XVII

Le comte de Fougueray ne s'était pas trompé, c'était bien le lougre de Marcof qu'il avait aperçu au loin sur la mer. Cette fois, comme le ciel était pur et la brise favorable,le Jean-Louisavait donné au vent tout ce qu'il avait de toile sur ses vergues.

Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveilleuse, et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait constaté la vitesse remarquable de quatorze noeuds à l'heure.

Le comte n'avait pas été le seul à constater l'arrivée inattendue du lougre. Un homme qu'il n'avait pu voir, caché qu'il était par la falaise, un homme, disons-nous, suivait depuis longtemps les moindres mouvements duJean-Louis. Cet homme était Keinec.

Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse, il s'arrêtait de temps à autre, interrogeait l'horizon et reportait ses regards sur un canot amarré à ses pieds. Au gré de son impatience, le lougre n'avançait pas assez vite. Enfin, ne pouvant contenir l'agitation qui faisait trembler ses membres, Keinec s'embarqua, dressa un petit mât, hissa une voile, et, poussant au large, il gouverna en mettant le cap surle Jean-Louis.

En moins d'une heure, le lougre et le canot furent bord à bord. Bervic, reconnaissant Keinec, lui jeta un câble que le jeune marin amarra à l'avant de son embarcation, puis, s'élançant sur l'escalier cloué aux flancs du petit navire, il bondit sur le pont.

—Où est le capitaine? demanda-t-il à Bervic.

—Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot.

—Bon; je descends.

Keinec disparut par l'écoutille et alla droit à la chambre de Marcof dont la porte était ouverte. Le patron duJean-Louis, courbé sur une table, était en train de pointer des cartes marines. Il était tellement absorbé par son travail qu'il n'entendit pas Keinec entrer.

—Marcof! fit le jeune homme après un moment de silence.

—Keinec! s'écria Marcof en relevant la tête, et un éclair de plaisir illumina sa physionomie. Ta présence m'en dit plus que tes paroles ne pourraient le faire, et je devine que je puis te tendre la main, n'est-ce pas.

—Je n'ai encore rien fait, murmura Keinec.

Et les deux marins échangèrent une amicale poignée de main.

—J'apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit Marcof.

—Et moi de mauvaises pour toi.

—Qu'est-ce donc?

—Je t'ai entendu dire bien souvent que tu aimais le marquis de Loc-Ronan?

—Le marquis de Loc-Ronan! s'écria Marcof. Sans doute! je l'aime et je le respecte de toute mon âme! il a toujours été si bon pour moi!...

—Alors, mon pauvre ami, du courage!

—Du courage, dis-tu?

—Oui, Marcof, il t'en faut!

—Mais pourquoi?... pourquoi?

—Parce que...

Keinec s'interrompit.

—Tonnerre! parle donc!

—Le marquis est mort hier!

—Le marquis de Loc-Ronan est mort! s'écria le marin d'une voix étranglée.

—Oui!

—Par accident?

—Non, dans son lit.

Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée indiquait énergiquement tout ce qu'une pareille nouvelle lui causait de douleurs. Le sang lui monta au visage. Il arracha sa cravate qui l'étouffait. Ses yeux s'ouvrirent comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il se laissa tomber sur un siége, et il prit sa tête dans ses mains. Alors des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine; des cris rauques s'échappèrent de sa gorge, et au travers de ses doigts crispés des larmes brûlantes roulèrent sur ses joues bronzées par le vent de la mer. Le désespoir de cet homme était terrible et puissant comme sa nature.

Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin Marcof releva lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il quitta son siége et il marcha rapidement quelques secondes dans l'entre-pont. Puis il revint près de Keinec.

—Donne-moi des détails, lui dit-il.

Le jeune homme raconta tout ce qu'il savait de la mort du marquis, et ce qu'il raconta était l'expression la plus simplement exacte de la vérité.

—De sorte, continua Marcof, que c'est hier matin que le marquis est mort?...

—Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend dans le caveau de ses pères.

—Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière fois son visage?...

—Dès que j'eus connaissance de cette horrible catastrophe, continua Keinec, je pensai à t'en donner avis en te faisant passer une lettre par le premier chasse-marée en vue qui eût mis le cap sur Paimboeuf. J'ignorais que tu revinsses si promptement.

—Je ne suis allé qu'à l'Ile de Groix, mon ami, et c'est Dieu qui sans doute l'a voulu ainsi, puisqu'il a permis que je pusse arriver le jour même de l'enterrement du marquis.

—Aussi, dès que j'ai reconnu ton lougre à ses allures, je me suis mis en mer pour venir à toi.

—Merci, Keinec, merci! Tu es un brave gars! Oh! vois-tu, je souffre autant que puisse souffrir un homme! continua Marcof, dont les larmes débordèrent de nouveau.

