III

Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant à la ronde, et s'en alla.

Le lendemain, vers onze heures, Vernier était dans son cabinet de la rue de Châteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occupé à dépouiller un volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il était fort dispos, l'œil vif et la lèvre souriante. Une nuit tranquille l'avait remis d'aplomb. Il alla à son oncle qu'il embrassa, comme un bébé, et voulut en faire autant pour son père. Mais Vernier le tint à distance d'un geste énergique, et, le regardant avec un air pincé:

—Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris possession de vous-même.

Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage exprima le plus complet découragement; il soupira:

—Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!

Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau, et cria:

—Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas plutôt de la folie que de l'inconduite?

Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!»

Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation financière. Il retrouva la force de s'écrier:

—Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, à nouveau. C'est fini, ça! C'est payé! Tu n'as pas le droit de me rejeter à la tête toutes ces vieilles histoires-là. Si c'est pour me dire des choses désagréables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en aller. Je repasserai dans huit jours. Ça te laissera le temps de te calmer!

—Tu me manques de respect, cria Vernier exaspéré.

—Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme un gibier de police correctionnelle. Tout ça est disproportionné. Tu cries comme un mercier à qui son héritier aurait fait un pouf de trois cents francs. C'est humiliant!

—Il ne s'agit pas de l'argent que tu me coûtes, reprit Vernier avec force, mais de tes habitudes qui sont déplorables. Tu vis avec une bande de scélérats qui te conduiront aux pires excès.

—Des scélérats! Clamiron, qui est aussi connu à Paris qu'Yvette Guilbert; Vertemousse, qui fréquente les chasses princières; et Longin, dont le père est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-là arrêtent les passants après minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur prendre de l'argent, mais pour leur en donner!

—Enfin! Tu ne défendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car c'est depuis que tu la fréquentes que tu commets toutes tes folies.

—Étiennette? Elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres!

—C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des renseignements. Ah! si tu savais!

La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec une curiosité très vive:

—Raconte un peu?

Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant sur le bureau à côté du dossier de Christian, il l'ouvrit:

—D'abord, elle est inscrite à la préfecture de police.... Elle avait été prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894, dans un hôtel garni du faubourg Montmartre.... L'année suivante, elle était entretenue par un attaché à l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi, qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux. Ce malheureux était réduit par elle à voler dans la caisse de son patron et était condamné à cinq ans de prison. Elle faisait alors la connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des relations intimes.... La baronne dépensait pour elle des sommes importantes.... Son mari intervenait, et Étiennette Dhariel était jetée par lui, à la volée, dans l'escalier, et ramassée par le concierge, la tête en sang....

—J'en ai vu les marques! Elle prétend que c'est un accident de voiture.

—Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle reçoit de l'argent des femmes aussi bien que des hommes.

—Ça, je ne m'en doutais pas! Elle est épatante, cette Étiennette! Quelle nature!

Vernier eut un retour de colère.

—Voilà tout l'effet que ces révélations te produisent! Tu es devenu tellement corrompu, toi-même, que l'abjection la plus basse ne t'inspire que de l'étonnement, pour ne pas dire de l'admiration!

—Dans son genre, cette femme-là est unique. On n'a jamais fini de la connaître. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut rêver de plus vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'embêter une minute.

—Si tu travaillais, tu ne t'embêterais pas.

Christian goguenarda:

—Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc?

—Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant que les choses allaient encore se gâter entre le père et le fils. Tu pourrais nous aider très efficacement. Et d'ailleurs, ton père, si tu étais capable de diriger la maison, prendrait très volontiers des vacances.... Moi aussi.

—Il ne saurait être question de diriger la maison, dit Vernier rudement; avant de commander, il faut apprendre à obéir. Mais si tu venais passer tes journées au bureau, au lieu de promener ta paresse dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la santé de se mettre dans des états dégoûtants comme celui où nous t'avons vu hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public, et cette sale fille, avec qui tu te dégrades, met sa gloire à te traîner derrière elle, pour mieux prouver que tu es à sa discrétion. Eh bien! je lui apprendrai ce qu'il en coûte de me braver, cria Vernier, repris de fureur à force de remâcher ses griefs. J'irai trouver le préfet de police, et je la ferai emballer comme la dernière des clientes de Saint-Lazare!

—Ne fais pas ça! Tu n'en aurais que du désagrément. Elle est très cotée dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre députés qui mangent chez elle. Le préfet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de MlleDhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il sait très bien qu'on le ferait sauter.

—Sauter le préfet, cette drôlesse?

—Comme un bouchon de champagne!

—Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en colère!

—Eh! tu ne dérages pas, depuis une heure.

Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec agitation.

—Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta façon de te conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu travailles comme un garçon sérieux.... Il faut donc que je m'attaque à la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager?

—Ah! non!

—Une belle croisière, avec tes amis, à bord du yacht?

—J'ai le mal de mer!

—Le long des côtes de la Méditerranée.

—A Monte-Carlo?

—Non! cette fille irait t'y retrouver.

—Tu ne veux pourtant pas que je fasse vœu de chasteté....

—Je veux que tu ne te détruises pas la santé et que tu ne deviennes pas un idiot.

Le père eut une détente. Il vint à Christian, le fit asseoir près de lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes:

—Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas méchant, tu ne veux pas me faire de peine? Réfléchis un peu à la situation dans laquelle tu me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre mère était là, tu la torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas entraîner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un peu de bonne volonté. Voyons, ne nous quittons pas fâchés: tu m'obéiras, n'est-ce pas? Lâche-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais génie. Que diable, il ne manque pas de femmes à Paris. Ne t'entête pas à rester avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas... Étudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une bonne occasion, et adieu!...

—Allons! Ne te fais pas de bile comme ça, dit Christian. Tout s'arrangera. Mon Dieu! voilà bien du bruit pour une Étiennette.... Si tu ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais plaquée.... C'est fini, hein?

Il embrassa son père, serra la main de Mareuil et partit.

—Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se retrouva seul avec son beau-frère. Cette fille le tient bien! Mais, moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut!

