XI

C'était pour la nuit même de ce jour, lendemain de la Saint-Jean, que le sorcier avait donné rendez-vous au triste amoureux de la belle Yvonne. Keinec attendait avec impatience l'heure de se rendre à la baie des Trépassés. Enfin la nuit vint; dix heures sonnèrent à la petite église de Penmarckh. Keinec, alors, se dirigea vers la crique en portant sur ses épaules le bouc noir, et sous son bras les poules blanches que Carfor avait demandés.

Arrivé sur la plage, il détacha un canot, il y jeta son paquet, il sauta légèrement à bord et poussa au large. En marin consommé, en homme intrépide, Keinec allait braver les rochers et les âmes errantes de la baie des Trépassés; il se rendait par mer à la sinistre demeure du sorcier. A onze heures et demie, il abordait devant la grotte. Carfor était accroupi sur le rivage, occupé, en apparence, à contempler les astres.

—Te voilà, mon gars? dit-il avec étonnement.

—Ne m'attendais-tu pas? répondit Keinec.

—Si fait; mais pas par mer...

—Pourquoi?

—Parce que je pensais que tu aurais peur des esprits...

—Je n'ai peur ni des morts ni des vivants, entends-tu!...

—Ah! tu es un brave matelot!...

—Il ne s'agit pas de cela. Tu sais ce qui m'amène? Voici le bouc noir, voici les poules blanches, voilà ma carabine, de la poudre et des balles. Tu as tout ce que tu m'as demandé!

—Je le vois.

—Eh bien! Parle vite!...

—Tu le veux, Keinec?

—Parle, te dis-je!

—Écoute-moi donc!

—Attends! interrompit Keinec. Avant de commencer, rappelle-toi quelle est ma volonté inflexible!... il faut, ou qu'Yvonne soit ma femme! ou qu'elle meure! ou que je meure moi-même!...

—Tu n'es pas venu ici pour ordonner!... s'écria Carfor avec violence, mais bien pour obéir! Orgueilleux insensé, courbe la tête! J'ai interrogé les astres la nuit dernière, et voici ce qu'ils m'ont répondu:

«Jahoua épousera Yvonne, et pourtant Yvonne ne sera pas la femme de Jahoua!...

—Que veux-tu dire? demanda Keinec.

—Je veux dire que le mariage à l'église aura lieu quoi que tu tentes pour l'empêcher, car, jusqu'à l'heure où le prêtre aura béni les promis, Jahoua sera invulnérable pour tes balles!...

—Invulnérable?

—Au moment où il sortira de l'église, il cessera d'être défendu contre toi!... Écoute encore, Keinec, et ne prends pas une résolution avant de m'avoir entendu jusqu'au bout!... Yvonne aime Jahoua. Ne tourmente pas ainsi la batterie de ta carabine et écoute toujours, car je te dis la vérité!... Yvonne aime Jahoua. Yvonne ne pardonnera jamais à son meurtrier si elle le connaît; il faut donc que Jahoua meure, mais il faut aussi que sa fiancée ignore toujours quelle est la main qui l'aura frappé! Jahoua doit paraître mourir par un accident. Le jour fixé pour le mariage est celui de la fête de la Soule! C'est le village de Fouesnan qui, cette année, disputera le prix au village de Penmarckh: les vieillards l'ont décidé. Ce hasard semble fait pour toi!... tu sais qu'il y a souvent mort d'homme à la fête de la Soule?

—Je le sais.

—Eh bien! ce jour-là Jahoua peut mourir.

—Après?

—Yvonne pleurera son fiancé; mais Yvonne est coquette! les femmes le sont toutes! Quand le temps aura calmé sa douleur, elle pensera aux beaux justins et aux jupes de couleurs vives. Elle écoutera, comme elle l'a fait déjà... le plus riche de nos gars...

—Après?... après?

—Il te faut donc devenir riche pour ranimer son amour éteint... car elle t'a aimé, Keinec... elle t'a aimé, autrefois... Si tu es riche, elle t'aimera encore...

—Oui.

—Et que feras-tu pour conquérir cette richesse?

—Tout ce qu'un homme peut faire.

—Tu ne reculeras devant rien?

—Devant rien, je le jure!

—Alors, Yvonne t'appartiendra, car tu seras riche, c'est moi qui te le promets!

—Comment cela?

—Ne t'inquiète pas; j'ai les moyens de te donner une fortune...

—Ne puis-je les connaître?

—Non!... maintenant du moins!... C'est seulement dans l'heure qui suivra la mort de Jahoua que je pourrai te révéler mes secrets, qui alors deviendront les tiens. Sache seulement qu'avant une année révolue, nous aurons tous deux des trésors cent fois plus considérables que ceux du marquis de Loc-Ronan.

—Tu me le jures, Carfor?

—Sur le salut de mon âme! Nous serons riches dans un an!

—Un an! répéta Keinec, c'est bien long!

—Je ne puis rien pour toi avant cette époque.

—Et si d'ici à un an Yvonne allait en aimer un autre?

—Impossible!

—Pourquoi?

—Parce que, le jour même de la mort de Jahoua, Yvonne quittera le pays...

—Yvonne quittera le pays! s'écria Keinec, et où donc ira-t-elle?

—Je te le dirai quand il sera temps.

—Je veux le savoir à l'instant même!

—Je ne puis te répondre.

—Il le faut cependant.

—Non! je ne le peux ni ne le veux faire!