Cela t'étonne, n'est-ce pas, de me voir terrassé par le chagrin? moi, que tu as vu si souvent donner la mort avec un sang-froid farouche! Cela te paraît bizarre, ridicule peut-être, de voir pleurer Marcof, Marcof le coeur d'acier, comme l'appellent ses matelots. Tu me regardes et tu doutes!... Oh! c'est que le marquis de Loc-Ronan, entends-tu? le marquis de Loc-Ronan, c'était tout ce que j'adorais ici-bas! Je n'ai jamais embrassé ni mon père ni ma mère, moi, Keinec! Je n'ai jamais connu la tendresse d'un frère! Je n'ai jamais éprouvé de l'amour pour une femme! Eh bien! rassemble tous ces sentiments, pétris-les pour n'en former qu'un seul. Joins-y l'admiration, l'estime, le respect, et tu n'auras pas encore une idée de ce que je ressentais pour le marquis de Loc-Ronan!... Tu ne me comprends pas? Tu ne t'expliques pas comment il peut se faire qu'un obscur matelot comme moi porte une telle affection à un gentilhomme d'une ancienne et illustre famille?... C'est un secret, Keinec, un secret que je t'expliquerai peut-être un jour. Aujourd'hui sache seulement que tout ce que le coeur peut endurer de tortures, le mien le supporte à cette heure!... Oh! je suis bien malheureux! bien malheureux!...

Et il murmura à voix basse:

—Mon Dieu! vous me punissez trop cruellement. Il fallait me frapper, moi, et l'épargner, lui!

Keinec comprenait qu'en face d'un pareil désespoir les consolations seraient impuissantes. Il écoutait donc en silence, et profondément ému lui-même. Marcof se calma peu à peu.

—Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps pour assister à l'office des morts?...

—Ne l'espère pas, répondit Keinec. A l'heure où j'ai quitté la côte, les prières étaient commencées, et maintenant le corps du marquis repose dans le caveau mortuaire du château.

—Ne pas avoir revu ses traits!... ne plus le revoir jamais! murmurait avec amertume le patron duJean-Louis.

Une pensée subite sembla l'illuminer tout à coup.

—Keinec! s'écria-t-il.

—Que veux-tu?

—Tu m'aimes, n'est-ce pas?

—Oui.

—Tu m'es fidèle?

—Oui, Marcof, fidèle et dévoué!...

—J'aurai besoin de toi cette nuit; peux-tu m'aider?

—Cette nuit, comme toujours, je suis à toi!

—Bien.

—A quelle heure veux-tu que je sois prêt?

—A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès du mur du parc, à l'angle du sentier qui rejoint l'avenue.

—J'y serai.

—Merci, mon gars.

—Puis-je encore autre chose pour toi?

—Oui. Nous approchons de Penmarckh; monte sur le pont et prends le commandement du lougre pour franchir la passe.

Keinec obéit et Marcof demeura seul. Alors face à face avec lui-même, l'homme de bronze se laissa aller à toute l'expansion de sa douleur. Pendant deux heures, prières et cris d'angoisse s'échappèrent confusément de ses lèvres. Ses yeux devenus arides, étaient bordés d'un cercle écarlate. Sa main puissante anéantissait les objets qu'elle prenait convulsivement. Enfin, le corps brisé, l'âme torturée, Marcof se jeta sur son hamac.

La douleur avait terrassé cette vaillante nature!... Jusqu'à la nuit Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse chargé du soin de préparer son repas entra dans la cabine. Deux fois le pauvre enfant sortit sans avoir osé troubler les rêveries désolées de son chef.

Les matelots, stupéfaits de ne pas avoir vu Marcof présider au mouillage, s'interrogeaient du regard. Le vieux Bervic surtout exprimait sa surprise par des bordées de jurons énergiques empruntés à toutes les langues connues, et qui s'échappaient de sa large bouche avec une facilité résultant de la grande habitude. Keinec avait formellement défendu aux matelots de descendre dans l'entre-pont. Le jeune homme voulait qu'on laissât Marcof libre dans sa douleur.

Vers huit heures du soir, Marcof se jeta à bas de son hamac. Il ouvrit un meuble et il en tira une petite clé d'abord, puis une plus grande, et il les serra précieusement toutes deux dans la poche de sa veste. Il passa ses pistolets à sa ceinture. Il prit une courte hache d'abordage, et une forte pioche qu'il roula dans son caban. Cela fait, il mit le tout sous son bras et monta sur le pont.

Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devant Bervic sans prononcer une parole, et il descendit à terre. Il traversa rapidement Penmarck, il prit le chemin des Pierres-Noires, et, tournant brusquement sur la gauche, il se dirigea vers les montagnes. La nuit était noire. La lune ne s'était point encore levée, et une brume assez forte couvrait la terre.

Arrivé au pied de la demeure seigneuriale, Marcof continua sa route, longea le mur du parc et s'engagea dans le sentier conduisant à la montagne. Tout à coup une forme humaine se dressa devant lui.

—C'est toi, Keinec? demanda-t-il.

—Oui, répondit le jeune homme.

