XIV

Bien avant que les premières lueurs de l'aube naissante vinssent teinter l'horizon de nuances orangées, les cloches des églises environnantes firent entendre leur glas sinistre. Presque partout les paysans étaient demeurés en prières pendant la plus grande partie de la nuit. Des cierges brûlaient sur tous les autels. Les femmes et les jeunes filles préparaient les vêtements noirs et bleus, qui sont les couleurs du deuil en Bretagne. Mais, nulle part la douleur n'était aussi profonde qu'à Fouesnan.

Les principaux habitants avaient passé la nuit dans la maison d'Yvon. Tandis que les femmes priaient dans une salle voisine, les hommes causaient à voix basse, se racontaient mutuellement les nombreux traits de bienfaisance qui avaient honoré la vie du défunt.

—Je n'étais pas son fermier, disait Jahoua, je ne suis pas né sur ses terres, et pourtant je l'aimais comme s'il eût été mon seigneur.

—Et dire que voilà une si noble famille éteinte! fit le vieil Yvon en passant la main sur ses yeux; c'est une vraie calamité pour le pays.

—Une vraie calamité, eh! oui... répondit un paysan, car, enfin, qui sait entre quelles mains vont passer les domaines? A qui aurons-nous affaire? Peut-être à quelque beau muguet de la France, qui nous enverra son intendant pour nous appauvrir!

—Ah! seigneur Dieu! fit le tailleur qui, malgré sa loquacité ordinaire, était demeuré bouche close depuis le commencement de la conversation; Seigneur Dieu! je n'en puis revenir! dire qu'il n'y a pas vingt-quatre heures qu'il était là, sur la place, au milieu de nous!

—C'est pourtant la vérité! répondirent plusieurs voix.

—Pour sûr, il y a dans cette mort quelque chose de surnaturel?

—Qu'est-ce que vous voulez dire, tailleur?

—Je veux dire ce que je dis, et je m'entends. La dernière fois que je suis monté au château, j'ai rencontré trois pies sur la route!

—Trois pies! fit observer Jahoua, ça signifie malheur!

—Et puis après? demanda un paysan.

—Après, mon gars? Dame! l'année passée, quand j'étais à Brest, vous savez que le pauvre baron de Pont-Louis, Dieu veuille avoir son âme! est mort comme notre digne marquis, presque subitement, sans avoir eu le temps de se confesser.

—Oui, oui; continuez, tailleur.

—Savez-vous ce qu'on disait?

—Non.

—Qu'est-ce qu'on disait?

Et les paysans, se pressant autour de l'orateur, attendaient avec avidité les paroles qui allaient sortir de ses lèvres.

—Eh bien! mes gars, on disait que le baron avait été empoisonné!

—Empoisonné! s'écria l'assemblée avec terreur.

—Oui, empoisonné! et m'est avis que la mort de monseigneur le marquis de Loc-Ronan ressemble beaucoup à celle de M. le baron.

Les paysans étaient tellement loin de s'attendre à une semblable conclusion, qu'ils restèrent stupéfaits, et qu'un profond silence fut la réponse qu'obtint tout d'abord le tailleur. Cependant Jahoua, plus hardi que les autres, reprit après quelques minutes:

—Comment, tailleur, vous croyez qu'on aurait commis un crime sur la personne de M. le marquis?

—Je dis que ça y ressemble.

—Et qui accusez-vous?

Le tailleur haussa les épaules, puis il répondit:

—Depuis plusieurs jours on a vu des étrangers rôder autour du château.

—Eh bien?

—Eh bien! ne savez-vous pas ce qu'on dit de ce qui se passe en France? Après cela, continua-t-il avec un peu de dédain, dans ces campagnes reculées, on n'apprend jamais les nouvelles; mais moi qui vais souvent dans les villes, je suis au courant des événements...

—Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda un vieillard.

—Il y a qu'à Paris on s'est battu, on a pendu des nobles.

—Pendu des nobles! s'écrièrent les paysans avec une réprobation évidente.

—Oui, mes gars. Ils font là-bas, à ce qu'ils disent, une révolution. Ils veulent contraindre le roi à signer des édits; et comme les gentilshommes soutiennent le roi, ils tuent les gentilshommes. Qu'est-ce qu'il y aurait d'étonnant à ce qu'on se soit attaqué à notre pauvre marquis, car chacun sait qu'il aimait son roi.

—C'est vrai! c'est vrai! murmura la foule.

—On m'a raconté qu'en Vendée il y avait déjà des soldats bleus qui brûlaient les fermes et massacraient les gars!

—Des soldats! s'écria Jahoua en se redressant. Eh bien! qu'ils osent venir en Bretagne! Nous avons des fusils et nous les recevrons.

—Oui, oui, répondit l'assemblée; nous nous défendrons contre les égorgeurs!

—Mes gars! s'écria le vieil Yvon en se levant, si ce que dit le tailleur est vrai, si on a assassiné notre seigneur, nous le vengerons, n'est-ce pas?

—Oui, nous tuerons les bleus!