Dès lors Vernier fit surveiller discrètement Étiennette et Christian. Ce qu'il apprit n'était pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et ses amis, sans qu'Étiennette fût de la fête, s'en allaient en tournée dans les bars ou les cafés qui avoisinent l'Opéra. Juchés sur de hauts tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides variés, entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient silencieusement. Car la marque très particulière de leurs petites fêtes, c'est qu'elles étaient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve éteinte, et tentait quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de l'établissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par exemple, à lancer des soucoupes de porcelaine à la volée dans les glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un garçon, et pendant toute la nuit il servait la clientèle, recevant gravement les pourboires. Ses amis continuaient à boire, et pleins de genièvre ou de wisky, à des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes tremblantes, et rentraient chez eux.

Cette misérable existence, passée parmi les filles et les ivrognes, avait détendu le ressort de la volonté chez Christian. Il refaisait chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort, tournant, comme un cheval de manège, dans le cercle invariable de ses habitudes dégradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que pour se livrer à des excentricités révélant un commencement de délire alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris d'une sorte de frénésie, il avait, un soir, au bar américain, parié cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre d'absinthe en une heure. La malheureuse s'était entêtée à tenir la gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle était tombée foudroyée. Une autre fois, il avait mis le couteau à la main de deux tziganes qui s'étaient enflammés pour les beaux yeux d'Étiennette Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens à boire, il les avait lancés l'un contre l'autre, et le sang avait coulé. Une enquête s'en était suivie, qui avait amené Christian chez le juge d'instruction.

Peu à peu, grâce à ces fantaisies excessives, une réputation exécrable s'était attachée à l'héritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui avait parlé de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes, Christian avait été dûment catalogué dans la galerie des types «bien parisiens». Triste notoriété qui lui valait les ironiques citations des échotiers dans les comptes rendus des fêtes nocturnes, et le dédain attristé des gens raisonnables. Mais le plus réel résultat de ces excès se traduisait par un délabrement de la santé du malheureux, qui changeait à vue d'œil. Sa taille se voûtait, ses joues se creusaient, et ses yeux vagues accentuaient encore l'hébétude de son sourire. Jusqu'à quatre heures, il était morne et sans énergie. Il lui fallait l'apéritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses idées retrouvaient un lien. L'alcool faisait son œuvre excitatrice. Il donnait le coup de fouet à la machine physique détendue. Et le poison, pour une soirée, rendait l'apparence de la vigueur à l'organisme affaibli. Le malheureux Christian en était arrivé à ne plus pouvoir vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse équivoque, le toxique abominable semblait vivifier ce qu'il détruisait.

Étiennette, sans pitié pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour un peu plus dans son ivrognerie meurtrière. Elle n'avait pas un retour de faiblesse pour ce garçon, qu'elle avait peut-être aimé pendant une heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu'à la mort. Le mépris de l'humanité, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle voyait si crûment les tares, l'avait amenée à un cynisme féroce. Elle vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille impudeur d'une créature qui se venge de ses propres souillures en poussant la société à l'imbécillité et au crime. Elle avait une unique confidente devant laquelle, sans réserve, elle disait sa pensée. C'était sa manucure, MmeMauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent à prêter, des bijoux d'occasion à vendre, du papier timbré pour faire des billets, et l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris.

Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle offrait ou non des garanties sérieuses, la manucure donnait des espèces ou des bijoux. Les espèces rapportaient environ soixante pour cent par an, à cinq par mois. Les bijoux étaient mis au mont-de-piété par MmeMauduit elle-même, qui gardait la reconnaissance. En échange de quoi, elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets, ou fournissait le prix de la parure, engagée pour moitié de sa valeur réelle. Étiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec MmeMauduit des affaires et s'en était bien trouvée. Il existait entre ces deux femmes des secrets de débauche qui les liaient l'une à l'autre. MmeMauduit et MlleDhariel se tutoyaient, et parlaient à mots couverts de gens et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les intéressaient passionnément, car elles étaient intarissables sur ces sujets-là. Il n'était pas rare d'entendre Étiennette poser à MmeMauduit des questions dans ce genre:

—Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient?

—Ah! elle a été épousée par un Hongrois qui l'a emmenée dans son pays....

—Et Frédéric, qu'a-t-il dit de ça?

—Il était tellement dans la purée qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant est grand maintenant.... Quant à la sœur, elle est venue l'autre jour pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan!

—Méfie-toi.... Le Costeau a le «lingue» facile....

—J'ai toujours sous la main mon «rigolo».... Je le moucherais! Et il le sait!

Lorsque ces dialogues s'échangeaient devant Christian, très intrigué, il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Frédéric. Mais Étiennette répondait laconiquement:

—C'est des anciens camarades à nous.

—Jolie société où on joue du couteau, et où on n'est en sûreté que le revolver au poing!

—Elle vaut bien la tienne, où on vole avec des gants blancs et où on assassine avec des sourires.

—C'est égal, je voudrais voir MmeMauduit, le «rigolo» à la main, faisant la partie du Costeau avec son «lingue». Ça doit être un coup d'œil peu ordinaire!

—Mon petit, si MmeMauduit voulait te raconter sa vie, et si tu étais fichu d'écrire quatre lignes en français, tu pourrais faire un feuilleton, avec lequel tu dégoterais les maîtres du genre....

—Les Mémoires d'une Manucure?Fameux! Il faudra que j'en parle à Clamiron, qui connaît quelqu'un à laRevue des Deux-Mondes.

Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgré ses railleries, que MlleDhariel était une personne avec laquelle il ne fallait pas badiner, et que, dans sa vie passée, grouillaient de mystérieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec une dangereuse facilité.

Il y avait plus de deux ans que le malheureux garçon était dans les mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la dégradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la circonstance la plus imprévue bouleversa les plans d'Étiennette, et parut devoir assurer le salut de Christian. MlleDhariel, comme tous les ans, ayant manifesté le désir d'aller passer les mois de juillet et d'août au bord de la mer, Christian s'était mis en quête d'une villa à louer. Un agent lui avait indiqué une vaste et luxueuse propriété à Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de nombreuses chambres, ce qui facilitait le séjour des amies d'Étiennette et des familiers de Christian. Les communs, très vastes, permettaient d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne paraissait nullement gêner ni son fils, ni Étiennette.

