Ces communications rendirent Étiennette sérieuse. Elle devina qu'il y avait anguille sous roche et, transportée de fureur à la pensée qu'elle pourrait être roulée par Christian, elle s'apprêta à intervenir de la façon la plus énergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait interdit de se présenter à Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle se sentait portée à y courir. Évidemment, le père avait intérêt à empêcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intérêt à elle exigeait qu'elle tâchât de voir Christian. Mais comment? Arriver là, tout de go, avec sa voiture, ou même, comme Vertemousse et Longin, avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation? N'était-elle pas, du reste, consignée et rien qu'à l'aspect de son ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle était plutôt un peu voyante, même quand elle se piquait d'être simple, la charmante Étiennette. Comme disait Clamiron: «Elle déplaçait beaucoup d'eau». Et il lui était bien difficile de passer inaperçue partout où elle allait. Dès lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian, lui parler à loisir et l'enlever de bon gré ou de haute lutte? Étiennette, qui avait été comédienne, s'ingénia d'un moyen de théâtre. Elle acheta à Trouville un costume de garçon et décida d'aller, en travesti, à la recherche de son amant.
Christian, rasséréné, paisible, ne se doutait guère des projets formés contre sa libération. Il était redevenu tout simple, tout naïf, et y prenait un plaisir extrême. Son père, mandé par le docteur Augagne, avait amené cette fois, avec lui, MmeVernier et l'indispensable baron Templier. L'élégance et la beauté d'Emmeline avaient produit leur effet sur MmeHarnoy, qui s'était répandue en regrets de n'avoir pas été avertie de cette aimable visite. Geneviève, avec sa grâce naturelle et aisée, avait fait à la famille de Christian les honneurs de son petit domaine. Elle avait improvisé un goûter avec de belles fraises et de la crème. Pendant ce temps-là, Christian s'expliquait avec son père.
Le résultat de leur entretien ne s'était pas fait attendre. Vernier, stupéfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton posé, avait écouté, avec une faveur toute particulière, le résumé de la situation embarrassée de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant toujours dans ses résolutions, il avait tout de suite exposé à son fils que M. Harnoy, n'ayant pas bien géré son commerce, quand il était aisé, le gérerait encore moins bien maintenant qu'il était difficile. Mettre de l'argent dans la maison de commission, c'était le jeter dans un trou. Et comme Christian se récriait, en reprochant à son père de se montrer trop positif, celui-ci avait répondu en souriant:
—Il y a mieux à faire. Je ne veux pas donner à M. Harnoy le moyen de végéter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de la représentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amérique du Sud. Il connaît le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y avons, nous-mêmes, de gros débouchés. Je l'intéresserai dans la vente. Il sera donc hors de peine.
—Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques précautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont pas favorisés par la réussite.... Et si tu lui posais ça tout net, dans la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.
—Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas rester encore ici?
—Ah! tant que je pourrai! Le séjour de cette maison est excellent pour moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arrivé depuis longtemps. L'air des champs me réussit. Je me demande si je ne suis pas né pour être agriculteur....
—Eh bien! qu'est-ce qui t'arrête? Tu n'as qu'à aller à Moret, t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....
—Oh! Moret? non. Je ne me vois pas à Moret.... Ici, oui.... Et, qui sait?... Pas longtemps, peut-être!...
M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La métamorphose de son fils était si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas mesurer plus exactement la portée. Il se tint pour satisfait du résultat acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de débrouiller la situation. Il se dit bien que ce n'était pas l'air particulier qu'on respirait à Saint Georges-lès-Berneville qui avait modifié aussi profondément les goûts de Christian. Il entrevoyait que MmeHarnoy, si bonne garde-malade qu'elle eût été, n'avait pas, à elle seule, pu attacher si solidement Christian à la petite maison normande cachée parmi les pommiers de l'herbage. Il y découvrait clairement l'influence de la jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses beaux yeux et ses lèvres riantes. Mais si cette influence devait devenir souveraine et aider à sortir Christian de la mauvaise voie où il était engagé, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Très prudemment, il se décida à laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beauté à une cure si difficile, et il prit congé de la famille Harnoy, en engageant le père à venir le voir à Deauville, pour causer de différentes affaires d'exportation sur lesquelles il désirait avoir son avis.
Christian vit partir avec soulagement son père, sa belle-mère et l'ami de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quiétude monotone et délicieuse lui paraissait insupportable. Il commençait à marcher tout seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle liberté de mouvements pour aller, dans l'après-midi, à l'heure où MlleHarnoy était occupée à la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chênes où, sur un banc de gazon, il restait à fumer en rêvant. Un saut de loup, dont l'escarpement éboulé était devenu praticable, séparait le jardin de la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est quelque faucheur se rendant à son travail, ou un bûcheron regagnant sa coupe.
Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son habitude, avait, après le déjeuner, gagné sa retraite fraîche et silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prêtait l'oreille au bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur était violente, et l'air vibrait comme embrasé par le soleil. Tout à coup, il reçut une petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la route, de l'autre côté du fossé, appuyé sur une bicyclette, il aperçut un jeune garçon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait interdit, le bicycliste se décida à parler d'une voix gaie:
—Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope à la campagne?
Christian fronça le sourcil. Il avait devant lui Étiennette.
—Par où entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec toi? L'intimité, avec ce saut de loup entre nous deux, me paraît médiocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve à redire, tu m'excuseras.
Elle avait appuyé sa bicyclette à un arbre, et, d'un bond de ses jambes fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgré son mécontentement, Christian ne put se dispenser de reconnaître qu'elle avait ainsi, en costume masculin, la plus charmante tournure qu'on pût voir. Son visage, encadré d'une perruque blonde, avait une mutinerie délicieuse. Elle semblait grande, tant elle était bien proportionnée. Elle prit Christian par les épaules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et, s'asseyant à côté de lui, sur le banc de verdure:
—Eh bien! mon petit, te voilà rafistolé? Tu penses si j'avais envie de te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil à ma correspondance. Tu aurais pu me répondre. Ce n'était pas le bras que tu t'étais cassé, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte de l'accablement. A présent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas pas t'éterniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la douleur. Deauville, sans ta présence, a perdu tout éclat, et le Casino n'a plus de charme. La mer, elle-même, est devenue jaune. Allons! Reviens, chéri, ne tiens pas rigueur à cette station balnéaire. Voilà la saison des courses qui s'amène. C'est le moment de reparaître.
Elle riait en lui débitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu à peu, câline, elle s'était rapprochée. Elle lui passa les bras autour du cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de volupté, elle s'efforça de le troubler, de réchauffer, de le reprendre. Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme:
—Ma chère amie, j'aurais infiniment préféré que tu ne vinsses pas ici. Je t'en avais fait prier par mon père. Mais je vois que tu es toujours la même, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente.
—Dame! mets-toi à ma place!
—C'est à la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons bourgeois, bien tranquilles et très timorés. Vois-tu l'effet que je produirais si quelqu'un venait nous surprendre en tête-à-tête. Assurément, tu pourrais repasser le fossé, comme tu l'as fait tout à l'heure, et prendre le large à grands tours de bécane. Mais il faudrait me répandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage était de rester à Tourgeville, à attendre ma guérison complète....
—Comment donc! interrompit Étiennette, à reverdir, pendant que tu fais une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de moi, mon petit Christian?
—J'aurais pensé que le souci de ma santé saurait t'imposer plus de patience.
