III

«Vers la fin de l'année 1756, habitait à Saint-Malo un pauvre pêcheur nommé Marcof. Cet homme vivait seul, sans famille, du produit de son industrie. D'un caractère taciturne et sauvage, il fuyait la société des autres hommes plutôt qu'il ne la recherchait.

Un soir qu'il était, comme toujours, isolé et morose sur le seuil de son humble cabane, occupé à refaire les mailles de ses filets, il vit venir à lui un cavalier qui semblait en quête de renseignements. Ce cavalier, qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un riche gentilhomme, jeta un regard en passant sur le pêcheur. Puis il s'arrêta, le considéra attentivement, et, mettant pied à terre, il passa la bride de son cheval dans son bras droit et se dirigea vers la cabane.

—Comment t'appelles-tu? demanda-t-il en dialecte breton.

—Que vous importe? répondit le pêcheur.

—Plus que tu ne penses, peut-être...

—Est-ce donc moi que vous cherchez?

—C'est possible.

—Vous devez vous tromper...

—C'est ce que je verrai quand tu auras répondu à ma question. Comment te nommes-tu.

—Marcof le Malouin.

—Quel est ton état.

—Vous le voyez, fit le paysan en désignant ses filets.

—Pêcheur?

—Oui.

—Tu es né dans ce pays?

—A Saint-Malo même, comme l'indique mon nom.

—Tu n'es pas marié?

—Non!

—Tu n'as pas de famille?

—Je suis seul au monde.

—As-tu des amis?

—Aucun.

—Alors, bien décidément, c'est à toi que j'ai affaire, dit le gentilhomme en attachant son cheval à un piquet, tandis que le pêcheur le regardait avec étonnement. Entrons chez toi.

—Pourquoi ne pas rester ici?

—Parce que ce que j'ai à te dire ne doit pas être dit en plein air...

—C'est donc un secret?

—D'où dépend ta fortune; oui.

Le pêcheur sourit avec incrédulité. Néanmoins il ouvrit sa porte, et livra passage à son singulier interlocuteur. Le gentilhomme entra et s'assit sur un escabeau.

—Que possèdes-tu? demanda-t-il brusquement.

—Rien que ma barque et mes filets.

—Si ta barque ne vaut pas mieux que tes filets, tu ne possèdes pas grand'chose.

—C'est possible; mais je ne demande rien à personne.

—Tu es fier?

—On le dit dans le pays.

—Tant mieux.

—Tant mieux ou tant pis, peu importe! Je suis tel qu'il a plu au bon Dieu de me faire.

—Si on t'offrait cent louis, les accepterais-tu?

—Non.

—Pourquoi? fit le gentilhomme en levant à son tour un oeil étonné.

—Lorsqu'un grand seigneur, comme vous paraissez l'être, offre une telle somme à un pauvre homme comme moi, c'est pour l'engager à faire une mauvaise action, et j'ai l'habitude de vivre en paix avec ma conscience; d'autant que c'est ma seule compagne, ajouta simplement le pêcheur.

—Allons, tu es honnête.

—Je m'en vante.

—De mieux en mieux!

—Vous voyez bien qu'il vous faut chercher ailleurs.

—Non, j'ai jeté les yeux sur toi; tu es l'homme qui me convient, et tu me serviras.

—Je ne crois pas.

—C'est ce que nous allons voir.

Marcof était d'une nature violente. Il chercha de l'oeil son pen-bas. Le gentilhomme sourit en suivant son regard.

—Honnête, fier, brave! murmura-t-il; c'est la Providence qui m'a conduit vers lui!...

Marcof attendait.

—Écoute, reprit le gentilhomme, il est inutile que je reste plus longtemps près de toi; je vais t'adresser une seule question. Tu y répondras. Si nous ne nous entendons pas, je partirai.

—Faites.

—Tu m'as dit que tu refuserais une somme qui te serait offerte pour accomplir une mauvaise action.

—Je l'ai dit, et je le répète.

—Et s'il s'agissait, au contraire, de faire une bonne action?

—Je ne prendrais peut-être pas l'argent, mais je ferais le bien... si cela était en mon pouvoir...

—Parle net. Ou tu prendras la somme en accomplissant une oeuvre charitable, ou tu refuseras l'une et l'autre. Il s'agit, je te le répète, d'une bonne action qui te rapportera cent louis. Acceptes-tu?

—Eh bien... dit le pêcheur en hésitant.

—Dis oui ou non!

—J'accepte...

—Très bien! s'écria le gentilhomme en se levant, je reviendrai demain à pareille heure.

Et sortant de la cabane, il remonta à cheval et s'éloigna rapidement. Marcof se gratta la tête; réfléchit quelques instants, puis, haussant les épaules, il se remit à travailler.

Le lendemain, le gentilhomme fut exact au rendez-vous. Seulement, cette fois, il venait à pied et tenait par la main un jeune garçon âgé d'environ trois ans. Il entra dans la cabane, et déposa sur la table une bourse gonflée d'or. Le marché qu'il avait à proposer au pêcheur était de prendre l'argent et l'enfant. Le pêcheur accepta.

—Comment s'appelle le petit? demanda-t-il.

—Il porte ton nom.

—Mon nom?

—Sans doute; il sera ton fils et s'appellera Marcof.

—C'est bien. Vous reverrai-je?

—Jamais.

—Et si je vous rencontrais?

—Tu ne me rencontreras pas.

—Quand l'enfant sera grand, que lui dirai-je?

—Rien.

—Mais plus tard, il apprendra dans le pays qu'il n'est pas mon fils et il me demandera où sont ses parents...