Les premières semaines s'étaient écoulées assez tranquillement. Christian, ranimé par l'air de la mer, avait retrouvé des forces nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son phaéton de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car MlleDhariel avait constaté que le fouettement de l'air lui irritait la figure, et elle n'était pas femme à sacrifier son hygiène à un caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante à l'heure, et roulait comme un ouragan, à travers les villages, laissant derrière lui un nuage de poussière, les mugissements de sa trompe et l'infection du pétrole.

Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de Pont-l'Évêque, Christian, qui avait forcément ralenti sa folle vitesse, rencontra, à un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver, agita ses bras, comme pour le faire aller en arrière, et cria des paroles inintelligibles. Habitué aux clabaudages des paysans, aux oppositions des propriétaires de passages interdits, Christian ne tint nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher à une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilomètre, puis, brusquement, il arriva à un carrefour entouré de talus et libre seulement du côté d'un herbage dont la barrière, heureusement, était ouverte. Christian, sans hésiter, entra dans l'herbage, fit encore vingt-cinq mètres sur le gazon; puis, rencontrant une saignée pratiquée pour l'écoulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur une raquette, franchit le fossé, mais, retombant à faux, versa avec un terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses pieds. Christian, qui n'avait pas voulu lâcher sa direction, roula sur le sol, et resta la jambe gauche engagée sous la voiture, qui, sur le flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une bête à l'agonie.

—Êtes-vous blessé, monsieur, cria le chauffeur, venant à l'aide de son maître.

—Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre horriblement de la jambe.... Vite, tâchez de me dégager, je crains que la voiture ne s'enflamme.

L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y parvenir, mais, par précaution, vida son réservoir d'essence. Il se perdait en efforts, lorsque, d'une habitation située sous de grands arbres, des secours arrivèrent. Deux hommes et une jeune fille accouraient.

—Vite, dit à son compagnon le plus âgé des deux assistants, prenez la poutre de la barrière.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussitôt que vous vous sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arrière.... Y êtes-vous? Ah! mon Dieu, il s'évanouit!

Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe à l'étreinte desserrée de la voiture, Christian avait éprouvé une telle douleur qu'il avait poussé un gémissement et était resté inerte sur le sol.

—Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est impossible que nous lâchions le levier.... Allons! Allons! Dépêche-toi! Parfait!

Christian, dégagé, gisait maintenant sur l'herbe, entouré par la jeune fille et par les trois hommes. Revenu à lui, et palpé par son chauffeur, il avait poussé un cri affreux, suppliant qu'on ne le touchât plus.

—J'ai la jambe cassée, je le sens.... Ne me bougez pas....

—Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le maître du logis.... Mon enfant, cours à la maison avec Claude, fais descendre un matelas, et que ta mère prépare un lit.... Ah! Claude, apportez une échelle, nous en ferons une civière.

Un quart d'heure plus tard, Christian était installé dans une chambre, au rez-de-chaussée d'une confortable maison normande, et envoyait son chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, était à Trouville en villégiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire entrer si malheureusement Christian appartenait à la famille Harnoy. Très simplement, le père, la mère et la fille, passaient dans cette propriété, moitié ferme, moitié cottage, deux mois tous les ans, à l'époque de la morte-saison. M. Sébastien Harnoy, commissionnaire en marchandises, était fort libre pendant les mois d'août et de septembre. Il allait, une fois par semaine, à Paris pour régler le courant de ses affaires. Mais comme ses clients étaient, ainsi que lui, en vacances, il se déplaçait plutôt pour surveiller ses employés que pour leur donner de la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs années, ne marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du père de Sébastien, avait été une des plus fortes de la place, s'était amoindrie peu à peu. Des faillites successives dans l'Amérique du Sud avaient porté à la prospérité de l'entreprise un préjudice très grave. Le crédit de Harnoy, qui avait été de premier ordre, n'offrait plus des garanties absolues. Les transactions avaient diminué comme la confiance. Et Sébastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans pouvoir l'arrêter, à la ruine de sa maison. Il déblatérait:

—Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune sécurité. Il n'est seulement pas capable de faire des traités de commerce avantageux avec les nations étrangères. Hypnotisé par sa stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il passe son temps à alarmer les intérêts. Tous les ans, il annonce aux rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impôts nouveaux, et aux capitalistes que la propriété ne sera pas longtemps transmissible. Et on s'étonne que les capitaux émigrent à l'étranger et que les industries françaises chôment. Nous aurions affaire à des gens bien fermement décidés à ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de réformes et d'action républicaines. Qu'on nous ramène à l'Empire! Au prix d'un cataclysme tous les vingt ans, ce régime était préférable à celui dont nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille. Et il ne me paraît pas certain que le grabuge à jet continu soit moins néfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.

Sa femme, plus intelligente que lui, préconisait comme solution la liquidation de la maison. En partant pour l'Amérique du Sud, il devrait être possible, sur place, et en parlant aux débiteurs, de recouvrer une partie des créances en souffrance. Par lettres, il était impraticable d'obtenir quoi que ce fût de gens intéressés à ne pas répondre. En vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement. Mais si Harnoy s'obstinait à lutter contre le courant qui l'entraînait vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.

Quant à MlleGeneviève Harnoy, c'était la douceur et le charme mêmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacrée de blonde aux cheveux de soie pâle. Ses yeux noirs éclairaient un visage délicat où le rouge des lèvres souriantes mettait une animation délicieuse. Simple, courageuse, franche, elle était la joie de la maison, qu'elle égayait de son rire. De son père elle tenait un peu d'entêtement, et quand la question de la liquidation de la maison venait à être agitée en sa présence, volontiers elle opinait pour que l'on continuât la lutte. Aussi son père disait avec un peu d'orgueil: «Geneviève, c'est une véritable Harnoy, elle ressemble à son grand'père.»