Comme on le voit, l'allure de la conversation tournait rapidement à la politique. Le tailleur, agent royaliste, avait su amener fort adroitement, à propos de la mort du marquis, une effervescence que l'on pouvait sans peine exploiter au profit des idées naissantes de guerre civile qui s'agitaient à cette époque dans quelques esprits de la Bretagne et de la Vendée. Le marquis de la Rouairie, le premier qui ait osé lever un drapeau en faveur de la contre-révolution, avait eu l'habileté de se mettre en communication avec tout ce qui possédait une influence grande ou minime sur les terres de Vendée et de Bretagne. Pour nous servir d'un terme vulgaire, «il échauffait les esprits.» Au reste, n'oublions pas que nous sommes au milieu de l'année 1791, et que le moment était proche où toutes les provinces de l'Ouest allaient arborer l'étendard de la révolte. Les meneurs parisiens n'ignoraient pas ces dispositions de la population bretonne et de la population vendéenne. Quelques mois plus tard, le 5 octobre de la même année, MM. Gallois et Gensonné, commissaires envoyés le 19 juillet précédent dans le département de la Vendée, pour s'informer des causes de la fermentation qui s'y manifestait, avaient fait leur rapport à l'Assemblée constituante.

«L'exigence de la prestation du serment ecclésiastique, disaient-ils dans ce rapport, a été pour le département de la Vendée la première cause de ces troubles. La division des prêtres en assermentés et non assermentés a établi une véritable scission dans le peuple des paroisses. Les familles y sont divisées. On a vu et on voit chaque jour des femmes se séparer de leur mari, des enfants abandonner leur père. Les municipalités sont désorganisées. Une grande partie des citoyens ont renoncé au service de la garde nationale. Il est à craindre que les mesures vigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre les perturbateurs de repos public, ne paraissent plutôt une persécution qu'un châtiment infligé par la loi.»

Le rapport entendu, l'Assemblée décréta qu'il serait envoyé des troupes en Vendée. Donc la Vendée s'agitait déjà, ou du moins la partie du pays où se passent les faits de ce récit, était encore à peu près calme, seulement on profitait des moindres circonstances pour animer les esprits.

La mort du marquis de Loc-Ronan arrivait comme un puissant auxiliaire au secours des agents royalistes.

La conversation des paysans bretons fut interrompue par la sonnerie lugubre des cloches. Tous se mirent en prières, et, oubliant les orages politiques pour la calamité présente, ils se disposèrent à gagner le château. Seulement, avant de partir, Yvon, après avoir échangé tout bas quelques mots avec les vieillards, fit signe qu'il voulait parler. On fit silence et on l'écouta.

—Mes gars, dit-il, demain devait avoir lieu le mariage de ma fille et la fête de la Soule. Dans un pareil moment, tout ce qui ressemblerait à une réjouissance publique serait peu convenable. Nous venons de décider, vos pères et moi, que l'une et l'autre cérémonies seraient remises à huit jours.

Les paysans s'inclinèrent en signe d'assentiment, et la population du village se réunissant sur la grande place, aux premiers rayons du soleil levant, se dirigea vers le château.

A ce moment précis deux cavaliers, lancés à fond de train sur la route de Quimper, prenaient la même direction. Ces deux cavaliers étaient le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Ils avaient appris la fatale nouvelle quelques heures auparavant, et, ne pouvant en croire leurs oreilles, ils se hâtaient d'accourir. Tous deux étaient pâles, et leurs traits contractés indiquaient les émotions qui les agitaient.

—Si cela est vrai, nous sommes perdus; disait le comte.

—Pas encore! répondait le chevalier.

—Oh! je n'ai guère d'espoir!

—J'en ai deux, moi.

—Lesquels?

—Celui, d'abord, que la nouvelle est fausse; celui, ensuite, que le marquis ait eu recours à quelque subterfuge pour essayer de nous tromper.

—Corbleu! si telle a été sa pensée, il ignore à qui il a affaire? Le médecin est-il parti?

—Je l'ai réveillé moi-même, et je l'ai vu monter à cheval... Il doit être arrivé depuis près d'une heure.

—Bien.

—Il nous faudra voir le cadavre.

—Oh! nous le verrons!

—Et si l'on s'opposait à notre examen?

—Impossible! Nous ferions tant de bruit que l'on n'oserait... et s'il y a fourberie...

—S'il y a tromperie, interrompit le chevalier, nous constaterons le fait, en silence! Ce sera une arme de plus entre nos mains, et une arme terrible!...

Les deux cavaliers arrivèrent à la porte du château. La cour était pleine de paysans et de domestiques. On prit les deux arrivants pour d'anciens amis du marquis, et chacun s'empressa de leur faire place. Le comte et le chevalier mirent pied à terre. Aussitôt un homme vêtu de noir s'avança vers eux.

—Ah! c'est vous, docteur! fit le chevalier. Avez-vous vu notre pauvre marquis?

—Pas encore; je vous attendais.

—C'est bien! Suivez-nous.

Le comte marchant en tête, les trois hommes pénétrèrent dans la salle basse. Jocelyn prévenu de leur arrivée les attendait sur le seuil.

—Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement.

