Manette se trouvait parfaitement heureuse entre ces deux vieilles femmes, au milieu de cette réunion d'hommes. Les attentions, les prévenances, les égards allaient à sa jeunesse, à sa beauté. Elle se sentait trôner à cette table: elle y était comme une petite reine.
Elle trouvait encore dans cette société une satisfaction nouvelle pour elle, et qui la flattait dans la fausse position où elle était. L'épouse du professeur, bonne créature ingénue, s'était laissé prendre à son excellente tenue, au nom dont on l'appelait, à des «Madame Coriolis» qu'elle avait entendus dans l'escalier. Elle croyait que le couple était un ménage, que Manette était la femme du peintre. Aussi avait-elle répondu à ses amabilités.
Dans ses rapports avec elle, ses bonjours, les rapprochements du voisinage, les menues relations de la communauté des repas, elle avait mis ce liant qui établit comme une politesse de plain-pied entre femmes du même monde et de pareille situation sociale. De temps en temps, sur le banc de pierre où l'on attendait le dîner, elle honorait Manette de petits bouts de conversation familière.
Manette était excessivement touchée d'être ainsi traitée; et elle s'appliquait à se maintenir dans cette estime, en continuant à la tromper, en jouant avec un art admirable cette comédie de la femme honnête qu'aime tant à jouer la femme qui ne l'est pas, et d'où monte souvent à la tête d'une maîtresse la tentation de devenir ce qu'elle essaye de paraître.
Chaque matin, elle avait un petit moment d'anxiété, de peur d'une découverte, d'une indiscrétion, en interrogeant la figure de l'épouse légitime. Elle se surveillait elle-même dans ses gestes, ses paroles, ses expressions, s'enveloppait de robes simples, de petits fichus modestes, faisait des raccommodages de ménage, travaillait, avec tous les airs de sa personne, au mensonge qui devait entretenir l'illusion et continuer la méprise de la respectable femme du professeur. Et une joie intérieure la remplissait, qui se gonflait et se pavanait en une espèce de petit orgueil exubérant. Cette considération de l'honnêteté qu'elle rencontrait pour la première fois lui procurait l'enivrement, l'étourdissement qu'elle donne aux créatures qui n'y sont pas nées, et qui n'ont pas toujours respiré, naturellement, comme l'air autour d'elle, l'atmosphère de l'estime.
Aussi adorait-elle Barbison, et elle ne tarissait pas de rires et de plaisanteries pour moquer, comme elle disait, ce «geignard» de Coriolis qui commençait à se plaindre du séjour.