Un long silence interrompit la conversation commencée. Carfor, plongé dans des rêveries profondes, paraissait avoir oublié la présence de Keinec. Le marin, lui aussi, réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre. Enfin il releva les yeux sur le berger, et lui posant sa main nerveuse sur l'épaule:

—Ian Carfor, lui dit-il, il court de singuliers bruits sur ton compte! On prétend que tu trahis ceux qui te donnent leur confiance. On ajoute que tu jettes des sorts, que tu évoques le démon, que tu te fais un jeu des souffrances de tes semblables. Écoute-moi bien! Réfléchis, Ian Carfor, avant de vouloir faire de moi ta risée et ton jouet!... Tu me connais assez pour savoir que j'ai la main rude, eh bien! par la sainte croix, entends-tu? si tu me trompais, si tu me guidais mal, je te tuerais comme un chien!

Le berger haussa froidement les épaules.

—Si tu crains mes trahisons, répondit-il d'un ton parfaitement calme, agis à ta guise et n'écoute pas mes conseils... Qui donc te force à les suivre?... Si au contraire, tu veux te laisser guider par moi, il est inutile de proférer des menaces que je ne crains pas. Je t'ai dit ce que j'avais lu dans les astres. Maintenant décide toi-même. Tue Jahoua tout de suite! tue Yvonne avec lui! que m'importe?...

—Et si je t'obéis?

—Si tu m'obéis, Keinec, je te le répète, avant un an écoulé, celle que tu aimes sera ta femme!

—Eh bien! je t'obéirai; conseille ou plutôt ordonne!...

—Soit!... Le jour de la Soule tu t'attacheras à Jahoua, tu lutteras avec lui, et tu l'étoufferas dans tes bras!... T'en sens-tu la force?...

Keinec sourit. Promenant autour de lui un regard investigateur, il aperçut une longue barre de fer que la mer avait rejetée sur le rivage, et qui provenait, comme les débris au milieu desquels elle se trouvait, de quelque récent naufrage. Il se baissa sans mot dire, il ramassa la barre de métal et il retourna vers Carfor.

Alors il prit le morceau de fer par chaque extrémité, il plaça le milieu sur son genou, et il roidit ses bras dont les muscles saillirent et dont les veines se gonflèrent comme des cordes entrecroisées, puis il appuya lentement. La barre ploya peu à peu, et finit par former un demi-cercle. Keinec appuyait toujours. Bientôt les deux extrémités se touchèrent. Alors il retourna la barre ployée en deux, et, l'écartant en sens inverse, il entreprit de la redresser. Mais le fer craqua, et la barre se rompit en deux morceaux au premier effort. Keinec en jeta les tronçons dans la mer.

—Crois-tu que je puisse étouffer un homme entre mes bras? dit-il.

—Oui, certes!

—Seulement, peut-être Jahoua ne prendra-t-il point part à la Soule; il n'est pas de Fouesnan, lui...

—Il épouse une fille du village; il doit soutenir les gars du village ce jour-là.

—C'est vrai.

—Eh bien! maintenant, va me chercher le bouc noir, et les poules blanches.

—Que veux-tu faire?

—Te dire avec certitude si tu seras vainqueur et quel sera ton avenir!

Keinec coupa les liens qui retenaient les pieds du bouc noir qu'il apporta devant Carfor. Ce dernier contempla pendant quelques instants l'animal, puis il avisa sur la grève un rocher dont la surface polie présentait l'aspect d'une table de marbre. Il en fit une sorte d'autel en le posant sur trois pierres disposées en triangle, et il y plaça le bouc en prononçant quelques paroles à voix basse.

La pauvre bête, étourdie encore par le roulis du canot, les quatre pieds engourdis et meurtris, restait étendue sur le flanc sans donner signe de vie. Carfor lui ouvrit les yeux avec le doigt, puis il prit dans sa bouche une gorgée d'eau de mer, et il insuffla cette eau dans les oreilles de la victime. Le bouc essaya de relever la tête, et la balança de droite à gauche pendant quelques secondes.

—Il consent! il consent! murmura Carfor.

Le berger courut à sa grotte, et en rapporta une énorme brassée de bruyères sèches qu'il disposa symétriquement en cercle autour de l'autel improvisé. Il ajouta quelques branches de lauriers et d'oliviers qu'il tira d'un petit sac. Cela fait, il ordonna à Keinec de s'asseoir sur la grève à quelque distance du cercle magique, et il se mit en devoir de commencer l'opération mystérieuse et cabalistique.

Il se dépouilla d'abord d'une partie de ses vêtements, il se lava les bras dans la mer, et il entonna d'une voix lugubre un chant étrange dans une langue inconnue, et bizarrement rhytmée. A mesure qu'il chantait, le sang lui montait au visage, ses gestes devenaient plus rapides, et ses pieds martelaient le sol en exécutant une sorte de danse assez semblable à celle des sauvages. C'était un spectacle vraiment fantastique que celui qu'offrait cet homme au corps décharné dansant et chantant autour d'un animal destiné au sacrifice. Les rayons tremblants de la lune éclairaient cette scène et lui donnaient un aspect lugubre.

Carfor n'était plus le même. Le conspirateur républicain, l'agent révolutionnaire, avaient complètement disparu. Ils cédaient la place au fils des Celtes, au descendant des druides, au vieil enfant de la superstitieuse Armorique. Évidemment Carfor avait foi en ce qu'il accomplissait. Il se regardait comme le prêtre d'une religion infernale. A force de jouer le rôle de sorcier, il s'était tellement identifié avec son personnage que, malgré sa volonté peut-être, il en était venu à croire à ses cabales magiques. Keinec était brave, et pourtant il se sentit frissonner en présence de l'exaltation fanatique et hallucinée du berger sorcier.