—Tu lui diras que tu l'as trouvé dans un naufrage, et que ses parents sort sans doute morts.

—Est-il baptisé, au moins?

—Oui.

—Alors c'est bien; je garde l'enfant. Vous pouvez partir.

Le gentilhomme fit quelques pas dans la cabane. Il semblait ému. Enfin, s'approchant brusquement de l'enfant, il l'enleva dans ses bras, le pressa sur son coeur, l'embrassa, puis, le déposant à terre, il s'élança au dehors. Depuis ce jour, on ne le revit plus dans le pays...

Le marquis de Loc-Ronan interrompit sa lecture.

—Ce gentilhomme, dit-il, était mon père, et cet enfant était son fils.

—Et il l'abandonnait ainsi? s'écria Julie.

—Oui, répondit le marquis; mais cet abandon a été pendant toute sa vie le sujet d'un remords cuisant! Ce fut à son lit d'agonie et de sa bouche même que tous ces détails me furent confirmés. Il me donna, en outre, les moyens de reconnaître un jour mon frère naturel, ainsi que vous le verrez plus tard. Je continue.

Et le marquis se remit à lire:

«Le pêcheur tint sa promesse et éleva l'enfant; seulement, c'était une nature singulière que celle de ce Marcof: l'argent que lui avait donné le gentilhomme lui pesait comme une mauvaise action. Il le fit distribuer aux pauvres, et n'en garda pas pour lui la moindre part. Bientôt l'enfant devint fort et vigoureux, au point que son père adoptif crut devoir l'emmener avec lui, quand il prenait la mer, dans sa barque de pêche. Le dur métier de mousse développa ses membres, et l'aguerrit de bonne heure à tous les dangers auxquels sont exposés les marins. A dix ans, il était le plus adroit, le plus intrépide et le plus batailleur de tous les gars du pays.

Bon par nature, il protégeait les faibles et luttait avec les forts. Un jour, un méchant gars de dix-huit à vingt ans frappait un enfant pauvre et débile que sa faiblesse empêchait de travailler. Le jeune Marcof voulut intervenir. Le brutal paysan le menaça d'un châtiment semblable à celui qu'il infligeait à sa triste victime. Marcof le défia.

Ceci se passait sur la grève devant une douzaine de matelots, qui riaient de l'arrogance du «moussaillon,» comme ils le nommaient. Le jeune homme s'avança vers Marcof. Celui-ci ne recula pas; seulement il se baissa, ramassa une pierre, et, au moment où son adversaire étendait la main pour le saisir au collet, il lui lança le projectile en pleine poitrine. La pierre ne fit pas grand mal au paysan, mais elle excita sa colère outre mesure.

—Ah! fahis gars!... s'écria-t-il, tu vas la danser!...

Et, prenant un bâton, il courut sus au pauvre enfant. Marcof devint pâle, puis écarlate. Ses yeux parurent prêts à jaillir de leurs orbites. Un charpentier présent à la discussion était appuyé sur sa hache. Marcof la lui arracha, et, la brandissant avec force, tandis que le paysan levait son bâton pour le frapper:

—Allons, dit-il, je veux bien!... coup pour coup!

Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenèrent l'enfant avec eux au cabaret, où ils le baptisèrent «matelot.» Marcof était enchanté.

L'année suivante, Marcof avait onze ans à peine, le pêcheur tomba gravement malade. En quelques jours la maladie fit de rapides progrès. Un vieux chirurgien de marine déclara sans la moindre précaution que tous les remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait songer à mourir. En entendant cette cruelle et brutale sentence, Marcof, qui prodiguait ses soins à celui qu'il croyait son père, Marcof se laissa aller à un profond désespoir.

Le pécheur reçut courageusement l'avertissement du docteur, et se prépara à entreprendre ce dernier voyage, qui s'achève dans l'éternité. Comme presque tous les marins, il craignait peu la mort, pour l'avoir souvent bravée, et ses sentiments religieux lui promettaient une seconde vie plus heureuse que la première. Aussi, le docteur parti, il se fit donner sa gourde, avala à longs traits quelques gorgées de rhum, et, ensuite, il alluma sa pipe.

Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu, et le vieux matelot se sentait calme et tranquille. Il profita de cet instant de repos pour appeler près de lui son fils adoptif. Marcof accourut en s'efforçant de cacher ses larmes.

—Tu pleures, mon gars? lui dit le pêcheur d'une voix douce.

—Oui, père, répondit l'enfant.

—Et à cause de quoi pleures-tu?

—A cause de ce que m'a dit le médecin.

—Le médecin est un bon matelot qui a bien fait de me larguer la vérité. Vois-tu, mon gars, je file ma dernière écoute. Je suis comme un vieux navire qui chasse sur son ancre de miséricorde... Dans quelques heures je vais m'en aller à la dérive et courir vers le bon Dieu sous ma voile de fortune. Ne t'afflige pas comme ça, mon gars! Je n'ai jamais fait de mal à personne; ma conscience est nette comme la patente d'un caboteur, et quand la mort va venir me jeter le grappin sur la carcasse, je ne refuserai pas l'abordage. La bonne sainte Vierge et sainte Anne d'Auray me conduiront aux pieds du Seigneur, et, comme j'ai toujours été bon matelot et bon Breton, le paradis me sera ouvert... Sois donc tranquille et ne t'occupe plus de moi!...

Marcof pleurait sans répondre. Le pêcheur se reposa pendant quelques secondes, et reprit:

—Voyons, mon gars, quand les amis m'auront conduit au cimetière, qu'est-ce que tu feras?