—Le marquis de Loc-Ronan? répondit le comte.

—Monseigneur est mort!

—Quand cela?

—Hier à midi et demi.

—Ne pouvons-nous du moins le contempler une dernière fois?

—Entrez dans la chapelle, messieurs.

Et Jocelyn, saluant à peine, désigna du geste l'entrée du lieu sacré et se retira.

—Cette mine de vieux boule-dogue anglais ne me présage rien de bon, murmura le comte. Est-ce que ce damné marquis serait mort et bien mort!

—Entrons toujours! répondit le chevalier.

Une fois dans la chapelle, et en présence du recteur et des nombreux assistants, les deux aventuriers, car désormais nous devons leur donner ce titre qui, le lecteur l'a deviné sans doute, leur convient de tout point, les deux aventuriers crurent nécessaire de jouer une comédie larmoyante. Ce furent donc, de leur part, des gestes attendris et des pleurs mal essuyés attestant une douleur vive et profonde.

—Jamais, disaient-ils, chacun sur des variations différentes, mais au fond sur le même thème, jamais ils n'auraient pu songer, en quittant quelques jours auparavant leur cher et bien-aimé marquis, qu'ils le serraient dans leurs bras pour la dernière fois!... Puis suivaient des soupirs, des hélas! des sanglots difficilement contenus.

Il fallait que ces hommes fussent de bien complets misérables, il fallait que leur coeur fût gangrené tout entier et dénué de l'ombre même d'un sentiment de décence pour qu'ils osassent jouer une si infâme comédie en présence d'un cadavre et d'une foule désolée. Ils poussèrent l'audace jusqu'à dire que leur tendre affection n'avait pu encore se résoudre à ajouter foi à toute l'étendue du malheur qui les frappait, et qu'ils avaient amené un médecin pour s'assurer que l'espoir d'une léthargie ou de toute autre maladie donnant l'apparence de la mort était anéanti pour eux. Bref, ils jouèrent leur rôle avec une telle perfection que, Jocelyn n'étant pas présent, les prêtres et les témoins de cette douleur bruyante ne purent s'empêcher de compatir à cette désolation sans borne.

Le pieux recteur de Fouesnan voulut même leur prodiguer les consolations de la parole. On tenta de les arracher à ce spectacle qui semblait déchirer leur coeur. Soins inutiles!... Instances vaines! Ils persistèrent dans leur désir de rester présents, et ils déclarèrent formellement ne vouloir se retirer qu'après que le célèbre praticien qu'ils avaient amené avec eux, aurait bien et dûment constaté que le malheur était irréparable et que la science devenait impuissante. Force fut donc de leur laisser tromper leur douleur pour quelques instants, en leur permettant de satisfaire un désir si légitime et si ardemment exprimé. Les prêtres s'écartèrent, et le médecin, sur un signe du comte, gravit les marches du catafalque.

Le docteur avait sans aucun doute reçu des ordres antérieurs, car il procéda minutieusement à l'examen du corps. Après dix minutes d'une attention scrupuleuse, il secoua la tête, laissa retomber dans la bière la main inerte qu'il avait prise, et s'adressant au comte et au chevalier:

—La science ne peut plus rien ici, messieurs, dit-il. Pour faire revivre le marquis de Loc-Ronan, il faudrait plus que le pouvoir des hommes, il faudrait un miracle de Dieu. Le marquis est bien mort!

Le comte et son compagnon courbèrent la tête sous cet arrêt sans appel prononcé à voix haute. Ils se retirèrent ensuite à pas lents, au milieu des témoignages d'estime et de sympathie. Arrivés à la porte de la chapelle, ils en franchirent silencieusement le seuil. Mais une fois dans, la cour, ils traversèrent une voûte, descendirent au jardin, et, ayant trouvé un endroit solitaire:

—Eh bien! docteur? demanda brusquement le chevalier en s'adressant au médecin.

—Eh bien! messieurs, j'ai dit la vérité, répondit froidement celui-ci. Le marquis de Loc-Ronan est bien mort.

—Rien n'est simulé?

—Tout est vrai.

—Vous en répondez?

—J'en fais serment. Au reste, si vous doutez de mes paroles, adressez-vous à quelqu'un de mes confrères.

—Inutile! répondit le comte en frappant du pied avec colère; inutile! Nous n'avons plus besoin de vous, docteur.

—Je puis repartir?

—Quand vous voudrez.

—Nous vous reverrons ce soir à Quimper, ajouta le chevalier, et nous vous récompenserons de vos peines et de vos bons soins.

Le médecin s'inclina et sortit du petit parc. Les deux hommes, demeurés seuls, se regardèrent pendant quelques minutes avec anxiété. Puis le comte laissa s'échapper de ses lèvres une série de malédictions qui, si elles eussent été entendues, auraient singulièrement compromi sa douleur affectée.

—Sang du Christ! murmura-t-il; corps du diable! nous sommes ruinés, Raphaël!

—Chut! pas de noms propres ici! répliqua vivement le chevalier.

Il y eut un instant de silence. Tout à coup le comte releva fièrement la tête. Une pensée soudaine illumina son front soucieux.

