AVIS AUX LACHES!
AVIS AUX LACHES!
AVIS AUX LACHES!
Puis il se lava les mains dans l'eau pure de la source, reprit ses armes et s'éloigna tranquillement. Cinq minutes après, il faisait son entrée au milieu du cercle des brigands qui, à son aspect, reculèrent muets de surprise et d'épouvante. Ces hommes, convaincus de la mort du marin, crurent à une apparition surnaturelle.
Quant à Marcof, il ne se préoccupa pas le moins du monde de l'impression qu'il produisait, et marcha droit à Cavaccioli. Arrivé en face du chef, il tira un pistolet de sa ceinture.
—Je t'engage, lui dit-il, à ordonner à tes hommes de ne pas faire un geste; car si j'entendais seulement soulever une carabine, je te jure, foi de chrétien, que je te brûlerais la cervelle avant qu'une balle m'eût atteint.
Puis, se retournant à demi sans cesser d'appuyer le canon de son pistolet sur la poitrine de Cavaccioli:
—Vous autres, continua-t-il en s'adressant aux bandits, vous pouvez, si bon vous semble, aller voir ce que sont devenus ceux qui devaient m'assassiner; mais si vous tenez à la vie de votre capitaine, je vous engage à vous retirer, car j'ai à lui parler seul à seul.
Les brigands, interdits et dominés par l'accent impératif de celui qui leur parlait, se reculèrent à distance respectueuse. Marcof et Cavaccioli demeurèrent seuls.
—Tu veux me tuer? demanda le chef en pâlissant.
—Ma foi, non, répondit Marcof; à moins que tu ne m'y contraignes.
—Que veux-tu de moi alors?
—Je veux te faire mes adieux.
—Tu pars donc?
—Cette nuit même, ainsi que je l'avais annoncé ce matin.
—Cela ne se peut pas, fit Cavaccioli en frappant du pied.
—Et pourquoi donc?
—Parce que tu tomberas entre les mains des troupes royales.
—Cela me regarde.
—Et puis...
—Et puis quoi?
—Tu sais nos secrets.
—Je ne les révélerai pas.
—Tu connais nos points de refuge dans la montagne.
—Je ne suis pas un traître; je les oublierai en vous quittant.
—Enfin, pourquoi agir comme tu le fais?
—Parce qu'il me plaît d'agir ainsi.
—Qu'as-tu fait de ceux qui t'attendaient?
—Pour me tuer? interrompit Marcof.
Cavaccioli ne répondit pas.
—Je les ai pendus, continua le marin.
—Pendus tous les cinq?
—Tous les cinq!
—A toi seul?
—A moi seul.
Cavaccioli regarda fixement son interlocuteur et baissa la tête. Il semblait méditer un projet.
—Écoute, dit le chef. Jamais je ne me suis trouvé en face d'un homme aussi brave que toi.
—Parbleu, répondit Marcof, tu n'as vu jusqu'ici que des figures italiennes, et moi je suis Français, et qui plus est, Breton!
—Si tu veux demeurer avec nous, j'oublierai tout, et je te prends pour chef après moi.
—Inutile de tant causer, je suis pressé.
—Adieu, alors.
—Un instant.
—Que désires-tu?
—Que tu tiennes tes promesses.
—Tu veux un guide?
—Piétro m'en servira; c'est convenu.
—Et ensuite?
—Un sauf-conduit pour tes amis.
—Mais... fit le chef en hésitant.
—Allons, dépêche! dit Marcof en lui saisissant le bras.
Cavaccioli s'apprêta à obéir.
—Surtout, continua Marcof, pas de signes cabalistiques, pas de mots à double sens! Que je lise et que je comprenne clairement ce que tu écris! Tu entends?
—C'est bien, répondit le bandit en lui tendant le papier; voici le sauf-conduit que tu m'as demandé. A trente lieues d'ici environ tu trouveras la bande de Diégo; sur ma recommandation il te fournira les moyens d'aller où bon te semblera.
—Maintenant tu vas ordonner à tous tes hommes de rester ici; tu vas y laisser tes armes et tu m'accompagneras jusqu'à la route. Songe bien que je ne te quitte pas, et que lors même que je recevrais une balle par derrière j'aurais encore assez de force pour te poignarder avant de mourir.
Cavaccioli se sentait sous une main de fer; il fit de point en point ce que lui ordonnait Marcof. Piétro prit les devants, et tous trois quittèrent l'endroit où séjournait la bande. Arrivés à une distance convenable, Marcof lâcha Cavaccioli.
—Tu es libre, maintenant, lui dit-il. Retourne à tes hommes et garde-toi de la potence.
Cavaccioli poussa un soupir de satisfaction et s'éloigna vivement. Le chef des bandits ne se crut en sûreté que lorsqu'il eut rejoint ses compagnons. Quant à Marcof et à Piétro ils continuèrent leur route en s'enfonçant dans la partie méridionale de la péninsule italienne.
Marcof voulait gagner Reggio. Il savait ce petit port assez commerçant, et il espérait y trouver le moyen de passer d'abord en Sicile puis de là en Espagne et en France. Marcof avait la maladie du pays. Il lui tardait de revoir les côtes brumeuses de la vieille et poétique Bretagne. Tout en cheminant il parlait à Piétro de Brest, de Lorient, de Roscoff. Le Calabrais l'écoutait; mais il ne comprenait pas qu'on pût aimer ainsi un pays qui n'était pas chaudement éclairé par ce soleil italien si cher à ceux qui sont nés sous ses rayons ardents.
Bref, tout en causant, les voyageurs avançaient sans faire aucune mauvaise rencontre, se dirigeant vers l'endroit où se trouvait la bande de ce Diégo, pour lequel Cavaccioli avait donné un sauf-conduit à Marcof. Il leur fallait trois jours pour franchir la distance. Vers la fin du troisième, Piétro se sépara de son compagnon. Marcof se trouvait alors dans un petit bois touffu sous les arbres duquel il passa la nuit.