—Je ne sais pas! fit l'enfant en sanglotant.

—Dame! mon gars, nous ne sommes point riches ni l'un ni l'autre. J'ai bien encore, dans un vieux sabot enterré sous le foyer une dizaine de louis; mais ça ne peut te mettre à même de vivre longtemps... Tu n'es pas encore assez fort pour conduire seul une barque de pêche! Et pourtant, avant de m'en aller, je voudrais te savoir à l'abri du besoin, car je t'aime, moi...

—Et moi aussi, père, je vous aime de toutes mes forces!... répondit Marcof en embrassant le mourant.

—Tu m'aimes, bien vrai?

—Dame! je n'aime que vous au monde!

Le pêcheur réfléchit profondément. De vagues pensées assombrissaient son visage. Il se rappelait la visite du gentilhomme et la promesse qu'il avait faite de ne pas révéler à l'enfant la manière dont il avait été abandonné. Mais l'étrange divination qui précède la mort lui conseillait de tout dire à son fils adoptif. Il craignait d'être coupable envers lui en lui cachant la vérité. Puis il aimait sincèrement Marcof, et il pensait aussi qu'un jour peut-être il pourrait retrouver ses parents qui, sans aucun doute, étaient riches et puissants. Alors le pauvre enfant se verrait non-seulement à l'abri de la misère, mais encore dans une position brillante et heureuse. Cependant, avant de prendre un parti, il envoya chercher un prêtre. Il se confessa et raconta naïvement ce qui s'était passé entre lui et le gentilhomme. Il demanda au recteur ce qu'il devait faire. Celui-ci était un homme de sens droit et profond. Il conseilla au pêcheur de suivre l'inspiration de sa conscience, et de ne rien cacher à son fils adoptif de ce qu'il savait sur son passé. Malheureusement, il ne savait pas grand'chose.

Néanmoins, le prêtre étant présent à l'entretien, le pêcheur dévoila à Marcof le mystère qui avait entouré sa venue dans la cabane de celui qu'il avait coutume d'appeler son père. Ce récit ne produisit pas une bien grande impression sur l'enfant.

—Si mon véritable père m'a abandonné, dit-il avec fermeté, c'est que probablement il avait ses raisons pour le faire. Je ne chercherai jamais à retrouver ceux qui ont eu honte de moi. Je ne connais qu'un homme qui mérite de ma part ce titre de père, et cet homme, c'est vous! continua-t-il en s'agenouillant devant le lit du mourant. Bénissez-moi donc, mon père, et ne voyez en moi que votre enfant...

Le pêcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la tête de Marcof. Puis, les yeux fixés vers le ciel, il pria longuement, implorant pour l'enfant la miséricorde du Seigneur. Le prêtre aussi joignait ses prières à celles de l'agonisant. Il ne fut plus question, entre le pêcheur et Marcof, du gentilhomme qui était venu jadis.

Le lendemain, le marin rendait son âme à Dieu. Marcof le pleura amèrement. Il employa la meilleure partie des dix louis qui composaient l'actif de la succession, à faire célébrer un enterrement convenable, à orner la fosse d'une pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte inscription. Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui parut si triste et si désolée depuis qu'il s'y trouvait seul, qu'il résolut de quitter non-seulement sa demeure, mais encore Saint-Malo. Il partit pour Brest.

On était alors en 1765. Marcof avait douze ans à peine. Il trouva un engagement comme novice à bord d'un navire dont le commandant avait une réputation de dureté et d'habileté devenue proverbiale dans tous les ports de la Bretagne. Le navire allait aux Indes, et, de là, à la Virginie. Marcof resta deux ans et demi absent. A son retour, son engagement était terminé. Mais le vieux loup de mer qui se connaissait en hommes, le retint à son bord en qualité de matelot.

Bref, à dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hérité du surnom de son père adoptif, avait navigué sur tous les océans connus. Il avait essuyé de nombreuses tempêtes, fait cinq ou six fois naufrage, et il avait manqué quatre fois de mourir de faim et de soif sur les planches d'un radeau. Comme on le voit, son éducation maritime était complète. Aussi était-il connu de tous les officiers dénicheurs de bons marins, et les armateurs eux-mêmes engageaient souvent les commandants de leurs navires à embarquer le jeune homme dont la réputation de bravoure, d'honnêteté, de courage et d'habileté grandissait chaque jour.

Jusqu'alors l'existence de Marcof avait été heureuse, sauf, bien entendu, les dangers inséparables de la vie de l'homme de mer. Cependant on le voyait parfois triste et soucieux. Il se sentait mal à l'aise en ce cadre étroit dans lequel il végétait. Parfois, dans ses rêves, il voyait devant lui un avenir large et brillant, où son ambition nageait en pleine eau; puis, au réveil, la réalité lui faisait pousser un soupir. En un mot, il fallait à cette nature énergique et puissante, à cette intelligence élevée et hardie, une existence remplie de périls, d'aventures, de jouissances de toutes sortes. Il n'allait pas tarder à voir son ambition satisfaite, et ces périls qu'il appelait n'allaient pas lui faire défaut.

Vers la fin de 1773, un des riches armateurs de la Bretagne qui avait perdu successivement sept navires, tous pris et coulés par les navires musulmans qui sillonnaient la Méditerranée depuis des siècles, eut le désir bien légitime de venger ces désastres. De plus, le digne négociant pensa avec raison que voler des voleurs étant une oeuvre pie, pirater des pirates serait une action bien plus méritoire encore, puisqu'elle aurait le double avantage de leur prendre ce qu'ils avaient pris, et de les punir ensuite. En conséquence, il fit construire, à Lorient, un charmant brick savamment gréé, élancé de carène, propre à donner la chasse, et qui portait dans son entre-pont vingt jolis canons de douze. Le brick, une fois lancé et prêt à prendre la mer, fut baptisé sous le nom dela Félicité, et on obtint du ministre des lettres de marque pour le capitaine qui le commanderait. C'était ce capitaine qu'il s'agissait de trouver.