—Que faire? demanda le chevalier.

—Voir Jocelyn à l'instant même.

—Pourquoi?

—J'ai un projet.

—Est-il bon, ce projet?

—Tu en jugeras, Raphaël, viens avec moi.

Le comte rencontra Jocelyn dans la cour. Il alla droit à lui, et, le prenant à part:

—Nous avons à vous parler, lui dit-il.

—A moi? répondit le serviteur étonné.

—A vous-même, sans retard et sans témoins.

—Mais, dans un semblable moment... balbutia Jocelyn.

—C'est justement le moment qui nous décide et qui nous fournira le sujet de notre conférence.

—Soit, messieurs, je suis à vos ordres...

—Alors conduisez-nous quelque part où l'on ne puisse nous entendre.

—Montons à la bibliothèque.

—Montons!

Les trois hommes gravirent rapidement le premier étage de l'escalier du château. Jocelyn introduisit ses deux interlocuteurs dans la petite pièce que nous connaissons déjà. Rien n'y était changé. Les livres que le marquis avait feuilletés la veille au matin étaient encore ouverts sur la table. Jocelyn poussa un soupir. Le comte et le chevalier n'y prêtèrent pas la moindre attention. Seulement ils s'assurèrent que personne ne pouvait les entendre. Cette précaution prise, ils attirèrent à eux des siéges.

—Pas là! s'écria Jocelyn en voyant le comte s'emparer du fauteuil armorié que nous avons décrit précédemment.

—Que dites-vous?

—Je dis que vous ne vous assiérez pas dans ce fauteuil, fit résolûment le serviteur en éloignant ce meuble révéré.

—Ah! c'est le fauteuil de feu le marquis! répondit le comte avec insouciance et en prenant un autre siége. Soit, je ne vous contrarierai pas pour si peu. Puis je vous jure que la chose m'est complètement indifférente.

—Jocelyn, dit à son tour le chevalier, mon frère a le désir de vous faire une communication importante.

—Je vous écoute, répondit Jocelyn en demeurant debout, non par respect, mais par habitude. Seulement je vous ferai observer que j'ai peu de temps à vous donner.

—Oh! soyez sans crainte, estimable Jocelyn, fit le comte en souriant; je serai bref dans mon discours, et il ne tiendra qu'à vous de terminer promptement notre conversation...

—Veuillez donc commencer...

—Ça, d'abord, maître valet! il me semble que vous manquez étrangement, vis-à-vis de nous, au respect qu'un manant de votre sorte doit à deux gentilshommes tels que le chevalier de Tessy et moi.

—Tout manant que je sois, répondit Jocelyn avec hauteur, sachez bien que j'ai quelque influence ici. Tous ces braves paysans qui remplissent la cour et le parc adoraient mon pauvre maître; si je leur disais que les tortures que vous lui avez avez infligées l'ont conduit au tombeau, soyez convaincus que vous ne sortiriez pas vivants de ce château, et que, tout bons gentilshommes que vous puissiez être, vous seriez infailliblement pendus aux grilles avant que cinq minutes se fussent écoulées...

—Oses-tu bien parler ainsi, drôle?

—Êtes-vous curieux d'en faire l'expérience?...

Jocelyn se dirigeait vers la porte.

—Nous ne sommes pas venus pour discuter avec vous, fit vivement le chevalier. Écoutez-nous, mon cher Jocelyn, et vous agirez ensuite comme bon vous semblera.

—Eh bien! je vous l'ai déjà dit; parlez promptement, messieurs, je vous écoute...

—Jocelyn, reprit le comte, vous aviez toute la confiance de votre maître?

—J'avais effectivement cet honneur.

—Vous n'avez jamais quitté le marquis depuis trente ans...

—Cela est vrai.

—Donc, vous nous connaissez tous deux, mon frère et moi, et vous n'ignorez pas de quelle nature étaient nos relations avec le marquis?

Jocelyn ne répondit pas. Le comte de Fougueray continua:

—Je prends votre silence pour une réponse affirmative. Donc, vous savez que votre maître était en notre puissance, et que son honneur était entre nos mains. Or, vous devez savoir aussi que l'honneur d'un gentilhomme surtout lorsque ce gentilhomme est un Loc-Ronan, vous devez savoir, dis-je, que cet honneur ne meurt point au moment où la vie s'éteint.

—Je ne vous comprends pas.

—En d'autres termes, je veux dire que, vivant ou mort, le marquis de Loc-Ronan peut être déshonoré par nous.

—Quoi! vous voudriez?...

—Attendez donc! La mort du marquis est un obstacle à l'exécution de certaines conventions arrêtées entre nous, conventions d'où dépend notre fortune à venir, et dont l'inexécution nous porte un préjudice déplorable. Or, vous comprenez sans peine que nous éprouvions en ce moment quelques velléités de vengeance contre ce marquis qui vient nous frustrer!... Il est mort, cela est vrai, et nous ne pouvons nous en prendre à son corps; mais sa mémoire et son nom nous restent, et nous sommes décidés à les livrer à l'infamie!