A la pointe du jour il se remit en marche. N'ayant rien à redouter des carabiniers royaux qui ne s'aventuraient pas aussi loin, Marcof quitta la montagne et suivit une sorte de mauvais chemin décoré du titre de route. Il marchait depuis une heure environ lorsqu'un bruit de fouets et de pas de chevaux retentit derrière lui.
Étonné qu'une voiture se hasardât dans un tel pays, Marcof se retourna et attendit. Au bout de quelques minutes il vit passer une chaise de poste armoriée traînée par quatre chevaux, et dans laquelle il distingua deux jeunes gens et une femme. La femme lui parut toute jeune et fort jolie. Puis Marcof continua sa route. Mais Piétro s'était probablement trompé dans ses calculs, ou Marcof s'était fourvoyé dans les sentiers, car la nuit vint sans qu'il découvrît ni le vestige d'un gîte quelconque ni l'ombre d'un être humain quel qu'il fût.
—Bah! se dit-il avec insouciance, j'ai encore quelques provisions, je vais souper et je coucherai à la belle étoile. Demain Dieu m'aidera. Pour le présent, il s'agit de découvrir une source, car je me sens la gorge aride et brûlante comme une véritable fournaise de l'enfer.
Marcof fit quelques pas dans l'intérieur des terres, et rencontra promptement ce qu'il cherchait. L'endroit dans lequel il pénétra était un délicieux réduit de verdure tout entouré de rosiers sauvages, et abrité par des orangers et des chênes séculaires. Au milieu, sur un tapis de gazon dont la couleur eût défié la pureté de l'émeraude, coulait une eau fraîche et limpide sautillant sur des cailloux polis, murmurant harmonieusement ces airs divins composés par la nature. Marcof, charmé et séduit, se laissa aller sur l'herbe tendre, étala devant lui ses provisions frugales, et se disposa à faire un véritable repas de sybarite, grâce à la beauté de la salle à manger.
Mais au moment où il portait les premières bouchées à ses lèvres une vive fusillade retentit à une courte distance. Marcof bondit comme mu par un ressort d'acier. Il écouta en se courbant sur le sol.
La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des cris de détresse parvenir jusqu'à lui. Oubliant son dîner et sa fatigue, Marcof visita les amorces de ses pistolets, suspendit sa hache à son poignet droit, à l'aide d'une chaînette d'acier et se dirigea rapidement vers l'endroit d'où venait le bruit. La nuit était descendue jetant son manteau parsemé d'étoiles sur la voûte céleste. Marcof marchait au hasard. Deux fois il fut obligé de faire un long détour pour tourner un précipice qui ouvrait tout à coup sous ses pieds sa gueule large et béante.
La fusillade avait cessé; mais plus il avançait et plus les cris devenaient distincts. Puis à ces cris aigus et désespérés s'en joignaient d'autres d'un caractère tout différent. C'était des éclats de voix, des rires, des chansons. Marcof hâta sa course. Bientôt il aperçut la lumière de plusieurs torches de résine qui éclairaient un carrefour. Il avança avec précaution. Enfin il arriva, sans avoir éveillé un moment l'attention des gens qu'il voulait surprendre, jusqu'à un épais massif de jasmin d'où il pouvait voir aisément ce qui se passait dans le carrefour.
Il écarta doucement les branches et avança la tête. Un horrible spectacle s'offrit ses regards. Quinze à vingt hommes, qu'à leur costume et à leur physionomie il était facile de reconnaître pour de misérables brigands, étaient les uns accroupis par terre, les autres debout appuyés sur leurs carabines. Ceux qui étaient à terre jouaient aux dés, et se passaient successivement le cornet. Ceux qui étaient debout, attendant probablement leur tour de prendre part à la partie, les regardaient. Presque tous buvaient dans d'énormes outres qui passaient de mains en mains, et auxquelles chaque bandit donnait une longue et chaleureuse accolade. Près de la moitié de la bande était plongée dans l'ivresse. A quelques pas d'eux gisaient deux cadavres baignés dans leur sang, et transpercés tous deux par la lame d'un poignard. Ces cadavres étaient ceux de deux hommes jeunes et richement vêtus. L'un tenait encore dans sa main crispée un tronçon d'épée. Un peu plus loin, une jeune femme demi-nue était attachée au tronc d'un arbre. Enfin, au fond du carrefour, on distinguait une voiture encore attelée.
Marcof reconnut du premier coup d'oeil la chaise de poste qu'il avait vue passer sur la route. Il ne douta pas que les deux hommes tués ne fussent ceux qui voyageaient en compagnie de la jeune femme qu'il reconnut également dans la pauvre créature attachée au tronc du chêne. Elle poussait des cris lamentables dont les bandits ne semblaient nullement se préoccuper. Les postillons qui conduisaient la voiture riaient et jouaient aux dés avec les misérables. Comme presque tous les postillons et les aubergistes calabrais, ils étaient membres de la bande des voleurs. Marcof connaissait trop bien les usages de ces messieurs pour ne pas comprendre leur occupation présente. Les bandits avaient trouvé la jeune femme fort belle, et ils la jouaient froidement aux dés. Au point du jour elle devait être poignardée.
Marcof écarta davantage alors les branches, et pénétra hardiment dans le carrefour. Il n'avait pas fait trois pas, qu'à un cri poussé par l'un des bandits huit ou dix carabines se dirigèrent vers la poitrine du nouvel arrivant.
—Holà! dit Marcof en relevant les canons des carabines avec le manche de sa hache. Vous avez une singulière façon, vous autres, d'accueillir les gens qui vous sont recommandés.