Il faut dire qu'à cette époque vivait à Brest un officier de marine nommé Charles Cornic. Charles Cornic était né à Morlaix, et était un émule des Jean-Bart et des Duguay-Trouin. Malheureusement pour lui, Cornic était aussi ce que l'on nommait alors un «officier bleu.»

Pour comprendre la valeur négative de ce titre, il faut savoir qu'à l'époque dont nous parlons, le corps des officiers de marine se divisait en deux catégories bien tranchées. Les officiers nobles d'une part, et les officiers sans naissance de l'autre. Ces derniers étaient en butte continuellement aux vexations des premiers qui, non-seulement refusaient souvent de leur obéir, mais encore ne voulaient pas toujours les prendre sous leurs ordres. Et cependant, pour de simple matelot devenir officier, il fallait avoir fait preuve d'un courage et d'une habileté bien rares. Mais le préjugé était là, comme une barrière infranchissable, et les parvenus, les intrus, comme on les nommait aussi, se voyaient toujours l'objet des risées des élégants gentilshommes.

Cornic, surtout, était presque un objet d'horreur parmi les officiers nobles. Brave, fier, hautain, il répondait par le mépris aux provocations, et, lorsqu'on le contraignait à mettre l'épée à la main, il revenait à son bord en laissant un cadavre derrière lui. Deux fois le ministre avait voulu lui donner un commandement, et deux fois il s'était vu contraint par le corps des gentilshommes de le lui retirer. Fatigué de prodiguer son sang et son intelligence, blessé dans son orgueil et déçu dans ses légitimes espérances, Cornic, alors, avait abandonné la marine royale et avait accepté le commandement d'un petit corsaire. Il courut les mers des Indes faire la chasse à tout ce qui portait un pavillon ennemi.

Un jour, après un combat sanglant, il s'empara d'une frégate anglaise de guerre, à bord de laquelle il y avait six officiers de la marine française prisonniers. Tous les six étaient nobles. Tous les six étaient connus de Cornic, qu'ils avaient toujours repoussé. Grand fut leur désappointement de devoir la liberté à un officier bleu. Cornic, pour toute vengeance, leur demanda avec ironie un très-humble pardon de les avoir délivrés, ajoutant que c'était trop d'honneur pour lui, pauvre officier de fortune, d'avoir châtié des Anglais qui avaient eu l'audace de faire prisonniers des gentilshommes français, marins comme lui. Puis il les ramena à Brest sans leur avoir adressé la parole pendant tout le temps que dura la traversée.

Une fois à terre, l'aventure se répandit à la grande gloire du corsaire et à la profonde humiliation des officiers nobles. Aussi jurèrent-ils d'en tirer une vengeance éclatante. Quelques jours après, Cornic reçut, dans la même matinée, huit provocations différentes. Il fixa le même jour et la même heure, à ses huit adversaires. Puis, une fois sur le terrain, il mit l'épée à la main, et les blessa successivement tous les huit. Ce duel eut un retentissement énorme. Les familles des blessés portèrent plainte, et, quoique l'officier bleu eût combattu loyalement, il se vit contraint de s'éloigner de Brest.

Ce fut sur ces entrefaites que l'armateur dela Félicités'adressa à lui et lui proposa le commandement du nouveau corsaire. Cornic accepta. Seulement, il mit pour condition qu'il prendrait un second à sa guise; et comme il était lié avec Marcof, il lui demanda s'il voulait embarquer à bord du corsaire. Marcof remercia chaleureusement Cornic, et signa l'engagement avec une ardeur impatiente. Tous deux, alors, composèrent un équipage de cent cinquante hommes, tous dignes de combattre sous de tels chefs. Puisla Félicitéprit la mer.

Le nouveau corsaire avait pour mission de louvoyer sur les côtes d'Afrique, mais de ne donner la chasse aux pirates qu'autant que ces derniers, par leur ventre arrondi et leurs lourdes allures, indiqueraient qu'ils avaient dans leurs flancs la cargaison de quelque riche navire de commerce. Les débuts dela Félicitéfurent brillants. En quittant le détroit de Gibraltar et en entrant dans la Méditerranée, le brick, déguisé en bâtiment marchand, se laissa donner la chasse par un pirate algérien. Puis, lorsque les deux navires furent presque bord à bord, la toile peinte, qui masquait les sabords dela Félicité, tomba subitement à la mer et une grêle de boulets balaya le pont du pirate stupéfait. Moins d'une heure après, la cargaison du navire algérien passait dans la cale du corsaire; les pirates étaient pendus au bout des vergues, et le vautour, devenu victime de l'épervier, coulait bas aux yeux des marins français qui dansaient joyeusement en poussant des cris de triomphe.

Six mois plus tard,la Félicitérentrait à Brest, et Cornic remettait entre les mains de son armateur, pour près de cinq millions de diamants et de marchandises de toute espèce. On procéda alors à la répartition de ces richesses. Marcof emporta deux cent mille livres. Le soir même, il montait dans une chaise de poste, et, précédé d'un courrier, il prenait avec fracas la route de Paris. Il avait compris que Brest était une trop petite ville pour pouvoir y dépenser rapidement son or. Il voulait connaître toutes les merveilles de la capitale et se procurer toutes les jouissances que rêvait son ardente imagination. Pendant quatre mois, il gaspilla follement cet or gagné au prix de sa vie; pendant quatre mois il mena cette existence curieuse du marin grand seigneur, qui n'admet aucun obstacle pour son plaisir, satisfait toutes ses fantaisies, et brise ce qui s'oppose à ses volontés et à ses caprices.