Après quelques minutes de chants et de danse, Carfor alluma une branche de bruyère, il versa quelques gouttes de l'eau-de-vie enfermée dans sa gourde sur le reste du bûcher, et il approcha la flamme. Aussitôt une fumée épaisse s'éleva, et enveloppa l'autel et la victime. Carfor continua sa pantomime entremêlée de paroles prononcées tantôt d'une voix brève et impérative, comme s'il donnait des ordres à quelque puissance invisible; tantôt murmurées sur le ton de la prière.

Lorsque la flamme s'éleva claire et brillante, illuminant la grève, il entra dans le cercle de feu et s'approcha de l'autel. Saisissant un couteau affilé, il écarta les pieds de la victime, et, avec une adresse merveilleuse, il éventra le bouc d'un seul coup. L'animal ne poussa pas une plainte. Carfor sourit de plaisir. Sa rude physionomie, éclairée par les rayonnements du feu, offrait une expression sauvage et inspirée. Le bouc éventré, le berger plongea ses mains dans les entrailles palpitantes, et les ramena à lui en les arrachant. Il les déposa sur la pierre. Puis il sépara la tête du tronc, et il jeta dans le brasier ardent le reste du corps. Alors il se prosterna et demeura en prière pendant deux ou trois minutes. Se relevant ensuite il se pencha avidement vers les entrailles, et il commença l'examen avec une attention minutieuse.

—Les poules blanches? demanda-t-il à Keinec.

Celui-ci s'empressa de les lui remettre. Carfor recommença pour les poules ce qu'il avait fait pour le bouc. Lorsque les entrailles des trois victimes furent rassemblées en un monceau sanglant, le berger éparpilla le feu qui commençait à s'éteindre faute d'aliments. Il alluma une torche de résine, et il la planta dans la fente d'un rocher voisin.

—Approche! dit-il à Keinec.

Le marin, dont l'imagination était frappée par ce qu'il venait de voir, hésita en se signant...

—Approche sans crainte! répéta Carfor.

Keinec obéit.

—Voici le livre du destin! continua le sorcier en désignant les entrailles des victimes immolées. Regarde et écoute, car ton sort y est tracé en lettres ineffaçables!

Combien m'as-tu apporté d'animaux, Keinec?

—Trois, répondit le jeune homme.

—Trois seulement, n'est-ce pas? Eh bien! vois, cependant, il y a là quatre foies! Quatre foies rouges, sains et sans taches. Regarde, Keinec! Celui du bouc noir était double! Signe infaillible de succès et de prospérités! Maintenant regarde encore! examine les coeurs. Ils sont tous les trois larges, et leurs palpitations sont égales. Heureux présages, Keinec! Heureux présages! Vois comme ces entrailles glissent facilement entre mes mains. Elles ne sont ni souillées de pustules, ni déchirées, ni desséchées, ni tachetées. Heureux présages, Keinec! Heureux présages! Regarde le fiel du bouc noir, il est volumineux et facile à dédoubler. Indices certains de débats violents, de combats sanglants, mais dont l'issue te sera favorable! Va, mon gars. Les esprits sont avec toi; ils te soutiennent! Yvonne t'appartiendra, et tu tueras Jahoua!...

En prononçant ces mots, Carfor se laissa glisser sur la grève comme s'il se fût senti à bout de forces. Keinec tressaillit de joie.

—Elle sera à moi! murmura-t-il.

Carfor était revenu à lui. Il se redressa, et il fit signe de la main à Keinec de s'agenouiller. Celui-ci obéit. Le berger prit une poignée de feuilles de laurier, les alluma à la torche, les éteignit ensuite dans le sang des victimes, et les secoua sur la tête du jeune homme.

—Va! dit-il à voix haute. Va, Keinec!... Tu seras riche, tu seras puissant, tu seras redouté! Les biens de la terre t'appartiendront. Et, je te le dis, Yvonne sera ta femme!... Va donc, et tue Jahoua!

—Je le tuerai! répondit Keinec en se relevant.

Trois jours après le dernier de ceux pendant lesquels se sont passés les divers événements qui ont fait le sujet des précédents chapitres, les cloches de l'église du petit village de Fouesnan, lancées à toutes volées, appelaient les fidèles à l'office du dimanche, et les fidèles s'empressaient de répondre à ce pieux appel. Aussi depuis le matin, comme cela se pratique chaque dimanche, les sentiers des montagnes, les chemins creux bordés d'ajoncs et de houx, les routes serpentant au milieu des landes et des bruyères, étaient-ils couverts de braves paysans portant leurs costumes de fêtes, leurs grands chapeaux enrubannés, et s'appuyant sur leurs pen-bas. Au loin on distinguait les jeunes filles et les femmes. Les unes parées de leurs plus beaux corsages, de leurs jupes aux plus éclatantes couleurs, marchant deux à deux ou donnant le doigt à leurs «promis,» tandis que les parents, qui suivaient à courte distance, admiraient naïvement la brave tournure du gars, et la gracieuse démarche de la «fillette» Les autres, escortées par leur maris, par leurs frères, par leurs enfants, portant dans leurs bras le dernier né, et dans la poche de leur tablier le gros missel acheté à Quimper et donné par l'époux le jour du mariage. Puis au milieu de toute cette population jeune, alerte et remuante, s'avançaient gravement les vieillards et les matrones. Tous se dirigeaient vers l'église paroissiale de Fouesnan. A dix heures la place du village regorgeait de monde, et personne pourtant n'entrait dans l'église où l'on allait célébrer la grand'messe. On attendait le marquis de Loc-Ronan, qui jamais n'avait manqué d'assister à l'office.