C'était dans cette famille de braves gens que Christian, comme un bolide, était venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M. Harnoy, quand une voiture à deux chevaux s'arrêta devant la grille de l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique descendit du siège, portant une caisse contenant, à tout hasard, les instruments nécessaires à une opération, et tout ce qui pouvait servir au pansement. Essoufflé, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre, conduit par MmeHarnoy, et voyant son héritier qui, la tête sur l'oreiller, l'accueillait d'un sourire pâle:

—Eh bien! te voilà ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entrée en matière. Tu t'es massacré avec ta stupidité de machine! Tu ne seras pas content avant de m'avoir laissé seul sur la terre, n'est-ce pas?

Ayant ainsi exhalé son mécontentement, il se décida à embrasser Christian, à lui tâter les mains, qu'il trouva brûlantes, et à dire au docteur:

—Enfin, il n'est pas mort! C'est déjà quelque chose!

Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement, tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme:

—Allons! il s'en tire à bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple.... Eh bien! mon cher ami, en voilà pour quarante jours! Mais, pour cette fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe sans qu'elle soit broyée.

Il procéda à la réduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le plus grand calme et annonça qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit parterre fleuri, qui ornait la façade principale de la maison. Il avait su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait été fait à son fils et l'excuser de la gêne qu'il causait. Il était cependant préoccupé de savoir si ses hôtes le connaissaient. Il risqua quelques allusions à son séjour annuel sur la plage de Deauville et s'étonna de ne pas connaître le charmant pays où était située la propriété de M. Harnoy.

—C'est un endroit assez écarté du passage des excursionnistes, dit Sébastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages.... Cependant, nous allons quelquefois passer la journée au bord de la mer....

—Si vous venez à Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... MmeVernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....

Il avait enfin réussi à placer son nom. Il fut content de l'effet produit. M. Harnoy leva la tête, pour regarder plus attentivement celui qui lui parlait, comme s'il découvrait en lui un homme nouveau. MmeHarnoy hocha la tête avec condescendance. Quant à Geneviève, elle dit gaiement:

—Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches représentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une pluie de bouteilles sur lesquelles il y a écrit Royal-Carte jaune.... Quand j'étais petite, je restais en extase devant toutes ces bouteilles.... Et j'aurais voulu goûter à ce qu'il y avait dedans....

—Ce ne sont pas précisément des liqueurs de demoiselles, dit Vernier avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me permettrez, je l'espère, de vous envoyer quelques échantillons....

—Geneviève, tu vois, protesta MmeHarnoy....

—Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela devient bien rare.

La conversation dévia sur l'éducation des enfants, et Vernier ne put se retenir de blâmer amèrement la façon d'être des générations nouvelles. Pas d'idées sérieuses, nulle application au travail, aucune déférence pour la volonté des parents. En quelques minutes, il trouva moyen d'édifier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian, en faisant le procès de la jeunesse. Cependant, à cause de la présence de Geneviève, il omit le chapitre des mœurs et ne fit point d'allusion aux diverses Étiennettes qui sévissaient sur les fils de famille.

Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonçant à Vernier que son fils demandait à le voir. Le temps avait marché et le soir tombait dans la fraîcheur des bois. Une buée légère montait des prés chauffés tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu pâli, un mince croissant de lune se montrait déjà, pendant que, derrière une noire hêtraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint avec Vernier et le médecin. Une paix délicieuse s'étendait sur l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son cri railleur. Vernier et Augagne se regardèrent en silence. Tous deux avaient eu la même impression de sérénité réconfortante et salutaire.

—Je vous prie, monsieur, de ne vous préoccuper en rien pour M. votre fils, dit MmeHarnoy à Vernier. Il ne nous gêne en aucune façon. Nous le garderons tant que son état l'exigera.... Et de très grand cœur, croyez-le bien....

—Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une huitaine.... Ce gaillard-là pourrait, sans doute, être transportable dès demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait être nulle part ailleurs. Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....

Vernier fit à son ami un signe de tête qui signifiait: Soyez tranquille, j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui offrait si cordialement l'hospitalité au blessé, il répondit:

—Je vous suis très reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrétion jusqu'à profiter largement de votre bonne volonté vraiment maternelle pour mon fils.... Ce galopin aura été, dans son malheur, plus favorisé que ne le méritait son imprudence.

Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard il laissait Christian, calme, souriant, prêt à dormir, et reprenait le chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de dîner, fut de se faire conduire à Tourgeville, chez MlleDhariel. Il avait promis à Christian de la faire prévenir et estimait que cette mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-même. Depuis longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse Étiennette. L'occasion était admirable. Il s'empressait de la saisir. La camarade de Christian ne passait pas précisément pour manquer d'aplomb. On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manœuvrer avec la sûreté et la fermeté d'une intelligence supérieure. Elle fut cependant très émue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.

Elle était occupée à faire un bésigue chinois avec Mariette de Fontenoy, pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle jeta son jeu, fit un geste d'étonnement et dit:

—Nom de nom!

—Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?

—Le père Vernier qui s'amène.

—Où est l'enfant?

—Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur....

—Est-ce qu'il te lâche?

Étiennette eut un sourire d'orgueil.

—Ce serait donc le premier.

—Il en faut toujours un!

—Ce ne sera pas lui.

—Alors?

—Nous allons voir.

Elle dit à sa femme de chambre:

—Où a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil?

—Dans le boudoir de Madame.

—Bien. Dites que j'y vais.

Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans même bouger:

—Dame aux camélias—acte 3—scène du père Duval.... Chouette!

—Tiens! tu ne roupilles plus, toi?

—J'ai déclos mes paupières pour assister à ta joie. Tu as vraiment l'air d'être dans le délire du bonheur.

Étiennette se regarda dans la glace. Elle était fort pâle.

—Est-ce bête? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai à craindre de ce vieux serin? Il ne m'avalera pas!

—Ah! il est si riche! dit Mariette. Ça impressionne toujours!

Étiennette fit un geste d'insouciance,:

—Je n'en suis plus à me laisser épater pour si peu. J'ai eu affaire à plus calé! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes....

