NOTE III

La bonne administration des indigènes me paraît devoir comporter un certain nombre de mesures nécessaires.

En premier lieu, il est indispensable que nous maintenions l’esprit de discipline chez les indigènes.

Il est extrêmement difficile — c’est, dans ma tâche de Gouverneur général, ce que je trouve de plus difficile — il est extrêmement difficile de faire comprendre à des Français, je ne dis pas seulement à des Français de France, mais à des Français d’Algérie, la différence fondamentale, radicale, essentielle, qui existe entre les mœurs d’un Arabe et celles d’un Européen. (Très bien ! Très bien !)

On se heurte à tout propos, chez les indigènes musulmans, à une sorte d’inintelligence absolue de notre société, de nos mœurs, de nous-mêmes ; mais l’on peut dire que si les musulmans sont fermés à l’esprit français et européen, beaucoup de Français le sont à l’intelligence musulmane. (Très bien !)

Il y a là un point sur lequel j’ai insisté souvent, toutes les fois que j’ai eu l’occasion de prendre la parole en public ou de m’entretenir avec des hommes qui tenaient dans les mains les destinées du pays, un point sur lequel j’appelle l’attention du Parlement, c’est celui de la difficulté réelle que nous crée l’application de nos principes et de nos lois au gouvernement des indigènes.

J’entends répéter tous les jours : « Comment se fait-il que les indigènes soient si bien administrés en territoire militaire, alors qu’ils sont si mécontents et si mal administrés en territoire civil ? Cela est surprenant ; nous avions entendu dire partout, il y a peu d’années, que le gouvernement dit militaire était un gouvernement qu’il fallait renverser à tout prix. »

La raison en est très simple : c’est qu’en territoire militaire les indigènes trouvent un commandement et ne rencontrent pas la séparation des pouvoirs. (Très bien ! Très bien !) Il n’y a rien qui soit plus difficile à faire comprendre à un musulman que ceci : c’est que le représentant du pouvoir exécutif peut être en opposition avec le représentant du pouvoir judiciaire, et il n’est rien qui soit de nature à nuire davantage à notre autorité que les conflits d’attribution, conflits que des fonctionnaires subalternes se plaisent trop souvent à entretenir. (Applaudissements.)

JulesCambon. Discours prononcé par le Gouverneur général de l’Algérie, Commissaire du Gouvernement, à la Chambre des députés, le 21 février 1895. Cf.Le Gouvernement général de l’Algérie, 1918.


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