CHAPITRE IIIMEMENTO TU REGERE

La conquête, entreprise procédant à la fois de buts politiques et économiques, est l’ensemble des dispositifs qui permettent à une nation plus forte et plus avancée en civilisation matérielle de s’implanter durablement chez un peuple plus faible et de prendre en main ses destinées avec le minimum d’efforts, et par les moyens les plus souples et les moins pénibles, facilement acceptés par le peuple conquis.

Réalisant le contact immédiat d’une civilisation archaïque et traditionnelle et d’une civilisation moderne, provoquant donc sans transition le choc de deux mentalités qui ont des façons diverses de concevoir, d’imaginer et de réagir, la conquête européenne en Islam est rarement reçue de bon gré. Chez le musulman, elle choque le plus intime du sentiment religieux. N’entraîne-t-elle pas la domination et le coudoiement forcé d’une race d’hommes estimés impurs, qui, par tous les détails de la vie, le heurtent et le froissent.

Chez le Berbère anarchique, elle soulève la crainte de l’étranger. Ému par ses agitateurs, il se figure la conquête sous la seule forme qu’il ait jamais connue : l’accaparement des terres et des richesses, le rapt des femmes. Bien pis, mené par un peuple de religion ennemie, ce dépouillement s’accompagnera sans doute d’une subversion de tout ce qui fait le fondement de la société existante. Au désastre radical et monstrueux des habitudes qu’il doit entraîner va s’ajouter l’idée d’un bouleversement prévu ; d’où la naissance de ces fables absurdes sur les mœurs et les coutumes du vainqueur. Que n’attendre point du chrétien qui vient de la mer ? L’épouvante du changement et la défense d’un sol avare mais nourricier sont les deux grands mobiles qui provoquent la réaction hostile du Berbère autochtone.

L’étranger est un facteur de changement. Or, n’est bon en Islam primitif que ce qui demeure. De ce nouveau ne peut surgir aucun bien. Ce qu’on appelle la pénétration pacifique est la méthode délicate et patiente d’apprivoisement des indigènes effarouchés. Elle doit être précédée toutefois, pour être efficace, d’un certain déploiement de manifestations énergiques.

Bourgeois, notables, artisans des villes, fellahs de la plaine ou de la montagne ne céderont qu’à la force, soit par simple crainte de son appareil déployé, soit pour en avoir éprouvé l’irrésistible effet.

L’opinion des classes dirigeantes et citadines peut se résumer facilement ainsi : l’invasion des chrétiens est un terrible malheur ; elle est semblable à la peste ; mais comment lutter contre un fléau qui dépasse nos faibles forces ? A l’impossible nul n’est tenu ; supportons l’inévitable en gardant l’espérance que cette épreuve venue de la volonté de Dieu — comme tout ici-bas — aura un jour sa fin.

Un passage duKitab-el-Istiqça(ouvrage rédigé au Maroc il y a plus d’une trentaine d’années) traduit à merveille cet esprit fataliste et prudent :

« On sait qu’à l’heure actuelle les chrétiens sont arrivés à l’apogée de la force et de la puissance et qu’au contraire les musulmans — Dieu les rassemble et répare leur déroute ! — sont aussi faibles et désordonnés que possible. Dans ces conditions, comment est-il possible, au point de vue du bon sens et de la politique, et même de la loi, que le faible se montre hostile au fort et que celui qui est désarmé livre combat à celui qui est armé de pied en cap ? Comment peut-on trouver naturel que celui qui est assis renverse celui qui est debout sur ses jambes ou admettre que les moutons sans cornes combattent ceux qui en ont ? »

Et plus loin : « Nous sommes, elles (les nations européennes) et nous, comme deux oiseaux, l’un pourvu d’ailes, qui va partout où il lui plaît, et l’autre qui aurait les ailes coupées et qui retomberait toujours à terre sans pouvoir voler. Croyez-vous que cet oiseau sans ailes, qui n’est pas autre chose qu’un morceau de viande sur une planchette, puisse combattre celui qui vole où il veut ? »

De ce sentiment d’une lutte impuissante à soutenir, le loyalisme peut même surgir par un détour à la fois singulier et logique. Le romancier Maurice Le Glay, qui a profondément pénétré la psychologie marocaine, place dans la bouche d’un chef berbère ces paroles vraisemblables, tout au moins dans leur fond : « Soyez certains, dit le caïd Driss, des Beni-Mtir, que si je croyais notre peuple capable de vivre seul et de se guider, je ne serais pas avec vous. Je sais que, pour être en état de gouverner, il lui faudrait d’abord dominer l’anarchie, unir ses forces et vaincre. S’il possédait ces qualités, vous me verriez à sa tête, vous combattre avec acharnement, vous repousser à la côte, vous jeter à la mer dont vous êtes sortis. Mais j’ai perdu tout espoir que notre peuple puisse l’emporter. Vous êtes trop forts, trop disciplinés, et d’ailleurs vous n’êtes pas les seuls de ce genre. Si ce n’était vous, une autre nation européenne nous subjuguerait tôt ou tard. C’est écrit pour toujours dans ma pensée. La lutte sera longue, sanglante ; inutile et douloureuse la résistance de nos malheureux frères[14]. »

[14]Maurice Le Glay. — La mort de Mohand, p. 224, dansBadda, fille berbère. Plon, édit.

[14]Maurice Le Glay. — La mort de Mohand, p. 224, dansBadda, fille berbère. Plon, édit.

Lucidité fréquente dont nous sûmes user en la récompensant. La pensée des profits à obtenir d’un ralliement pas trop tardif, qui seul permet d’avoir un pouvoir consolidé et même agrandi sous l’égide du conquérant, a toujours, en pays musulman, apaisé beaucoup de répugnances. Mais quelle dualité subsiste toujours entre ce calcul de l’intelligence qui admet l’étranger et l’appel puissant du sentiment et de l’atavisme qui voudrait l’anéantir !

