CXVII

La vie militante de l'art avait développé à la longue une singulière sensitivité maladive chez Coriolis. Pour souffrir, pour se faire malheureux, pour s'empoisonner les quelques bonnes heures de sa vie, il se découvrait une effrayante richesse d'imaginations anxieuses et de perceptions blessantes. Des sens d'une délicatesse infinie semblaient s'ouvrir chez lui et s'irriter des coups d'épingle de l'existence. Les plus petits contre-temps, les riens fâcheux, les ennuis insignifiants prenaient, dans le noir et le mécontentement de ses idées, les proportions démesurées, le grossissement que leur attribuent trop souvent ces natures d'êtres agitées, frêles et violentes, ces âmes inquiètes d'artistes qu'on pourrait appeler des Génies en peine.

Et en même temps, il était traversé d'envies, de caprices. Il avait des désirs d'enfant et de malade. Des velléités soudaines, des appétits lui venaient pour des choses dont la possession lui donnait le dégoût immédiat. Il entraînait Anatole dans un restaurant bizarre pour faire un repas qu'il avait rêvé, et auquel il ne touchait pas. Il l'emmenait dans de petits voyages de banlieue, dont il revenait furieux, exaspéré contre le pays, les hôteliers, le temps.

Il se levait avec des irritabilités sans cause qui ne se dissipaient qu'au milieu de la journée. Presque rien ne l'intéressait plus, en dehors de lui-même. Le cercle de son intérêt se rétrécissait chaque jour. Les autres, peu à peu, semblaient disparaître autour de lui. Il n'avait plus l'air de s'occuper d'eux, de savoir même qu'ils vivaient, qu'ils souffraient, qu'ils travaillaient, qu'ils faisaient quelque chose. Il s'enfonçait, s'enfermait dans l'étroite personnalité de son moi, avec cette absorption entière, avec cet égoïsme profond et absolu, carré et résistant, l'égoïsme de bronze du talent. Chez cet homme né sans tendresse, manquant avec les hommes d'expansive affectuosité, et dont la surface d'insensibilité avait été déjà remarquée à l'atelier, chez Langibout, la dureté finissait par se montrer dans une rudesse âpre, presque sauvage.

Et à la dureté de sa nature, le peintre joignait peu à peu l'amertume de sa carrière. Dans le découragement, le mécontentement de ses œuvres, avec un regard aiguisé par le pessimisme, il s'était mis à rendre aux autres les cruelles sévérités qu'il avait pour lui-même. Il était le conseilleur et le jugeur terrible qui, devant un tableau, mettait le doigt sur la plaie, jetait sa critique à l'endroit juste. «Un casseur de bras», disaient de lui les ateliers qui l'avaient baptisé:DécouragateurII, en lui donnant la seconde place après Chenavard. Aussi, presque peureusement, s'écartait-on de lui comme d'un confrère dangereux, faisant toucher les impossibilités de l'art, glaçant l'illusion et le courage, désespérant la toile commencée, capable de dégoûter de la peinture le peintre le mieux doué.

Coriolis, qui aimait un peu plus tous les jours la solitude et ne voyait avec plaisir que deux ou trois intimes, avait encore provoqué cet éloignement par son acuité d'esprit, la teinte d'ironie mordante particulière aux créoles. Ce que le succès, des satisfactions de travail et d'amour-propre avaient contenu en lui et arrêté sur ses lèvres, maintenant lui échappait. Ses mépris, ses rancunes, ses dégoûts, ses colères d'artiste s'exhalaient en paroles fielleuses, en traits empoisonnés. Sur les camarades qu'il n'aimait pas, les gloires qu'il n'estimait pas, un tableau à la mode, il jetait le baptême d'un ridicule mortel dans des phrases qui mêlaient la couleur de la langue du peintre à la barbarie fine d'une observation de femme, avec des mots qui ne se pardonnaient pas, comme les mots d'Anatole, mais qui restaient plantés au vif des vanités saignantes.


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