Au fond, elle était très intriguée. D'une main nerveuse, elle tourna le bouton de la porte et fit une entrée hautaine, regardant bien en face le visiteur, qui se tenait debout devant la cheminée. Il ne parut pas du tout saisi par l'allure majestueuse de MlleDhariel. Il la salua d'un signe de tête très familier, et parlant d'une voix lente et basse, il dit tout net:

—Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles de mon fils.... Il a eu dans la journée un accident d'automobile. Sa voiture a versé, il est resté malheureusement engagé dessous, et quand on a pu le relever, il avait la jambe cassée.

—Ah! mon Dieu! Où est-il?

—Rassurez-vous, il a été recueilli par de braves gens chez lesquels il est parfaitement soigné. Je l'ai vu avant dîner. Sa fracture est réduite, tout est pour le mieux....

—Mais je vais le faire transporter ici.

—C'est interdit par le médecin.

—Alors, j'irai le soigner....

—Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas que votre place soit dans leur maison.

A cette simple déclaration, formulée d'une façon très nette, mais sans aigreur, MlleDhariel tressaillit. C'était le premier coup porté par l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se redressant.

—Mais, monsieur, l'affection qui m'attache à votre fils ne me donne-t-elle pas des droits particuliers?..

Vernier la coupa d'un geste sec et dit:

—Aucun droit. Si des soins étaient nécessaires, en dehors de ceux qui lui seront donnés, je serais là pour y pourvoir. Christian n'est pas orphelin, il a encore son père; je suis bien aise de vous l'apprendre. N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce soit, à moi ou aux miens.... J'ai dû supporter beaucoup d'empiétements de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tolèrerais aucun.

Étiennette éprouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle évoluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui être favorable. Elle pencha la tête avec tristesse, et dit d'une voix tremblante:

—Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que vous êtes venu chez moi?

—Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de Christian qu'il ne rentrerait pas à Tourgeville ce soir. J'aurais pu vous envoyer tout simplement une dépêche. J'ai trouvé plus convenable de vous apprendre moi-même l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de vous porter.

Étiennette serra les poings et baissa ses paupières pour que Vernier ne vît pas l'éclair de son regard. Elle pensa: «Ah! vieille canaille! Tu te fiches de moi par-dessus marché! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux blaguer, blaguons!»

Elle eut un sourire d'angoisse et dit:

—Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bonté. Vous n'avez pas douté du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon cœur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte?

—Il vous en informera lui-même, je n'en doute pas.

Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. Étiennette, au hasard, lui décocha son plus irrésistible sourire et lui coula une de ces œillades auxquelles peu d'hommes avaient su résister. Il eut une moue dédaigneuse, la regarda par dessus son épaule, et saluant d'un signe de tête, comme au début, il dit:

—Mademoiselle, votre serviteur.

Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit public. Derrière lui, Étiennette eut un brusque mouvement de rage; elle donna un violent coup de pied à un pouf et, avec toute sa canaillerie naturelle librement épanchée:

—Ah! vieux monstre! Ah! sac à millions! Je t'apprendrai à venir m'insolenter chez moi! J'épouserai ton fils pour que tu saches à qui tu as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voilà un vieux qui a une santé! Et cocu avec ça, comme on ne peut pas l'être mieux, ni plus publiquement! Attends, va!

Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et Clamiron l'attendaient.

—Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibotté. Est-ce que le père Vernier t'a fait des propositions déshonnêtes?

—Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cassé une patte tantôt, et qu'on le soignait à la campagne.

—Ah! pauvre garçon! s'écria Clamiron.

—Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, méfie-toi qu'on ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian....

—Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue!

Elle s'assit à la table de jeu, et dit, affectant une grande liberté d'esprit:

—Où en étions-nous?

Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu:

—J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconnée, ma belle.

Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla:

—J'en ai peur!

Étiennette répliqua froidement:

—C'est ce qu'on verra!

Le lendemain matin, le docteur Augagne éveilla Christian en entrant dans sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches paissaient lourdement l'herbe drue. La fenêtre ouverte laissa entrer un air tiède, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits, le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le teint clair et la figure reposée:

—Ça vous réussit d'avoir la jambe cassée! dit le docteur à son malade. Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre père vous voyait, il serait agréablement surpris....

—Quelle heure est-il?

—Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis parti de Trouville à huit heures et demie.... Et me voilà.... Voyons cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu, nous allons pouvoir vous poser un appareil....

—Avec lequel je marcherai?

—N'allons pas si vite! Vous n'avez rien à faire, n'est-ce pas? J'ai ouï dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les à vous soigner.... Quand vous serez remis en état, vous vous recasserez la jambe si vous voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode.

—Je ne vais pas m'éterniser ici.... Je dois gêner incroyablement mes hôtes....

—Ils n'en ont pas l'air....

—Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y attend....

—«On» aura de la patience. Et si «on» n'en a pas, ce sera le même prix. Votre père a prévenu lui-même....

—Il a vu Étiennette?

—Il l'a vue hier soir.

—Oh! c'est épatant! Et comment l'a-t-il trouvée?

—Fort ordinaire!

—Non!

—C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajouté: «Je ne comprends pas Christian de faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il pourrait avoir mieux que cela!»

Christian parut stupéfait.

—Bon! Mais quand il a eu causé avec elle, il a changé d'opinion....

—Ma foi, non. Il l'a trouvée stupide. Elle a paru d'abord pétrifiée par sa présence. Ensuite, elle a été trop aimable et lui a fait de l'œil.

—Étiennette?

—Étiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre père serait encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du bois dont on fait les entreteneurs de cocottes.

—Cette Étiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de détourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez être sûr que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis à sa place!...

—Pas sûr!

—Ah! vous ne la connaissez pas, docteur.

—Je m'en félicite!

—Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici?

—Nous vous le dirons en temps utile.

—Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial!

—Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle.

—Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins?

—Tout ce qui me paraîtra compatible avec votre état.

—D'abord, j'ai soif.

—Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aperçois des vaches dans l'herbage....