—Mais c'est horrible! s'écria Jocelyn.

—Que pensez-vous de cette résolution, estimable serviteur? parlez sans crainte...

—Je pense que vous êtes des misérables!

—Paroles perdues que tout cela!

—Et vous croyez que je vous laisserai agir?

—Parbleu!

—Eh bien! vous vous trompez!

—Vraiment?

—Je vais...

—Ameuter ces drôles contre nous? interrompit le comte en désignant les paysans assemblés dans la cour. Erreur, mon cher, grave erreur! Ce serait le moyen le plus certain de voir déshonorer à l'instant la mémoire de votre maître, Nous ne sommes pas si nigauds que de nous être mis de cette façon à la merci des gens! Nous jeter ainsi dans la gueule du loup, pour qu'il nous croque!... Allons donc! Le chevalier et moi sommes des gens fort adroits, mon cher Jocelyn. Vous avez vu, lorsqu'il y a quelques jours le marquis voulut faire de nous un massacre général, qu'il a suffi d'un seul mot pour le désarmer et l'amener à composition? Sachez bien, mon brave ami, que les papiers qui renferment les secrets de la vie de votre maître sont déposés à Quimper, entre les mains d'une personne qui nous est toute dévouée... Si, par un hasard quelconque, nous ne reparaissions pas ce soir, ces papiers seraient remis à l'instant entre les mains de la justice. Or, vous n'ignorez pas, vous qui êtes au courant des événements politiques, que la justice aime assez en ce moment à courir sus aux bons gentilshommes, pour flatter les instincts populaires en vue de ce qui doit arriver? Donc, quoi que vous fassiez, si nous ne nous entendons pas, le marquis de Loc-Ronan, mort ou vivant, sera jugé!

—Vous n'oseriez évoquer cette affaire! répondit Jocelyn.

—Pourquoi pas?

—Parce que je raconterais la vérité, moi!

—Vraiment!

—Je dirais ce que vous avez fait.

—Et quoi donc! qu'avons-nous fait?

—Je dirais que vous avez spéculé sur ce secret pour arracher des sommes énormes à mon maître. Enfin, je raconterais votre dernière visite.

—Bah! on ne vous croirait pas!

—On ne me croirait pas! s'écria Jocelyn avec impétuosité.

—Eh non! Quelle preuve avez-vous? Nous démentirons vos paroles.

—Mon Dieu! Mais enfin que voulez-vous de moi?

—Vous prévenir que nous allons agir.

—Oh! non! vous ne le ferez pas!...

—Si fait, parbleu!

—Messieurs! messieurs! je vous en conjure! Rappelez-vous que mon pauvre maître vous a toujours comblés de bienfaits. Ne déshonorez pas sa mémoire ne révélez pas cet affreux mystère, oh! je vous en supplie!... Voyez! je me traîne à vos genoux. Dites, dites que vous ne remuerez pas les cendres qui reposent au fond d'un cercueil? Mon Dieu! mais quel intérêt vous pousserait? La vengeance est stérile!

Tout en parlant ainsi, Jocelyn, les yeux pleins de larmes, les mains suppliantes, s'adressait tour à tour au chevalier et au comte. En voyant le désespoir du fidèle serviteur, le comte lança à son compagnon un regard de triomphe. Puis, revenant à Jocelyn, il sembla prêt à se laisser fléchir.

—Peut-être dépend-il de vous que nous n'agissions pas ainsi que nous l'avons résolu, dit-il.

—Eh! que dois-je faire pour cela?

—Répondre franchement.

—A quoi?

—A ce que nous allons vous demander.

—Parlez donc, messieurs, et si je puis vous répondre selon vos désirs, je le ferai.

—Le marquis a-t-il fait un testament?

—Je n'en sais rien; mais je ne le crois pas.

—Alors, n'ayant eu aucun enfant de ses deux mariages, ses biens reviendront à des collatéraux?

—C'est possible.

Le comte et le chevalier poussèrent un profond soupir.

—Jocelyn, dit brusquement le comte, venons au fait. Nous ne pouvons malheureusement rien prétendre sur l'héritage; mais, avant que la justice soit venue ici mettre les scellés, nous sommes les maîtres de la maison... Or, la justice va venir avant une heure; d'ici là, agissons.

—Que voulez-vous donc? demanda Jocelyn.

—Nous voulons que tu nous livres immédiatement tout ce qu'il y a au château, d'or, d'argent et de pierreries...

—Mais...

—Oh! n'hésite pas! l'honneur de ton maître te met à notre discrétion; souviens-toi!...

—Messieurs, je ne puis...

—Dépêche-toi!... te dis-je.

—On m'accusera de vol! Encore une fois...

—Encore une fois, dépêche-toi! ou, je te le jure par tous les démons de l'enfer! si tu nous laisses sortir d'ici les mains vides, avant qu'il soit nuit, nous aurons publié dans tout le pays la bigamie du marquis de Loc-Ronan.

Jocelyn demeura pendant quelques secondes indécis. Un violent combat se lisait sur sa figure et contractait sa physionomie expressive. Enfin, il sembla avoir pris un parti.