Ce temps écoulé, Marcof s'aperçut un beau matin que son portefeuille était vide et sa bourse à peu près à sec. Il reprit philosophiquement la route de Brest, et il arriva au moment où Cornic réengageait un nouvel équipage et s'apprêtait à reprendre la mer. Marcof le suivit de nouveau.

Comme la première fois,la Félicitémit le cap sur la Méditerranée, et, comme la première fois encore, elle ouvrit la campagne sous les plus heureux auspices. Le corsaire avait déjà fait amener pavillon à deux pirates de l'archipel grec et se disposait à continuer ses courses sur le littoral de l'Afrique, lorsqu'à la hauteur de Malte il fut assailli par une tempête qui le rejeta entre les côtes d'Italie et celles de Sardaigne.

Pendant les trois premiers jours,la Félicitétint bravement contre le vent et les vagues; mais, vers le commencement du quatrième, elle se démâta de son misaine et une voie d'eau se déclara dans sa cale. La tempête ne ralentissait pas de fureur. Cornic essaya de gagner la côte. Ce fut en vain. Les pompes ne suffisaient plus à alléger le navire de l'eau qui montait de minute en minute. Il fallut abandonner le brick.

Les deux canots qui n'avaient pas été brisés ou entraînés par les lames, furent mis à la mer. L'équipage se sépara en deux parties. La première, commandée par Cornic, monta dans l'une des embarcations; la seconde, ayant pour chef Marcof, se jeta dans l'autre.

Durant quelques heures, les deux canots firent route de conserve; mais la tempête les sépara bientôt. Celui de Cornic put atteindre Naples et s'y réfugier. Celui de Marcof fut moins heureux. Entraîné vers la haute mer, il doubla la Sicile.

Pendant trois jours la frêle barque fut ballottée au gré des flots. N'ayant pas eu le temps d'emporter des vivres, les pauvres naufragés mouraient de fatigue et de faim. Déjà on parlait de tirer au sort et de sacrifier une victime pour essayer de sauver ceux qui survivraient, lorsque, la nuit suivante, le canot fut jeté sur les côtes de la Calabre méridionale, et se brisa sur les rochers. A l'exception de Marcof, tous les marins périrent. Seul il parvint à gagner la plage. Une fois en sûreté sur la terre ferme, les forces l'abandonnèrent et il tomba évanoui.

Combien de temps dura cet évanouissement? Marcof l'ignora toujours. Lorsqu'il reprit ses sens, il se trouvait au milieu d'une vaste salle meublée, on plutôt démeublée, comme le sont d'ordinaire les hôtelleries italiennes. Il faisait grand jour. Les rayons de l'ardent soleil des Calabres, perçant les couches épaisses de poussière qui encrassaient les vitres des croisées, se ruaient dans la pièce en l'inondant d'un flot de lumière dorée.

Autour de Marcof se tenaient, dans des attitudes différentes, une quinzaine d'hommes à figure sinistre, à costume indescriptible, tenant le milieu entre celui du montagnard et celui du soldat. Les uns, appuyés sur de longues carabines, les autres, chantant ou causant, tous buvant à plein verre le vin blanc capiteux des coteaux de la Sicile, ceMarsalladont on a à peine l'idée dans les autres contrées de l'Europe, car il perd tout son arôme en subissant un transport lointain. Marcof, en ouvrant les yeux, fit un léger mouvement.

—Eh bien! Piétro? demanda l'un de ceux qui étaient debout, en s'adressant à un jeune homme assis près du marin.

—Eh bien! capitaine, je crois que le noyé n'est pas mort.

—Sainte madone! il peut se vanter alors d'avoir la vie dure, et il devra bien des cierges à son patron.

—Tenez! voici qu'il remue.

Marcof, en effet, se dressait sur son séant. La conversation qui précède avait eu lieu en patois napolitain. Marcof, en sa qualité de navigateur, avait une légère teinture de toutes les langues qui se parlent sur les côtes, et depuis, surtout, les courses dela Félicitédans la Méditerranée, il avait appris assez d'italien pour comprendre les paroles qui se prononçaient, et, au besoin même, pour converser avec les hommes auprès desquels il se trouvait. Celui qu'on avait qualifié de capitaine s'avança gravement vers le naufragé.

—Comment te trouves-tu? lui demanda-t-il.

—Je n'en sais trop rien, répondit naïvement Marcof, qui, le corps brisé et la tête vide, était effectivement incapable de constater l'état de santé dans lequel il était.

—D'où viens-tu?

—De la mer.

—Par saint Janvier! je le sais bien, puisque nous t'avons trouvé évanoui sur la plage. Ce n'est pas cela que je te demande. Tu es Français?

—Oui.

—Et marin?

—Oui.

—Ton navire a donc fait naufrage?

—Oui! répondit une troisième fois Marcof, incapable de prononcer un mot plus long.

—Tu es laconique! fit observer son interlocuteur d'un air mécontent.

Marcof fit un effort et rassembla ses forces.

—Il y a trois jours que je n'ai mangé, balbutia-t-il; par grâce, donnez-moi à boire, je meurs de faim, de soif et de fatigue!

Le jeune homme qui le veillait parut ému.