—Je ne vois pas très clairement ce que ta santé aurait à gagner à un prolongement de séjour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon bras. Si tu n'as que des raisons d'hygiène pour t'attarder ici, je m'engage à te mettre dans les mêmes conditions à Tourgeville....
—Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'écria Christian avec une irritation qu'il ne parvenait plus à contenir.
Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, très décidé. Pour la première fois, Étiennette trouvait en lui de la résistance à ses caprices. Elle eut la sensation très nette que moralement déjà il lui avait échappé, et que matériellement il s'apprêtait à se libérer. Un petit frémissement, qui ne pouvait pas passer pour un sourire, agita le coin de ses lèvres. Mais, très maîtresse d'elle-même, elle se fit câline et douce:
—Ah! mon chéri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoités à cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'étonner que je sois un peu jalouse?...
Il eut un accès de rire:
—Toi? Non! Écoute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais à quoi m'en tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demandé de fidélité. Permets que je ne m'inquiète pas de ta jalousie. Je suis d'un bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas mariés ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre liberté. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les choses.
Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils froncés, et forçant Christian à se tourner vers elle, elle dit d'une voix âpre:
—C'était donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre. Elles connaissent leur métier. Elles la font à la pureté, à la candeur! Et mon imbécile coupe dans la mise en scène, et se laisse pincer comme un collégien à sa première aventure. Ah ça, tu ne vois donc pas qu'on te joue la comédie de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es jobard pour ton âge et après tout ce que tu as vu!
Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda posément:
—Tu as fini?
Elle devint rouge de colère, et cria:
—Non! Je commence!
—Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas de quoi tu parles. On ne m'a joué aucune comédie, je ne soupçonne aucun projet, et c'est toi, la première, qui fais allusion à des sentiments qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimulés. Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir tranquille pendant trois semaines et de réfléchir. Il est bien probable que, si j'avais continué à m'abrutir dans la société où je vivais, je n'aurais jamais eu la pensée de m'écarter de toi. Je me serais contenté du mouvement et du bruit de la fête qui occupait tous mes instants, et j'aurais persisté à prendre toute cette agitation pour le bonheur. Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur moi-même. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris le parti de m'arrêter. Je ne trouve pas utile de désoler ma famille, de scandaliser mes amis et de me détruire la santé, pour les minces joies que j'ai goûtées jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habileté, tu étais arrivée à me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir sérieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais tâcher d'être raisonnable. J'ai été si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de raison je suis sûr de faire beaucoup d'effet!
Une lueur flamba, menaçante, dans les yeux d'Étiennette.
—Alors, tu me quittes?
—Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas été le premier. Je ne serai pas le dernier.
—Qu'en sais-tu?
—Oh! je ne me considère pas comme irremplaçable! Il y en a d'autres!
—Je tiens à toi.
—Beaucoup d'honneur!
Elle blêmit, fit un geste violent:
—Prends garde!
Il sourit, très calme:
—Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te fais du mal! Crois-tu m'intimider?
Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie:
—Ah! comme tu es méchant avec moi! Tu sais trop bien que je suis incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Après tout ce que je t'ai donné de moi-même....
Elle éclata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant sa tête sur ses genoux, elle resta appuyée à lui, dans une pose ravissante qui montrait le développement harmonieux de ses reins, et ses jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif à ses grâces habilement offertes, et très ennuyé seulement de la sensiblerie à laquelle tournait l'entretien. Il aurait préféré les menaces aux larmes. Il était de ces hommes qui ne peuvent pas voir pleurer les femmes. Et Étiennette le savait bien. Accablée, paraissant toute à sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs véritables, en baisant doucement sa peau à travers l'étoffe du pantalon. Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever. Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne vînt à paraître. Il aurait donné cent mille francs pour faire partir Étiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route. Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement sa tête, et offrant au regard de Christian un visage bouleversé par le chagrin et gonflé par les larmes:
—Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi! Tu me punis d'avoir cédé à tous tes caprices. La vie que je t'ai faite, c'était celle que tu préférais; je n'ai cherché qu'à te complaire. Et aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi. Je te prouverai par mon sacrifice la sincérité de mes sentiments. Tu veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai même pas. Et, cependant, tu vois si j'ai de la peine!...
Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit à embrasser follement, à pleines lèvres, le mordant, avec des cris étouffés, de la pointe de ses dents fines. Il commença à s'agiter et essaya de la repousser en disant:
—Étiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touché par tes dernières paroles.... Ne gâtons pas cela.... Restons bons amis.... Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein?
Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore tremblantes au bord des yeux, elle était vraiment délicieuse. Mais l'heure des triomphes était passée pour elle. Trop intelligente pour ne pas comprendre qu'elle n'avait plus rien à espérer des roueries de l'amour, elle se résigna à dissimuler, pour essayer de se préparer une revanche:
—Amis? Oh! serait-ce possible? s'écria-t-elle. Je ne te perdrais donc pas tout à fait?
—Tu veux bien alors?
Elle hocha la tête et sa physionomie instantanément redevint triste.
—Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle différence! Ah! comment m'y résigner? Non, vois-tu, il vaut mieux nous séparer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon cœur se déchirerait si tu étais près de moi sans m'aimer....
Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de désespoir:
—Ah! tout est fini pour moi! Adieu!
Ce fut lui qui la retint:
—Étiennette, ne t'en va pas comme ça. Je t'assure que tu me fais du chagrin....
—Petit chagrin! murmura-t-elle avec un mélancolique sourire. Mais, je ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien assez de moi!
Elle eut l'adresse de sentir que c'était le moment précis où elle devait disparaître, afin de laisser Christian sous une impression excellente. Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint à distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec prestesse. De l'autre côté, au bord de la route, elle approcha ses doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagné d'un regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparaître derrière les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant le départ de la maîtresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu à peu, et cessa. Il sembla à Christian que toutes les attaches mauvaises qui le liaient encore à son passé venaient de se rompre. Il tendit l'oreille pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et pensa qu'il était débarrassé d'Étiennette pour toujours.
Lorsque Christian revint à Deauville, il était accompagné de la famille Harnoy. Il avait paru à Vernier que la plus élémentaire convenance exigeait qu'il rendît aux hôtes de son fils leur hospitalité. L'ancien liquoriste était allé, la veille, faire visite à MlleÉtiennette Dhariel et lui avait remis un chèque qui devait, suivant lui, apaiser complètement sa douleur. En échange de la somme, il avait réclamé le départ de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiescé à ces exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain était donc parfaitement déblayé de tout obstacle, quand le convalescent reparut chez son père. L'oncle Mareuil était arrivé de la veille. Vernier avait tenu particulièrement à avoir l'opinion de son beau-frère sur la famille Harnoy. L'idée se précisait dans l'esprit de Vernier que le changement radical survenu dans les habitudes de Christian était dû à l'influence de la gentille Geneviève. Et comme il avait pour règle de conduite de ne jamais rien négliger de ce qui pouvait être utile, il songeait déjà à tirer parti de cette autorité pour obtenir la conversion définitive de son fils. Mais comment?
Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait dit tout net:
—Si notre Christian a du goût pour cette petite, donnez-la lui sans hésiter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les parents sont d'honnêtes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui n'apportera pas de fortune à votre fils, mais l'empêchera de dissiper stupidement la vôtre, sera, à coup sûr, un parti très avantageux. Ce qui vous arrive là était inespéré. A la façon dont Christian tournait, vous pouviez tout craindre. Brusquement il s'arrête sur la pente où il glissait. Profitez de l'arrêt, attachez-vous celle qui vous le procure. Fasse le ciel que cet arrêt soit sérieux et que, en faisant épouser à votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux malheurs.