On se figure volontiers en France que le loyalisme indigène, berbère ou musulman offre à son origine une allure théâtrale et lyrique ; on semble croire qu’un beau jour, en contemplant l’uniforme d’un colonel ou en entendant laMarseillaise, les autochtones ont été touchés de la grâce et que cette conversion brusquée les a aussitôt saisis d’une indéfectible admiration pour nos vertus civilisatrices et républicaines. Conception brillante, sommaire, peu nuancée, à ce titre utile à développer à la fin des banquets ! La réalité est plus complexe, plus humaine et, par là, davantage attachante.

Il existe, en effet, chez le primitif vaincu ou qui va bientôt l’être, l’attraction mystérieuse vers le conquérant qui représente la force et la puissance ; de ce prestige, qui exerce une suggestion véritable, naît la fidélité, attachement instinctif et presque animal.

Nous n’avons pas de tribus plus fidèles que celles où nous dûmes vaincre la plus courageuse opposition ; les anciens dissidents font les meilleurs partisans. Le dévouement aveugle et comme forcené, c’est celui qu’on trouve chez les Mokhraznis qui hier nous tiraient des balles et maintenant se font casser la tête pour nous. Ils ont subi le magnétisme du vainqueur.

Il faut l’étourdissement du coup de poing. Le conquérant, le vainqueur sont des instruments de Dieu ou du destin devant lesquels on est bien contraint de s’incliner. Le conquérant ne sera admis, puis respecté et obéi qu’autant qu’il aura mieux témoigné de cette force mêlée d’équité et que l’indigène en aura davantage senti les effets et les aura jugés irrésistibles. On peut même aller plus loin et dire que toute occupation est éphémère si elle n’a pu débuter par des actes de force mesurée et dénuée d’inutiles violences.

Le conquérant, en dépit de toutes concessions bienveillantes ultérieures, devra toujours garder l’attitude du chef, de celui qui prévoit, ordonne, dirige et, au besoin, après avoir prévenu, réprime tous les écarts. Avec toutes les nuances que le tact et le sens des circonstances, un long usage des musulmans et l’instinct de leur psychologie peuvent permettre de déployer afin de ménager les amours-propres légitimes et les susceptibilités, il ne se départira, dans aucune occasion, de son privilège d’autorité souveraine.

L’indulgence, en cas de manquement grave, est considérée comme faiblesse et n’est pas appréciée ; l’important n’est point de frapper aveuglément et fort, mais bien de frapper juste et au moment opportun. Ainsi naît le respect et ainsi se maintient-il. Comme tous les gouvernements faibles, l’ex-beylik algérien, le vieux makhzen au Maroc, avaient la main très dure et même cruelle ; un gouvernement mieux organisé peut être moins sévère, mieux graduer l’échelle des peines, mais il ne doit jamais abdiquer la fermeté.

Un historien arabe, qui passa trois années en Égypte pendant l’expédition de Bonaparte, raconte que lorsque les Français entrèrent au Caire ils demandèrent d’abord que toute la population livrât les armes ; mais comme le peuple s’effrayait en murmurant que c’était là prétexte pour entrer dans les maisons et piller, les vainqueurs magnanimes y renoncèrent. Peu de temps après, ces armes ainsi imprudemment laissées étaient employées contre eux.

La révolte du Caire n’entraîna, du reste, qu’une répression très faible. « Les habitants se complimentèrent, dit le même historien, mais personne ne croyait que cela pût se terminer ainsi. »

Les gens de Fez durent éprouver la même impression après les Vêpres marocaines de 1912, lesquelles, suivant certains, furent médiocrement châtiées ; il y eut de sommaires exécutions de pillards ou de passants miséreux ; mais nul obus tiré comme par inadvertance sur le sanctuaire le plus vénéré, et y éclatant, ne vint suggérer à la cité scélérate ce sentiment que la protection divine ne couvre pas le crime, même celui dont est victime l’infidèle exécré.

La force ayant consacré par son triomphe les droits du vainqueur, le problème du gouvernement des masses musulmanes peut être résolu de deux manières : administration directe ou protectorat.

L’idée d’administration directe, qui va de pair avec celle d’assimilation, surgit tout naturellement à l’esprit du conquérant européen entrant en contact, sans préparation, avec une société musulmane en décadence.

Pour Bugeaud et les officiers de bureau arabe formés à son école, il n’y a rien à tirer des chefs indigènes, prévaricateurs, fourbes, qui trompent les foules crédules sur nos intentions et nos buts véritables, les grugent et les abusent. Prenons nous-mêmes en main les destinées du peuple et administrons-le à notre manière, celle-ci est la bonne, puisqu’elle est honnête et désintéressée, tournée vers le bien public. Les indigènes ne pourront que reconnaître qu’ils gagnent au change ; ils se rapprocheront de nous et peu à peu leur mentalité se transformera, deviendra pareille à la nôtre.

Bugeaud est là-dessus très explicite : « Nous pourrons espérer de faire d’abord supporter notre domination aux Arabes, de les y accoutumer plus tard et, à la longue, de les identifier à nous, de manière à ne former qu’un seul peuple sous le gouvernement paternel du roi des Français[15]. »

[15]Circulaire du 17 septembre 1844.

[15]Circulaire du 17 septembre 1844.

Il écrit nettement dans un autre document : « Nous ne pouvons pas plus longtemps livrer les indigènes à l’arbitraire de chefs avides qui semblent ne tenir au pouvoir que pour avoir la faculté de spolier leurs administrés[16].

[16]Circulaire de février 1844.

[16]Circulaire de février 1844.

