquante-huit francs, plus le calque, acheté à part cinq francs… Maintenant, attention!Gniena qui, pour le pantalon blanc et le manteau d'hermine, se fendent de huit vessies de blanc d'argent à cinq sous, total quarante sous… Moi, malin, avec quatre vessies de blanc de plomb à quatre sous, quatre fois quatre font seize, je fais mon affaire… J'en suis pour lui mettre un peu de jaune de Naples dans la culotte, et un peu de bitume dans les ombres et dans les demi-teintes de l'hermine, vous comprenez? Pour les ors de l'épaulette, du collier, des parements, de la ceinture, du fauteuil, de la couronne, du sceptre, des crépines, de la table, c'est bien simple: une préparation d'ocre jaune pour les lumières et de bitume pour les ombres… Toutes les ombres de la toile, bien entendu, préparées au brun-rouge… Alors vous repiquez les lumières avec du jaune de chrome foncé et du jaune de Naples, et les brillants cassés avec du jaune de chrome brillant, de bonnes vessies de chrome à quinze et vingt centimes… Il existe des gens sans économie qui fourrent là-dedans du jaune indien, qui coûte des prix fous le tube, vous ne l'ignorez pas: c'est la ruine des familles… Point de siccatif de Harlem, ni de siccatif de Courtray, tout à l'huile grasse ordinaire… Inutile de vous recommander cela… Ah! j'ai encore trouvé le moyen de remplacer le vert-émeraude par du bleu minéral, qui ne coûte qu'un sou de plus que le bleu de Prusse…

En donnant ces conseils à la copiste, Anatole était arrivé dans les Champs-Elysées à la place d'un jeu de boules. Tout à coup, il s'interrompit et s'arrêta, en apercevant, dans le groupe des spectateurs, quelqu'un qui suivait le roulement des boules, la tête en avant et, découverte, les reins pliés, son chapeau à la main derrière son dos. Il regarda cette tête où des cheveux presque blancs, coupés ras, contrastaient avec le noir des sourcils, restés durement noirs. Il examina tout cet homme cassé, ravagé, chargé en quelques mois de vingt ans de vieillesse: stupéfait, il reconnut Coriolis.

—Adieu! dit-il brusquement en quittant la femme étonnée,—à demain…

A quelques pas, il lui jeta:—Mais surtout, ne glacez jamais avec de la capucine rose, de la laque Robert, de la laque de Smyrne!… rien que de la bonne laque fine à neuf sous!…

Et il marcha vers Coriolis.

—Tu n'en as pas un… un cigare?—Ce fut le premier mot de Coriolis.—Non, c'est vrai, toi tu fumes la cigarette…Ellene me donne que de quoi m'en acheter deux, figure-toi!…

Et saisissant le bras d'Anatole, s'y accrochant, s'attachant, se cramponnant à lui, le touchant de son grand corps penché, avec un air heureux de le tenir et qui ne voulait pas le lâcher, il se mit à lui parler de «cette femme», comme il l'appelait, de cette tyrannie qui ne lui laissait pas un sou, qui ne lui permettait pas de voir ses amis, du malheur de l'avoir rencontrée, de tout ce qu'il souffrait dans cet intérieur, de sa vie, une vie d'aplatissement, de solitude, de lâcheté…

Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats de voix tout à coup réprimés, des gestes violents qui s'arrêtaient comme effrayés.

—Tu ne l'as pas vue… tu ne l'as pas vue avec son visage méchant, le visage qu'elle a pour moi… Ah! ce qui vient dans une figure de juive avec l'âge… la Parque qui se lève dans la femme… ce nez qui devient crochu… et ses yeux aigus… ses yeux! Les as-tu jamais bien regardés?… Ces yeux!…—murmura Coriolis en baissant la voix.—Ah! les femmes!… Tu étais avec une femme tout à l'heure, toi?

—Oui, une pauvre diablesse… Ça a été riche, élevée dans le luxe, au piano… Une canaille de mari qui a tout mangé et l'a plantée là avec deux enfants… Et maintenant, il faut vivre avec un talent d'agrément…

Le triste roman de misère esquissé dans les quelques mots d'Anatole ne parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en était venu à cette monstrueuse surdité des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à un homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un mot d'intérêt, sans lui parler de lui, de sa mère, sans s'inquiéter de ce qu'il était devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit à lui repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant à lui, il lui rabâcha ses plaintes, ses lamentations, ses jérémiades.

Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses chagrins, Anatole ne put se défendre d'un triste étonnement, en retrouvant cet homme si fort, si concentré, si maître de lui-même, descendu à cela:—à dire peureusement du mal de cette femme, à s'en venger comme un enfant quicafardederrière le dos de son tyran!


Back to IndexNext