LXIV

Ce succès de Coriolis fit un grand changement dans les idées et les sentiments de Manette.

Elle avait accepté Coriolis pour amant sans l'aimer. Elle l'avait rencontré dans un moment où elle n'avait personne. Abandonnée par Buchelet, elle l'avait pris comme une femme qui a l'habitude de l'homme prend celui que l'occasion lui offre et que son goût ne repousse pas. Coriolis ne lui avait ni plu ni déplu: elle n'avait vu en lui qu'une chose, c'est qu'il était artiste, c'est-à-dire un homme de son monde, et qu'il était naturel de connaître. Elle pensait là-dessus ainsi que beaucoup de femmes de sa profession, qui se regardent comme exclusivement vouées à la corporation, et qui n'imaginent pas l'amour hors de l'atelier. A ses yeux, l'univers se divisait en deux classes d'hommes: les artistes,—et les autres. Et les autres, à quelque classe qu'ils appartinssent, qu'ils fussent n'importe quoi de grand et d'officiel dans la société, ministre, ambassadeur, maréchal de France, n'étaient rien pour elle: ils n'existaient pas. La femme chez elle n'était sensible qu'à un nom d'art, à un talent, à une réputation d'artiste.

Élevée à Paris, dans un milieu où les leçons d'innocence lui avaient un peu manqué, elle n'avait eu ni l'idée de la vertu ni l'instinct de ses remords; la conscience qu'il y eût le moindre mal à faire ce qu'elle faisait lui manquait absolument. Avoir un amant, pourvu qu'il fût peintre ou sculpteur, lui semblait aussi convenable et aussi honnête que d'être mariée. Et pour elle, il faut le dire, la liaison était une sorte d'engagement et de contrat. Manette était de l'espèce de ces maîtresses qui mettent l'honnêteté du mariage dans le concubinage. Elle était de ces femmes qui se font un honneur d'être, fidèles jusqu'au jour où elles en aiment un autre. Ce jour-là, elles ne trompent point l'homme avec lequel elles vivent: elles le quittent et s'en vont avec leur nouvel amour. Cette loyauté était un principe chez elle.

Elle avait encore d'autres côtés d'honnêteté relative, de certaines élévations d'âme. Elle se donnait sans calcul, sans arrière-pensée. Elle ne regardait point à l'argent chez un homme.

Les douceurs, les gâteries de Coriolis l'avaient laissée assez froide. Le bonheur qu'il lui voulait, les caresses qu'il mettait dans sa vie de tous les jours, l'agrément des choses autour d'elle ne l'avaient point touchée d'attendrissement et de reconnaissance. Elle se sentait bien lui venir avec l'habitude de l'amitié pour Coriolis, mais rien que de l'amitié. Elle s'y attachait comme à un bon garçon, à un camarade, à quelqu'un de très-gentil. Ce qui lui manquait pour l'aimer, c'était d'y croire, d'avoir foi en lui. Habituée jusqu'alors à vivre avec des hommes brusques, des messieurs assez peu commodes, presque brutaux, elle voyait à Coriolis des habitudes, un ton, des paroles d'homme du monde: elle se demandait s'il était de la même race, et elle se laissait aller à croire qu'il était trop bien élevé pour devenir jamais célèbre comme les gens célèbres qu'elle avait connus. Le succès de Coriolis tomba sur elle comme un coup de lumière.

Lorsqu'elle vit cette unanimité d'éloges, des journaux, des feuilletons, lorsqu'elle toucha cette gloire, grisée du présent, de l'avenir, de ce bruit de popularité qui commençait, l'orgueil d'être la maîtresse d'un artiste connu fit tout à coup lever de son cœur une chaleur, une flamme, presque de l'amour.


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