—Venez! dit-il, je vais faire ce que vous me demandez, mais que le crime en retombe sur vous!

—C'est bon! nous achèterons des indulgences à Rome! répondit le marquis; nous sommes au mieux avec trois cardinaux!...

Jocelyn conduisit les deux hommes dans une pièce voisine qui contenait les annales du château et de la famille des Loc-Ronan. Il prit une clef qu'il tira de la poche de son habit, et il ouvrit une énorme armoire en chêne toute doublée de fer. Cette armoire était, à l'intérieur, composée de divers compartiments. Le comte exigea qu'ils fussent ouverts successivement. A l'exception d'un seul, ils renfermaient des papiers. Mais ce que contenait le dernier valait la peine d'une recherche minutieuse. Il y avait là, enfermées dans une petite caisse en fer ciselé, des valeurs pour plus de cent cinquante mille livres; les unes en des traites sur l'intendance de Brest, d'autres sur celle de Rennes; puis des diamants de famille non montés, de l'or pour une somme de près de trente mille livres, etc., etc.

Le comte et le chevalier, éblouis par la vue de tant de richesses et n'espérant pas trouver un pareil trésor, ne purent retenir un mouvement de joie. Sans plus tarder ils s'emparèrent des traites, toutes au porteur, et des diamants qu'ils firent disparaître dans leurs poches profondes. A les voir ainsi âpres à la curée, on devinait les bandits sous les gentilshommes. Jocelyn les connaissait bien, probablement, car il ne s'étonna pas.

Restait l'or dont le volume offrait un obstacle pour l'emporter facilement. Le comte fit preuve alors de toute l'ingéniosité de son esprit fertile en expédients. Après en avoir fait prendre au chevalier et après en avoir pris lui-même tout ce qu'ils pouvaient porter, il versa le reste des louis dans une sacoche qu'il se fit donner par Jocelyn. Puis, dégrafant son manteau, il l'enroula autour du sac et il passa le tout sur son bras en arrangeant les plis de manière à dissimuler le fardeau.

—Là! dit-il quand cela fut fait; maintenant, mon brave Jocelyn, tu vas nous reconduire avec force politesse, et pour te récompenser de ton zèle, nous te jurons que tu n'entendras plus jamais parler de nous!

Jocelyn leva les yeux au ciel en signe de remerciement et s'empressa de précéder les deux larrons.

Au moment où le comte et le chevalier se mettaient en selle, le lieutenant civil de Quimper, accompagné de divers magistrats et suivi d'une escorte, arrivait au château pour dresser un inventaire détaillé et apposer officiellement les scellés. Le comte poussa du coude son compagnon. Ils échangèrent un sourire.

—Qu'en dis-tu? murmura le comte en mettant son cheval au pas.

—Je dis qu'il était temps! répondit le chevalier.

Les deux cavaliers franchirent le seuil du château en affectant beaucoup d'indifférence et de calme, et en laissant échapper quelques mots qui pouvaient donner à penser qu'ils se rendaient au-devant d'autres gentilshommes arrivant par la route de Quimper. Mais une fois sur la pente douce qui aboutissait au point où se croisaient le chemin de la ville et celui des falaises, ils s'empressèrent de suivre ce dernier.

—Un temps de galop, Raphaël! dit le comte en éperonnant son cheval. On ne sait pas ce qui peut arriver...

Dix minutes après, jugeant qu'ils étaient hors de vue et rien n'indiquant qu'ils eussent un danger à redouter, ils mirent leurs chevaux à une allure plus douce.

—Corbleu, Diégo! s'écria Raphaël, la matinée n'est pas perdue!

—Certes! répondit le comte, la journée a été moins mauvaise que nous le pensions. Ah! ce matin, je n'espérais plus!

—Le morceau est joli, à défaut du gâteau tout entier.

—C'est là ton avis, n'est-ce pas!

—Et le tien aussi, je suppose!

—Oui, ma foi! mais en y réfléchissant, je ne puis m'empêcher de me désoler un peu! Cette mort est venue faire avorter un plan si beau! Nous avons de l'or, Raphaël, mais nous ne sommes pas riches et Henrique n'a pas de nom!

—Bah! tu lui donneras le tien! Maintenant que le marquis est mort, rien ne t'empêche d'épouser Hermosa.

—Hermosa n'est plus jeune.

—Oui, voilà la pierre d'achoppement. Mais après tout elle est belle encore, et quand elle aura cessé de l'être tu t'en consoleras avec d'autres.

—Là n'est point la question. Je pense plus à l'argent qu'à l'amour. Or, environ soixante-quinze mille livres pour chacun ce n'est guère!...

—Eh! ne quittons pas le pays. Lançons-nous dans la politique. Si Billaud-Varenne tient parole, avant peu la noblesse va se voir assez malmenée. Alors nous quitterons nos titres, nous reprendrons nos véritables noms, et nous trouverons bien au milieu de la révolution qui éclatera, le moyen de faire fructifier nos capitaux.

—Et si la noblesse triomphe?

—Eh bien! nous garderons nos titres, et, comme nous connaissons une partie des secrets des révolutionnaires, nous les combattrons plus facilement.

