LXXV

Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes de l'art ont changé d'aspect, de physionomie, de caractère. Elles ne sont plus hantées seulement par le peintre; elles sont visitées et habitées par le bourgeois, le demi-homme du monde, les affamés de villégiature à bon marché, les curieux désireux d'approcher cette bête curieuse: l'artiste, de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur place ses mœurs, ses habitudes, son débraillé intime et familier, ses charges, un peu de cette vie de déclassés amusants, que les légendes entourent d'une auréole de licence, de gaieté et d'immoralité. Peu à peu, on a vu venir loger dans ces chambrettes, manger à cette gamelle de la jeunesse, de la bonne enfance et de l'étude d'après nature, toutes sortes d'intrus, des professeurs, des officiers en congé, des magistrats, des mères de famille, des touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde composite d'une table d'hôte.

Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, à côté de sept ou huit jeunes gens, travaillant et prenant là leurs quartiers d'été et d'automne, à côté de deux paysagistes américains, amenés à Barbison par la réputation de cette forêt de Fontainebleau populaire jusque dans la patrie des forêts vierges, il venait s'asseoir une vieille demoiselle tenant toujours en laisse un écureuil, et qu'on ne connaissait que sous le nom de «la demoiselle de Versailles»; un professeur de septième d'un collége de Paris, flanqué de son épouse et de deux grandes asperges de fils; un vieillard maniaque passant sa vie à rectifier les cartes de Dennecourt; un jeune sourd, à sourde vocation de peinture, sorti de la grande école des Batignolles.

Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché l'entrain de la société: devant l'inconnu des convives, l'imposante présence de la famille et de la virginité bourgeoise, les jeunes peintres avec la timidité de gens sans éducation, craignant de laisser échapper une inconvenance, et se mettant à viser à une sorte de comme il faut, s'étaient congelés dans une de ces tenues de froideur et de bon ton qui glacent dans l'artisteposeurle rire naturel de l'art. Ils respectaient le comique du professeur, une espèce de M. Pet-de-Loup, homme sévère, mais juste, qui passait la moitié de son temps à morigéner ses deux fils, et l'autre à sculpter des têtes de cannes. Ils n'abusaient pas de la crédulité sans fond de la demoiselle de Versailles. Ils étaient à peu près polis avec l'infirmité du jeune sourd qui lessciaitavec ces petits gloussements qu'ont les sourds-muets dans les cours, essayant d'attirer l'attention sur l'écriteau de leur infirmité pendu sur leur poitrine.

Avec Anatole, tout changea. Il déchaîna les charges. Il criait dans l'oreille du sourd des choses qui le faisaient rougir. Il rendait à tout moment des visites au vieux monsieur si peureux de l'invasion de quelqu'un dans sa chambre, d'un dérangement de ses papiers, de ses notes, de ses cartes, qu'il faisait lui-même son lit. Il abondait avec des intonations de Prudhomme dans les anathèmes du professeur contre les débordements de la jeunesse actuelle; et il prenait ses fils à part pour leur inculquer les plus sataniques principes d'insoumission. Quanta la vieille fille de Versailles, il en fit sa victime d'adoption. Il commença par lui persuader très-sérieusement, avec des textes de livres de médecine à l'appui, que la cohabitation avec un écureuil donnait à la longue la danse de saint Guy. Il lui fit mettre des bottes d'hommes contre la morsure des vipères pour aller se promener dans la forêt. Il lui fit croire qu'un des deux Américains de la table était un sauvage défroqué qui avait été élevé à manger de la chair humaine.—N'est-ce pas?—disait-il; et l'Américain, dressé à la charge, répondait, avec des sourires voraces et inquiétants, que c'était bon, que cela avait un goût entre le bœuf et le turbot. Un soir, après une répétition secrète dans la journée, Anatole fit danser au Yankee une danse effroyable d'anthropophagie: les gros yeux bleus écarquillés du danseur, son nez crochu, ses cheveux et ses moustaches jaunes, son air de Polichinelle vampire, la «figure» où il faisait sauter comme un morceau délicat l'œil de sa victime, mirent l'horreur de leur cauchemar dans les nuits de la pauvre demoiselle. Mais la plus belle charge que lui monta Anatole fut la charge de la lionne, qui l'enferma quinze jours chez elle dans sa chambre. Elle avait lu dans un journal qu'une lionne s'était échappée d'une ménagerie de Melun: on lui dit que la lionne s'était sauvée dans la forêt, qu'elle avait mis bas onze lionceaux déjà très-gros; et pour la bien convaincre du péril, Anatole, tous les soirs, faisait son entrée dans la salle à manger avec le fusil de l'aubergiste, comme s'il n'osait s'aventurer dehors qu'avec une arme.


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