—Qui es-tu? demanda brusquement l'un des hommes.
—Tu le sauras tout à l'heure. Ce n'est pas pour vous dire mon nom et vous apprendre mes qualités que je suis venu troubler vos loisirs.
—Que veux-tu, alors?... Parle!
—Oh! tu es bien pressé!
—Corps du Christ! s'écria le bandit; faut-il t'envoyer une balle dans le crâne pour te délier la langue?
—Le moyen ne serait ni nouveau ni ingénieux, répondit tranquillement Marcof. Allons! ne te mets pas en colère. Tu es fort laid, mio caro, quand tu fais la grimace. Tiens, prends ce papier et tâche de lire si tu peux.
Le bandit, stupéfait d'une pareille audace, étendit machinalement la main pour prendre le sauf-conduit.
—Un instant! fit Marcof en l'arrêtant.
—Encore! hurla le bandit exaspéré de la froide tranquillité de cet homme qui ne paraissait nullement intimidé de se trouver entre ses mains.
—Écoute donc! il faut s'entendre avant tout; connais-tu Diégo?
—Diégo?
—Oui.
—C'est moi-même.
—Ah! c'est toi?
—En personne.
—Alors tu peux prendre connaissance du papier.
Et Marcof le remit au bandit. Celui-ci le déploya tandis que ses compagnons, moitié curieux, moitié menaçants, entouraient Marcof qui les toisait avec dédain. A peine Diégo eût-il parcouru l'écrit que, se tournant vers le marin:
—Tu t'appelles Marcof? lui dit-il.
—Comme toi Diégo.
—Corps du Christ, je ne m'étonne plus de ton audace! Tu fais partie de la bande de Cavaccioli?
—C'est-à dire que j'ai combattu avec ses hommes les carabiniers du roi; mais je n'ai jamais fait partie de cette bande d'assassins.
—Hein? fit Diégo en se reculant.
—J'ai dit ce que j'ai dit; c'est inutile que je le répète. Ta m'as demandé si je me nommais Marcof, je t'ai répondu que tel était mon nom. Tu as lu le papier de Cavaccioli; feras-tu ce qu'il te prie de faire?
—Il te recommande à moi. Tu veux sans doute t'engager sous mes ordres, et, comme ta réputation de bravoure m'est connue, je te reçois avec plaisir.
Marcof secoua la tête.
—Tu refuses? dit Diégo étonné.
—Sans doute.
—Pourquoi?
—Ce n'est pas là ce que je veux.
—Et que veux-tu?
—Un guide pour me conduire à Reggio.
—Tu quittes les Calabres?
—Oui.
—Pour quelle raison?
—Cela ne te regarde pas.
—Tu es bien hardi d'oser me parler ainsi.
—Je parle comme il me plaît.
—Et si je te punissais de ton insolence?
—Je t'en défie.
—Oublies-tu que tu es entre mes mains?
—Oublies-tu toi-même que ta vie est entre les miennes? répondit Marcof d'un ton menaçant, et en désignant sa hache.
Les deux hommes se regardèrent quelques instants au milieu du silence général. Les bandits semblaient ne pas comprendre, tant leur stupéfaction était grande. Marcof reprit:
—J'ai quitté Cavaccioli parce que je ne suis ni assez lâche ni assez misérable pour me livrer à un honteux métier. Il a voulu me faire assassiner. J'ai pendu de ma main les cinq drôles qu'il m'avait envoyés. Maintenant, contraint par moi, il m'a remis ce sauf-conduit. Songe à suivre ces instructions, ou sinon ne t'en prends qu'à toi du sang qui sera versé!
—Allons! répondit Diégo en souriant, tu ne fais pas mentir ta réputation d'audace et de bravoure.
—Alors tu vas me donner un guide?
—Bah! nous parlerons de cela demain. Il fera jour.
—Non pas! je veux en parler sans tarder d'une minute!
—Allons! tu n'y songes pas! Tu es un brave compagnon; ta hardiesse me plaît. Demeure avec nous! Vois! ce soir j'ai fait une riche proie, continua le bandit en désignant du geste les cadavres et la jeune femme. Je ne puis t'offrir une part du butin puisque tu es arrivé trop tard pour combattre, mais si cette femme te plaît, si tu la trouves belle, je te permets de jouer aux dés avec nous.
—Et si je la gagne, je l'emmènerai avec moi?
—Non! Elle sera poignardée au point du jour. Elle pourrait nous trahir.
—Alors je refuse.
—Et tu fais bien, répondit un bandit en s'adressant à Marcof; car je viens de gagner la belle et je ne suis nullement disposé à la céder à personne.
En disant ces mots le misérable, trébuchant par l'effet de l'ivresse, s'avança vers la victime. Il posa sa main encore ensanglantée sur l'épaule nue de la jeune femme. Au contact de ces doigts grossiers, celle-ci tressaillit. Elle poussa un cri d'horreur; puis, rassemblant ses forces:
—Au secours! murmura-elle en français.
—Une Française! s'écria Marcof en repoussant rudement le bandit qui alla rouler à quelques pas. Que personne ne porte la main sur cette femme!
—De quoi te mêles-tu? demanda vivement Diégo.
—De ce qui me convient, répondit Marcof en se plaçant entre la jeune femme et les misérables qui l'entouraient en tumulte.
—Écarte-toi! tu as refusé de jouer cette femme, un autre l'a gagnée; elle ne t'appartient pas.
—Eh bien! que celui qui la veut ose donc venir la chercher!
—A mort! crièrent les bandits furieux de cette atteinte portée à leurs droits.
—Écoutez-moi tous! fit le marin dont la voix habituée à dominer la tempête s'éleva haute et fière au-dessus du tumulte; écoutez-moi tous! Cette femme est faible et sans défense. La massacrer serait la dernière des lâchetés; la violenter serait la dernière des infamies! Elle est Française comme moi. Je la prends sous ma protection. Malheur à qui l'approcherait.