—Vous moquez-vous, docteur?

—En aucune façon. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin est de vous sevrer de toutes les saletés que vous avez coutume de boire avant, pendant et après vos repas.... Vous allez suivre un régime, entendez-vous, et très sévère. Il y a longtemps que je souhaitais vous tenir dans un petit coin, pour expérimenter sur vous un procédé anti-alcoolique que je crois infaillible....

—Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas à l'hôpital, ici. Je n'obéirai pas à votre fantaisie....

—Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne réclamez rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre modération.... Sommes-nous d'accord?

Christian se laissa aller sur son oreiller, avec découragement, et concéda:

—Il le faut bien!

Tout en faisant son pansement, le docteur continuait à causer, et c'était comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve:

—Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie, toucher à un verre de liqueur, de vin, ou même de bière.... Savez-vous qu'à l'heure actuelle, la France vient en tête des nations du monde entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les Allemands, dépassé les Anglais et nous détenons le record de l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants même s'empoisonnent à qui mieux mieux. Et le résultat de ces excès: la décadence de la race, l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les hôpitaux regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est l'ivrognerie, qui détraque les cervelles. Et ne me dites pas que vos liqueurs de luxe, coûteuses, exquises, sont moins nocives que le fil en quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac à un louis la bouteille contient autant de principes délétères que l'eau-de-vie blanche à un franc le litre. C'est le même toxique. Il n'y a que l'étiquette qui diffère....

Christian, très ennuyé, profita d'un moment où le docteur reprenait haleine, pour lui lancer:

—Racontez donc tout ça à mon père. Il en vend!

—Je ne me gêne pas pour le lui dire!

—Ça doit lui être agréable!

Le docteur regarda tristement le jeune homme:

—Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma manière de voir.... Tant que les fils des autres seuls étaient touchés, il fermait les yeux à la vérité. Mais maintenant que le sien est en danger....

—Ah! quelle exagération!

—Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touché au poison, on est perdu! A moins d'un sérieux effort de volonté et d'une renonciation absolue. Mais, du reste, quel plaisir éprouvez-vous à boire?

—Ah! docteur, c'est un état délicieux, dans lequel on se sent plus vigoureux, plus lucide, et comme dégagé des liens matériels. On était maussade, atone, sans goût, même pour le plaisir. Un brouillard enveloppait le cerveau, les membres étaient lourds. Brusquement la vie revient, la tête se dégage, la pensée renaît. C'est comme un changement à vue au théâtre: de l'obscurité on passe à la clarté. L'instant d'avant, c'était la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant, c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la métamorphose a eu lieu. Et comment ne pas chercher à se la procurer encore?

—Même si on vous dit que le philtre est un poison mortel?

—Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on écoutait les hygiénistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se donner une congestion pulmonaire; ni avoir une émotion, car il en peut résulter une maladie de cœur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent le plus d'agrément. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des gens qui n'ont pas cessé de boire comme des trous, depuis leur première jeunesse, et qui sont arrivés à un âge avancé auquel vos buveurs d'eau n'atteindront très probablement pas.

—Mais, malheureux garçon, vous ne voyez donc pas que, indépendamment du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos excès? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous, l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que donne passagèrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos misères, puisque vous êtes riche et heureux. Vous êtes donc un dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous venez de me décrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si encore ce n'était qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les conséquences s'en arrêtaient à vous. Mais vous tuez votre pays en même temps que vous-même. La race française est atteinte dans sa source par les excès que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux qui vous imitent, vous êtes les plus sûrs alliés de nos ennemis, car vous leur assurez, pour l'avenir, la suprématie sur notre pays.

—Ah! Écoutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la France. Je crois que si elle était bien gouvernée, elle aurait, malgré tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs de bien gros méfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les collectivistes qui veulent dépouiller leurs concitoyens de ce qu'ils possèdent, et les anarchistes qui rêvent la suppression de toute autorité.

—Eh! mon ami, tous ces gens-là boivent, ou recrutent leurs partisans parmi ceux qui boivent....

—Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos confrères ne voient que des aliénés.... Depuis que le vieux Noé s'est oublié dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanité s'est cependant développée et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont été des buveurs émérites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes, des poètes, des savants, des hommes d'état, des hommes de guerre, des hommes d'église, et même des médecins....

—Jamais de médecins!

—Allons donc! Vous pratiquez admirablement lesic vos non vobis.... Et les excès que vous défendez à un client, vous vous les permettez parfaitement à vous-mêmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez pas!... Et, en sortant, le médecin allume son cigare dans l'escalier.... Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai probablement sobre la semaine ou l'année prochaine.

—Oui, à Pâques ou à la Trinité!

—En attendant, faites-moi donner à boire, car vous m'avez fait parler, et cela m'a desséché le gosier....

—De la tisane?...

—Non, du grog....

—Alors très léger?

—Américain!

—Tenez, voici voire hôtesse, demandez-le lui à elle-même.

MmeHarnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon accueil sur les lèvres. Derrière elle son mari apparaissait dans le couloir.

—Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle à son pensionnaire.

—Admirablement....

—Voici votre déjeuner qui arrive.

Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rôties et du beurre. MmeHarnoy auprès du malade glissa une petite table qu'elle couvrit d'une serviette éclatante de blancheur. Une odeur appétissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout était flatteur dans ce petit couvert soigneusement préparé. Le chocolat moussait dans la tasse, le pain grillé sentait bon, le beurre offrait ses ronds historiés d'arabesques. Avec une satisfaction étonnée, Christian constata qu'il avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se dresser, mais MmeHarnoy l'arrêta:

—Ne bougez pas. Je vais vous servir....

Délicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une grâce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis elle commença de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat et les portant à la bouche du jeune homme. Un peu d'émotion se peignit sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de cœur, les soins dont sa mère entourait son enfance. C'était ainsi qu'elle le faisait manger quand il était tout petit et malade. Il ferma les yeux, comme pour se donner l'illusion que c'était elle qui se penchait là sur son lit, et sans parler, sans bouger, il continua à se laisser gâter affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse, lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvrée. M. Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.