—Eh! que prévoyez-vous donc?
—Je m'en rapporte à la sagesse populaire qui a formulé ce dicton: «Qui a bu, boira».
—Vous êtes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion très commode parce qu'elle permet de paraître avoir prévu ce qui pourra arriver de mauvais, tout en laissant le droit de se réjouir de ce qui arrive d'heureux!
—Pensez-vous que je cherche à me donner des mérites à vos yeux? Je vous exprime une crainte. Voilà tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance de sortir Christian du bourbier où il s'enfonce, c'est de le marier. Avec la réputation qu'il a déjà, ce ne serait pas facile!
—Ah! il est vrai qu'il a fait bien des sottises! Il se modèle comme à plaisir sur les plus mauvais sujets. Et cependant il connaît des jeunes gens parfaits, comme le cher Templier....
Emmeline eut un geste de mécontentement:
—Laissez-là les comparaisons.... Le baron a ses défauts, tout comme les autres....
Il dit naïvement, en regardant sa femme d'un air de reproche?
—Ma foi! vous êtes sévère! Je ne lui en connais pas. Il est rangé, sobre, poli....
—C'est entendu! Il a toutes les qualités! C'est votre ami!
—Allez-vous le prendre en grippe? Je ne puis plus parler de lui sans que vous l'attaquiez! Ne m'avez-vous pas reproché l'autre jour de me montrer trop souvent en public avec lui? Pourquoi, je vous le demande? Ce garçon m'agrée. Il a tous mes goûts, toutes mes manières de voir. Nous ne sommes jamais en désaccord sur rien. J'ai un plaisir extrême à me trouver en sa compagnie. Êtes-vous jalouse de notre intimité?
—Ah! voilà autre chose, maintenant! Eh! faites-en ce qui vous plaira, mais si l'on se moque de vous parce que vous frayez avec des gens qui ne sont pas de votre âge, vous saurez que je vous en avais prévenu.
—Se moque qui voudra! Raymond m'est agréable. Il se plaît avec moi. C'est un compagnon charmant. Que n'ai-je un fils comme lui! Mais il m'a déjà donné à moi d'excellents conseils, il en donnera aussi à Christian.... Je le lui demanderai....
—Riante perspective! Voilà un garçon qui ne se doute pas de son bonheur!
Il était donc reconnu, avant même que Geneviève fût arrivée chez Vernier, qu'il serait, à tous égards, avantageux qu'elle épousât l'héritier des Vernier-Mareuil. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût réservée à une si brillante et si redoutable fortune. Très innocemment, avec une naturelle bonne grâce, elle avait soigné Christian. Pas une fois, la pensée que l'intéressant blessé, tombé à la porte de ses parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'être un étranger pour elle, ne s'était présentée à son esprit. Elle le savait très riche, elle se savait très pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son père avait tant souffert, elle ne devait pas prévoir qu'une union fût probable entre Geneviève Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil.
Elle ne pouvait découvrir les raisons mystérieuses qui faisaient admettre cette union à ceux mêmes qui, en toute autre circonstance, auraient été le plus portés à s'y opposer. Si elle les avait connues sans réserve, dans toute leur égoïste rigueur, elle eût sans doute été épouvantée et, au lieu de partir pour Deauville avec un naïf contentement, elle aurait refusé de quitter la tranquille maison de Saint-Georges-lès-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son père, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui avait fait luire à ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa fortune, que la joie de sa mère, soulagée de toutes ses inquiétudes pour l'avenir. Et peut-être aussi, dans son cœur candide, la satisfaction de ne pas quitter brusquement l'intéressant malade qu'elle avait contribué à guérir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans son plaisir.
Les curiosités de l'arrivée dans la superbe villa Vernier-Mareuil une fois épuisées, Christian se fit un amusement de guider Geneviève dans le magnifique jardin qui s'étend le long de la plage, et borde une terrasse de ses somptueux parterres de fleurs. De là une vue splendide s'offre sur la mer et s'étend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent l'horizon. Ils étaient là tous les deux, assis, car la marche prolongée fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se déployait devant eux.
—Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillité et son silence, dit la jeune fille. Vous voilà ressaisi par votre vie élégante, et vous allez bien vite oublier les calmes journées que vous passiez dans le jardin, à l'ombre du grand tilleul....
—Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-être les meilleures de ma vie.
—Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le luxe auquel vous êtes habitué, j'ai peine à comprendre comment vous vous êtes si facilement contenté de notre vie toute simple.
—N'aurais-je pas été bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus cordiale hospitalité et elle a été pour moi si favorable.... Mais vous ne pouvez savoir....
Il se tut et son visage prit une expression de gravité recueillie, comme s'il faisait intérieurement l'examen de toute une situation qui échappait à Geneviève et qu'elle pressentait sérieuse. Il reprit avec un peu de tristesse:
—A présent, comme vous dites, tout est changé et il va falloir rentrer dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage!
Geneviève le regarda étonnée:
—Si cela ne vous plaît pas, qui vous oblige à le faire?
—Rien, sans doute. Mais alors à quoi m'occuper?
—Il me semble que, à votre place, je ne serais pas embarrassée. N'avez-vous pas le choix des occupations? Votre père, qui est si bon, ne doit penser qu'à vous plaire et vous faciliterait toutes les carrières....
—Ah! c'est que je crois que je ne suis bon à rien.
—Comment serait-ce possible? Vous êtes très intelligent....
—Vous êtes bien aimable; mais c'est que je suis aussi très paresseux!
—Avec de la volonté, vous vous corrigerez.
—C'est que j'ai très peu de volonté.
—Vous vous calomniez, je pense. Je ne croirai jamais que vous n'ayez pas le courage de vous imposer une règle et de la suivre.
—C'est pourtant l'exacte vérité. Pas de caractère plus faible et plus indécis que le mien. La lutte me lasse et la résistance m'excède.
—Vous avez été affreusement gâté! dit Geneviève avec un sourire.
—Non! j'ai perdu ma mère très jeune, et mon père, pris par le mouvement de ses affaires, n'a pas eu le temps de s'occuper de moi. J'ai été élevé par des gouvernantes, par des précepteurs, et livré de bonne heure à moi-même, avec beaucoup d'argent dans ma poche. J'ai donc passé à côté de l'existence de travail, pour me livrer à l'existence de plaisir. Aussi je vous assure que je ne vaux pas grand'chose.
—Si vous vous en rendez compte, il est temps de changer.
—Ah! quelle affaire! On voit bien que vous ne me connaissez pas!
Elle le regarda plus sérieusement:
—Vous êtes en train de me dépeindre un personnage tout nouveau pour moi, et que je ne pouvais soupçonner dans le jeune homme facile, doux et reconnaissant que j'ai vu, pendant trois semaines, sous le toit de mes parents. Seriez-vous un hypocrite, ou auriez-vous un talent de comédien assez parfait pour donner l'illusion de tout ce que vous n'êtes pas et cependant paraissiez être?
—Pas du tout! J'étais très naturel chez vous, et je n'ai pas prononcé une parole que je n'aie pensée. C'était affaire de circonstances. L'absence de volonté que je vous signalais tout à l'heure m'a permis de m'adapter à votre milieu familial et d'y vivre avec une satisfaction profonde. Le contraste si grand et vraiment exquis avec mon existence ordinaire a été aussi pour quelque chose dans le plaisir que j'éprouvais.