« Le nombre des officiers français connaissant la langue, les mœurs, les affaires des Arabes sera trop longtemps restreint pour que nous puissions songer à donner généralement aux Arabes des aghas et des caïds français… Mais il ne faut pas avoir peur de placer un officier français réunissant les qualités nécessaires pour diriger les Arabes. »

Conception généreuse, révolutionnaire d’origine, très française, puisque c’est la même qu’on retrouve dans toutes les mesures tendant à répandre l’instruction européenne chez l’indigène, à le munir d’un droit de vote, enfin à éclairer sa conscience et à lui apprendre à s’en servir.

Le tort du régime de l’administration directe et de l’assimilation est de croire qu’on peut réaliser facilement un accord intellectuel et moral que le seul fait de la dissemblance des mentalités, des croyances et des mœurs indique comme fort malaisé. Bonaparte l’avait clairement vu, qui écrivait à Kléber : « Il nous est impossible de prétendre à une influence immédiate sur des peuples pour qui nous sommes des étrangers. Nous avons besoin, pour les diriger, d’avoir des intermédiaires. »

Si nous enlevons aux indigènes leurs cadres naturels, si vermoulus soient-ils, — et leurs chefs reconnus, si médiocres qu’on les trouve, — ce à quoi tend fatalement et par définition tout régime d’administration directe (et quelques atténuations qu’on lui suppose dans la pratique), on arrive à n’avoir en face de soi qu’une poussière d’hommes sur laquelle toute action est souvent inopérante.

On réalise une économie plus grande d’efforts, de temps et d’argent en laissant subsister les cadres naturels d’une société, qui sont son armature, par le maintien judicieux des chefs indigènes et des institutions qui ont fait leur preuve, sous réserve de les contrôler et les éduquer.

A l’expérience, la « formule du Protectorat », qui est de faire vivre une souveraineté indigène sous une suzeraineté étrangère, a paru bien préférable ; elle utilise les forces existantes ; elle est plus souple, plus diverse, davantage adroite ; elle se prête à toutes les transformations, suivant les circonstances de lieu et de temps. Voyons cette formule en action.

Voici au Maroc un contrôleur nouvellement nommé dans le bled, où il succède à un officier du Service des renseignements. Son poste est au milieu de tribus peuplées de 100.000 indigènes que régissent quatre ou cinq caïds assistés de khalifats et de cheikhs ; il y a aussi un cadi pour la justice civile. Le contrôleur a, pour le seconder dans sa tâche, un adjoint, un commis aux écritures, un interprète algérien, une vingtaine de mokhaznis, sorte de gendarmes — plus exactement d’hommes d’armes — indigènes. Quel personnel français plus considérable ne faudrait-il pas pour administrer directement une telle population !

Le rôle du contrôleur est de faire donner le maximum de rendement aux organismes locaux chargés de l’administration, de la justice, de la police, du recensement et de la perception de l’impôt, et ce, en les surveillant et en les stimulant sans cesse.

Des affaires importantes assaillent le contrôle : litiges immobiliers, crimes, successions compliquées, contestations avec des colons. Tout semble d’autant plus embrouillé, que maintes fois le caïd est de parti pris, tels cheikhs ont été circonvenus ; les faux témoins abondent, les pots-de-vin ont circulé.

L’agent français, s’il est novice, n’y comprend goutte. Alors il a recours à son entourage : chaouch et mokhaznis ; là il est également trompé. Les uns ont été achetés par le caïd, les autres, enfants du pays, ont des accointances ou des intérêts lointains dans l’affaire ; les troisièmes font les imbéciles pour ne point se compromettre. C’est à qui s’efforcera, de gré ou de consentement, de mettre sur la mauvaise piste l’agent français et d’égarer ses recherches ou ses investigations ; c’est la conspiration des ténèbres.

Qu’il ne se décourage pas cependant, et surtout qu’il se garde des décisions précipitées. Il ira faire des tournées dans le bled, interrogera les gens ; les langues se délieront, la confiance de certains ira vers lui, surtout si, connaissant l’arabe, il peut s’exprimer sans interprète.

S’il acquiert la conviction d’avoir été mal averti ou mal renseigné par les caïds, il leur exprimera son mécontentement, écrira au makhzen pour obtenir des sanctions ; il exigera la cassation des chioukhs, l’emprisonnement des faux témoins, licenciera et punira les mokhaznis menteurs et vénaux.

Grâce à un arbitraire modéré, quoique inflexible, par quelques exemples bien appliqués, il fera renaître la crainte, qui est le commencement de la sagesse, laquelle est à la base de l’ordre. Sous l’aiguillon de cette attention toujours tendue, la vieille et très simple administration indigène fonctionnera sans trop d’abus (sauf ceux, véniels, qui ne gênent personne et sont monnaie courante en Islam), puis elle s’améliorera peu à peu et finira, avec parfois quelques à-coups, par aller à peu près bien. Il n’était à cette machine que d’avoir un animateur et un bon surveillant.

Que ferait, en effet, seul, le contrôleur au milieu d’une multitude de gens méfiants, hostiles par esprit de race et qui seraient menés sourdement par les anciens chefs dépossédés, mais ayant conservé leur prestige moral, accru par une sourde et passive opposition ?

Le caïd, seul, connaît bien sa tribu ; il y est né ; il y a passé son enfance et sa jeunesse ; il est au courant de tous les tenants et aboutissants des intrigues particulières et des conflits d’intérêts ; par ses familiers, qui composent sa clientèle et nouent ses relations, il est tenu au courant des plus petits délits comme des moindres courants d’opinion. Il est inadmissible qu’un incident prémédité survienne et qu’il n’en soit pas averti. Il faut donc le tenir responsable de tout désordre survenant à l’improviste ; il est caution de tout événement qui peut surgir en sa tribu.

Le caïd, ainsi, lie son sort au nôtre ; nous consolidons son pouvoir, nous soutenons son action, à condition qu’il agisse en conformité de nos désirs pour l’établissement de l’ordre et de la sécurité, qu’il se plie à nos méthodes dont il lui appartient d’atténuer la rigueur quand elles s’appliquent à ses administrés encore trop frustes pour les bien saisir.