Le lendemain, le médecin trouva son malade dans une si bonne condition qu'il lui posa un appareil, grâce auquel Christian put sortir de son lit et passer une partie de la journée dans le jardin. Ce fut là que, pour la première fois, depuis le jour de son accident, il revit Geneviève. La jeune fille revenait par les prés, portant à son bras un panier plein de champignons rosés. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui demanda des nouvelles de sa santé. Elle était rose et fraîche; ses cheveux blonds, un peu en désordre sous son chapeau de paille, se répandaient en mèches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, après s'être débarrassée de son panier.

—Vous êtes plus fier que le jour où nous vous avons ramassé dans l'herbage, dit-elle gaîment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre machine est réparée.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier, a très bien compris ce que demandait votre chauffeur.

—Ma jambe sera malheureusement plus longue à raccommoder.... Mais le docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....

—Il nous a affirmé, hier, que si vous étiez bien raisonnable, pendant une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!

—Et moi qui voulais partir demain....

—Ce serait de la dernière imprudence!... A moins de vous faire porter à bras sur une civière.... Et il y dix lieues d'ici à Deauville.... Et puis vous ne goûteriez donc pas à mes champignons?

Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts blancs les girolles roses.

—Ne sont-ils pas appétissants?

—Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est très dangereux!

Elle éclata de rire:

—Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon père, ni ma mère, ni les gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des débauches de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'à présent.... Mais vous en mangerez, vous-même, ou bien je croirai que vous avez peur....

—J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-là me suffirait pour ne pas partir.

MmeHarnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fenêtre, vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils restèrent là tous les trois. Le temps passa avec une rapidité incroyable pour le malade, et la journée était terminée qu'il n'avait pas eu un seul de ces instants de dégoût et d'ennui pendant lesquels il cherchait furieusement l'oubli de lui-même. Il se sentait las d'une bonne fatigue, détendu et comme amolli par le grand air, pris par le calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa reporter dans son lit, dîna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce qui ne l'empêcha pas de ne se réveiller qu'au matin.

Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fenêtre, il eut un mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait l'avoir fui. C'était comme une transformation de son être. Il accueillit la visite de son père et du docteur Augagne avec un si visible plaisir que Vernier en fut profondément heureux. Quant au médecin, il suivait avec une attention méditative l'évolution qui commençait dans l'état général de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale et brusque de l'alcool ne s'était pas produite. Au lieu d'un état de fébrilité inquiète, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur salutaire et une souriante résignation. Christian s'accommodait du régime qu'on lui imposait, il ne réclamait plus d'excitants. Il ne parlait plus de s'en aller. Il y avait à ces effets surprenants une cause déterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long à la trouver.

Christian n'était dans un équilibre parfait que quand MlleHarnoy restait auprès de lui. Si Geneviève était obligée de s'absenter pour le service de la maison, pour se promener avec son père, ou pour travailler dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable. MmeHarnoy ne pouvait plus tirer de lui que des réponses monosyllabiques. Quant au père, il était visible qu'il l'agaçait supérieurement. Geneviève reparaissait-elle auprès de la guérite en osier dans laquelle, sa jambe étendue sur un escabeau, Christian passait ses journées, aussitôt le rayonnement de la satisfaction illuminait le visage du blessé. D'un coup d'œil, elle le calmait; d'un geste, elle lui imposait l'obéissance. Pour lui complaire, il se contraignait à faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait qu'elle fût là, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mère. Alors tout paraissait supportable à Christian. Il ne demandait plus rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le cœur net, dit au bout de quinze jours à son malade:

—Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corvées les plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre liberté. Vous avez la jambe dans du plâtre. Par conséquent, rien ne vous empêche de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer à Tourgeville, vous en êtes le maître....

Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marquée. Son visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant:

—Je crois que vous vous exagérez singulièrement mon état.... Je ne me sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je crois, rentrer à Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me montrer à l'état d'invalide, avec une jambe en bandoulière, me portant sur des béquilles.... Autant rester ici, où je me guérirai promptement et mieux.

—Oui, sans doute, mais la discrétion?... La famille Harnoy....

—Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas à la porte! interrompit Christian avec vivacité. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils me verront partir à regret.... Et moi je n'ai pas envie de les quitter.... Pour être discret, je ne veux pas risquer de me montrer ingrat.

—Bon! bon! A votre guise. C'est affaire à vous et à votre père. Il y a toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau cadeau....

Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en colère:

—Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et d'une telle bonté? Sommes-nous des pleutres?

Le docteur Augagne hocha la tête:

—Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes informations. Le père est dans des affaires difficiles.... Et la situation où il se trouve fait que votre présence chez lui est une assez lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats dans les grands.... Au lieu de vivre économiquement, on fait du luxe....

—Mais je ne me doutais pas de cela! s'écria Christian avec émotion. Voilà donc pourquoi MlleGeneviève raccommode ses robes, et travaille avec tant d'activité? Et je demande, à chaque instant, des choses coûteuses à ces bonnes gens! Suis-je bête? Et ne pouviez-vous m'avertir plus tôt?

—Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontré, hier, qui m'a renseigné sur la famille Harnoy.

—Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris....

—Il n'y a pas très longtemps, il s'en est fallu de peu que le père Harnoy ne fût obligé de suspendre ses paiements.... Les créances qu'il a sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire flèche de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout à fait arrêtées.... On vit à la campagne avec les revenus de la fortune très réduite de MmeHarnoy.... Mais c'est modeste... modeste!

—On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus à l'aise....

—Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine!

—Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec mon père.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy à sortir d'embarras....

Le docteur Augagne se frotta les mains:

—Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut s'intéresser à l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficultés.... Il suffira qu'on sache que votre père le patronne pour qu'il trouve du crédit partout....

—C'est donc parce qu'il est tourmenté que ce pauvre homme est si souvent maussade? Mmeet MlleHarnoy ne sont pas tous les jours à la fête avec lui....

—Elles n'en ont que plus de mérite à montrer une si parfaite égalité d'humeur.

—Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La mère et la fille rivalisent de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entouré d'une tendresse pareille!