—Mon Dieu! Mais vous m'effrayez! A vous entendre, vous seriez une sorte de diable qu'un accident aurait contraint à se faire ermite, et qui retourne à son enfer!
—Il y a du vrai, et ce diable, comme je vous le disais tout à l'heure, regrettera bien souvent l'ermitage.
Elle rit un peu nerveusement:
—Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les pires des faussetés. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire. Mais désirer une chose et en faire une autre, je vous le répète, c'est incompréhensible pour moi.
Christian hocha la tête d'un air découragé:
—Ah! si j'étais seulement soutenu, conseillé....
—Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer.
—De qui les attendrais-je?
—Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis....
—On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon père m'aime. Mais ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il aujourd'hui? Il n'a pas une minute à lui. C'est un homme très occupé. Il manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans cesse en haleine. Quand il a fini de travailler à s'enrichir, il travaille à se divertir. Et ce n'est pas une sinécure, je vous prie de le croire. Il a épousé une jeune femme, que vous avez vue et qui est charmante, mais qui a les goûts et les habitudes du monde dans lequel elle a toujours vécu. Il lui faut du mouvement, des réceptions chez elle, des fêtes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon père, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorité pour la conduire, est obligé de la suivre. Il marche donc,—que dis-je: il marche?—il court, et à grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les écuries, ici, dix domestiques à l'antichambre. Et, à Paris, c'est encore bien autre chose. Tous les soirs, le dîner est préparé pour quinze personnes, et ne fût-on que deux, monsieur et madame, en tête-à-tête, c'est la robe décolletée et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du monde. Et après le dîner, on part pour aller, ici, au Casino; à Paris, dans un théâtre, un cabaret littéraire, ou un beuglant quelconque. Après quoi, on va souper. Le lendemain, à huit heures, mon père est à son bureau, comme si de rien n'était, et, là, il reçoit ses chefs de chais pour les eaux de vie, ses ingénieurs pour la fabrication des liqueurs, mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entraîneur qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables hommes d'affaires, inventeurs et quémandeurs, qui se pressent à la porte. L'heure du déjeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des courses, mon père y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et s'élance vers Moret—du quatre-vingts à l'heure—pour inspecter l'usine. Entre temps, ma belle-mère a des exigences, et il faut la conduire à des réceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et l'accompagnent. C'est pour mon père un surmenage effréné, auquel il ne résiste que parce qu'il a une santé de fer. A peine a-t-il le temps de souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il eût le temps de s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laissé la bride sur le cou et que j'ai joui, étant enfant, d'une liberté dont j'ai abusé, comme chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les conditions de mon existence passée restant les mêmes, mon existence à venir changeât? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec elle. Et d'après le peu que je vous ai montré de ma condition, vous voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien.
Geneviève resta un instant absorbée. Elle réfléchissait douloureusement à ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit:
—J'ai trop peu d'expérience de la vie pour me permettre de raisonner sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et, d'ailleurs, à quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une sœur, en me témoignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que je vous suis étrangère, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler sévèrement. C'est pourtant le devoir que j'aurais à remplir.
Il l'interrompit avec une étrange vivacité:
—Oh! je vous en prie, ne vous imposez aucune réserve. Dites-moi, en toute franchise, ce que vous pensez.
Elle agita sa tête d'un air triste:
—Non! Je n'aurais qu'un langage déplaisant à vous faire entendre. A quoi bon?
—A m'éclairer sur ce que je dois faire! De vous j'accepterai tous les conseils.
Elle sourit:
—Vous accepterez tous mes conseils! Mais les suivrez-vous? Voilà ce que vous négligez d'affirmer. Un autre viendra après moi, et détruira l'effet de ma morale; un de vos mauvais amis, qui trouvera un malin plaisir à vous entraîner, comme vous avouez vous-même que cela est arrivé si souvent. Et vous rirez avec lui de la pauvre fille qui aura pris des airs de réformatrice parce que vous l'en priiez et dont le prestige aura duré tout juste le temps que le son de ses paroles aura mis à s'éteindre. Non, mon cher monsieur, ne comptez pas que je joue ce rôle auprès de vous. Je n'y suis préparée par rien. Et laissez-moi croire que si vous voulez redevenir un garçon raisonnable, vous saurez bien en trouver le moyen sans que je m'en mêle.
Christian n'était pas l'homme des longs efforts. Il se sentit à bout d'arguments. Sa sensibilité déjà s'était manifestée d'une façon anormale. Il dit d'un ton boudeur:
—Ah! vous êtes comme tous les autres! Vous m'engagez à me réformer, mais, quant à m'y aider, bernique!
—Voyons, franchement, vous êtes d'une exigence! J'ai contribué à vous raccommoder la jambe. Est-ce une raison pour que je vous raccommode le caractère?
—Et vous vous moquez de moi par-dessus le marché! gémit Christian. Je ne vous connaissais pas sous ce jour. Jusqu'alors vous ne vous étiez montrée à moi que comme une bonne et gentille personne.
—Un peu bébête, n'est-ce pas?
—Ah! non! par exemple! Mais si claire et si fraîche, qu'on eût dit une eau de source.... Et voilà qu'aussitôt qu'on veut s'y mirer, vous la troublez, et sa surface n'offre plus que des vagues où l'on ne se reconnaît plus.... Je vous crois très méchante, maintenant.... Est-ce que vous êtes méchante? Confessez-vous à moi?
Elle se leva d'un mouvement un peu brusque. La conversation prenait une tournure qui ne lui plaisait plus. Elle répliqua nettement:
—Votre confession suffira, si vous le voulez bien, et nous passerons sur la mienne.
Décontenancé par le ton et l'attitude qu'il lui voyait tout à coup, Christian se mit avec un peu d'effort sur ses pieds. M. Vernier et les Harnoy s'avançaient sur la terrasse. La conversation cessa d'elle-même, et de toute la journée le jeune homme ne rencontra pas l'occasion de se trouver seul avec Geneviève. L'aspect tout nouveau sous lequel elle venait de se révéler piquait au vif sa curiosité. C'était une femme si différente de celle connue par lui jusqu'à ce jour, qu'il se demandait comment il avait pu se méprendre à ce point sur son compte. La jeune fille douce et simple, dont le charme candide lui avait tant plu, s'était évanouie pour laisser la place à une personne réfléchie et ferme, qui lui plaisait peut-être plus encore. Il fut occupé toute la soirée à l'observer, et il découvrit en elle toutes sortes de particularités qu'il n'avait pas remarquées, sans doute parce que, dans la tranquille vie de la campagne, elles n'avaient pas eu l'occasion de se manifester, tandis que, dans un milieu mondain, les nuances de ce caractère s'éclairaient comme les facettes d'un diamant à la lumière.
Après le dîner, les amis de Christian ayant appris son retour, arrivèrent et MlleHarnoy eut la satisfaction de contempler, dans toute leur correcte élégance, MM. Clamiron, Longin et Vertemousse. Ce dernier avait dans la journée gagné au tir aux pigeons le prix international, et il se présentait couvert de gloire. Il fut surpris du peu d'effet qu'il produisit sur les hôtes de la famille Vernier. Geneviève ne lui laissa pas ignorer qu'elle trouvait répugnante cette tuerie d'innocente volatiles, et se coula à jamais dans l'esprit de ce sportsman. Quant à Clamiron, ses plaisanteries à froid et ses excentricités longuement combinées n'obtinrent aucune approbation. Christian lui-même demeura de glace et ces messieurs, suivant la franche expression de Longin, le trouvèrent complètement «empaillé».
