XCIX

Revenu à Paris, le trio eut le plaisir du retour, la joie de retrouver les meubles, les objets de souvenir, les choses qui paraissent nouvelles quand on revient.

En arrivant, Coriolis se mit à retourner, à regarder de vieilles esquisses. Anatole alla à Vermillon qui ne venait pas à lui, et qui, sommeillant dans un coin de l'atelier, sous une couverture, s'était contenté, à l'entrée de son ami, d'ouvrir ses deux grands yeux et de les fixer avec un regard de reconnaissance.

—Eh bien! Vermillon, qu'est-ce que c'est?—fit Anatole.—Voilà tout? Pas plus de fête que ça? Voyons, voyons…

Et il se pencha sur la bête couchée.

Vermillon grimpa après lui avec des gestes engourdis et pénibles, et lui passant les bras autour du cou, il laissa paresseusement aller sa tête sur son épaule, dans un mouvement incliné qui semblait chercher à y dormir.

—Eh bien! quoi? mon pauvre bibi? ça ne va pas?… des chagrins? C'est vrai qu'il y a longtemps que tu n'as eu un camarade… je t'ai joliment manqué, hein? mais attends…

Et, se mettant devant Vermillon qu'il reposa sur sa couverture, Anatole commença à lui faire ses anciennes grimaces. Tout à coup le singe se mit à tousser, et une quinte, coupée de petits cris d'impatience et de colère, secoua d'un tremblement convulsif tout son corps jusqu'au bout de sa queue.

—Ta rosse de portier!—lança Anatole à Coriolis.—Je te l'avais bien dit, avant de partir… Il l'aura laissé avoir froid… Pauvre chou! n'est-ce pas que tu as eu froid?

Et prenant le malheureux animal qui s'était pelotonné et ramassé sur sa souffrance, l'emmaillottant doucement dans la couverture, il l'apporta devant la chaleur du poêle. Le singe était entre ses jambes: Anatole le câlinait, lui adressait des mots, des douceurs de nourrice, et, de temps en temps, lui donnait à boire une cuillerée de l'eau sucrée qu'il avait mise tiédir sur la plaque.

Les jours suivants, Vermillon fut à peu près de même. Il eut des hauts, des bas, de bons moments, suivis de mauvais, des réveils de vie, des heures de gaieté, puis des tousseries, des quintes déchirées et entêtées lui laissant des abattements qu'Anatole essayait vainement de distraire et d'égayer.

Anatole l'avait monté dans sa chambre et lui avait fait un petit lit par terre à côté du sien. Quand il l'entendait tousser la nuit, il sautait pieds nus par terre, et lui donnait du lait qu'il tenait chaud sur une veilleuse.

Le matin, lorsqu'il se levait, l'œil doux et clair de l'animal suivait le moindre de ses mouvements. Sa tête se soulevait peu à peu, et montait tout doucement pour voir. Au moment où Anatole allait sortir, le singe était presque sur son séant, tout le corps tendu, les yeux attachés sur le dos d'Anatole, sur la porte qu'il fermait, avec l'expression des yeux d'une personne qui regarde la tristesse de voir s'en aller quelqu'un et venir la solitude. Un jour, Anatole eut la curiosité de rouvrir la porte quelques minutes après l'avoir fermée: Vermillon était toujours dans la même position, le regard d'une pensée fixe tournée vers la porte, tétant mélancoliquement un doigt de sa petite main entré dans sa bouche: on eût cru voir un enfant malheureux qu'on a laissé le matin en pénitence.

Anatole trouva horrible de laisser s'ennuyer ainsi cette pauvre bête. Il descendit à l'atelier, établit un petit plancher sur le poêle de fonte, organisa une espèce de matelas avec des couvertures, remonta:

—Viens, Vermillon,—fit-il.

Vermillon le regarda.

—Saute donc, vieux!—lui dit-il en baissant sa poitrine vers lui.

Le pauvre animal s'élança des deux bras, mais ce fut tout ce qu'il put faire: le bas de son corps ne se souleva pas. Quelque chose semblait le clouer par les pattes au lit. Il resta, jeté en avant, poussant des petits cris, essayant vainement de bondir.

—Ah! nom d'un chien!—dit Anatole en le découvrant,—il a le train de derrière paralysé!


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