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Créole, Coriolis avait le cœur et les sens du créole.

Dans ces hommes des colonies, de nature subtile, délicate, raffinée, mettant dans les soins de leur corps, leurs parfums, l'huile de leurs cheveux, leur toilette, une recherche qui dépasse les coquetteries viriles et les sort presque de leur sexe, dans ces hommes aux appétits de caprice et d'épices, n'aimant pas la viande, se nourrissant d'excitants et de choses sucrées, il y a, en dehors des mâles énergies et des colères un peu sauvages, une si grande analogie avec la femme, de si intimes affinités avec le tempérament féminin, que l'amour chez eux ressemble presque à de l'amour de femme. Ces hommes aiment, plus que les autres hommes, avec des instincts d'attachement et d'habitude tendre, avec le goût de s'abandonner et de se sentir possédés, une espèce de besoin d'être caressés, enveloppés continûment par l'amour, de s'enrouler autour de lui, de se tremper dans ses lâches douceurs, de s'y perdre, de s'y fondre dans une sorte de paresse d'adoration et de molle servitude heureuse.

De là les prédispositions naturelles, fatales, du créole à la vie qui mêle l'amant à la maîtresse, à la vie du concubinage. Coriolis n'y avait pas échappé. Presque toutes les liaisons de sa jeunesse étaient devenues des chaînes. Et il retrouvait ses anciennes faiblesses devant cette vulgaire et facile aventure, cette femme d'une espèce qu'il connaissait tant: un modèle!

Et cette fois, il était lié par une attache toute nouvelle, et qu'il n'avait point connue avec ses autres maîtresses. A son amour se mêlait l'amour de sa vie, l'amour de son art. L'artiste aimait avec l'homme. Il aimait cette femme pour son corps, pour des lignes qu'elle faisait, pour un ton qu'elle avait à une place de la peau. Il aimait comme s'il entrevoyait en elle une de ces divines maîtresses du dessin et de la couleur d'un peintre dont la rencontre providentielle met dans les tableaux des maîtres un type nouveau de l'éternel féminin. Il l'aimait pour sentir devant elle une inspiration et une révélation de son talent. Il l'aimait pour lui mettre sous les yeux cet Idéal de nature, cette matière à chefs-d'œuvre, cette présence réelle et toute vive du Beau que lui montrait sa beauté.


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