En un mot, il est le pont jeté entre nous et la masse inculte et impressionnable des gens des tribus. Je ne sais plus dans quel rapport d’un agent britannique on trouve ces mots qui traduisent une des faces les plus vives de l’application d’un régime de Protectorat : « Lecheikhnous aime parce que nous avons soutenu son autorité sur sa tribu, et lefellahparce que nous le protégeons contre son cheikh. »

La suzeraineté nous demeure tout entière ; elle s’avère par les faits.

Chez les primitifs, les détails ont une grande importance, car les détails, éléments concrets pour des esprits rebelles à l’abstraction, sont seuls retenus par eux, dont le raisonnement procède par analogie. C’est par les détails qu’ils peuvent nous admirer, c’est par les détails que nous les choquons. Nous avons laissé aux caïds du Maroc un très grand pouvoir, puisque ces fonctionnaires ont le droit de condamner sans appel à un an de prison et à 1.000 francs d’amende au maximum. Le contrôle civil suit de près les jugements, les réforme ou les casse s’il les estime exagérés ou insuffisants. En fait, dans beaucoup de territoires où les caïds sont inexpérimentés, l’administration directe est déguisée et c’est le contrôleur qui administre et condamne, sous le couvert du caïd ; les apparences, auxquelles un peuple traditionnaliste est toujours sensible, sont donc sauvegardées. De toutes manières, le pouvoir éminent de l’agent français apparaît aux yeux du populaire par cette particularité que, dans tous les cas, la geôle est au siège du contrôle ; c’est le contrôleur qui emprisonne et fait travailler les prisonniers aux corvées qu’il juge utiles ; pour le peuple, c’est donc lui le « surcaïd ». Et si quelque injustice est commise, la victime n’en rend pas responsable le contrôleur ; elle dit, quant à elle : « Il ne savait pas, c’est le caïd qui l’a trompé. S’il m’a puni à tort, c’est sans le savoir. » L’énorme avantage de tout régime du Protectorat, fort élastique puisqu’il peut aller du contrôle proprement dit à l’administration semi-directe ou même directe, c’est qu’il laisse aux autorités indigènes locales toute leur responsabilité.

La main qui ordonne doit être en même temps, si l’ordre n’est pas suivi d’exécution, celle qui va saisir et corriger.

C’est pour avoir méconnu ces remarques élémentaires sur la mentalité arabo-berbère que le législateur français d’avant guerre commit la lourde erreur, en détruisant le pouvoir disciplinaire des administrateurs d’Algérie, de saper complètement leur autorité.

On sait que, jusqu’à la loi du 15 juillet 1914, les administrateurs de commune mixte étaient habilités à condamner l’indigène, sur l’heure et sans appel, à des peines disciplinaires minimes : 1 à 15 francs d’amende, un à cinq jours de prison, s’il se rendait coupable d’infractions déterminées : propos tenus contre l’autorité, trouble sur les marchés, garde d’armes non déclarées, refus d’obtempérer aux réquisitions, mauvaise volonté manifeste dans le paiement de l’impôt, refus d’aide en cas de calamités publiques, etc. En somme, l’administrateur possédait, dans une faible proportion, les anciens pouvoirs de justice arbitraire et expéditive des caïds auxquels les indigènes étaient séculairement habitués. Pratique nécessaire : pour des populations rudes encore et qui ne peuvent comprendre ni même concevoir nos subtilités juridiques, « la réponse à une infraction doit avoir la soudaineté d’un réflexe ». Cette justice immédiate, vraiment patriarcale d’origine, appliquée avec modération, gênait infiniment moins l’indigène, par sa simplicité, que sa comparution devant un tribunal souvent lointain, la perte de temps qu’elle entraîne, les obligations d’une procédure compliquée et, pour lui, inintelligible. D’ailleurs, l’intervalle entre la faute commise et la sanction encourue affaiblit l’efficacité de celle-ci. Enfin l’indigène ne respecte le chef que s’il sait qu’il a le droit de sévir, et de sévir sans intermédiaire ni formalités.

Pour les esprits qui saisissent seulement le concret, il existe ainsi une notion simple et forte de l’autorité. Le mot « hakem » (savant, en arabe) en est venu à exprimer par analogie l’idée d’habile à statuer, à gouverner.

Comme on l’a dit très justement, l’administration des masses musulmanes a toujours reposé sur le concept d’autorité arbitraire, dans de certaines limites, du chef, chef naturel de même religion ou de même race, ou chef européen imposé par la conquête.

Jules Ferry écrivait des Arabes, il y a plus de vingt-cinq ans, dans un rapport demeuré fameux : « Ils n’entendent rien à la séparation des pouvoirs, mais ils ont au plus haut degré l’instinct, le besoin, l’idéal d’un pouvoir fort et juste. » Ce fut cependant au nom du principe de la séparation des pouvoirs que les adversaires de ce régime de l’indigénat obtinrent la suppression de ces attributs disciplinaires décriés ; ils avaient pu donner lieu à des abus autrefois, lorsque le recrutement des administrateurs offrait moins de garanties et qu’ils étaient moins contrôlés qu’aujourd’hui ; mais, strictement réglementés, ils étaient nécessaires.

Il semblait que le législateur, devant la vague appréhension qu’il commettait une erreur, reculait au dernier moment devant son application, puisque, en votant la loi, il spécifiait qu’elle n’entrerait en vigueur que cinq ans après sa promulgation. L’échéance arrivée, sans que le Parlement ait eu le temps d’examiner à nouveau la question, les administrateurs furent désarmés au moment précis où leur pouvoir et leur prestige auraient dû, plus que naguère, être incontestés, c’est-à-dire au lendemain de la guerre, dans tout le trouble et la fermentation qui suivent les grands cataclysmes prolongés. Les mauvais éléments de la population eurent toute licence, au grand dam et mécontentement de la majorité honnête et paisible.