—Qu'est-ce qui vous prend? s'écria le docteur Augagne. C'est vous, Christian, qui me tenez de pareils propos? Voilà bien la chose la plus inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous entendait?

—Ah! Clamiron est un idiot!

—Et la délicieuse Étiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si elle vous découvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des idées de famille?

Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une gravité inusitée:

—Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mérite. Car tout ce que je pense-là est en désaccord complet avec ce que je pensais auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais une vie enragée, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas aujourd'hui, où je comprends l'avantage qu'il y a à être doux, dévoué et simple, en voyant, sous mes yeux, le dévouement, la simplicité et la douceur incarnés en ces deux femmes qui sont le vertu même. Il y a donc des créatures pareilles dans le monde? Et comment ai-je été assez malheureux pour n'en pas connaître jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon entourage. Où aurais-je pris le goût de la modestie et de la bonté? Je ne vois que des gens acharnés à la conquête de la fortune, et par tous les moyens. Je ne connais que des êtres égoïstes jusqu'à la férocité. Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme à une bataille. Les amis n'ont qu'une pensée: tirer de vous tout ce qui sera à leur convenance, quitte à vous délaisser dès que vous ne leur offrez plus la somme de satisfaction qu'ils réclament. Les maîtresses vous exploitent et vous dépravent, avec la joie affreuse de se venger des sujétions qui leur sont imposées par votre caprice. Ce n'est partout que duplicité et concupiscence. L'atmosphère dans laquelle on vit est empoisonnée d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour s'étourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait oublier. Et puis c'est une habitude qui paraît bonne et à laquelle on s'attache désespérément. On se fuit soi-même, ce qui est plus commode que de se corriger. Bientôt on n'a plus même la force de réagir, et on est une épave de plus emportée par le courant du vice. J'en étais là, il n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout ce que vous me disiez de sensé et que je tournais en dérision. Vous aviez raison: j'étais une bête brute, je désolais mon père, je dégoûtais les gens raisonnables, et je courais à la folie. Mais c'est fini. Je suis en état de faire la différence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et ce que je dois faire désormais. C'est un grand bonheur pour moi de m'être cassé la jambe. Car si j'avais continué à vivre encore un an, entre des Clamiron et des Dhariel, j'étais perdu.

Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle déclaration. Il regarda son malade avec inquiétude:

—Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?

—Comment? Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple du monde. Je donnerai de l'argent à Étiennette et je mettrai Clamiron à la porte. Étiennette me trompe à l'heure et à la course, pour peu qu'on y mette le prix. Quant à Clamiron, qui vit à mes crochets, il me déteste de tout son cœur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!

—Mais vous êtes bien décidé?

—Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de réfléchir, depuis que je suis ici. C'est la première fois que cela m'arrive depuis plusieurs années. Je ne vois pas très bien pourquoi je continuerais à me ruiner la santé, à désoler mon père et à scandaliser le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-là! Passons à un autre divertissement.

—Lequel?

—N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le même. En attendant, priez mon père de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.

La conversation prit fin. MmeHarnoy et sa fille arrivaient dans un tonneau d'osier, attelé d'un vieux poney ébouriffé, seule voiture de la maison. Aidé par le docteur, le jeune homme prit place auprès des deux femmes. MlleHarnoy rassembla les guides, donna du fouet à son cheval qui partit d'un trot résigné. Et par les chemins creux, bordés de grands hêtres, dans la fraîcheur du soir, ils s'en allèrent, paisibles, faire leur petit tour de promenade quotidienne.

A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel Étiennette avait accueilli la nouvelle de l'accident arrivé à Christian commençait à s'altérer. La visite de M. Vernier à la villa avait, pendant deux jours, défrayé la conversation des amies de MlleDhariel et des camarades de Christian. Un valet de pied, envoyé à cheval, le troisième jour, pour prendre des nouvelles du blessé, avait, en échange d'une lettre fort tendre écrite par Étiennette, rapporté cette simple réponse verbale: «Le mieux continue». Le valet, interrogé, avait donné les renseignements suivants:

«La propriété dans laquelle M. Vernier était soigné s'appelait Saint-Georges-lès-Berneville. On arrivait à la maison, située en pleine campagne, par des chemins affreux. Ce n'était pas étonnant que M. Christian eût démoli son automobile dans des fondrières pareilles. Par temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et l'habitation, fallait voir! Deux étages, couverture de tuiles, et pas même de cour d'entrée. On s'amenait par un enclos dans lequel les poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en liberté. Comme personnel, une cuisinière et une bonne. C'était le jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronné, dont on ne trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes pas les jours ordinaires!»

Ces racontars, colportés par Étiennette, avaient mis Longin et Vertemousse en veine de curiosité. Ces seigneurs, venus pour tirer au pigeon à Deauville, formèrent le projet d'aller surprendre leur ami sur son lit de misère. Ils frétèrent un breack et partirent bon train pour Saint-Georges-lès-Berneville. C'était le douzième jour après l'accident. Il était entendu qu'à leur retour, ils viendraient dîner à Tourgeville pour apporter à Étiennette leurs impressions personnelles. Fort différentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilège d'agacer extraordinairement MlleDhariel. Les deux boscards avaient trouvé Christian étendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur arrivée avait mis en fuite une très jolie personne blonde qui paraissait faire la lecture au blessé.

Celui-ci avait plutôt paru contrarié de les voir. Il ne les avait pas mal reçus. Après une course de dix lieues, à travers champs, c'eût été raide. Mais il ne s'en était fallu que de peu. Il les avait rassurés sur son état, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrivée d'une vieille dame, qui leur avait apporté de la bière, il y avait gros à parier que Christian les aurait laissés repartir sans leur offrir un verre d'eau. Du reste, la propriété était charmante, quoique modeste, et les gens qui l'habitaient paraissaient être de bons bourgeois de Paris en villégiature. D'après ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la jolie personne blonde était la fille de la vieille dame. Et Christian, qui paressait à l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle, n'avait pas du tout l'air pressé de revenir en des lieux moins agrestes.


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