XC

Les Coriolis et les Crescent prenaient l'habitude de se réunir le soir, en passant alternativement la soirée les uns chez les autres. Les hommes causaient, fumaient; les deux femmes jouaient aux cartes. Au jeu, madame Crescent apportait ses vivacités, la passion la plus comique, montrant des désespoirs d'enfant quand elle perdait, prenant les cartes à partie, les injuriant, leur donnant des coups de poing sur la figure en disant:—A-t-on idée de ces pierrots-là, de ces Machabées! Voyez-vous ça! une giboulée de piques, le roi de pique! C'est ce monstre-là qui m'a fait perdre! Ah! par exemple, la première fois que j'attraperai unmoricaud… Eh bien! oui, un chat noir… ça porte chance…

Les hommes riaient, et dans l'hilarité le gros rire de Crescent éclatait, sonore et large, pareil à ce rire de Luther qu'on entend dans lesPropos de table.

—Voyons, madame Crescent, calmez-vous,—disait Anatole,—nous allons faire une partie ensemble, vous serez plus heureuse.

—Ne jouez pas avec ma femme,—criait Crescent en continuant à rire,—elle triche!

—Je triche. Ah! bon sang!—s'exclamait là-dessus madame Crescent avec l'exclamation barbisonnaise dont elle usait à tout propos:—Si l'on peut dire!—Elle étouffait d'indignation et de colère.—Je triche, moi? Dis donc encore un peu que je triche? Mais tu sais, toi, un jour je te lâcherai de la ficelle, et tu courras après la pelote, tu verras!

Elle remuait, se levait, allait, revenait, s'agitait, ne pouvait se taire ni rester en place. Des trépidations de nerfs la traversaient; elle était tourmentée par des influences atmosphériques, prise et secouée d'inquiétudes animales qui la faisaient se jeter à la fenêtre et regarder avec peur.

—Tenez, voyez-vous, là dans le coin, ce qui est jaune dans le ciel, je suis sûre, vous allez voir, il va encore en avoir un… Ah! oui, riez! il va en faire un, je vous dis… Oh! bon Dieu, que je suis malheureuse! Vous ne me croyez pas, monsieur Anatole? venez donc voir.

—Mais non, madame Crescent, ce n'est rien, il n'y aura pas d'orage… Tenez! la revanche…

—Voyez-vous, je l'ai dans le corps, voilà le chiendent… je suis comme un damné, ça me soulève sous la plante des pieds… et puis dans les bras… J'ai, vous savez… j'ai comme des fourmis dans les ongles… Ah! tant pis! le roi, je le marque.

Elle oubliait l'orage, revenait à sa préoccupation, à la monomanie de ses tendresses.—Figurez-vous, commençait-elle à dire,—les gens d'ici, c'est si canaille, c'est si… je ne sais pas quoi, oh! les rendoublés! s'ils avaient les moyens, ils feraient un carnage de toutes les pauvres bêtes de la forêt. Tenez! il y a Boichu… Il sort tous les soirs à la tombée de la nuit, je ne sais pas ce qu'il va faire, mais Dieu de Dieu, si j'étais le garde! C'est mon choléra, cet homme-là… avec ça qu'il est laid comme la bête. Moi, d'abord, tous les gens qui font du mal aux animaux, je les sens… Dans le temps, à Paris, dans une maison où nous habitions, j'ai dit un jour en rentrant à mon mari: Il y a un garçon boucher emménagé ici… Mais non… Mais si… Et c'était vrai: je le savais bien, je l'avais senti dans l'escalier! Moi! un homme que je saurais faire souffrir une bête, je ne suis pas traître, n'est-ce pas?… eh bien! je lui ferais rouler la tête avec mon pied! Ça ne me ferait pas plus que ça!… Et ici, c'est un malheur. Les enfants, des tout petits qu'on les moucherait, il leur sortirait du lait, ils ne savent que manigancer pour faire du mal: c'est toujours après les fusils, les pistolets… de la mauvaise herbe de braconnier. Et les petites filles, donc! C'est encore plus enragé que les garçons… il y a des chasses… ça les rend mauvaises… Voilà-t-il pas qu'aujourd'hui la petite à Prudent, cette moucheronne, elle était en train de tirer avec du sable dans son petit fusil sur la biche que nous avons! Vous ne l'avez pas vue, ma biche, quand elle me suit si gentiment derrière la carriole? Ah! je lui ai flanqué unetouille, à cette petite coquine-là… qu'elle n'aura pasbouffetéde la journée, je vous en réponds! Monstres d'enfants! vouloir abîmer des bêtes!…

Crescent essayait de l'interrompre.—Allons, laisse-nous un peu Anatole, tu es à l'ennuyer depuis une heure…

—Ah! monsieur Anatole, dites donc,—faisait encore madame Crescent en le retenant par le bras,—je suis sûre que pour cela vous serez de mon avis… Vous savez, cet orgue dans la journée qui est venu jouer devant chez nous?… Ça vous a-t-il rendu tout crin comme moi?… Eh bien! n'est-ce pas que le gouvernement devrait défendre les orgues?… parce que, voyez-vous, on le voit bien par soi, ça doit avoir une influence sur les chiens enragés, hein, n'est-ce pas?


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