—Tu as réponse à tout.

—Tu t'embarrasses d'un rien.

—Corbleu! Raphaël! je suis fier de toi. Tu es mon élève, et bientôt tu seras plus fort que ton maître!...

Raphaël sourit dédaigneusement. Le comte le vit sourire, et ses yeux se fermant à demi laissèrent glisser entre les paupières un regard moqueur qui enveloppa son compagnon.

—Maître corbeau!... pensa-t-il.

Il n'acheva pas la citation. En ce moment les deux hommes, qui avaient quitté la route des falaises pour une chaussée plus commode située à peu de distance et tracée parallèlement à la mer, les deux hommes, disons-nous, chevauchaient dans un étroit sentier bordé de genêts et d'ajoncs. Ces derniers, s'élevant à cinq et six pieds de hauteur, formaient un rideau qui leur dérobait la vue du pays. Les chevaux, auxquels ils avaient rendu la main, allongeaient leur cou et avançaient d'un pas égal et mesuré.

Depuis quelques instants le comte semblait prêter une oreille attentive à ces mille bruits indescriptibles de la campagne, auxquels se mêlait le murmure sourd de la houle. Le chevalier paraissait plongé dans des rêveries qui absorbaient toute son intelligence. Enfin il redressa la tête, et s'adressant à son ami:

—Diégo! dit-il.

—Chut! répondit le comte en se penchant vers lui.

—Qu'est-ce donc?

—On nous suit!

—On nous suit? répéta le chevalier en se retournant vivement.

—Pas sur la route: mais là dans les genêts, il y a quelqu'un qui nous épie... Tiens la bride de mon cheval...

Le chevalier s'empressa d'obéir. Le comte sauta lestement à terre et s'élança sur le côté droit du sentier. Il écarta les genêts, il les fouilla de la main et du regard.

—Personne! s'écria-t-il ensuite.

—Tu te seras trompé!

—C'est bien étrange!

—Tu auras pris le bruit du vent pour les pas d'un homme.

—C'est possible, après tout.

—Ne remontes-tu pas à cheval?

—Tout à l'heure.

Le comte recommença son investigation, mais sans plus de résultat que la première fois.

—Corbleu! fit-il en revenant à sa monture, corbleu! ces genêts sont insupportables! On peut vous espionner, vous suivre pas à pas sans que l'on puisse prendre l'espion sur le fait!

—Tu es fou, Diégo, lors même qu'un homme eût marché dans le même sens que nous, pourquoi penser qu'il nous épiât?

—Allons, je me serai trompé.

—Sans doute, fit le chevalier en se remettant en marche. Écoute-moi, mon cher, j'ai à te communiquer une idée lumineuse qui vient de me surgir tout à coup...

—Quelle est cette idée?...

—Voici la chose.

—Attends, interrompit le comte, regagnons d'abord le sentier des falaises. Du haut des rochers au moins on domine la campagne, et personne ne peut vous entendre.

—Soit! regagnons les falaises...

Les deux cavaliers traversèrent le fourré et se dirigèrent vers les hauteurs. Le vent agitait en ce moment l'extrémité des genêts, de telle sorte que ni le chevalier, ni le comte ne purent remarquer l'ondulation causée par le passage d'un homme qui courait en se baissant pour les devancer. Cet homme, dont la position ne permettait pas de distinguer la taille ni de voir le visage, arriva sur les rochers, les franchit d'un seul bond, tandis que les cavaliers étaient encore engagés dans les ajoncs, et, avec l'agilité d'un singe, il se laissa glisser sur une sorte d'étroite corniche suspendue au-dessus de l'abîme.

Cette arête du roc longeait les falaises jusqu'à la baie des Trépassés. Elle était large de dix-huit pouces à peine, située à quatre pieds environ en contre-bas de la route, et elle dominait la mer. On ne pouvait en deviner l'existence qu'en s'approchant tout à fait du pic des falaises.

L'homme mystérieux pouvait donc continuer à suivre la même route que les cavaliers, et à écouter toutes leurs paroles sans crainte d'être découvert par eux. D'autant mieux que la surface glissante des rochers ne permettait aux chevaux que de marcher au petit pas. Seulement il fallait que cet homme eût une habitude extrême de suivre un pareil chemin; car, il se trouvait sur une corniche large de dix-huit pouces, et la mort était au bas!

Les deux cavaliers, une fois sur les falaises, continuèrent leur route et reprirent la conversation un moment interrompue.

—Tu disais donc? demanda le comte en regardant autour de lui, et en poussant un soupir de satisfaction, tu disais donc, mon cher Raphaël?...

—Que si tu veux m'en croire, Diégo, nous allons chercher dans le pays une retraite impénétrable, ignorée de tous les partis et où nous serons en sûreté.

—Pourquoi faire?

—Tu ne comprends pas?

—Non; développe ta pensée, Raphaël. Développe ta pensée!

—Ma pensée est que cette retraite une fois trouvée, et nous parviendrons à la découvrir avec l'aide de Carfor, nous nous y enfermerons pour y attendre les événements.