—Tenez! fit-il vivement en lui offrant une gourde; buvez d'abord, je vais vous donner à manger.

Marcof prit la gourde et la porta avidement à ses lèvres.

Le capitaine appela Piétro.

—Nous retournons à la montagne, lui dit-il. Tu vas rester près de cet homme; demain nous reviendrons, et, s'il le veut, nous l'enrôlerons parmi nous. Il paraît vigoureux, ce sera une bonne recrue.

Quelques instants après, on servait à Marcof un mauvais dîner, et on lui donnait ensuite un lit plus mauvais encore. Mais, dans la position où se trouvait le marin, on n'a pas le droit d'être bien difficile. Il mangea avec avidité et dormit quinze heures consécutives. A son réveil, il se sentit frais et dispos. Piétro était près de lui; il entama la conversation. Le jeune Calabrais était bavard comme la plupart de ses compatriotes; il parla longtemps, et Marcof apprit qu'il avait été recueilli par une de ces bandes si redoutées de bandits des Abruzzes. N'ayant rien sur lui qui pût tenter la cupidité de ces hommes, il reçut cette confidence avec le plus grand calme.

Dans la journée, les bandits de la veille revinrent dans l'hôtellerie. Le chef, qui se nommait Gavaccioli, proposa, sans préambule, à Marcof de s'enrégimenter sous ses ordres, lui vantant la grâce et les séductions de l'état. Marcof hésitait.

Ce mot de bandit sonnait désagréablement à ses oreilles. Mais, d'un autre côté, il réfléchissait qu'il se trouvait sur une terre étrangère, sans aucun moyen d'existence. Son navire était perdu, ses compagnons avaient tous péri. Quelle ressource lui restait-il! Aucune. Cavaccioli renouvela ses offres. Marcof n'hésita plus.

—J'accepte, dit-il, à une condition.

—Laquelle?

—C'est que je serai entièrement libre de ma volonté quant à ce qui concernera mon séjour parmi vous.

—Accordé! fit le bandit en souriant, tandis qu'il murmurait à part: Une fois avec nous, tu y resteras; et si tu veux fuir, une balle dans la tête nous répondra de ta discrétion.

Marcof fut présenté officiellement à la bande et accueilli avec acclamations. Piétro, surtout, paraissait des plus joyeux. Marcof lui en demanda la cause.

—Je l'ignore, répondit le jeune homme; mais dès que je vous ai vu rouvrir les yeux hier, cela m'a fait plaisir; il me semblait que vous étiez pour moi un ancien camarade.

—Allons, murmura Marcof, il y a de bonnes natures partout.

Le soir même, il y eut festin dans l'hôtellerie, et Marcof en eut les honneurs. Chacun fêtait la nouvelle recrue dont les membres athlétiques indiquaient la force peu commune, et inspiraient la crainte à défaut de la sympathie. Le lendemain, au point du jour, Marcof, devenu bandit calabrais, s'enfonçait dans la montagne en compagnie de ses nouveaux camarades.

En acceptant les propositions de Cavaccioli, le marin avait songé qu'il pourrait promptement gagner Naples ou Reggio, et de là s'embarquer pour la France. Il était trop bon matelot pour se trouver embarrassé dans un port de mer, quel qu'il fût.

Quinze jours après, Marcof parcourait, la carabine au poing et la cartouchière au côté, les routes rocheuses des Abruzzes. Les bandits calabrais étaient alors en guerre ouverte avec les troupes régulières du roi de Naples. Douze heures se passaient rarement sans voir livrer quelque combat plus ou moins meurtrier. Cette existence aventureuse ne déplaisait pas au marin qui trouvait constamment à faire preuve d'adresse, de courage et d'intrépidité. Bientôt ses compagnons reconnurent en lui un homme supérieur. Il acquit ainsi une sorte de supériorité morale, et son nom, répété avec éloges, était connu dans la montagne pour celui d'un combattant intrépide.

Piétro lui avait bien décidément voué une amitié véritable. Il en faisait preuve en toutes circonstances. Au reste, cette amitié s'était encore accrue de ce que, dans deux combats successifs, Marcof avait arraché Piétro des mains des carabiniers royaux et des gardes suisses. Or, être prisonnier des troupes napolitaines, se résumait pour tout bandit dans une prompte et haute pendaison. Marcof, en réalité, avait donc deux fois sauvé la vie au jeune homme. Aussi l'amitié de Piétro s'était-elle peu à peu transformée en véritable adoration. Marcof était son dieu.

Bientôt les troupes royales, lassées par cette guerre dans laquelle elles trouvaient rarement un ennemi à combattre mais où elles étaient sans cesse harcelées, se replièrent sur Naples. Puis elles rentrèrent dans la ville et laissèrent, comme par le passé, les Abruzzes et les Calabres sous la souveraineté des brigands. Alors ceux-ci retournèrent à leurs anciennes habitudes. Les embuscades, le pillage, le vol, l'assassinat devinrent le but de leurs travaux. Mais lorsqu'au lieu de combattre vaillamment des hommes armés, il fallut attaquer, assassiner et voler des êtres sans défense, tuer lâchement des femmes qui demandaient inutilement merci, égorger d'une main ferme de faibles enfants qui tendaient leurs petits bras avec des cris et des larmes, Marcof sentit tout ce qu'il y avait de noble dans sa nature se révolter en lui.

A la première expédition de ce genre, il brisa sa carabine contre un rocher. A la seconde, il refusa nettement d'accompagner les bandits. Gavaccioli, étonné, lui commanda impérativement d'obéir. Marcof lui répondit qu'il n'était ni un lâche, ni un infâme, et que s'il allait avec les brigands s'embusquer sur le passage des chaises de poste et des mulets, ce serait, non pour attaquer les voyageurs, mais bien pour les défendre.

