LXXXI

Manette, la vieille demoiselle, le vieux monsieur, le professeur et sa famille s'étaient retirés de la salle à manger. Et Anatole déployait ses talents de brûleur d'eau-de-vie, en promenant la poche de Ruolz pleine de sucre sur la flamme d'un bol de punch parié et perdu par Coriolis.

Les récits, les souvenirs, ce qui dans une société d'hommes, dans l'effusion bavarde de la digestion, se lève de la mémoire de chacun et s'en répand, après la première pipe, des histoires de tous les pays et de toutes les couleurs, se croisaient autour du bol de punch.

Un des Américains, dans un français impossible, racontait que par amour pour une gitana, il s'était engagé dans une troupe de bohémiens courant l'Amérique. Et il entrait dans les plus curieux détails sur cette vie de trois mois, mélangée de vol, d'aventures et de bonne aventure, interrompue par un singulier incident. La femme du chef vint à mourir: la religion de la bande exigeait qu'elle fût enterrée dans du sable, et il n'y avait de sable qu'à quinze jours de marche de là, au Potomac: dans le voyage, son amour pour la gitana diminuant à mesure que l'odeur de la morte augmentait, il avait fini par se sauver à mi-chemin des bohémiens et de son amante.

Un cosmopolite, un observateur spirituel et charmant, un garçon connaissant les coins et recoins des capitales de l'Europe, parlait de deux assassins de grand chemin qu'il avait vu pendre à Florence. Ces industriels assassinaient, sans se salir ni se compromettre. Ils avaient chacun une espèce de fourreau de parapluie qu'ils remplissaient de terre tassée, et avec lequel ils frappaient à très-petits coups, tout doucement, sur l'épigastre de leur victime, de manière à ne jamais déterminer d'ecchymose ni d'extravasement de sang. Vingt minutes, en moyenne, suffisaient à leur petite opération. Après quoi, ils rentraient chez eux, comme d'honnêtes paysans, avec leurs gaines de parapluie vides. Puis venaient des descriptions d'autres pendaisons, merveilleusement observées, contées avec tout le détail impressionnant et scientifique de la chose vue, finissant par un tableau sinistre d'un lancement dans l'éternité à Londres, avec le bourreau splénétique, le paletot de caoutchouc sur le condamné, et l'éternelle petite pluie désolée des exécutions de là-bas.

Un autre exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain des légendes du pays, attribuait l'immigration des peintres à une espèce de précurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des époques anté-historiques, et demanda un sabre à un certain père Ordet pour aller dans la forêt. Il avait, d'après la tradition, un petit domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient été Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin. Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, deux ans après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait par une échelle, et où l'on accrochait le soir son étude du jour au-dessus de son lit. C'est à cette époque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut fixer le commencement de sûreté du pays pour les artistes, non à cause des brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient pour trop de pittoresque «les hommes à pique», que le père de l'aubergiste actuel était obligé de réclamer.

Anatole avait rempli les verres.

—Tiens! sourd, voilà le tien,—dit-il au Batignollais.

—Mais dis donc, farceur! tu as reçu une lettre chargée ce matin… Tu vas payer quelque chose… Viens un peu par ici que nous reprenions notre conversation…

Le sourd des Batignolles avait une corde comique, l'avarice, une avarice qu'on eût dite amassée par plusieurs générations paysannes de la banlieue de Paris. Il avait une défiance terrible de ce monde où il s'était aventuré, et qu'une tante, dont il rabâchait en neveu respectueux et en héritier affectionné, lui avait peint sans doute comme une caverne. Rien n'était plus amusant que sa grossière peur d'être carotté, et la continuelle préoccupation avec laquelle il se défendait d'avoir de l'argent dans sa poche. Il parlait toujours de sa misère, des sept cents pauvres malheureux francs de la pension de sa tante, de ses créanciers des Batignolles. Il montrait, comme des contraintes, des en-têtes de contributions, grommelait, mâchonnait des chiffres, des comptes de pauvre, demandait le prix de tout. Quand on voulait le faire jouer, il demandait à ne jouer que des centimes; et quand il avait perdu cinq sous, il disait qu'il allait mettre en gage sa redingote de velours.

La plaisanterie habituelle d'Anatole consistait à lui persuader qu'il voulait épouser sa tante, une charge qui, malgré sa monstruosité, ne laissait pas que d'inquiéter vaguement, par son retour quotidien et l'air sérieux d'Anatole, les espérances du neveu.

Quand le sourd fut assis à côté de lui, Anatole lui empoignant le cou à lui dévisser la tête, approcha sa bouche de la meilleure de ses deux oreilles, et lui cria dedans de toute sa force:

—Quel âge m'as-tu déjà dit qu'avait ta tante?…

—Trente-cinq.

—Mettons quarante… Est-elle ragoûtante?

—Qui ça?

—Ta tante.

—Ma tante?… Elle est belle femme.

—Aurait-elle des enfants, si je l'épousais?

—Hein?

—Je te demande: aurait-elle des enfants si je l'épousais? Parce que moi, je ne veux me marier qu'avec la certitude d'avoir des enfants…

—Ah! dame… je ne sais pas, moi…

—Ça me suffit… tu es mon ami… il faut que tu me fasses épouser ta tante…

Le sourd remua la tête balourdement, et balança un:—Non,—à demi formulé dans un sourire d'idiot.

Anatole lui ressaisit la tête:

—Tu ne me trouves pas bien?

Le sourd le regarda, et continua à rire d'un rire indéfinissable.

—Où demeures-tu?

—Rue Cardinet… 14.

—Il y a des omnibus?

—Oui.

—J'irai te voir.

Le sourd riait toujours.

Anatole reprit:

—Nous irons tous te voir… Ça fera plaisir à ta tante, à ta brave femme de tante… un cœur d'or… je la vois d'ici… Elle nous fera un petit dîner…

—Plus la cuisine est grasse, plus le testament est maigre…—murmura le sourd avec une espèce de finesse malicieuse.

—Ah! très-fort! Est-il roublard! Un proverbe!… La sagesse des nations!… Amour de sourd, va!… Quelle canaille, hein!—ajouta Anatole en se tournant vers les autres qui, arrivant l'un après l'autre, prenaient la tête du Batignollais, et lui criaient dans sa bonne oreille:

—Nous irons tous chez votre bonne tante, tous!

—Tenez,—dit quelqu'un,—voulez-vous que je vous dise? Il n'est pas sourd du tout… Il nous fait poser… c'est un truc que lui a montré sa tante pour qu'on ne lui emprunte pas cent sous.

Anatole l'avait repris par le cou et lui jetait dans le tympan avec une voix caverneuse, fatale et méphistophélique:

—Tu m'as dit que tu voudrais être un homme de génie… Si, tu me l'as dit… C'est une ambition honnête… Il n'y a qu'un moyen… c'est de commencer par manger ta fortune…

—Toucher à montapital!—s'écria, dans un premier soubresaut d'effroi, le sourd avec une inarticulation d'enfant. Puis, se remettant et reprenant sa sérénité à la fois bête et sournoise, il se mit à dire, comme s'il parlait avec lui-même à ses idées:—Moi… je ne veux pas me marier… J'aime les gens connus, moi… Je les inviterai… un jour… Et puis, je voudrais fonder quelque chose après ma mort…

—C'est cela!—lui beugla Anatole,—une fondation, bravo! Tiens! la fondation d'un punch perpétuel à Barbison! Trois cent soixante-cinq bols par an!… Superbe idée! Tu seras la flamme de ton siècle! Dans nos bras!

Et tous, imitant Anatole, se jetèrent dans les bras du sourd, ahuri et se débattant.


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