—Bon!

—Nous y conduirons Hermosa que tu aimes toujours, quoi que tu en dises; car elle est encore fort belle et n'a pas quarante ans, ce qui lui donne le droit d'en avoir vingt-neuf.

—Après?

—Tu y cacheras Henrique. De mon côté j'y mènerai ma petite Bretonne, et nous passerons joyeusement là les trois mois d'attente dont nous a parlé Billaud-Varenne. Bien entendu que l'un de nous ira de temps à autre aux nouvelles, et que, si les événements l'exigent, nous agirons plus tôt...

—Eh bien! cela me sourit assez.

—N'est-ce pas?

—Tout à fait, même.

—Tu m'en vois enchanté.

—Seulement, avoue une chose.

—Laquelle?

—C'est que ta passion subite pour la jolie Yvonne de Fouesnan, la fiancée de ce rustre, te tient plus au coeur que tu ne voulais en convenir ces jours passés?

En entendant prononcer le nom d'Yvonne, l'homme qui suivait les falaises en rampant sur la corniche fit un tel mouvement de surprise qu'il faillit perdre pied, et qu'il n'eut que le temps de s'accrocher à une crevasse placée heureusement à portée de sa main.

—Mais, répondit le chevalier, je ne te cache pas que la belle enfant me plaît assez.

—Dis donc beaucoup.

—Beaucoup, soit!

—Et tu comptes sur la promesse de Carfor pour l'enlever?

—Sans doute.

—C'est demain, je crois, que la chose doit avoir lieu?

—Demain, après la célébration du mariage.

—Ah! par ma foi! je ris de bon coeur en songeant à la figure que fera le marié!

—Oui, ce sera, j'imagine, assez réjouissant à voir. Les deux hommes se laissèrent aller à un joyeux accent d'hilarité.

—Quant à la retraite dont tu parles, reprit le comte en redevenant sérieux, il nous faudra nous en occuper ces jours-ci.

—Nous en parlerons à Carfor.

—Pourquoi nous fier à lui?

—Il connaît le pays.

—Crois-moi, Raphaël, en ces sortes de choses mieux vaut agir soi-même et sans l'aide de personne.

—Eh bien! nous agirons...

—C'est cela; mais avant tout, il faut songer à mettre notre trésor à l'abri des mains profanes.

—Bien entendu, Diégo; allons d'abord à Quimper. Dès demain, nous entrerons en campagne.

—C'est arrêté!

Les deux cavaliers, suivant la route escarpée des falaises, dominaient la hauts mer, nous le savons. Le ciel était pur, la brume, presque constante sur cette partie des côtes, s'était évanouie sous les rayons ardents du soleil; l'atmosphère limpide permettait à la vue de s'étendre jusqu'aux plus extrêmes limites de l'horizon. Le comte, qui laissait errer ses regards sur l'Océan, arrêta si brusquement son cheval que l'animal, surpris par le mors, pointa en se jetant de côté.

—Raphaël! dit le comte. Regarde! Là, sur notre gauche.

—Eh bien?

—Tu ne vois pas ce navire qui court si rapidement vers Penmarckh?

—Si fait, je le vois. Mais que nous importe ce navire?

—Dieu me damne! si ce n'est pas le lougre de Marcof.

—Le lougre de Marcof! répéta Raphaël.

—C'estle Jean-Louis, sang du Christ! Je le reconnais à sa mâture élevée et à ses allures de brick de guerre.

—Impossible! Le paysan que nous avons rencontré il y a trois jours à peine, nous a dit que Marcof était allé à Paimboeuf et qu'il ne reviendrait que dans douze jours au plus tôt.

—Je le sais; mais néanmoins, c'estle Jean-Louis, j'en réponds!...

—Marcof n'est peut-être pas à bord.

—Allons donc!Le Jean-Louisne prend jamais la mer sans son damné patron.

—Alors si c'est Marcof, Diégo, raison de plus pour chercher promptement un asile sûr!...

—C'est mon avis, Raphaël; car si ce diable incarné connaît la vérité, et Jocelyn la lui apprendra sans doute, il va se mettre à nos trousses. Or, je l'ai vu à l'oeuvre, et je sais de quoi il est capable. Je suis brave, Raphaël, je ne crains personne, et tu as assisté, près de moi, à plus d'une rencontre périlleuse, n'est-ce pas? Eh bien!... tout brave que je sois et que tu sois toi-même, nous ne pouvons rivaliser d'audace et d'intrépidité avec cet homme. Il semble que la lutte, le carnage et la mort soient ses éléments. Marcof, sans armes, attaquerait sans hésiter deux hommes armés, et je crois, sur mon âme, qu'il sortirait vainqueur de la lutte! Hâtons-nous donc de regagner Quimper, Raphaël, et mettons sans plus tarder ton sage projet à exécution. Un jour nous trouverons l'occasion de nous défaire de cet homme, j'en ai le pressentiment! Mais, en ce moment, ne compromettons point l'avenir par une imprudence.

Le comte et le chevalier, pressant leurs montures, quittèrent la route des falaises en prenant la direction de Quimper.


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