—Rappelle-toi, ajouta-t-il avec énergie, que j'ai été corsaire et non pirate; que je sais me battre et non pas assassiner. J'ai honte et horreur de demeurer plus longtemps parmi des êtres de l'espèce de ceux qui m'entourent; demain je partirai.

—Tu insultes tes amis! s'écria le chef avec colère.

—Tu m'insultes toi-même en supposant que ces hommes me soient quelque chose!

A ces mots, prononcés à voix haute, des rumeurs et des cris menaçants s'élevèrent de toute part. Quelques-uns des bandits portèrent la main à leur poignard. Marcof leva la tête, croisa ses bras nerveux sur sa vaste poitrine et marcha droit vers le groupe le plus menaçant. En présence de cette contenance froide et calme, les bandits se turent. Marcof revint vers le chef.

—Tu m'as entendu? dit-il; demain soir même je partirai. Jusque-là, je ne t'obéirai plus.

Puis il s'éloigna à pas lents, sans daigner tourner la tête. Marcof avait l'habitude de se retirer vers le soir dans une sorte de petit jardin naturel situé au milieu des rochers. Une fontaine voisine, jaillissant d'un bloc de porphyre, entretenait dans ce lieu une fraîcheur agréable. La nature sauvage qui dominait ce site pittoresque en rehaussait encore la beauté. C'était là que, mollement étendu sur son manteau, le marin rêvait à la France, à ses compagnons, à ses combats passés, à son avenir dès qu'il aurait quitté la Calabre.

Le jour où eut lieu la scène dont nous venons de parler, Marcof, suivant sa coutume, s'était dirigé vers le lieu habituel de ses rêveries solitaires. La nuit venue, il prépara ses armes et se disposa à veiller, car il connaissait assez ses compagnons pour se défier d'une attaque.

Les premières heures se passèrent dans le calme et dans le silence; mais au moment où la lune se voilait sous un nuage, il crut percevoir un léger bruit dans le feuillage. Il écouta attentivement. Le bruit devint plus distinct; il résultait évidemment d'un corps rampant sur les rochers. Était-ce un serpent? était-ce un homme? Marcof prit un pistolet et l'arma froidement.

Sans doute le froissement sec de la batterie avait été entendu de celui qui se glissait ainsi vers le marin, car le bruit cessa tout à coup. Marcof attendit néanmoins, toujours prêt à faire feu. Enfin les branches s'entr'ouvrirent, et une voix amie fit entendre un appel. Marcof avait reconnu Piétro. Le jeune homme s'élança vivement près du marin.

—Que me veux-tu donc? demanda Marcof étonné des allures mystérieuses de son fidèle camarade.

—Silence! fit Piétro à voix basse et en indiquant du geste à Marcof qu'il parlait trop haut.

—Que me veux-tu? répéta le marin.

—Te sauver d'une mort inévitable. Nos compagnons dorment; j'étais de veille cette nuit, et j'ai abandonné mon poste pour te prévenir. Si Cavaccioli s'apercevait de mon absence il me casserait la tête; mais comme il s'agissait de toi, j'ai tout bravé.

—Que se passe-t-il?... Parle vite!

—Dès que tu fus parti, dit Piétro avec volubilité et en baissant encore la voix, tous nos hommes se rassemblèrent; eux et Cavaccioli étaient furieux de la manière dont tu les avais traités.

—Que m'importe! interrompit Marcof.

—Laisse-moi achever! Ils résolurent de te tuer.

—Bah! vraiment?... Et qui diable voudra se charger de la commission? demanda le marin avec ironie.

—C'est précisément ce choix qui a causé un long débat.

—Et l'on a décidé?...

—On a décidé que, connaissant ta force et ton courage à toute épreuve, on aurait recours à la ruse.

—Les lâches! murmura Marcof. Après?

—On sait que tu viens tous les soirs à cet endroit, et il a été convenu que demain cinq de nous te précéderaient, s'embusqueraient derrière ce rocher au pied duquel tu te couches, et lorsque tu serais sans défiance, cinq balles de carabine te frapperaient d'un même coup.

—Et quels sont ceux qui doivent prendre part à cette ingénieuse expédition?

—Je ne le sais pas encore; demain on tirera au sort.

—Et tu as risqué ta vie pour venir m'avertir?

—J'ai fait ce que je devais. Ne m'as-tu pas deux fois sauvé de la corde en m'arrachant aux carabiniers?

—Tu as une bonne nature, Piétro, et si tu veux, je t'emmènerai avec moi.

—Tu vas partir, n'est-ce pas?

—La nuit prochaine.

—Quoi! pas cette nuit?

—J'aurais l'air de fuir.

—Mais ils te tueront demain!

—Ceci est mon affaire.

—Songe donc...

—J'ai songé, interrompit Marcof, et mon plan est fait; ne crains rien. Seulement sache bien que dans vingt-quatre heures je quitterai la bande de Cavaccioli, et je te propose de venir avec moi.

—Je ne puis quitter la montagne.

—Pourquoi?

—Je suis amoureux d'une jeune fille de Lorenzana que je dois épouser dans quelques mois, puis mon père est infirme et a besoin de moi.

—Alors quitte ce métier infâme.

—Et lequel veux-tu que je fasse? Il n'y en a pas d'autre dans les Calabres.

—C'est vrai, répondit Marcof.

Puis après un moment de réflexion:

—Tu es bien décidé? reprit-il.