Il y eut parmi les bandits ce moment d'hésitation qui précède les combats. La plupart, avons-nous dit, gisaient ivres-morts et incapables de comprendre ce qui se passait. Dix seulement avaient conservé assez de raison pour opposer une résistance sérieuse à la volonté du marin. Il était aisé de comprendre qu'une scène de carnage allait avoir lieu, et en voyant un homme seul en menacer dix autres, on pouvait prévoir l'issue de la lutte. Cependant il y avait tant d'énergie et tant d'audace dans l'oeil expressif de Marcof que les brigands n'osaient avancer, sentant bien que le premier qui ferait un pas tomberait mort. Diégo s'était mis à l'écart et armait sa carabine.
Marcof jetait autour de lui un coup d'oeil rapide. Il voyait à l'expression de la physionomie des brigands que le combat était certain. Aussi, voulant avoir l'avantage de l'attaque, il n'attendit pas et bondit sur les misérables. De ses deux coups de pistolets il en abattit deux. Cela se passa en moins de temps que nous n'en mettons à l'écrire. Les bandits reculèrent. Puis les carabines s'abaissèrent dans la direction de l'ennemi commun. Mais encore sous l'influence du vin sicilien, les Calabrais avaient oublié dans leur précipitation de recharger leurs armes dont ils avaient fait usage dans le combat contre les deux gentilshommes.
Les chiens s'abattirent, mais deux détonations seules firent vibrer les échos de la forêt. Marcof se jeta rapidement à terre, et évita facilement le premier feu. Cependant l'une des deux balles tirée plus bas que l'autre lui effleura l'épaule et lui fit une légère blessure. Alors le marin poussa un cri tellement puissant que les brigands reculèrent encore. En même temps, il fondit sur eux.
Sa hache s'abaissait, se relevait et s'abaissait encore avec la rapidité de la foudre. Frappant sans trêve et sans relâche, déployant toute l'agilité et toute la puissance de sa force herculéenne, il s'entoura d'un cercle de morts et de mourants. Trois des bandits étaient étendus à ses pieds, ce qui, joint aux deux premiers tués des deux coups de pistolets, faisait cinq hommes hors de combat.
La terreur se peignait sur le front des autres. Au reste, c'est à tort que l'on a fait aux bandits calabrais une réputation d'audace et de bravoure qu'ils sont loin de mériter. Ils ne savent pas ce que c'est que d'affronter le péril en face. Ils ignorent le combat à nombre égal. S'ils veulent attaquer deux voyageurs, ils se mettront cinquante. Encore s'embusqueront-ils la plupart du temps pour surprendre ceux qu'ils veulent assassiner.
Bref, en voyant le carnage que faisait la hache du marin, les bandits commencèrent à lâcher pied. Marcof frappait toujours. Diégo avait disparu. Les trois brigands, encore debout, croyant avoir à combattre un démon invulnérable, ne songèrent plus qu'à fuir. Tous trois s'échappèrent en prenant des directions différentes.
Marcof, entraîné par l'ardeur du carnage, les poursuivit, et atteignit un dernier qu'il étendit à ses pieds. Puis, couvert de sang et de poussière, il revint auprès de la jeune femme. Elle était complètement évanouie. Comprenant le danger, car il ne doutait pas du retour des brigands avec des forces nouvelles, Marcof détacha rapidement celle qu'il venait de sauver et l'enleva dans ses bras. Espérant ne pas être éloigné de la mer, et se dirigeant d'après les étoiles, il courut vers l'orient.
Toute la nuit, il marcha sans trêve et sans relâche, bravant la fatigue et portant soigneusement son précieux fardeau. Aux premiers rayons du soleil, il atteignit le sommet d'une petite colline. D'un regard rapide, il embrassa l'horizon. La mer était devant lui. Marcof poussa un cri de joie. En entendant ce cri, la jeune femme rouvrit les yeux. Marcof la déposa sur l'herbe et la contempla quelques moments. C'était une belle et charmante personne âgée au plus de dix-huit ans. Ses grands cheveux noirs, dénoués, flottant autour d'elle, faisaient ressortir la blancheur de sa peau, doucement veinée. Elle porta ses deux mains à son front et rejeta ses cheveux en arrière. Puis elle promena autour d'elle ses regards étonnés. Enfin elle les fixa sur Marcof. Celui-ci lui adressa quelques questions. La jeune fille ne répondit pas. Marcof renouvela ses demandes. Alors elle le regarda encore, puis ses lèvres s'entr'ouvrirent, et elle poussa un éclat de rire effrayant. La malheureuse était devenue folle.
Marcof et sa compagne étaient alors en vue d'un petit village situé à l'extrémité de la pointe Stilo, dans le golfe de Tarente. Le marin avait d'abord pensé à laisser la jeune femme à l'endroit où ils étaient arrêtés, et à aller lui-même aux informations. Mais, en constatant le triste état dans lequel elle se trouvait, il résolut de ne pas la quitter un seul instant.
Comme elle était presque nue, il se dépouilla de son manteau et l'en enveloppa. Elle se laissa faire sans la moindre résistance. Alors il reprit la jeune femme dans ses bras et se dirigea vers le village.
Au moment où il allait atteindre les premières cabanes, il aperçut sur la grève un pêcheur en train d'armer sa barque. Changeant aussitôt de résolution, il appela cet homme. Le pêcheur vint à lui.
—Tu vas mettre à la mer? lui demanda Marcof, qui, pendant son séjour dans les montagnes, s'était familiarisé avec le rude patois du pays, au point de le parler couramment.
—Oui, répondit le pêcheur.
—Où vas-tu?