Enfin un mouvement se fit à l'extrémité de la foule, un passage se forma de lui-même, et le marquis, suivi de Jocelyn qui portait son livre, et de deux domestiques à ses livrées, fit son entrée sur la place. Toutes les têtes se découvrirent; le marquis, poli lui-même comme on l'était autrefois, poli comme un véritable grand seigneur qui laisse l'insolence aux laquais et aux parvenus, le marquis, disons-nous, porta la main à son chapeau et salua les paysans; puis il traversa lentement la foule, s'arrêtant pour adresser à l'un quelques mots affectueux, à l'autre quelque amicale gronderie. Aux femmes il parlait de leurs enfants malades; aux jeunes filles il faisait compliment de leur bonne mine. Aux vieillards il leur serrait la main. Et c'était sur toutes ces braves et franches physionomies bretonnes des sourires de joie, des rougeurs de plaisir, des yeux s'humectant de douces larmes, toutes les expressions, enfin, de l'amour, du respect, et de la reconnaissance. Aussi, on se pressait, on se poussait, pour obtenir la faveur d'un regard du marquis, à défaut d'un mot de sa bouche. Les pères lui présentaient leurs enfants pour qu'il passât ses doigts blancs et aristocratiques sur leur tête ronde et couverte de cheveux dorés. Les vieillards s'inclinaient sur la main qui serrait la leur. Les gars jeunes et vigoureux se redressaient fièrement sous les doigts qui leur touchaient l'épaule; et les jeunes filles rougissaient en répondant par une révérence aux paroles affectueuses de leur seigneur.

Arrivé devant l'église, le marquis appela du geste les élus, parmi les vieillards, qui devaient ce jour là s'asseoir à ses côtés. Au nombre de ces derniers se trouvait le vieil Yvon, que le marquis honorait d'une affection toute particulière. Il avait même coutume de baiser sur le front la jolie Yvonne, faveur qui la faisait bien fière, et rendait fort jalouses ses jeunes amies moins bien traitées par le gentilhomme.

Au moment où le marquis arrivait sur le seuil, le recteur, en étole et en surplis blanc comme la neige de sa chevelure, s'avança suivi de son modeste clergé, pour lui offrir l'eau bénite. Le marquis la reçut avec respect, et, saluant amicalement le vénérable prêtre, il le suivit jusqu'à son banc seigneurial. Ce banc, plus élevé que les autres, et situé près du maître-autel, était remarquable par les sculptures qui le décoraient. C'était un cadeau qu'un des ancêtres du marquis avait fait à la paroisse, car, bien qu'il y eût une chapelle au château, l'habitude de la famille de Loc-Ronan était, depuis des siècles, d'aller entendre la messe du dimanche à l'église du village.

Après la célébration de l'office divin, le marquis, reconduit par le recteur, traversa l'église et retourna au château. Les paysans se réunissant suivant leurs fantaisies, leurs habitudes ou leurs amitiés, allèrent, en attendant vêpres, les uns faire une promenade dans les bruyères, les autres vider quelques pichets de cidre en devisant des nouvelles du jour.

Ce dimanche-là, il y avait réunion chez Yvon. La jolie Yvonne, plus charmante encore sous sa riche parure, entraîna ses amies pour leur faire voir les cadeaux de noce de son fiancé. Jahoua et les hommes se réunirent aux vieillards, et s'assirent à la porte en plein air, autour d'une longue table de chêne, sur laquelle circulaient les verres et les pichets.

Déjà la conversation s'engageait joyeuse et bruyante, lorsque l'arrivée d'un nouveau personnage vint porter la gaieté à son apogée. Ce dernier venu était un petit homme d'apparence grêle et délicate, aux jambes un peu arc-boutées, aux pieds longs et plats, aux bras énormes et maigres et dont le dos était affligé de cette proéminence naturelle que les gens trop sincères appellent une bosse, et que ceux mieux élevés nomment une déviation de la taille. Sa tête, large et grosse, paraissait hors de proportion avec le reste du corps. Une bouche énorme, un nez épaté, des joues vermillonnées, de petits yeux noirs, vifs et spirituels, complétaient l'ensemble de sa figure. Ce pauvre disgracié de la nature se nommait Kersan; mais il était beaucoup plus connu sous le nom deTailleur, qui était celui de la profession qu'il exerçait.

Pour bien comprendre l'importance du personnage nouveau que nous mettons en scène, il nous faut expliquer brièvement au lecteur les diverses attributions du tailleur dans la Basse-Bretagne. Un fait remarquable, c'est que dans la vieille Armorique tous les tailleurs sont contrefaits: les uns boiteux, les autres bossus, etc. Cela s'explique en ce que cet état n'est guère adopté que par les gens qu'une complexion débile ou défectueuse empêche de se livrer aux travaux de l'agriculture. Un tailleur possesseur d'une bosse, de deux yeux louches, de cheveux roux, est lenec plus ultradu genre, le beau idéal de l'espèce. Au moral, le tailleur est généralement conteur, hableur, vantard et peureux. Il se marie rarement, mais il fait le galentin auprès des filles, qui se moquent de lui. Les hommes le méprisent à cause de ses occupations casanières et féminines. S'ils parlent de lui, c'est en ajoutant: «Sauf votre respect!» comme lorsqu'il s'agit de choses dégoûtantes. En général, il est le favori des femmes que ses contes amusent, que son babil réjouit, que sa gourmandise fait sourire. Il n'a pas de domicile. Il va de ferme en ferme, séjournant dans l'une, passant dans l'autre le temps pendant lequel on l'occupe à raccommoder les habits des gars et les justins des filles. Il est poëte, faiseur de chansons, chanteur et musicien. Vivant d'une existence nomade, il sert de journal au pays dans lequel il arrive. Il arrange les événements, recueille les légendes; seulement il a grand soin que la plaisanterie domine toujours dans ses récits.