Pour comble, la loi du 4 février 1919, qui étendait le droit de vote à plus de 400.000 indigènes, les assimilant aux citoyens français, leur permettait l’acquisition des armes sans autorisation préalable ni contrôle. Ainsi, par le jeu convergent de ces textes, on armait les indigènes, dont les esprits s’agitaient à la suite des événements formidables de la guerre, et on supprimait, d’autre part, la seule barrière immédiate et efficace qui pouvait, en les surveillant de près, les contenir. Les conséquences d’une expérience sociale réalisée dans de telles conditions, vu le milieu, les hommes et les circonstances, ne pouvaient être que désastreuses.

Les indigènes, que les hauts prix d’achat des denrées agricoles et les salaires élevés pratiqués pendant la guerre avaient muni d’argent, se ruèrent littéralement sur les boutiques d’armuriers et se rendirent acquéreurs de fusils, carabines et revolvers — mirifique fruit défendu ! D’autre part, leurs compatriotes, venus en France pour y travailler, ne rentraient en Algérie qu’avec des armes ; les démobilisés n’oublièrent pas les couteaux de tranchée et les grenades. Enfin, les uns et les autres pratiquèrent presque ouvertement le commerce des armes, les cédant avec bénéfice à ceux, non électeurs, qui n’avaient pas le droit d’en posséder. Or, comme on l’a remarqué très bien, « l’indigène qui a des armes n’a qu’un désir : celui de s’en servir, et il s’en sert pour le plaisir, même quand rien ne l’y pousse, ni la haine, ni le désir de vengeance, ni la famine ». En lui vit la vieille mentalité atavique berbère des gens pour qui lebaroudest à la fois la garantie la plus sûre et l’ultima ratiomême des particuliers. Aussi bien, désormais, les querelles privées ou les rivalités de çofs se liquidèrent-elles au milieu des coups de feu ; l’on éteignit des rancunes ainsi de façon définitive. Enfin, le malaise général causé par la grande guerre, la faible organisation de la police rurale et la crise d’autorité généralisée et provoquée, donnèrent au brigandage une extension illimitée. On vit les trains dévalisés après une attaque à la grenade, des autobus pillés, des troupeaux razziés, des fermes enlevées de haute main par des bandits masqués. Depuis un demi-siècle on n’avait pas assisté à un tel déchaînement de crimes ; en 1919, le nombre des attentats subit une augmentation de 3.390 sur le chiffre de 1918.

Les indigènes ne comprenaient rien à cette subite carence de l’autorité. A ce sujet, une anecdote, rapportée par M. Thomson, est, plus que tout commentaire, suggestive : « Quand les pouvoirs disciplinaires ont disparu dans la Haute-Kabylie, à Fort-National, les djemâas, le conseil des anciens des différentes communes, au bout de quelques mois, sont venues trouver l’administrateur et lui ont dit : « Tu n’a plus d’autorité ; tes pouvoirs ont disparu. Les infractions et les délits augmentent tous les jours et d’une façon absolument inquiétante. Cela ne peut pas durer.

«  — Mais il y a le juge de paix, répond l’administrateur.

« Le juge de paix, les témoins ; non, ce n’est pas cela ! Quand une faute est commise, il faut frapper tout de suite le délinquant. Il n’est pas nécessaire de frapper très fort, mais il faut que la répression soit immédiate. Nous te prévenons que, puisque tu n’as pas les pouvoirs disciplinaires, nous allons faire revivre les Kanouns, c’est-à-dire les vieux usages, les vieilles pénalités berbères dont les djemâas frappaient les délinquants. »

« Et malgré les observations et les protestations de l’administrateur disant qu’on n’avait pas le droit d’appliquer les Kanouns, on les a fait revivre, et cela avec l’assentiment de la population kabyle. Ceux qui sont ainsi frappés s’inclinent. Et cela a duré tant que les pouvoirs disciplinaires n’ont pas existé ![17]»

[17]Officiel, 1920. Discours Thomson, p. 4074.

[17]Officiel, 1920. Discours Thomson, p. 4074.

On ne s’étonnera pas que beaucoup d’indigènes, en présence de ces prétendues garanties qu’on leur fournissait et qui les obligeaient à faire parfois 50 ou 60 kilomètres pour aller devant le juge de paix, — au lieu de verserde plano10 francs d’amende ou de coucher deux nuits à la boîte, — aient cru, dans la candeur de leur âme, qu’une telle complication inusitée, loin de constituer une réforme en leur faveur, était bel et bien une pratique résultant de l’état de siège, une sévérité du Gouvernement[18].

[18]Officiel, 1920. Discours Morinaud, p. 4089. Ajoutons que sur 120 postes de juges, il y eut, en 1919, 64 vacances ; d’où rôles encombrés, retards dans les jugements et autres inconvénients.

[18]Officiel, 1920. Discours Morinaud, p. 4089. Ajoutons que sur 120 postes de juges, il y eut, en 1919, 64 vacances ; d’où rôles encombrés, retards dans les jugements et autres inconvénients.

Il était temps de réagir contre un état de choses aussi fâcheux. La loi du 4 août 1920 apporta une restriction sérieuse à la détention des armes ; néanmoins le mal était fait, car des milliers d’armes étant en circulation, il fut bien difficile d’en récupérer beaucoup. D’autre part, le rétablissement des pouvoirs disciplinaires, demandé non seulement par les colons mais par la partie saine de la population autochtone, fut vite chose faite. En somme, la légèreté du législateur avait institué une sorte d’essai en matière sociale ; on en vit les fruits : ébranlement du prestige français, augmentation de la criminalité et, par suite, exode de nombreux colons fuyant le bled et vendant à des indigènes leurs propriétés insuffisamment protégées[19]; d’où recul dangereux de la colonisation française dans un pays de peuplement, à la fois dommage politique et économique, régression.