—Dans le détroit de Messine.
—Où comptes-tu relâcher en premier?
—A Catane.
—Veux-tu nous prendre à ton bord, cette jeune femme et moi?
—Je veux bien, si vous payez généreusement.
—J'ai trois sequins dans ma bourse; je t'en donnerai deux pour le passage.
—Embarquez alors.
La traversée fut courte et heureuse. En touchant à Catane, Marcof conduisit sa compagne dans une auberge et s'informa d'un médecin. On lui indiqua le meilleur docteur de la ville. Marcof le pria de venir visiter la jeune femme, et, après une consultation longue, le médecin déclara que la pauvre enfant était folle, et qu'il fallait lui faire suivre un traitement en règle. Encore le médecin ajouta-t-il qu'il ne répondait de rien. Marcof ne possédait plus qu'un sequin. Il raconta sa triste situation au docteur.
—Mon ami, lui dit celui-ci, je ne suis pas assez riche pour soigner chez moi cette jeune femme; mais je puis vous donner une lettre pour l'un de mes confrères de Messine. Il dirige l'hôpital des fous, et il y recevra celle dont vous prenez soin si charitablement.
Marcof accepta la lettre, partit pour Messine, et, grâce à la recommandation du médecin de Catane, il vit sa protégée installée à l'hospice des aliénés. Mais le voyage terminé, il ne lui restait pas deux paoli.
—Excellent coeur! dit la religieuse en interrompant le marquis.
—Oui, Marcof est une noble nature! répondit Philippe de Loc-Ronan; c'est une âme grande et généreuse, forte dans l'adversité, toujours prête à protéger les faibles.
—Et cette jeune femme, quel était son nom?
—Marcof ne l'a jamais su; elle avait été complètement dépouillée par les bandits; rien sur elle ne pouvait indiquer son origine, et son état de santé ne lui permettait de donner aucun renseignement à cet égard. La seule remarque que fit mon frère fut que le mouchoir brodé que la pauvre folle portait à la main était marqué d'un F surmonté d'une couronne de comte.
—La revit-il?
—Jamais.
—Alors il ignore si elle a recouvré la raison.
—Il l'ignore.
—Mais, monseigneur, dit Jocelyn, cette jeune femme appartenait probablement à une puissante famille. Sa disparition et celle des cavaliers qui l'accompagnaient eussent dû être remarquées?
—J'étais à la cour à cette époque, Jocelyn, et je n'ai jamais entendu parler de ce malheur.
—C'est étrange!
—Et que devint Marcof? Que fit-il après avoir conduit sa protégée à l'hôpital des fous? demanda la religieuse.
—Il trouva à s'embarquer et revint en France. A cette époque, la guerre d'Amérique venait d'éclater. Marcof résolut d'aller combattre pour la cause de l'indépendance. C'est ici que commence la seconde partie de sa vie; mais cette seconde partie est tellement liée à mon existence, continua la marquis, que je vais cesser de lire, chère Julie, et que je vous raconterai.
Le marquis se recueillit quelques instants, puis il reprit:
—Six ans après que Marcof eut quitté la Calabre, c'est-à-dire vers 1780, il y a bientôt douze années, chère Julie, et vous devez d'autant mieux vous souvenir de cette date que cette année dont je vous parle fut celle de notre séparation, je m'embarquai moi-même pour l'Amérique, où M. de La Fayette, mon ami, me fit l'accueil le plus cordial.
Je n'entreprendrai pas de vous raconter ici l'odyssée des combats auxquels je pris part. Je vous dirai seulement qu'au commencement de 1783, me trouvant avec un parti de volontaires chargé d'explorer les frontières de la Virginie, nous tombâmes tout à coup dans une embuscade tendue habilement par les Anglais. Nous nous battîmes avec acharnement.
Blessé deux fois, mais légèrement, je prenais à l'action une part que mes amis qualifièrent plus tard de glorieuse, quand je me vis brusquement séparé des miens et entouré par une troupe d'ennemis. On me somma de me rendre. Ma réponse fut un coup de pistolet qui renversa l'insolent qui me demandait mon épée. Dès lors il s'agissait de mourir bravement, et je me préparai à me faire des funérailles dignes de mes ancêtres. Bientôt le nombre allait l'emporter. Mes blessures me faisaient cruellement souffrir; la perte de mon sang détruisait mes forces; ma vue s'affaiblissait, et mon bras devenait lourd. J'allais succomber, quand une voix retentit soudain à mes oreilles, et me cria en excellent français:
—Courage, mon gentilhomme! nous sommes deux maintenant.
Alors, à travers le nuage qui descendait sur mes yeux, je distinguai un homme qu'à son agilité, à sa vigueur, à la force avec laquelle il frappait, je fus tenté de prendre pour un être surnaturel. Il me couvrit de son corps et reçut à la poitrine un coup de lance qui m'était destiné. Je poussai un cri.
Lui, sans se soucier de son sang qui coulait à flots, ivre de poudre et de carnage, il était à la fois effrayant et admirable à contempler. Pendant cinq minutes il soutint seul le choc des Anglais, et cinq minutes, dans une bataille, sont plus longues que cinq années dans toute autre circonstance. Enfin nos amis, qui avaient d'abord lâché pied, revinrent à la charge et nous délivrèrent.
Après le combat, je cherchai partout mon généreux sauveur, mais je ne pus le découvrir. Transporté au poste des blessés, j'appris, le lendemain, qu'après s'être fait panser il s'était élancé à la poursuite des Anglais.
Six mois après, chère Julie, au milieu d'un autre combat, et dans des circonstances à peu près semblables, je dus encore la vie au même homme, qui fut encore blessé pour moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure était grave, et il lui fallut consentir à être transporté à l'ambulance. Le chirurgien qui le soigna demeura stupéfait en voyant ce corps sillonné par plus de quatorze cicatrices.
