Il n'avait qu'une joie, une joie des yeux: son fils.
Quand son enfant était né, Coriolis n'avait pas senti dans ses entrailles cette révolution qui fait les pères et qui semble ouvrir un nouveau cœur dans le cœur de l'homme. Devant l'enfant qui n'était qu'un «petit», une forme ébauchée, un morceau de chair vagissant et à demi moulé, il n'avait point senti la paternité tressaillir et remuer en lui. Il était resté froid à cette vie qui semble continuer la vie fœtale, à ces mouvements encore embryonnaires, à ce regard à peine né des enfants dans leurs langes, à cette formation obscure et sommeillante des premiers mois qu'épie et surprend la tendresse des mères. Mais quand ce petit corps commença à se modeler comme sous l'ébauchoir de François Flamand, quand ces petits bras, ces petites jambes rappelèrent en s'essayant, le souvenir des lignes rondissantes que Coriolis avait vues à des enfants maures, quand cette figure prit, sous les frissons de ses petits cheveux, l'expression d'un amour de tableau italien, quand la beauté, la beauté du Midi commença à s'y lever, sourieuse et presque déjà grave, la paternité du bourgeois et de l'artiste s'éveilla en même temps chez le père.
Son fils était véritablement un de ces enfants dont une naïve expression populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de s'épanouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait cette douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau appelant la caresse de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, frisés en toison, des cheveux de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de poussière au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout pur, sans nuage et sans pensée, semblait plein du rien auquel rêvent délicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés vers les coins, des yeux qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'ébauche d'un nez arabe s'apercevait dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della Robia; elle était petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il remuait de la grâce dans ses petites mains.
Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement d'une chemise et d'un collier de corail; et quand, habillé ainsi, par terre, sur un tapis, le petit garçon se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses câlineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits pieds se cherchant pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la blancheur écourtée de la toile.
Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant, les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du Corrége, l'Enfant à la Tortuede Decamps, il évoquait à la fois tous ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de l'enfance divine.
Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant une minute sur ses genoux, et que, glissé sur les coussins du divan, il dormait, les cheveux ébouriffés, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on fût à côté du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit endormi qui avait la respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes de Paradis sur ses paupières chatouillées.