[19]Dans le département de Constantine, pour l’année 1919, les ventes d’immeubles ruraux consenties par les indigènes aux Européens s’élèvent à 13.516.000 francs ; celles consenties par les Européens aux indigènes dépassent 30.500.000 francs. Les colons ont eu l’impression que leur sécurité était en péril et tout un ensemble de faits venait justifier leurs appréhensions.Officiel, 1920. Discours Thomson, p. 4072.

[19]Dans le département de Constantine, pour l’année 1919, les ventes d’immeubles ruraux consenties par les indigènes aux Européens s’élèvent à 13.516.000 francs ; celles consenties par les Européens aux indigènes dépassent 30.500.000 francs. Les colons ont eu l’impression que leur sécurité était en péril et tout un ensemble de faits venait justifier leurs appréhensions.Officiel, 1920. Discours Thomson, p. 4072.

Tels sont les résultats d’une idéologie politicienne contre laquelle le Parlement semble, heureusement, et pour un temps tout au moins, prémuni.

La souveraineté appartenant de droit à la race conquérante, c’est à elle de prouver, par la valeur de ses agents, qu’elle est digne de l’exercer. Le prestige est l’élément le plus sûr de toute domination. La métropole doit envoyer dans les pays musulmans soumis à son empire une élite de fonctionnaires. Le musulman, très sensible aux dons extérieurs, au maintien, à l’habitus corporis, l’est aussi très vivement aux qualités morales et à la dignité de la vie, au désintéressement et à l’équité surtout, qu’il prise d’autant plus fort qu’il les rencontre plus rarement autour de lui.

C’est donc une sorte de contre-sens que d’aliéner une part de cette souveraineté, en admettant même dans de faibles proportions, aux fonctions d’autorité et de contrôle des représentants de la race conquise. Dans l’Inde, unactde 1833, voté par le Parlement, édictait qu’« aucun natif ne pouvait être écarté de n’importe quel poste ». La volonté de la métropole, bien que confirmée avec des modifications par une loi de 1853, une proclamation de la reine Victoria de 1858, enfin une autre loi de 1870, se heurta toujours à la résistance du Gouverneur, lequel, vivant au contact de la réalité, sentait tous les dangers qui pouvaient surgir de cette porte entre-bâillée. Le fonctionnaire européen d’autorité est avant tout l’interprète de la politique de son pays, ce que ne sera jamais le fonctionnaire d’origine indigène, théoriquement muni des mêmes pouvoirs ; il est aussi l’intermédiaire entre le peuple conquérant et le peuple conquis, l’éminent départiteur entre les exigences de l’un et les aspirations de l’autre. Il doit donc posséder le don impérial par l’effet d’une tradition devenue instinct. Les Anglais sont tellement imbus de ce principe essentiel, nonobstant la concession platonique et sans effet pratique qu’on vient de signaler, qu’ils vont plus loin : une règle non écrite, mais fidèlement suivie, de leur politique — analogue à celle qui a écarté jusqu’à ce jour chez nous les Israélites de la carrière diplomatique — veut que les postes d’autorité duCivil Servicene soient dévolus qu’aux Anglais, sinon nés, tout au moins élevés en Angleterre. Des Anglais, nés dans l’Inde de parents anglais et ayant reçu leur éducation dans la colonie, seront toujours écartés des hautes fonctions de contrôle et de direction[20].

[20]J. Chailley.L’Inde britannique, p. 469. L’auteur, après avoir signalé le fait, ajoute : « Il leur aura manqué de vivre dans le vieux pays, de fréquenter la robuste et rude jeunesse anglaise, de s’imprégner avec elle des antiques préjugés qui font la savoureuse originalité de la race et des fortes notions qui lui inculquent son puissant orgueil. Et si aiguë que, plus tard, se révèlent leur intelligence et si étendues leurs connaissances, l’Angleterre ne les classera pas volontiers parmi ceux à qui d’avance elle destine la direction des masses et remet le sort du pays ; elle se défiera de leur conscience et de leur caractère. »En un mot, la métropole redoute la déformation morale et intellectuelle provoquée par l’ambiance exclusivement coloniale et indigène. Cette pratique, si elle était adoptée chez nous, éliminerait en Afrique du Nord des hautes fonctions administratives tous les Français nés en Algérie qui n’auraient pas passé leur adolescence et une partie de leur jeunesse en France.

[20]J. Chailley.L’Inde britannique, p. 469. L’auteur, après avoir signalé le fait, ajoute : « Il leur aura manqué de vivre dans le vieux pays, de fréquenter la robuste et rude jeunesse anglaise, de s’imprégner avec elle des antiques préjugés qui font la savoureuse originalité de la race et des fortes notions qui lui inculquent son puissant orgueil. Et si aiguë que, plus tard, se révèlent leur intelligence et si étendues leurs connaissances, l’Angleterre ne les classera pas volontiers parmi ceux à qui d’avance elle destine la direction des masses et remet le sort du pays ; elle se défiera de leur conscience et de leur caractère. »

En un mot, la métropole redoute la déformation morale et intellectuelle provoquée par l’ambiance exclusivement coloniale et indigène. Cette pratique, si elle était adoptée chez nous, éliminerait en Afrique du Nord des hautes fonctions administratives tous les Français nés en Algérie qui n’auraient pas passé leur adolescence et une partie de leur jeunesse en France.

« Le souverain, remarquait Ibn-Khaldoun, est un modérateur. » Il est aussi un redresseur de torts. C’est une autre sérieuse erreur que de laisser aux chefs indigènes un pouvoir et une autorité tels que notre contrôle en devienne illusoire.

En 1918 et 1919, les Italiens trouvèrent opportun de combler de faveurs les grands chefs bédouins qui les avaient contraints en 1915 à se réfugier sur la côte. Ils en furent mal récompensés : les grands chefs en usèrent à leur guise dans nombre de points et, sans qu’aucune sanction ultérieure n’intervienne, forcèrent à décamper les résidents locaux avec leurs garnisons.