Ils se levèrent, comme sonnaient onze heures, dans le but de se remettre en joie au moyen de quelques cocktails. Ils essayèrent d'emmener leur ami en faisant luire à ses yeux le mirage d'un séjour prolongé au bar, où l'on rencontrerait le jockey américain Pistor, qui pourrait donner quelque bon tuyau. Christian déclara qu'il avait pris l'habitude de se coucher avant minuit et s'en trouvait bien. Sur cette affirmation de principes, Clamiron, Vertemousse et Longin secouèrent les mains de toutes les personnes présentes, en levant le coude à la hauteur de l'oreille, ce qui était le dernier chic, et à la file, comme ils étaient arrivés, ils s'en allèrent.
Cette fois, Christian découvrit la transition qu'il cherchait vainement, depuis plusieurs heures, pour reprendre avec Geneviève la conversation du matin. Il se glissa auprès d'elle et lui dit:
—Voilà comme j'étais avant d'arriver à Saint-Georges. Un quatrième exemplaire du sympathique et joli modèle sur lequel sont taillés ces gaillards-là! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que, très réellement, je me plaisais dans leur compagnie et dans le milieu où ils vivent. C'est ce que je n'arrive plus à comprendre. Maintenant ils m'assomment, ils me dégoûtent; je les trouve idiots et malfaisants. Que s'est-il donc passé en moi?
—Caprice! répliqua MlleHarnoy. Dans quinze jours, vous aurez été repris par les habitudes anciennes, et ce que vous ne parviendrez plus à comprendre, c'est comment vous avez pu rompre avec elles pendant si longtemps.
—Ah! vraiment, s'écria Christian avec une émotion sincère, vous me méprisez trop!
—Nullement! reprit avec fermeté Geneviève; mais, après vos confidences de ce matin, il m'est impossible de vous croire autrement que sur preuves. Quand vous aurez donné des garanties de conversion sérieuse, vous pourrez prétendre à ma confiance; jusque-là, vous ne devrez pas vous étonner de me trouver sceptique.
—Eh bien! ces preuves qu'il vous faut, je vous les fournirai.
—Faites attention que c'est vous qui les offrez. Moi, je ne vous demande rien. Je n'ai aucun droit, pas même celui de vous juger, quoique vous me le donniez avec insistance.
—C'est que vous êtes la personne dont l'opinion m'est la plus précieuse.
Elle rompit encore avec lui l'entretien, et se levant, elle dit:
—Allons, vous avez besoin de dormir, vous êtes un peu agité ce soir. Demain vous serez plus calme.
Elle lui tendit la main avec un franc et clair sourire et se retira, accompagnée de sa mère. Le lendemain, elle eut une surprise. Avant le déjeuner; son père la prit à part d'un air tout agité et lui dit sans aucune préparation:
—Il vient de m'arriver une aventure fantastique. M. Vernier m'a emmené dans son cabinet pour parler de nos affaires commerciales, et, au bout de quelques minutes, il a changé de ton et de sujet, puis, tout bonnement, il m'a demandé si tu étais en humeur de te marier et ce que tu penserais d'une union avec son fils. Comprends-tu? Avec Christian Vernier, l'unique héritier de la maison Vernier-Mareuil.... J'en suis encore abasourdi. Qu'est-ce qui peut nous valoir une fortune pareille? Ah ça, ce jeune homme t'a donc fait la cour? Il faut qu'il soit amoureux fou de toi! Ah! qu'est-ce que va dire ta mère, quand je lui annoncerai une si incroyable nouvelle?
—Mais je voudrais bien, avant tout, savoir ce que tu as répondu à M. Vernier.
—Ah! naturellement, que je vous consulterais, ta mère et toi.... Certes, la recherche est honorable et la proposition magnifique. Mais il y a l'opinion de ta mère qui comptera, et tes sentiments personnels qui primeront tout. Je pense bien que tu n'as pas d'idée préconçue. Tu as vécu si à l'écart, depuis nos malheurs, que tu n'as pu aimer personne.... Ton cœur est libre, n'est-ce pas, chère petite?
Il tremblait d'inquiétude en parlant ainsi, tant il craignait de rencontrer des obstacles à la réalisation d'un projet si beau. Il fut soulagé promptement. Geneviève lui répondit:
—Mon cœur est libre, rassure-toi.
Alors il exulta:
—Ah! qui aurait pu prévoir pour nous une pareille chance! La première maison de France, pour la fabrication des liqueurs! Et les affaires de banque qui sont si considérables! Et je doutais de l'avenir!
Sa fille le calma d'un mot:
—Parce que je suis libre d'accepter la proposition qui t'est faite, ce n'est pas une raison pour que je ne la refuse pas.
—Qu'est-ce que tu dis? gémit M. Harnoy. Malheureuse enfant, n'empoisonne pas les derniers jours de ton père, en repoussant un si beau parti! Pense donc à ce qu'un mariage avec Christian Vernier ferait de toi....
—Peut-être une femme très malheureuse!
—Pourquoi? Comment être malheureuse quand on n'a rien à souhaiter? Quand tout vous est facile, agréable et avantageux....
—Le premier avantage pour une femme est d'avoir un bon mari!
—Supposes-tu donc que Christian Vernier serait un mauvais sujet?
—J'en suis à peu près sûre!
—Oh! gémit M. Harnoy avec un air navré. Qui t'a renseignée d'une façon si fâcheuse?
—M. Christian lui-même.
—Qu'est-ce que tu me racontes là?
—La vérité simple. Hier soir, pris d'un accès de franchise sentimentale, ce jeune homme a trouvé utile de me faire un exposé très net de sa vie passée et de ce qu'elle avait eu d'irrégulier et de blâmable. Je me suis demandé alors à quoi rimaient ces confidences bizarres. Je le comprends à présent. Avec une franchise que j'apprécie, M. Christian voulait me donner le moyen de le juger. De tout ce que je connais de lui, c'est l'action qui peut le faire apprécier le plus favorablement. Mais le reste, cher papa, le reste, hélas! comparé à la richesse matérielle que tu prônes si fort, quelle lamentable misère morale!
—Mais qu'a-t-il donc fait? soupira M. Harnoy effrayé.
—Oh! pas grand chose de très mal. Mais rien de très bien. C'est l'inutilité néfaste de la jeunesse oisive, avec tout ce qui s'ensuit. Il n'a pas eu l'inconvenance de me le raconter, mais je l'ai clairement compris. M. Christian Vernier est un viveur, très blasé, très ennuyé, très disposé à faire des sottises par désœuvrement; avec cela, entouré de gens qui le flattent et l'exploitent, en le poussant aux pires actions.
—Malheureuse enfant! s'écria M. Harnoy. Quelle clairvoyance inattendue possèdes-tu donc, pour avoir deviné toutes ces choses qui m'ont échappé à moi, et qui n'ont pas frappé ta mère? Car, hier soir, elle ne tarissait pas d'éloges sur la famille Vernier, et sur Christian lui-même! Mais enfin, pendant trois semaines, nous l'avons eu sous notre toit, ce garçon. Nous avons pu le connaître. Il est charmant, doux, facile. Et brusquement, si je t'en croyais, il se changerait en un être malfaisant et redoutable! Ma fille, tu as un défaut immense: tu es exagérée. Tu grossis les choses avec des préoccupations imaginaires. Je crois que ta mère et moi nous ne sommes pas des imbéciles. Eh bien! nous n'avons aucune des craintes que tu ressens. Et, si tu épousais le fils Vernier nous pourrions envisager l'avenir sans aucun souci. Et ce serait un bien grand soulagement pour nous!