Mais sa fonction principale, celle dans laquelle il brille de tout son éclat, c'est celle d'agent matrimonial. Dès qu'un gars éprouve le désir de prendre femme, il va faire part au tailleur de ses dispositions conjugales, et il lui demande quelles sont les filles à marier. Le tailleur les connaît toutes et les lui désigne.

Le jeune homme fait son choix, déterminé le plus souvent par les conseils du tailleur, et il le charge de porter la parole à la «pennère.» Aussitôt le tailleur se met en campagne. Il se rend à la ferme qu'habite la jeune fille désignée, et il s'arrange de façon à lui parler sans témoins. La rencontre paraît fortuite; il parle du temps, de la récolte, despardonsprochains; puis, par une transition ingénieuse, il en arrive à aborder la question... Il vante le prétendant; il appelle l'attention sur la force dont il a fait preuve à la lutte ou à la Soule; il parle de son talent pour conduire les boeufs; il laisse échapper quelques mots touchant la dot. Enfin il cite son bon air lorsqu'il s'habille le dimanche, et sa mémoire imperturbable, qui a retenu les plus belles complaintes de la côte. La nouvelle Ève écoute le serpent tentateur, tout en rougissant et en roulant entre ses doigts le bord de son tablier.

«Parlez à mon père et à ma mère,» dit-elle enfin.

C'est la manière d'exprimer que le parti lui convient. Les parents avertis et consultés, si le jeune homme est agréé, au jour convenu, le tailleur, portant à la main une baguette blanche et chaussé d'un bas rouge et d'un bas violet, le leur amène accompagné de son plus proche parent. Cette démarche s'appelle «demande de la parole.» Là cessent les fonctions du tailleur. Il ne les reprend plus que pour le jour du mariage; mais elles changent de nature, et rentrent alors dans les attributions du poète, ainsi que nous le verrons plus tard.

C'était le tailleur de Fouesnan qui avait arrangé le mariage de Jahoua et d'Yvonne. Jahoua avait vu la jeune fille au pardon de la Saint-Michel, et en était devenu amoureux. Jahoua habitait à dix lieues de Fouesnan. Ne connaissant ni Yvonne ni son père, il avait, suivant la coutume, été trouver le tailleur, et l'avait prié de parler en son nom. Le tailleur très-fier d'être employé par un fermier comme Jahoua, n'avait pas demandé mieux que de se charger de l'affaire, et, sans retard, il s'était mis à l'oeuvre, et il avait réussi.

Donc, l'arrivée du tailleur devait être, à bon droit, saluée par les acclamations des assistants.

—Ah! c'est vous, tailleur! s'écria Jahoua.

—Oui, mon gars, c'est moi!

—Approchez et prenez un gobelet, ajouta Yvon.

—Asseyez-vous et contez-nous les nouvelles, fit un troisième.

—Ah! les nouvelles, mes gars, elles ne sont pas gaies aujourd'hui, répondit le tailleur.

—Est-ce qu'il est arrivé un malheur à quelqu'un? demanda Jahoua.

—Oui.

—A qui donc?

—A Rose Le Far, de Rosporden.

—Contez-nous cela, tailleur, contez-nous cela! s'écria l'assistance avec un ensemble parfait.

—Dame! c'est bien simple. La pauvre Rose a eu l'imprudence de ne pas écouter les vieillards: elle refusait de croire aux vérités que l'on raconte sur les âmes des morts. Si bien que dernièrement, comme elle revenait de la ville un peu tard, elle a traversé le cimetière à minuit.

Ici un frémissement parcourut l'assemblée.

—Après, après! demandèrent plusieurs voix.

—Eh bien, continua le tailleur que chacun écoutait avec un recueillement plein de terreur, lorsqu'elle fut arrivée au milieu des tombes, le sixième coup de minuit sonnait. Alors elle entendit autour d'elle un bruit étrange. Elle regarda. Elle vit toutes les tombes qui s'ouvraient lentement. Puis les morts en sortirent, secouèrent leur linceul et les étendirent proprement sur leur fosse; ensuite, marchant deux par deux, ils se dirigèrent à pas comptés vers l'église qui s'illumina tout à coup, et ils entrèrent... Rose ne pouvait plus bouger de sa place. Elle entendit des voix lugubres entonner leDe Profundis. Alors elle voulut fuir, mais il était trop tard, les morts revenaient vers le cimetière. Elle saisit un linceul et s'en enveloppa pour se cacher. Les morts défilaient devant elle. Rose reconnut sa mère et son père. Ils la virent, eux aussi, et ils l'appelèrent... Rose voulut fuir encore. Les mains des squelettes avaient pris les siennes et l'entraînaient. Le lendemain, un prêtre, qui traversait le cimetière, trouva le corps de la malheureuse Rose étendu sans vie auprès de la tombe de sa mère. Voilà, mes gars, ce que j'avais à vous raconter...»

Le tailleur avait cessé de parler que le silence régnait encore.

—Faut dire aussi, reprit-il, car il y a toujours des impies qui sont prêts à tout nier, faut dire que le médecin de Quimper, qui passait par Rosporden dans la journée, ayant entendu raconter l'histoire de Rose Le Far, voulut à toute force la voir. On le conduisit auprès du corps. Il la regarda bien, et puis, savez-vous ce qu'il a dit?

—Qu'est-ce qu'il a dit? demandèrent les paysans.