C’est un art délicat que celui d’utiliser les grands chefs, en leur lâchant la bride, sans diminuer pour cela son prestige.

Ce qu’on a appelé politique « des grands caïds » en Afrique du Nord, et plus particulièrement au Maroc, dans un passé récent, ne correspond heureusement pas à un plan d’ensemble et durable, établi sur des données logiques et visant au définitif. Cette politique est une politique d’expédient, ayant sa source dans les nécessités immédiates du moment, qui seules la justifient (pénurie d’effectifs, insuffisante préparation en vue d’une occupation territoriale). Elle se résume ainsi : la nation conquérante demande aux chefs indigènes locaux, à qui elle suppose de l’influence et sait des moyens d’action matériels, une activité très étendue dans leur rôle militaire et de haute police ; en échange des efforts consentis par ces chefs, et qui les déchargent d’autant des leurs, les représentants de la nation conquérante restreignent leurs pouvoirs de contrôle, se contentent d’une occupation de fait et consentent à fermer les yeux sur les abus et exactions inhérents, en Islam, à l’exercice de tout pouvoir fort non modéré par la crainte.

Une sorte de contrat tacite —do ut des— lie le chef indigène au gouvernement protecteur ; celui-ci se relâche de son rôle de surveillance administrative en proportion du concours qu’il exige par ailleurs du caïd ; le caïd s’appuie sur le pouvoir du conquérant, qui consolide et étend ses privilèges et avantages, et au besoin les défend.

Cette politique est un pis-aller dont l’emploi, suivant le temps et le lieu, — pendant une guerre européenne, par exemple, dans des régions vidées de troupes, — rend de précieux services. Simple mesure d’opportunité, elle ne saurait être érigée en méthode suivie.

Elle rompt le contact entre le peuple conquérant et la masse indigène, devenue sans recours effectif la proie de la clientèle avide qui entoure les chefs locaux. Elle ne justifie pas moralement la conquête. Au malaise que provoque la venue du chrétien s’ajoute le ressentiment venu de l’oppression qu’il tolère et fortifie. Une telle politique hypothèque l’avenir en préparant les ferments de haine et de désordre.

On a essayé de légitimer la politique des grands caïds, non pas en arguant de la nécessité où l’on se trouvait dans certains cas de ne pouvoir en pratiquer de meilleure, mais par des considérations assez aventureuses sur le caractère féodal de ces chefs indigènes.

Si ce n’est que ces « seigneurs » parfois chassent au faucon et logent dans des demeures fortifiées, — ce qui n’est qu’une analogie de surface, — aucun parallèle possible n’est à intervenir entre l’état social où ils vivent et celui de la féodalité.

Il manque à l’Afrique du Nord l’essentiel de la structure du moyen âge : une hiérarchie à degrés nombreux et complexes, les liens de suzerain à vassal avec obligations réciproques très strictes et sanctionnées par l’Église, organisation spirituelle puissante à côté du pouvoir temporel et souvent s’opposant à lui ; la chevalerie, la naissance des institutions communales, bref tout un échafaudage social dont l’équivalent ne s’est jamais présenté en Berbérie.

Ajoutons qu’en fait ces grands « feudataires » ont accédé à un pouvoir de date récente uniquement grâce à l’ensemble des circonstances qui ont favorisé l’anarchie du Maroc à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. Ils sont donc des parvenus, sinon des chefs de bande qui ont réussi[21]. Dans la Berbérie, plutôt démocratique, leur élévation est le résultat d’un accident. Il serait donc tout à fait regrettable de transformer un simple état de fait en un état de droit.

[21]Le grand-père de l’illustre Hadj Thami Glaoui, le très décoratif pacha de Merrakech, n’était qu’un petit cheikh de la montagne. Le fameux château-fort de Telouet, ce « Coucy » de l’Atlas, bâti en pisé, a commencé d’être édifié il y a une cinquantaine d’années tout au plus ; son imposante physionomie actuelle remonte à environ vingt ans.

[21]Le grand-père de l’illustre Hadj Thami Glaoui, le très décoratif pacha de Merrakech, n’était qu’un petit cheikh de la montagne. Le fameux château-fort de Telouet, ce « Coucy » de l’Atlas, bâti en pisé, a commencé d’être édifié il y a une cinquantaine d’années tout au plus ; son imposante physionomie actuelle remonte à environ vingt ans.

La politique dite des grands caïds, qui a donné de bons résultats pendant la guerre, doit marquer une simple période de transition ; il serait dangereux et au demeurant parfaitement inutile de la prolonger. Un gouvernement avisé lui substituera, pour le plus grand bien de notre établissement, ces habitudes d’ordre, de régularité et d’honnêteté qui ont consacré jusqu’à ce jour les Protectorats de la France.

Nous avons vu quel était le premier stade de la conquête : la manifestation de la force et son emploi dosé et judicieux, puis l’acclimatation. L’indigène s’attendait au pire ; il a réagi ; la situation lui apparaissant sous un jour supportable, il se soumet et s’accoutume. Le fellah cultive dans des conditions plus favorables ; point n’est besoin pour lui de laisser la charrue afin de poursuivre un djich ou de le fuir ; les tribus voisines ne viendront pas, sous le moindre prétexte, brûler ses récoltes ou abattre ses arbres ; les voleurs sont châtiés ; il n’y a plus de coupeurs de route. L’homme des villes commerce plus aisément, ses terrains et maisons ont décuplé leur valeur. Tous jouissent, après l’alerte première, des avantages de l’occupation.