—Crois, mon cher père, que je ferai tout ce que je pourrai pour te contenter, sans aller cependant jusqu'à compromettre ma sécurité.
—Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu auras le temps de réfléchir, de consulter.
—C'est bien mon intention.
—Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille Vernier.
—Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premières questions que vous poserez, les renseignements les plus sévères, et peut-être les plus exagérés, vous seront donnés. Il faut vous attendre, en même temps qu'aux éloges les plus outrés, aux plus violentes calomnies. On n'est pas riche et luxueux impunément dans la société actuelle.
—Mais d'où te vient cette expérience? demanda M. Harnoy plein d'étonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais à la maison, voilà que tu enfiles des phrases, et très bien, ma foi! C'est ébouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit occupées à leur broderie, et elles réfléchissent, elles observent, elles jugent. Ah! on ne se méfie pas assez de ces silencieuses. Pendant qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure.
—Je vous demanderai de ne faire aucune démarche avant que j'aie causé avec MmeVernier.
—Quoi! tu veux....
—Mais sans doute. Elle est la belle-mère de M. Christian. Elle n'aura pas l'aveuglement affectueux d'une mère. Elle me dira avec plus de franchise ce que j'ai intérêt à savoir. Et puis, entre femmes, on s'entend toujours, à la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de corps se manifeste.
Elle riait avec tranquillité, maintenant. Et son père demeurait devant elle, à la considérer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une souple et redoutable lionne. A cette métamorphose causée par les difficultés d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer. Cependant il se sentait dominé par la claire intelligence et la ferme résolution de sa fille, et déjà il la reconnaissait supérieure à lui-même.
—Je me conformerai à ton désir. Mais, moi, qu'est-ce qu'il faudra que je fasse? consulta-t-il avec déférence.
—Toi, cher papa, tu vas aller demander à M. Vernier-Mareuil de t'autoriser à causer avec le médecin de la famille....
—Et si ce médecin se retranche, comme c'est l'usage, derrière le secret professionnel?
—Alors tu sauras à quoi t'en tenir sur la santé de M. Christian. Et cela suffira.
—Comme tu vas! Comme tu vas! Mais qui t'a donc donné toutes ces idées?
—C'est toi! Je t'ai entendu vingt fois te répandre en violentes critiques sur le compte des parents qui ne prennent pas les informations les plus minutieuses quand ils marient leurs filles. Alors je te demande d'être aussi exigeant pour la tienne que tu jugeais nécessaire qu'on le fût pour celles des autres.
—C'est convenu! Mais tu me promets de ne pas mettre de parti pris dans ton jugement? Tu me parais bien mal disposée.
Geneviève sourit. Elle embrassa son père avec tendresse:
—Ne crains rien. Et même, si je n'étais qu'à demi rassurée, je me déciderais sans doute, pour ne pas te faire de la peine.
—Oh! que tu es gentille!
Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux pères de famille hypnotisés par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait déjà, avec transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de bonheur. Vernier, consulté par le père de Geneviève, fit une grimace, qui aurait pu éclairer un esprit moins prévenu, quand il s'entendit demander le droit à la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il savait trop combien le savant médecin était sincère pour ne pas tout craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui paraissait impossible de ne pas consentir à ce qui était réclamé de lui. Il répondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que M. Harnoy causât avec le docteur Augagne, mais il prit des précautions contre toute révélation inopportune en insinuant que les savants sont gens à système, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en prendre et en laisser. La préoccupation spéciale de ce brave docteur Augagne était l'alcoolisme et il n'était pas loin de faire un crime aux Vernier-Mareuil de l'extension considérable de leur industrie. Il n'y aurait donc rien de surprenant à ce qu'un peu de défaveur, à cause de sa situation même d'héritier de la maison, ne s'attachât à Christian. Mais il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avisé, qui saurait faire la part de l'exagération dans les théories médicales du docteur, et ne pas enfourcher bénévolement son dada avec lui.
Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sincérité de son admiration pour Vernier, les théories du docteur Augagne.
—Quoi! l'alcool n'était-il pas un produit du sol, et des plus avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi, sans la distillation des vins? Et que serait la misère du petit propriétaire si on lui refusait le privilège du bouilleur de cru? Condamner l'alcool, c'était bien vite dit! Et de quel droit refuser à l'ouvrier le salutaire réconfort d'un petit verre qui donne le coup de fouet à ses énergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil, qui servait si utilement l'expansion nationale en répandant ses admirables liqueurs dans tout l'univers, n'était-ce pas de la folie?
Vernier, voyant Harnoy monté à ce degré de lyrisme, le jugea en état de supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre à la disposition du porteur et de répondre à toutes les questions qu'il lui poserait. Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand garçon brun, barbu, au visage basané, éclairé par des yeux clairs qui donnaient à sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur. Les deux hommes se levèrent et le médecin dit, en présentant le jeune homme, d'un air de satisfaction:
—Mon neveu, le docteur Jean Augagne.
Harnoy s'inclina et dit d'un ton indifférent:
—Monsieur, très enchanté de faire votre connaissance.... Puis, abordant le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M. Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et vous comprendrez la hâte avec laquelle je me suis présenté chez vous....
—Oh! oh! fit le docteur en levant la tête après les premières lignes. Il regarda son neveu, parut contrarié d'être obligé de se séparer de lui, mais finit par dire:
—Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle à manger.... Il s'agit de choses confidentielles.... Ou plutôt, non, reste.... J'ai un malade à voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route.... Cela vous convient-il, monsieur?
—Tout ce qui vous plaira, docteur.
En ce moment-là, on aurait pu demander à Harnoy ce qu'on aurait voulu, il était homme à tout promettre. Emporté par son rêve d'opulence, il ne connaissait plus d'obstacles. Le docteur prit son chapeau, sa canne, serra en souriant la main de son neveu, et sortit avec Harnoy.
—Voyez-vous, commença-t-il en marchant, mon neveu arrive d'Indo-Chine, où il est allé avec le docteur Yersin faire des expériences de vaccination sur les indigènes atteints de la peste.... Il y avait dix-huit mois que je ne l'avais vu.... C'est un beau garçon, n'est-ce pas?
—Oui, certes, répondit évasivement Harnoy, qui se souciait fort peu de savoir ce qu'était le neveu du docteur, mais avait grande hâte de recevoir des renseignements sur Christian. Et que me direz-vous du fils Vernier?
—Ah! le fils Vernier, c'est un charmant jeune homme.... Charmant jeune homme.... Charmant jeune homme....
—Bon! ça, nous le voyons de reste, nous n'avons pas les yeux bouchés.... Mais sa santé... hein? Bonne, sa santé?
Il parut guetter la réponse sur les lèvres du médecin. Il tremblait qu'elle ne fût pas satisfaisante. Comme le docteur semblait réfléchir:
—Eh bien! vous pouvez parler, vous êtes délié du secret professionnel.... La santé de Christian est excellente, n'est-ce pas?