—Il a dit que Rose était morte d'une maladie qu'il a appelée d'un drôle de nom. Attendez un peu... une apatre... une acotreplie... Ah! voilà, uneapotre...plécie. Eh bien! moi je dis qu'elle n'est pas morte autrement que par la main des trépassés.

—C'est sûr! s'écria-t-on de toutes parts.

—Faudra prier le recteur de dire une messe pour son âme, fit observer Jahoua.

—Justement le voici! dit Yvon en désignant le pasteur qui se dirigeait vers lui.

Au moment où le recteur allait s'asseoir à côté de son vieil ami, un galop furieux se fit entendre à l'extrémité du village, puis on vit, au milieu d'un tourbillon de poussière, un cavalier déboucher à toute bride sur la place de Fouesnan. Ce cavalier était un piqueur du château de Loc-Ronan. En arrivant devant la maison d'Yvon, il s'arrêta. Son cheval était blanc d'écume.

—Mes gars! s'écria-t-il, où est M. le recteur?

—Me voici, mon ami, répondit le prêtre en se levant.

—Ah! monsieur le recteur, il faut que vous veniez au château au plus vite...

—On a besoin de moi?

—M. le marquis vous demande.

—Savez-vous pourquoi?

—Pour le confesser, hélas!

—Le confesser! s'écrièrent les paysans.

—Est-il donc malade, lui que j'ai vu il y a deux heures si bien portant? demanda le recteur avec épouvante.

—Ah! mon Dieu, oui! Cela lui a pris tout de suite en rentrant; il est tombé de cheval, et le vieux Jocelyn dit qu'il se meurt!...

—Seigneur mon Dieu! ayez pitié de lui! murmura le prêtre en quittant le cercle des paysans. Je cours au château, mon ami, je cours au château... Voyons, mes enfants, qui veut me prêter un bidet?

—Moi!... moi!... moi!... répétèrent vingt voix diverses, tandis que vingt paysans se précipitèrent de tous les côtés.

L'événement qu'annonçait le piqueur était si inattendu, si terrifiant, que la foule accourue ne pouvait se remettre de la stupeur dont elle était frappée. Nous avons dit combien le marquis était adoré dans le pays; cette vive affection explique cette grande douleur.

Enfin le bidet fut amené. Le recteur l'enfourcha aussi vivement que possible, et suivant le piqueur, suivi lui-même par une partie des hommes du village, il se dirigea rapidement vers le château de Loc-Ronan. Les femmes se précipitèrent vers l'église, et, d'un commun accord, entourèrent l'autel de cierges allumés devant lesquels elles s'agenouillèrent en priant.

Lorsque le digne recteur arriva en vue du château, une bannière noire flottait sur la tour principale. La foule poussa un cri.

—Il est trop tard! murmura le prêtre; le marquis est mort!... Dieu ait son âme!

Et, mettant pied à terre, il s'agenouilla dans la poussière au milieu des paysans courbés comme lui, et tous prièrent à haute voix pour le repos de l'âme du marquis de Loc-Ronan.

Lorsque le marquis de Loc-Ronan avait quitté la place de Fouesnan, il était remonté à cheval, et, toujours suivi de Jocelyn et de ses deux autres domestiques, il avait repris ainsi le chemin du château. Près de trois lieues séparaient l'habitation seigneuriale du petit village. Pendant la première moitié de la route, le marquis avait chevauché sans prononcer un mot. Il semblait plus triste qu'à l'ordinaire, et sa grande taille se voûtait sous le poids d'une fatigue physique ou d'une pensée incessante de l'esprit. Arrivé à un quart de lieue du château, il arrêta son cheval et appela Jocelyn. Le serviteur accourut. Le marquis était d'une pâleur extrême.

—Vous souffrez, monseigneur? demanda Jocelyn.

—Horriblement, mon ami, répondit le gentilhomme. J'ai la gorge en feu; je voudrais boire.

—La source est à deux pas, fit Jocelyn en s'éloignant rapidement.

Il revint bientôt, apportant à son maître un vase de terre rempli d'eau fraîche. Le marquis n'était plus pâle, il était devenu livide, et ses joues se tachetaient de larges plaques rouges. Jocelyn le regardait avec effroi. Le gentilhomme porta le vase à ses lèvres et but avec avidité.

—Je me sens mieux, dit-il, remettons-nous en route. Le petit cortége avança silencieux pendant quelques minutes. Puis le marquis chancela sur sa selle et s'arrêta de nouveau.

—Encore! s'écria Jocelyn de plus en plus inquiet et affligé.

—Un étourdissement, répondit le marquis.

—Mon Dieu! Seigneur! ayez pitié de nous! murmura le vieux serviteur à voix basse.

—Jocelyn! appela de nouveau le marquis.

—Monseigneur?

—Dis-moi, tu étais à Brest avec moi l'an dernier lorsque j'allai visiter le baron de Pont-Louis?

—Oui, monseigneur.

—Il se mourait à cette époque.

—Cela est vrai.

—Et même il se mourait par suite d'une substance vénéneuse qu'il avait absorbée. Bref, il était empoisonné.

—Du moins on le disait, monseigneur.

—Et l'on ne se trompait pas, Jocelyn.

Le serviteur ne répondit pas. Le marquis reprit:

—Il m'a détaillé ses souffrances, et il me semble que ce sont les mêmes que je ressens aujourd'hui.

—Oh! mon bon maître, ne dites pas cela!

—Pourquoi? la mort n'a rien qui m'effraye!...

—Oh! mon Dieu! pourquoi donc avez-vous voulu faire ce que vous avez fait? murmura Jocelyn à voix basse.