Cependant, au fur et à mesure que l’indigène est plus à son aise, son respect pour le conquérant diminue. Il le voit de trop près. Derrière le vainqueur et le prestige de ses canons ont suivi des nouveaux venus : mercantis qui exploitent, petits fonctionnaires qui tracassent. Délivré de sa crainte primitive et les sachant inoffensifs, l’indigène décèle rapidement leurs ridicules, leurs tares, et il tâche souvent d’en tirer parti. Le génie observateur et critique du Berbère est aigu et direct ; le musulman des villes, plus retors, n’est pas moins fin ; le juif qui le guide en dessous lui commente nos travers et nos défauts et lui enseigne le moyen d’en jouer à son profit.

Les premiers chefs militaires à qui s’est soumis l’indigène sont déjà partis ; la peur des sanctions a faibli ; les sanctions elles-mêmes, en pays pacifié et du fait de la séparation des pouvoirs, se relâchent en tardant ; en devenant moins rapides et plus bénignes, elles perdent de leur efficacité. Il est plus facile de s’y soustraire, car elles échappent au caractère sommaire qu’elles offraient sous le makhzen ou la domination militaire et elles exigent tout l’attirail d’une procédure importée. L’indigène, habitué à un pouvoir autoritaire et fort, s’étonne de cette dispersion des attributions en diverses mains et l’interprète comme une faiblesse[22].

[22]Voirnote IIIà la fin du volume.

[22]Voirnote IIIà la fin du volume.

Cependant une nouvelle génération grandit. On l’a élevée dans des écoles ou des collèges dirigés ou contrôlés par nous, en mélangeant les anciennes disciplines islamiques à une sorte d’enseignement primaire supérieur. On s’efforce de la gagner par des mesures de libéralisme, excellentes en principe, nécessaires peut-être, mais dont l’emploi peut être dangereux. Dans la pensée de la nation conquérante, cette « jeunesse des écoles », recrutée d’ailleurs parmi les fils des notables, doit devenir une pépinière de fonctionnaires du gouvernement local ou d’agents subalternes de nos administrations. Ce dessein est certes excellent, et il est bien certain qu’on ne peut faire autrement. Faut-il cependant fermer les yeux de parti pris sur l’ombre qu’il présente ? Dès qu’ils seront titulaires de petits emplois, les jeunes gens élevés dans nos collèges, qui s’estiment déjà supérieurs par leur qualité de musulmans, se figureront vite que la subordination où on les tient est abusive et injuste. Ils voudront se donner de l’air, acquérir de l’influence, car l’influence en Islam est un capital sérieux ; si on les remet comme il convient à leur place, voilà des mécontents. Même observation pour ceux, plus favorisés, qui seront institués hauts fonctionnaires, caïds, pachas, etc. Empressés, obséquieux, habiles à flatter, par tous les moyens, même les moins avouables, les agents métropolitains chargés de les contrôler, ils ne négligeront pas de faire leur propre fortune. Que risquent-ils, en effet ? On ne pratique plus les sanctions terribles d’autrefois contre les fonctionnaires musulmans qui ont cessé de plaire ou abusé : on ne les charge pas de chaînes, on ne les laisse pas mourir au fond d’un silo ; surtout, on ne confisque plus, on révoque seulement ; or, la révocation, après fortune faite, eu égard à la mentalité musulmane, c’est une retraite un peu anticipée. Ajoutons que pour faire excuser leur avidité près de leurs frères de race, ces jeunes fonctionnaires affecteront un grand rigorisme musulman, dauberont tout bas sur le chrétien et jetteront ainsi des ferments futurs d’opposition.

Insidieusement, encore qu’on ait laissé la complète liberté des mœurs, des coutumes et de la religion, une atmosphère nouvelle s’est créée dans les villes autour des masses musulmanes. D’autres conditions de vie, une ambiance transformée, des besoins nouveaux et grandissants, la dissolution lente d’infinis et ténus liens traditionnels, peu à peu, sans que l’indigène même s’en doute, ont changé le rythme de son existence.

Un malaise naît alors, d’autant plus aigu qu’il est moins défini et obscur. Faut-il s’en étonner ? C’est la rançon d’une évolution trop rapide, une civilisation ne se juxtapose pas à une civilisation plus vieille de huit ou dix siècles sans que cette brusque différence de niveau moral et intellectuel n’entraîne avec elle une crise d’accommodation.

C’est le choc en retour de la conquête, souvent d’autant plus rapide que la conquête a été plus facile ; des habitudes mentales ne se déploient plus qu’avec gêne dans leur cadre familier ; en un mot, il s’est produit une sorte de déracinement sur place.

Par une sorte d’instinct de conservation, on voit alors les esprits se retenir à leurs anciens cadres idéologiques ou se jeter sur les plus accessibles : les musulmans exaltent leur foi, la pénètrent davantage ; les Berbères s’islamisent. Le sentiment national, né dans les couches élevées de la population, peut se développer en un tel moment, car il trouve un terrain où croître.

Voyons, par l’exemple récent du Maroc, la manière dont il peut se dessiner par le jeu des circonstances. Le nationalisme marocain n’existe pas, mais tout concourt à le former. Pour le Marocain de naguère, le terme de Maroc, en tant qu’entité nationale, n’était même pas conçu. Il y avait un souverain et un gouvernement, un sultan et un makhzen, et l’un et l’autre régnaient ou étendaient leur administration sur un empire aux frontières imprécises et élastiques, rétrécies s’ils étaient faibles et sans prestige, dilatées, au contraire, s’ils étaient puissants et guerriers. Chacun ne connaissait que sa ville ou sa tribu, dont les rapports avec le makhzen, suivant le temps et les circonstances, étaient étroits ou relâchés. Le Maroc répondait très exactement au type de l’État musulman, qui rappelle, d’après Le Châtelier, « beaucoup plus celui d’un noyau organique, autour duquel s’étend un développement de plus en plus diffus, que celui d’une structure générale et complète[23]». Partant, nul patriotisme à proprement parler ; la résistance à l’envahisseur est le fruit du fanatisme ou, beaucoup mieux, de la xénophobie.


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