Une fièvre ardente s'empara du blessé et le tint trois semaines entre la vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa puissante nature triompha de la maladie. Il entra en convalescence. J'ignorais encore qui il était. Je lui avais prodigué mes soins, et un jour qu'il essayait ses forces en s'appuyant sur mon bras, je tentai de l'interroger.
—Vous êtes Français, lui dis-je, cela s'entend; mais dans quelle partie de la France êtes-vous né?
—Je n'en sais rien, me répondit-il.
—Quoi! vous ignorez l'endroit de votre naissance?
—Absolument.
—Et vos parents?
—Je ne les ai jamais connus.
—Vous êtes orphelin?
—Je l'ignore.
—Comment cela?
—Je suis un enfant perdu.
—Alors le nom que vous portez?
—Est celui d'un brave homme qui a pris soin de mon enfance.
—Et où avez-vous été élevé?
—En Bretagne.
—Dans quelle partie de la province?
—A Saint-Malo.
—A Saint-Malo! m'écriai-je.
—Oui, me répondit-il. Est-ce que vous-même vous seriez né dans cette ville?
—Non. Je suis Breton comme vous, mais je suis né à Loc-Ronan, dans le château de mes ancêtres.
Puis, après un moment de silence, je repris avec une émotion que je pouvais à peine contenir:
—Vous m'avez dit que vous portiez le nom du brave homme qui vous avait élevé?
—Oui.
—Quelle profession exerçait-il?
—Celle de pêcheur.
—Et il se nommait?
—Marcof le Malouin.
En entendant prononcer ce nom, j'eus peine à retenir un cri prêt à jaillir de ma poitrine; mais cependant je parvins à le retenir et à comprimer l'élan qui me poussait vers mon sauveur.
—Pour comprendre cette émotion profonde que je ressentais, continua le marquis de Loc-Ronan, il me faut vous rappeler les recommandations faites par mon père à son lit de mort. Je vous ai déjà dit que l'abandon de cet enfant, fruit d'une faute de jeunesse, avait assombri le reste de ses jours. Lui-même avait cherché, mais en vain, à retrouver plus tard les traces de ce fils délaissé, et confié à des mains étrangères. Aussi, lorsqu'il m'eut révélé dans ses moindres détails le secret qui le tourmentait, lorsqu'il m'en eut raconté toutes les circonstances, me disant et le nom du pêcheur, et l'âge que devait avoir mon frère, et le lieu dans lequel il l'avait abandonné; lorsqu'après m'avoir fait jurer de ne pas repousser ce frère si le hasard me faisait trouver face à face avec lui, mon père mourut content de mon serment, je me mis en devoir de faire toutes les recherches nécessaires pour accomplir ma promesse. Mais les recherches furent vaines. Je fouillai inutilement toutes les côtes de la Bretagne. A Saint-Malo, depuis plus de dix ans que le vieux pêcheur était mort, on n'avait plus entendu parler de son fils adoptif. A Brest, une fois, ce nom de Marcof le Malouin frappa mon oreille; mais ce fut pour apprendre que le corsaire qu'il montait s'était perdu jadis corps et bien sur les côtes d'Italie.
Lorsque mon père avait tenté ses recherches, Marcof était en Calabre. Lorsque je tentai les miennes, il était déjà en Amérique. Et voilà qu'au moment où j'y songeais le moins, au moment où j'avais perdu tout espoir de rencontrer ce frère inconnu que je cherchais, un hasard providentiel me mettait sur sa route, et, dans ce second fils de mon père, je reconnaissais celui qui deux fois m'avait sauvé la vie au péril de la sienne; celui qui, deux fois, avait prodigué son sang pour épargner le mien! Maintenant vous comprenez, n'est-ce pas, les élans de mon coeur? Et cependant, je vous l'ai dit, je parvins à me contenir et à ne rien laisser deviner. J'avais mes projets.
Nous étions en 1784. Nous venions d'apprendre que la France avait reconnu enfin l'indépendance des États-Unis, et que la guerre allait cesser. J'avais résolu de revenir en Bretagne et d'y ramener avec moi ce frère si miraculeusement retrouvé. Je voulais que ce fût seulement dans le château de nos aïeux qu'eût lieu cette reconnaissance tant souhaitée. Je me faisais une joie de celle qu'éprouverait Marcof en retrouvant une famille et en apprenant le nom de son père. Je lui proposai donc de m'accompagner en France.
La guerre était terminée; il n'avait plus rien à faire en Amérique; il consentit. Deux mois après, nous abordâmes à Brest. Le lendemain nous étions à Loc-Ronan. Tu te rappelles notre arrivée, Jocelyn?
—Oh! sans doute, mon bon maître, répondit le vieux serviteur.
Le marquis continua:
—L'impatience me dévorait. Le soir même j'emmenai Marcof dans ma bibliothèque, et là je le priai de me raconter son histoire. Il le fit avec simplicité. Lorsqu'il eut terminé:
—Ne vous rappelez-vous rien de ce qui a précédé votre arrivée chez le pécheur? lui demandai-je.
—Rien, me répondit-il.
—Quoi! pas même les traits de celui qui vous y conduisit?
—Non; je ne crois pas. Mes souvenirs sont tellement confus, et j'étais si jeune alors.
—Soupçonnez-vous quel pouvait être cet homme?
—Je n'ai jamais cherche à le deviner.
—Pourquoi?
—Parce que, si j'avais supposé que cet homme dont vous parlez fût mon père, cela m'eût été trop pénible.
—Et si c'était lui, et qu'il se fût repenti plus tard?
—Alors je le plaindrais.
—Et vous lui pardonneriez, n'est-ce pas?
—Lui pardonner quoi? demanda Marcof avec étonnement.