—Parce que j'ai cru que Dieu m'inspirait et que je le crois encore. Seulement je ne pensais pas tant souffrir!

—Vous souffrez donc beaucoup, mon bon seigneur?

—Comme un damné, Jocelyn; comme un véritable damné! J'ai encore soif.

—Nous sommes près du château.

—Oui, mais je ne respire plus; il me semble qu'un nuage épais descend sur mes yeux, qu'un cercle de fer rougi étreint mes tempes.

—N'auriez-vous pas la force d'arriver?

—Je vais essayer, Jocelyn, mais je ne le crois pas. Reste là, à mes côtés, ne me quitte plus.

—Non, monseigneur. Permettez-moi seulement de donner un ordre à Dominique.

Et Jocelyn s'adressant à l'un des domestiques de suite, lui commanda de courir au château, de faire atteler le carrosse et de venir en toute hâte au devant du marquis.

—Non! non! inutile! fit vivement celui-ci en arrêtant du geste le domestique qui rassemblait déjà les rênes de son cheval. Galopons plutôt, galopons!...

Et enfonçant les molettes de ses éperons dans le ventre de sa monture qui bondit en avant, le gentilhomme s'élança suivi de ses domestiques. Jocelyn se tenait botte à botte avec lui, ne le quittant pas des yeux. Il parcourut, en fournissant ainsi une course furieuse, la presque totalité de la distance qu'il avait encore à franchir pour gagner son habitation. Seulement, lui que l'on admirait d'ordinaire pour sa tenue élégante et la manière gracieuse dont il conduisait son cheval; lui qui passait à juste titre pour le meilleur écuyer de la province, il ne se maintenait plus que par un miracle d'équilibre, et, en termes de manége, il roulait sur sa selle. Pour gravir la petite montée qui conduisait au château, il fut même obligé, tant sa faiblesse était grande et ses douleurs aiguës, il fut même obligé, disons-nous, d'abandonner les rênes et de saisir à deux mains la crinière de son cheval.

Un tremblement convulsif agitait tous ses membres. En arrivant dans la cour, la force lui manqua complètement, il s'évanouit. Jocelyn n'eut que le temps de se précipiter pour le soutenir. Aidé des autres domestiques, il transporta le marquis, privé de sentiment, dans la chambre à coucher et il le déposa sur le lit. Au bout de quelques minutes, le gentilhomme ouvrit les yeux.

—Eh bien? murmura Jocelyn.

—Je me sens mourir, répondit faiblement le marquis.

—Du courage, monseigneur.

Tout à coup le marquis se dressa sur son séant, et regardant son vieux serviteur avec des yeux hagards:

—Si nous nous étions trompés! dit-il.

—Ne parlez pas ainsi, au nom du ciel! s'écria Jocelyn dont la terreur bouleversa soudain les traits expressifs.

—Peut-être serait-ce un bien!

—Oh! mon bon maître! ne dites pas cela!

Jocelyn s'arrachait les cheveux.

—N'importe, reprit le marquis, je me sens mourir, je le sens! Envoie chercher un prêtre...

—Monseigneur!

—Je le veux, Jocelyn.

Jocelyn transmit l'ordre, et un piqueur partit à cheval chercher le recteur de Fouesnan.

—Vous sentez-vous mieux, monseigneur? demanda Jocelyn après le départ du valet.

—Non!

—Vous souffrez autant?

—Plus encore!

—Que faire, mon Dieu?

—Rien! donne-moi de l'air! J'étouffe!

Jocelyn, la tête perdue, arracha les rideaux et ouvrit les fenêtres.

—Jocelyn! appela le malade.

Le serviteur revint vivement auprès du lit.

—Tu te souviens de mes ordres?

—Oui, monseigneur.

—Tu les exécuteras?

—De point en point; je vous le jure sur le salut de mon âme.

—Donne-moi ta main; je ne vois plus.

La respiration du marquis, devenue courte et précipitée, se changeait rapidement en un râle d'agonisant. Ses traits se décomposaient à vue d'oeil. Ses doigts, crispés et déjà froids, tordaient les draps et brisaient leurs ongles sur les boiseries.

Le marquis ne voyait plus, n'entendait plus... Jocelyn, ivre de douleur, courait follement par la chambre. Il pleurait, il priait, il maudissait. Cependant un moment de calme parut apporter quelque soulagement au malade.

—A boire! dit-il pour la troisième fois.

Jocelyn lui offrit une coupe pleine d'un breuvage rafraîchissant.

—J'ai envoyé à Quimper chercher un médecin, fit-il en s'adressant à son maître.

—Un médecin, non! Dans aucun cas je ne veux le voir; Jocelyn, je le défends!

—Mais, monseigneur.

—Assez! Je l'ordonne! c'est un prêtre que je veux! Oh! un prêtre! un prêtre!

—Le recteur de Fouesnan va venir.

—Je ne puis plus attendre. Ah! les douleurs me reprennent! Ah! Seigneur Dieu! que je souffre, que je...

Le marquis se renversa sur son lit. Une seconde crise, plus forte que la première, venait de s'emparer de lui. Jocelyn essaya de lui glisser un peu du breuvage dans la gorge en desserrant les dents à l'aide d'une lame de couteau. Il ne put y parvenir. L'air sifflait dans cette gorge aride qui ne pouvait plus avaler. Le calme revint. Le marquis balbutia quelques mots:

—Le portrait de mon père! le portrait! demanda-t-il d'une façon inintelligible.