De bonne, Harnoy était déjà arrivé à excellente. Il secoua le bras du médecin, dans son impatience:
—Ce n'est pas une consultation que je vous demande, c'est un oui, ou un non. Dites oui ou non, je vous tiens quitte du reste.
—Évidemment sa santé n'est pas mauvaise, se décida à déclarer le docteur. Il faut même qu'il ait un coffre solide, pour avoir résisté, comme il l'a fait, à toutes les sottises, que je lui ai vu commettre....
—Entraînement de la jeunesse! ponctua Harnoy. On sait ce que c'est, on n'a pas toujours eu les cheveux gris.
—Ah! fichtre! C'est qu'il y a entraînement et entraînement.
—Enfin, la santé est-elle avariée?
—Point! Mais il y a des habitudes déplorables, qui pourront, à un moment donné, avoir une influence funeste sur l'avenir de ce garçon....
—Quelles habitudes? Venons au fait!
—Eh! je lui voudrais plus de tempérance.
—Il ne boit pas d'eau, c'est entendu. Docteur, si tout le monde buvait de l'eau, que deviendrait la viticulture?
—Ceci, mon cher monsieur, m'est complètement indifférent, dit tranquillement Augagne, je ne suis pas vigneron, mais médecin. Je suis frappé par les ravages que fait tous les jours l'alcoolisme, et....
—Bon! s'écria Harnoy, nous y voilà! Moi, docteur, je ne suis pas médecin, je suis père de famille, et je ne m'occupe pas d'autre chose que de bien marier ma fille. Ce que deviendra le reste de l'humanité m'intéresse infiniment moins que le sort de Christian Vernier. Prétendez-vous établir qu'il est dans un état de santé qui lui interdit de prendre femme?
—Je ne dis pas cela!
—Alors qu'est-ce que vous dites?
—Je dis, monsieur, que Christian a fait une vie du diable, qu'il a usé et abusé de tout, et qu'à vingt-six ans, il est plus blasé qu'un homme de cinquante....
Harnoy regarda sévèrement Augagne:
—Je vous croyais l'ami de son père!
—Me demandez-vous un témoignage de complaisance, ou bien la vérité?
—La vérité, certes, la vérité! se récria Harnoy, impressionné, malgré son parti pris, par l'attitude du docteur.
—Veuillez me poser une question précise: j'y répondrai.
Harnoy eut le sentiment qu'en cette seconde allait se décider l'avenir de sa fille. La fortune d'un côté, le bonheur de l'autre. Et il s'agissait de choisir. Le docteur paraissait décidé à ne conserver aucun ménagement. Tout allait dépendre de la façon dont Harnoy formulerait sa demande. Certes il aimait bien Geneviève, mais le mariage qu'il entrevoyait pour elle était si beau! Malgré lui, il restreignit à une simple condition de santé actuelle les exigences qu'il était en droit de manifester. Il dit:
—Pouvez-vous m'affirmer qu'à ce jour l'état de santé de M. Christian Vernier est satisfaisant.
Augagne répliqua d'un ton bourru:
—Eh! il avait la jambe cassée, le mois dernier, et je la lui ai remise. Il ne tousse pas, il digère bien, il n'a pas le foie malade. Il a été trouvé bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il?
—Parfaitement! déclara Harnoy.
—Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me voilà arrivé chez mon client....
—Au revoir, docteur, et merci.
—Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et, entre haut et bas, il ajouta:
—Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent désir de ne rien savoir! Après tout, qu'il marie sa fille à ce frénétique de Christian, si c'est son rêve. Cela m'est bien égal!
Il fit ses affaires et s'efforça de songer à autre chose. Mais le sentiment de la responsabilité par lui prise le troublait, et il ne pouvait se défendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la périlleuse aventure d'épouser Christian. Avait-il le droit, étant maître de dire toute sa pensée, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en alla tout seul sur la plage et marcha du côté de Deauville, réfléchissant profondément. Geneviève Harnoy en épousant Christian Vernier, assurément risquait sa tranquillité. Quel avantage pouvait-elle retirer de cette union? Et, là, toute une face du problème qu'il étudiait se révéla à lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il en demeura tout illuminé.
Il avait bien aperçu les difficultés au-devant desquelles marchait Geneviève, mais il avait méconnu les services que la jeune fille pouvait rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu était son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aimée et sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce garçon en voie de se perdre? Et pourquoi cette solution: Geneviève perdue par Christian? et point cette autre: Christian sauvé par Geneviève? Envisagée sous cet aspect, la question prenait une grandeur d'humanité saisissante. Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destinée qui mettait en présence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-être pour le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les laisser s'unir, ou bien de risquer de les séparer? Le brave docteur, en toute sincérité de conscience, hésitait maintenant. Il revint vers sa maison, le front penché, se demandant où était la vérité et trouvant, pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui sembla qu'une précaution suprême concilierait toutes les conditions contraires de prudence et de générosité, et il se décida à parler à Geneviève.
Il dînait ce même jour à la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance du baron Templier. Le jeune docteur, très savant, très moderne, imbu des idées vitalistes du grand Appel, préparait son concours d'agrégation et se spécialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le mettre en évidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du docteur, furent, dès le premier instant, accaparés par Vernier. Avant tout, l'industriel voulait connaître le résultat de l'entrevue entre Augagne et le père de Geneviève.
La jeune fille, très simplement vêtue, était assise auprès de MmeVernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particulière à la grâce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux combiné l'effet à produire et n'en aurait pas tiré un parti plus heureux que cette enfant par son charme sans préparation. Dès le premier instant, elle avait attiré les regards de Jean Augagne, et pendant que le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'était formé, composé de Christian, d'Emmeline, du jeune médecin et de Raymond. Geneviève en était le centre et l'attrait. MmeVernier questionna Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix très douce, avec une réserve parfaite, mettant tout le mérite des travaux entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas à se tailler une part dans sa gloire.
—Ah! vous êtes tous ainsi, les Pastoriens, dit le baron Templier. Votre caractéristique est l'effacement de vous-même. Il semble que vous teniez cette vertu de votre illustre maître, qui ne songeait jamais qu'aux autres et ne travaillait que pour le bien de l'humanité.
—N'est-ce pas le but que tout travailleur doit se proposer? répliqua le jeune médecin avec une chaleur soudaine. Qu'est la science si on ne la subordonne pas à l'utilité sociale? Rendre des services, sauver des existences, se dévouer pour ses semblables, n'est-ce pas la tâche la plus enviable?
—Et la plus difficile! déclara Emmeline.
—Pourquoi, madame? Il suffit de vouloir.
—Et aussi de pouvoir! Mais, pour moi, c'est la marque de la supériorité.
—Et pouvoir sans vouloir, dit Geneviève d'une voix grave en regardant Christian, c'est la preuve de la déchéance.
Christian rougit, ses yeux se fixèrent sur ceux de la jeune fille, et il murmura:
—Que d'efforts sont restés stériles, et que de tentatives ont avorté faute d'un peu d'aide matérielle ou de réconfort moral! Il est aisé de blâmer. Sait-on ce que l'on ferait soi-même aux prises avec les difficultés?
—Il est certain, dit Jean Augagne, sans deviner le sens caché de ces paroles, qu'il faut toujours prêcher exemple. Ainsi, dans le Yunnan, au milieu d'un foyer d'infection pesteuse, quand nous avions affaire à des familles rebelles aux moyens de préservation, nous étions obligés de nous faire publiquement des piqûres de sérum afin d'entraîner les réfractaires. Cela nous rendait quelquefois très malades; mais nous faisions notre devoir et nous sauvions des milliers de malheureux.