—Mais, votre abandon.
—Un fils n'a rien à pardonner à son père; car il n'a pas le droit de l'accuser. Si le mien a agi ainsi, c'est que la Providence l'a voulu. Il a dû souffrir plus tard, et j'espère que Dieu lui aura pardonné; quant à moi, je ne puis avoir, s'il n'est plus, que des larmes et des regrets pour sa mémoire.
Toute la grandeur d'âme de Marcof se révélait dans ce peu de mots. Je le quittai et revins bientôt, apportant dans mes bras le portrait de mon père; ce portrait, qui est d'une ressemblance tellement admirable que, lorsque je le contemple, il me semble que le vieillard va se détacher de son cadre et venir à moi. Je le présentai à Marcof.
—Regardez ce portrait! m'écriai-je, et dites-moi s'il ne vous rappelle aucun souvenir?
Marcof contempla la peinture. Puis il recula, passa la main sur son front et pâlit.
—Mon Dieu! murmura-t-il, n'est-ce point un rêve?
—Que vous rappelle-t-il? demandai-je vivement en suivant d'un oeil humide l'émotion qui se reflétait sur sa mâle physionomie.
—Non, non, fit-il sans me répondre; et cependant il me semble que je ne me trompe pas? Oh! mes souvenirs! continua-t-il en pressant sa tête entre ses mains.
Il releva le front et fixa de nouveau les yeux sur le portrait.
—Oui! s'écria-t-il, je le reconnais. C'est là l'homme qui m'a conduit chez le pêcheur de Saint-Malo.
—Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.
—Et cet homme est-il donc de votre famille?
—Oui.
—Son nom?
—Le marquis de Loc-Ronan.
—Le marquis de Loc-Ronan! répéta Marcof qui vint tout à coup se placer en face de moi. Mais alors, si ce que vous me disiez était vrai, ce serait...
Il n'acheva pas.
—Votre père! lui dis-je.
—Et vous! vous?...
—Moi, Marcof, je suis ton frère!
Et j'ouvris mes bras au marin qui s'y précipita en fondant en larmes. Pendant deux semaines j'oubliai presque mes douleurs quotidiennes. Votre charmante image, Julie, venait seule se placer en tiers entre nous.
—Quoi! s'écria vivement la religieuse, auriez-vous confié à votre frère...
—Rien! interrompit le marquis; il ne sait rien de ma vie passée. Connaissant la violence de son caractère, je n'osai pas lui révéler un tel secret. Marcof, par amitié pour moi, aurait été capable d'aller poignarder à Versailles même les infâmes qui se jouaient de mon repos et menaçaient sans cesse mon honneur. Non, Julie, non, je ne lui dis rien; il ignore tout. Marcof aurait trop souffert.
Le marquis baissa la tête sous le poids de ces cruels souvenirs, tandis que la religieuse lui serrait tendrement les mains.
—Et que devint Marcof? demanda-t-elle pour écarter les nuages qui assombrissaient le front de son époux.
—Je vais vous le dire, répondit Philippe en reprenant son récit.
Moins pour obéir à mon père que pour suivre les inspirations de mon coeur, je conjurai mon frère d'accepter une partie de ma fortune, et de prendre avec la terre de Brévelay le nom et les armes de la branche cadette de notre famille, branche alors éteinte, et qu'il eût fait dignement revivre, lors même que son écusson eût porté la barre de bâtardise. Mais il refusa.
—Philippe, me dit-il un jour que je le pressais plus vivement d'accéder à mes prières, Philippe, n'insiste pas. Je suis un matelot, vois-tu, et je ne suis pas fait pour porter un titre de gentilhomme. J'ai l'habitude de me nommer Marcof; laisse-moi paisiblement continuer à m'appeler ainsi. Si demain tu me reconnaissais hautement pour être de ta famille, on fouillerait dans mon passé, et on ne manquerait pas de le calomnier. Mes courses à bord des corsaires, on les traiterait de pirateries. Mon séjour dans les Calabres, on le considérerait comme celui d'un voleur de grand chemin. Enfin, on accuserait notre père, Philippe, sous prétexte de me plaindre, et nous ne devons pas le souffrir. Demeurons tels que nous sommes. Soyons toujours, l'un le noble marquis de Loc-Ronan; l'autre le pauvre marin Marcof. Nous nous verrons en secret, et nous nous embrasserons alors comme deux frères.
—Réfléchis! lui dis-je; ne prends pas une résolution aussi prompte.
—La mienne est inébranlable, Philippe; n'insiste plus.
En effet, jamais Marcof ne changea de façon de penser, et rien de ce que je pus faire ne le ramena à d'autres sentiments. Bientôt même je crus m'apercevoir que le séjour du château commençait à lui devenir à charge. Je le lui dis.
—Cela est vrai, me répondit-il naïvement; j'aime la mer, les dangers et les tempêtes; je ne suis pas fait pour vivre paisiblement dans une chambre. Il me faut le grand air, la brise et la liberté.
—Tu veux partir, alors?
—Oui.
—Mais ne puis-je rien pour toi?
—Si fait, tu peux me rendre heureux.
—Parle donc!
—Je refuse la fortune et les titres que tu voulais me donner; mais j'accepte la somme qui m'est nécessaire pour fréter un navire, engager un équipage et reprendre ma vie d'autrefois.
—Fais ce que tu voudras, lui répondis-je; ce que j'ai t'appartient.
Le lendemain Marcof partit pour Lorient. Il acheta un lougre qu'il fit gréer à sa fantaisie, et trois semaines après, il mettait à la voile. Nous fûmes deux ans sans nous revoir. Pendant cet espace de temps, il avait parcouru les mers de l'Inde et fait la chasse aux pirates. Puis il retourna en Amérique et continua cette vie d'aventures qui semble un besoin pour sa nature énergique.