—Oui, Marcof, répondit Piétro. Seulement je te conjure de partir cette nuit même.

—Encore une fois ne t'inquiète de rien, mon brave: j'ai mon projet. Maintenant regagne vite ton poste, et merci.

Marcof serra vivement la main du jeune homme. Piétro allait s'éloigner.

—Encore un mot, cependant, fit le marin en l'arrêtant. Quand et comment les assassins doivent-ils se rendre ici?

—Je te l'ai dit: quelques instants avant l'heure où tu as l'habitude d'y venir.

—Et ils arriveront tous les cinq ensemble?

—Oh! non pas! Pour que tu ne puisses concevoir aucun soupçon, Cavaccioli leur donnera publiquement un ordre différent à chacun; puis ils arriveront ici l'un par un sentier, l'autre par une autre voie, de manière à se trouver réunis à l'heure convenue.

—Merci. C'est tout ce que je voulais savoir.

—Tu n'as plus rien à me demander?

—Non.

—Alors je retourne à mon poste.

—Va, cher ami; mais tâche que le sort ne tombe pas sur toi demain pour faire partie de l'expédition.

—Je briserais ma carabine! s'écria Piétro vivement.

—Non; mais tu t'arrangerais de façon à arriver le dernier, voilà tout. Va donc maintenant, et merci encore! Puisque je n'ai rien à redouter pour cette nuit, je vais dormir.

Et Marcof, serra de nouveau la main de Piétro, s'étendit sur la terre, et s'endormit aussi profondément et aussi tranquillement que lorsqu'il était balancé dans son hamac à bord de la Félicité.

Le lendemain, Marcof alla se promener dans la montagne. Il rencontra Cavaccioli et échangea avec lui quelques phrases banales, annonçant, comme toujours, pour la nuit même, le départ dont il avait parlé.

Cavaccioli poussa l'amabilité jusqu'à lui proposer un guide et à lui donner un sauf-conduit pour la route. Marcof accepta, lui disant que le soir venu il lui rappellerait ses promesses. Puis les deux hommes se quittèrent, l'un calme et froid, l'autre aimable et souple comme tous ses compatriotes lorsqu'ils veulent tromper quelqu'un ou lui tendre une embûche.

Marcof continua sa promenade, pour s'assurer qu'il n'était ni épié ni suivi. Bien convaincu qu'il était libre de ses mouvements, il prit un sentier détourné et revint promptement à l'endroit où devait s'accomplir le crime projeté contre lui. Sans s'arrêter à la source, il gravit le rocher derrière lequel Piétro l'avait averti que s'embusqueraient les assassins; puis, profitant d'une large crevasse qui l'abritait à tous les regards, il s'y blottit vivement.

A sa droite s'élevait un chêne gigantesque qui, enfonçant ses racines près de la source, étendait ses branches énormes au-dessus des rochers. Marcof posa ses armes contre lui, puis il tira de ses poches une large feuille de papier blanc qu'il plaça sur ses pistolets, et un bout de corde d'une vingtaine de pieds de longueur. A l'aide de son couteau il partagea la corde en cinq parties égales, à chacune desquelles il fit artistement un noeud coulant qu'il maintint ouvert au moyen d'une petite branche. Cela fait, il mit les bouts à portée de sa main, en ayant soin de les séparer les uns des autres, puis il demeura dans une immobilité complète, toujours caché dans la crevasse du rocher. Il n'attendit pas longtemps.

Un bruit de pas retentit à sa gauche. Aussitôt il se replia sur lui-même dans la position d'un tigre qui va bondir sur sa proie, et l'oeil ardent, la lèvre légèrement crispée, il se prépara à s'élancer en avant. Un bandit, sa carabine armée à la main, parut à l'extrémité du sentier qui aboutissait à la source. Le misérable regarda attentivement autour de lui.

Convaincu que l'endroit était désert et que Marcof n'était pas encore arrivé, il se dirigea rapidement vers le rocher et l'escalada avec une agilité d'écureuil. Au moment où il atteignait le sommet, Marcof lui apparut face à face. Le bandit n'eut le temps ni de se servir de sa carabine ni même de pousser un cri d'alarme. Marcof, l'étreignant à la gorge, l'avait renversé sous lui. Puis, tandis que d'une main de fer il étranglait son ennemi, de l'autre il attirait à lui une des cordes et la passait autour du cou du brigand avec une dextérité digne d'un muet du sérail. Alors se relevant d'un bond, il appuya son pied sur la poitrine du Calabrais, et tira sur l'extrémité de la corde.

Il sentit le corps qu'il foulait frémir dans une suprême convulsion. La face du bandit, déjà empourprée, devint violette et bleuâtre; les yeux parurent prêts à jaillir hors de la tête, la bouche s'ouvrit démesurément; enfin le corps demeura immobile. Marcof le repoussa du pied pour ne pas qu'il gênât ses opérations à venir, et reprit sa place dans la crevasse.

Ce qu'il avait fait pour le premier, il l'accomplit pour les quatre suivants; de sorte qu'une demi-heure après, il avait cinq cadavres autour de lui. Alors il s'approcha du chêne, passa successivement les cordes autour d'une branche, les y attacha solidement, et lança les corps dans le vide. Les cinq bandits se balançaient dans l'air, au-dessus de l'endroit même où avait coutume de se coucher Marcof.

Le marin ouvrit une veine à l'un des pendus, trempa dans le sang noir qui en coula lentement l'extrémité d'un roseau, et prenant la feuille de papier blanc qu'il avait apportée, il traça dessus en lettres énormes:


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