La conversation fut interrompue par l'apparition de Vernier et d'Augagne, très animés. Le maître de la maison, avec sa décision coutumière, dit à Geneviève, en lui offrant son bras:
—Venez avec moi, un instant, chère enfant.
Il la conduisit hors du cercle, près d'une des vastes baies qui donnaient sur la terrasse et, là, lui montrant le vieux médecin, qui semblait les attendre:
—Voici notre ami, le docteur Augagne, qui voudrait causer quelques instants avec vous. Il s'agit d'un projet qui nous est cher et dont la réalisation ne dépend que de vous. Écoutez ce qui va vous être confié, mesurez-en la portée, et, ensuite, consultez votre raison et votre cœur.
—Quel début impressionnant! fit Geneviève un peu pâle, en s'efforçant de sourire. Suis-je donc l'arbitre des destinées?
—Vous ne croyez pas si bien dire, répondit Vernier avec un grand sérieux.
Il s'inclina en laissant la jeune fille seule avec le médecin, et alla rejoindre Harnoy, qui s'agitait dans l'attente des événements. Le soleil se couchait sur la mer, incendiant de ses derniers rayons la surface des flots calmés. Un air délicieux, chargé de l'odeur des roses, montait du jardin. Il faisait bon vivre, et la jeune fille aspira avec allégresse cette brise si douce et si parfumée. Elle marcha lentement d'abord, aux côtés du vieil homme, très ému, qui la regardait à la dérobée, puis, avec la netteté qui marquait toutes ses actions, se tournant vers lui:
—Eh bien! docteur, je suis prête à vous écouter. Il s'agit sans doute de M. Christian Vernier? Mon père est allé vous trouver à son sujet, ce matin. Ne lui avez-vous donc pas tout dit, à lui, et me réservez-vous un supplément d'information?
—Oui, ma chère enfant, c'est bien cela. Et vous me voyez fort troublé. J'ai pourtant l'habitude de parler en public, mais je ne crois pas avoir jamais abordé thèse si délicate.
—Voulez-vous que je vous aide? M. Christian est-il malade?
—Nullement. Il a même une très bonne santé. Physiquement, son état est, pour l'instant, tout à fait normal. Mais, moralement, il n'en est pas de même, hélas! et c'est de là que vient tout le mal.
Geneviève fixa sur le vieux médecin ses yeux perspicaces:
—M. Christian avait abordé très loyalement son examen de conscience avec moi, hier, sans que je me rendisse bien compte des raisons auxquelles il obéissait. Je comprends maintenant qu'il voulait me préparer à recevoir sur sa conduite des révélations fâcheuses. C'est bien cela n'est-ce pas?
Augagne baissa la tête en silence.
—Eh bien! poursuivit la jeune fille, cette manière de faire n'était pas d'un homme sans esprit et sans cœur. Car, en admettant que ce que j'apprendrais me parût inacceptable, M. Christian risquait une rupture sans recours. Il n'a pas hésité pourtant.
—Non. Et je dois constater que, sous l'influence des sentiments que vous lui avez inspirés, dit le docteur, il s'est amélioré sensiblement et paraît vouloir continuer. Mais le pourra-t-il? Oh! ce serait admirable!
—De quels vices doit-il donc se corriger? demanda Geneviève avec inquiétude.
—D'un seul! Mais le plus terrible de tous!
La jeune fille et le médecin se regardèrent, l'un hésitant à parler, l'autre à interroger, comme si la révélation à faire et à entendre leur eût paru trop pénible. Cependant, ce fut encore Geneviève qui prouva son énergie en disant:
—Allons, pas de détours, ni d'atténuations. Quel est ce vice?
—L'ivrognerie!
Elle fit un geste de dégoût et son visage exprima l'effroi. Il poursuivit, sans dureté, avec pitié même:
—Oui, ce malheureux enfant, par désœuvrement, par faiblesse, entraîné par de mauvais compagnons, est tombé dans les pires excès. Il boit, et s'enivre comme un malheureux de la plus basse condition. Et, quand il est dans cet état, il ne recule devant aucune excentricité, ni aucune violence. Je l'ai vu revenir couvert de sang, ses habits déchirés, pour s'être battu dans les cabarets du port, avec des pêcheurs ivres comme lui. Il a écrasé, l'an dernier, un enfant sous son automobile lancée à une allure enragée, et qu'il était impuissant à retenir. Quand il est possédé par l'alcool, il ne connaît plus rien, ni l'âge, ni la condition, ni le sexe de ceux à qui il a affaire. Il frappera une femme, il outragera son père: c'est un démoniaque! Puis, le lendemain, revenu à la raison, il pleurera de repentir, il s'humiliera, implorera, quitte à recommencer, le soir même, s'il a été repris et entraîné par ses camarades de débauche.
Le médecin se tut. Geneviève marchait auprès de lui, le front penché, comme sous le poids de ces terribles révélations. Enfin, elle s'arrêta et, avec un grand calme:
—Son père vous a autorisé à me dire toutes ces choses?
—Sans cela, aurais-je pu parler?
—Pourquoi est-ce vous qui avez été chargé de m'éclairer?
—Parce que j'étais le mieux en mesure de vous faire comprendre les conséquences physiologiques de ce vice affreux.
—Il a donc une répercussion sur l'état physique?
—Très grave, pour celui qui en est affecté; plus grave encore pour les enfants qui naissent de lui. Un alcoolique, sachez-le bien, donne la vie à de pauvres innocents qui peuvent devenir des tuberculeux, des fous ou des criminels, étant, de naissance, alcooliques eux-mêmes.
—Mon Dieu! quelles effroyables conséquences!
—Voilà ce qu'on ne saurait trop enseigner, mon enfant, car on ne veut pas le croire. Tous les malheureux qui vont dans les cafés ou dans les cabarets boire tranquillement, presque innocemment, des apéritifs, s'intoxiquent et, par avance, intoxiquent leur descendance. S'ils sont assez vigoureux pour ne pas subir la déchéance eux-mêmes, ils la préparent pour leur postérité. Quand ils boivent leur absinthe quotidienne, en ne pensant pas mal faire, ils empoisonnent leurs futurs enfants. Ils feront souche de scrofuleux, d'épileptiques, et seront très étonnés de voir les pauvres petites créatures étiolées et chétives. En buvant, ils ne se croient pas coupables. Ils imitent leurs parents, leurs amis, et, dans leur ignorance, pour quelques misérables satisfactions présentes, ils détruisent l'avenir.
—Mais ne peut-on pas les guérir?
—Rien n'est plus difficile.
—Vous avouez cependant, vous-même, que M. Christian, depuis qu'il a vécu à Saint-Georges, s'est sérieusement corrigé.
—Oui. Son intention de modifier ses habitudes est évidente, mais le pourra-t-il?
Geneviève releva la tête, et d'un ton ferme:
—Monsieur votre neveu, à l'instant, disait que, pour pouvoir, il suffisait de vouloir.
—C'est que justement ce funeste, cet horrible vice est destructeur de la volonté. Que j'en ai vu de ces malheureux qui disaient: «Je ne boirai plus!» et qui, le lendemain même, couraient satisfaire leur passion!
—Avaient-ils des raisons impérieuses de s'en abstenir?
—Des raisons de vie ou de mort. Rien ne les arrêtait!