Chaque fois qu'il revenait et mouillait, soit à Brest, soit à Lorient, il accourait au château. Enfin, il finit par adopter pour refuge la petite crique de Penmarckh. Lorsque les événements politiques commencèrent à agiter la France et à ébranler le trône, Marcof se lança dans le parti royaliste. C'est là, chère Julie, où nous en sommes, et voici ce que je connais de l'existence et du caractère de mon frère.»
Un long silence succéda au récit de Philippe. La religieuse et Jocelyn réfléchissaient profondément. Le vieux serviteur prit le premier la parole.
—Monseigneur, dit-il, lorsque le capitaine est venu au château, il y a quelques jours, l'avez-vous prévenu de ce qui allait se passer?
—Non, mon ami, répondit le marquis; j'ignorais alors que le moment fût si proche, n'ayant pas encore vu les deux misérables que tu connais si bien.
—Mais il vous croit donc mort? s'écria la religieuse.
—Non, Julie.
—Comment cela?
—Marcof, d'après nos conventions, devait revoir le marquis de La Rouairie. Il avait été arrêté entre eux qu'ils se rencontreraient à l'embouchure de la Loire. Le matin même qui suivit notre dernière entrevue, il mettait à la voile pour Paimboeuf. Il devait, m'a-t-il dit, être douze jours absents. Or, en voici huit seulement qu'il est parti. Demain dans la nuit, Jocelyn se rendra à Penmarckh; je lui donnerai les instructions nécessaires, et il préviendra mon frère.
Le marquis ignorait le prompt retour duJean-Louiset la subite arrivée de Marcof. Il ne savait pas que le marin, le croyant mort, avait pénétré dans le château et s'était emparé des papiers que le marquis lui avait indiqués.
—Le capitaine sera-t-il de retour? fit observer Jocelyn.
—Je l'ignore, répondit Philippe; mais peu importe! Écoute-moi seulement, et retiens bien mes paroles.
—J'écoute, monseigneur.
—Il a été convenu jadis entre mon frère et moi que toutes les fois qu'il aborderait à terre et que tu ne lui porterais aucun message de ma part, il pénétrerait dans le parc de Loc-Ronan par la petite porte donnant sur la montagne, et dont je lui ai remis une double clé. Une fois entré, il se dirigerait vers la grande coupe de marbre placée sur le second piédestal à droite. C'est à l'aide de cette coupe que nous échangions nos secrètes correspondances. Bien des fois nous avons communiqué ainsi lorque des importuns entravaient nos rencontres. Demain, ou plutôt cette nuit même, Jocelyn, je te remettrai une lettre que tu iras déposer dans la coupe.
—Mais, interrompit Jocelyn, si, en débarquant à terre, le capitaine apprend la fatale nouvelle déjà répandue dans tout le pays, il croira à un malheur véritable, et qui sait alors s'il viendra comme d'ordinaire dans le parc?
—C'est précisément ce à quoi je songeais, répondit le marquis. Je connais le coeur de Marcof; je sais combien il m'aime, et son désespoir, quelque court qu'il fût, serait affreux.
—Mon Dieu! inspirez-nous! dit la religieuse avec anxiété. Que devons-nous faire?
—Je ne sais.
—Et moi, je crois que j'ai trouvé ce qu'il fallait que je fisse, dit Jocelyn.
—Qu'est-ce donc?
—Tout le monde vous pleure, monseigneur; mais on ignore ce que je suis devenu, et l'on doit penser au château que je reviendrai d'un instant à l'autre.
—Eh bien?
—Maintenant que vous êtes en sûreté ici, rien ne s'oppose à ce que je retourne à Loc-Ronan.
—Je devine, interrompit le marquis. Tu guetteras l'arrivée duJean-Louis?
—Sans doute. Je veillerai nuit et jour, et dès que le lougre sera en vue, je l'attendrai dans la crique.
—Bon Jocelyn! fit le marquis.
—Si vous le permettez même, monseigneur, je partirai cette nuit.
—Je le veux bien.
—Et si le capitaine me demande où vous vous trouvez, faudra-t-il le lui dire?
—Certes.
—Et l'amener?
Le marquis regarda la religieuse comme pour solliciter son approbation. Julie devina sa pensée.
—Oui, oui, Jocelyn, dit-elle vivement, amenez ici le frère de votre maître.
Le marquis s'inclina sur la main de la religieuse et la remercia par un baiser.
—Ange de bonté et de consolation! murmura-t-il.
A peine se relevait-il qu'un bruit léger retentit dans le souterrain et fit pâlir la religieuse et Jocelyn.
—Mon Dieu! dit Julie à voix basse, avez-vous entendu?
—Silence! fit Jocelyn en se levant.
Le marquis avait porté la main à sa ceinture et en avait retiré un pistolet qu'il armait. Jocelyn se glissa hors de la cellule. Il avança doucement dans la demi-obscurité et se dirigea vers la petite porte secrète qui faisait communiquer la partie du cloître cachée sous la terre avec les galeries souterraines dont nous avons déjà parlé.
Arrivé à cet endroit, il s'arrêta et se coucha sur le sol. Il appuya son oreille contre la porte. D'abord il n'entendit aucun bruit. Puis il distingua des pas lourds et irréguliers comme ceux d'une personne dont la marche serait embarrassée.
Il entendit le sifflement d'une respiration haletante. Enfin, les pas se rapprochèrent, s'arrêtèrent, une main s'appuya contre la porte secrète, Jocelyn écoutait avec anxiété. Il s'attendait à voir jouer le ressort. Il n'en fut rien; mais le bruit mat d'un corps roulant lourdement sur la terre parvint jusqu'à lui. Ce bruit fut suivi d'un soupir. Puis tout rentra dans le plus profond silence.