Mais comme du geste il désignait le cadre appendu à la muraille, en face du lit, Jocelyn devina. Il décrocha la toile et s'approcha. Puis il souleva le tableau dans ses deux mains, et, le plaçant en lumière, il le présenta à son maître.

Le marquis fit un effort suprême. Il parvint à se soulever à demi. Il contempla le portrait pendant quelques secondes.

Tout à coup son oeil s'ouvrit démesurément; il porta la main à sa poitrine, il essaya d'articuler quelques paroles qui sortirent de ses lèvres en sons rauques et indistincts; puis, battant l'air de ses bras, il retomba sur sa couche en poussant un faible soupir. Son corps demeura immobile. Jocelyn laissa échapper le tableau. Il se précipita vers le malade. Il lui saisit les bras et les mains; mais ces mains et ces bras avaient la rigidité de la mort.

Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait un reste de chaleur. Les yeux, toujours démesurément ouverts, étaient dilatés et sans regard. Jocelyn posa sa main sur le coeur. Le coeur ne battait plus. Il approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la glace demeura brillante; aucun souffle ne la ternit.

Alors Jocelyn recula de quelques pas, leva les bras au ciel, poussa un cri suprême et s'abattit comme une masse sur le tapis. Les domestiques accoururent. Ils relevèrent Jocelyn qui revint bientôt à lui; puis ils entourèrent le lit de leur maître.

—Monsieur le marquis? murmuraient-ils à voix basse.

—Monseigneur est mort! répondit Jocelyn. Déployez la bannière noire. Telle est sa volonté suprême.

A ces mots: «Monseigneur est mort!» un concert de larmes et de sanglots retentit dans la chambre. Tous ces braves gens (nous parlons ici des domestiques d'il y a soixante ans), tous ces braves gens aimaient leur maître et le regrettaient sincèrement. Mais celui dont le désespoir était véritablement effrayant était le vieux Jocelyn. Quoi qu'on pût faire pour l'entraîner, il s'obstina à vouloir garder le cadavre du marquis, sans s'éloigner de lui, ne fût-ce que pour une minute.

Ce fut au milieu de cette scène de désolation que le recteur de Fouesnan, suivi des paysans bretons, fit son entrée dans le château. Le vénérable prêtre s'approcha du lit. Après avoir reconnu que tous secours corporels et spirituels étaient devenus désormais inutiles, il récita les prières des morts.

Les mauvaises nouvelles, on le sait, se propagent avec une rapidité foudroyante. Quelques heures à peine après que la bannière de deuil, arborée sur le château, eut annoncé la mort du dernier des Loc-Ronan, toute la campagne environnante était instruite de cette mort, et, le soir même, le bruit en arrivait à Quimper. Ceux qui ne connaissaient pas assez le marquis pour l'aimer, l'estimaient profondément.

Partout ce furent des regrets, mais nulle part cependant, la désolation ne fut aussi vive qu'à Fouesnan. Après la mort de son maître, le vieux Jocelyn avait fait faire tous les préparatifs nécessaires pour la célébration d'un service somptueux.

En deux heures, la physionomie du vieux serviteur avait subi une transformation étrange et mystérieuse. Ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux. Ses mains s'agitaient convulsivement. Tout son corps paraissait en proie à des secousses galvaniques. A chaque instant il pénétrait dans la chambre mortuaire. Sous un prétexte quelconque, il en éloignait tout le monde, à l'exception du recteur, qui, agenouillé au pied du grand lit, priait à voix haute pour le repos de l'âme du défunt. Jocelyn, alors, s'approchait du cadavre. Il le contemplait longuement en attachant sur lui des regards humides de larmes. Par moments des lueurs de désespoir sombre, auxquelles succédaient d'autres lueurs d'espérance folle, étincelaient dans ses yeux et faisaient jaillir des éclairs fauves de ses prunelles. Puis, s'agenouillant et joignant ses prières à celles du prêtre, il s'inclinait sur la main glacée du marquis et la baisait avec un sentiment de respect et d'amour. Quand Jocelyn se relevait, il paraissait plus calme.

Pendant ce temps, des ouvriers appelés en toute hâte, auxquels les paysans prêtaient le secours de leurs bras, élevaient une estrade dans la chapelle du château. Aux quatre coins de cette estrade, on plaçait quatre brûle-parfums d'argent massif. On tendait les murailles avec des draps noirs. Les armes des Loc-Ronan, voilées d'un crêpe funèbre, y étaient appendues de distance en distance, et ajoutaient à la tristesse de l'ensemble. Des profusions de cierges se dressaient dans d'énormes chandeliers d'église.

A deux heures du soir, la chapelle ardente était prête. Alors on plaça le corps du marquis, vêtu de ses plus riches habits et décoré des ordres du roi, dans une bière tout ouverte. Les domestiques, en grand deuil, ne voulurent céder à personne l'honneur de porter le corps de leur maître. Le cortége se mit en devoir de descendre l'escalier de marbre du château. Les clergés des villages voisins étaient accourus accompagnés des populations entières. Les paysans chantaient des psaumes. Les femmes éplorées les suivaient. Tous pleuraient, et pleuraient amèrement celui qui était moins leur maître que leur bienfaiteur et leur ami.

Parmi les jeunes filles, on distinguait Yvonne, plus triste encore que ses compagnes. Le vieil Yvon et les autres vieillards accompagnaient les recteurs et les vicaires précédés du bon prêtre de Fouesnan.

On déposa le cercueil sur l'estrade. Quatre prêtres demeurèrent dans la chapelle pour veiller le corps. Puis la foule s'écoula tristement. Tous devaient revenir le lendemain, car le lendemain était le jour fixé pour la cérémonie funèbre.


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