—Viens!

Après avoir franchi l'espace d'une centaine de pas, Marcof s'arrêta devant une porte étroite et basse, pratiquée dans la muraille. Il tira la petite clé de sa poche et il ouvrit cette porte.

—Suis-moi, dit-il à Keinec.

Tous deux entrèrent. Marcof, en homme qui connaît parfaitement les aîtres, guida son compagnon à travers le dédale des allées et des taillis. Bientôt ils arrivèrent devant le corps de bâtiment principal.

Marcof se dirigea vers l'angle du mur, il pressa un bouton de cuivre, il fit jouer un ressort, et une porte massive tourna lentement sur ses gonds. A peine cette porte fut-elle ouverte, qu'une bouffée de cet air frais et humide, atmosphère habituelle des souterrains, les frappa au visage.

Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma une torche et avança. Keinec le suivit silencieusement. Un escalier taillé dans le roc les conduisit en tournant sur lui-même dans un premier étage inférieur.

—Où sommes-nous donc, Marcof? demanda Keinec à voix basse.

—Dans les caveaux du château de Loc-Ronan, répondit le marin.

Keinec se signa. Marcof avançait toujours. Après avoir traversé une longue galerie voûtée, il se trouva en face d'une porte en fer, percée d'ouvertures en forme d'arabesques, qui permettaient de distinguer à l'intérieur.

Grâce à la clarté projetée par la torche que tenait Marcof, on pouvait apercevoir une longue rangée de sépulcres. Le marin prit alors la plus grande des deux clés qu'il avait apportées et l'introduisit dans la serrure.

Le mouvement qu'il fit pour pousser la porte renversa la torche qui s'éteignit. Les deux hommes demeurèrent plongés dans une obscurité profonde. Tout autre à leur place eût sans doute été en proie à un mouvement de frayeur; mais, soit bravoure, soit force de volonté, ils ne parurent ressentir aucune émotion.

—Ramasse la torche, dit Marcof d'une voix parfaitement calme, tandis qu'il battait le briquet.

—La voici, répondit Keinec.

La torche rallumée, ils entrèrent. Parmi tous ces sépulcres rangés symétriquement, la tête adossée à la muraille, on en distinguait un, le dernier, dont la teinte plus claire attestait une construction récente; des fragments du plâtre encore frais qui avait servi à sceller la dalle étaient épars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s'en approcher, se dirigea vers celui qui le précédait. C'était la tombe du père du marquis de Loc-Ronan. Il s'agenouilla et pria longuement. Keinec l'imita. Puis se relevant, il revint à la dernière tombe qui se trouvait naturellement placée la première en entrant dans le caveau.

—C'est là qu'il repose! murmura-t-il.

Et, prenant une résolution:

—Keinec, dit-il, à l'oeuvre, mon gars!...

—Que veux-tu donc faire, Marcof?

—Enlever cette pierre, d'abord.

—Et ensuite?

—Retirer le cercueil, l'ouvrir, embrasser une dernière fois le marquis, et le recoucher ensuite dans sa dernière demeure!...

—Une profanation, Marcof!...

—Non! je te le jure! J'ai le droit d'agir ainsi que je veux le faire!...

—Marcof!...

—Ne veux-tu pas me prêter ton aide?

—Mais, songe donc...

—Pas de réflexion, Keinec, interrompit Marcof; réponds oui ou non. Pars ou reste!

—Je suis venu avec toi, dit Keinec après un silence; je t'ai promis de t'aider et je t'aiderai.

—Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous à l'oeuvre sans plus tarder. Travaillons, Keinec! et, je te le répète encore, que ta conscience soit en repos. J'ai le droit de faire ce que je fais.

—Je ne te comprends pas, Marcof; mais, n'importe, dispose de moi!

Marcof donna la pioche à Keinec et prit sa torche. Tous deux se mirent en devoir de desceller la large dalle. Le plâtre, qui n'avait pas eu le temps de durcir depuis les quelques heures qu'il avait été employé, céda facilement.

Introduisant le manche de la pioche entre la dalle et les bords de la tombe, Keinec s'en servit comme d'un levier. Marcof joignit ses efforts aux siens. Tous deux roidissant leurs bras, la dalle se souleva lentement, puis elle glissa sur le bord opposé et tomba sur la terre molle. Le sépulcre était ouvert. Marcof fit un signe de croix sur le vide et dit à Keinec:

—Je vais descendre, allume la seconde torche qui est dans mon caban, et tu me la donneras.

Keinec obéit.

—Bien. Maintenant, matelot, prends le paquet de cordes et donne-le moi aussi.

Marcof enroula les cordes autour de son bras droit, et éclairé par Keinec, il descendit avec précaution dans le caveau. La bière reposait sur deux barres de fer scellées dans la muraille. Marcof l'attacha solidement, puis pressant l'extrémité de la corde entre ses dents, il remonta. Keinec, devinant ses intentions, saisit le cordage, et tous deux tirèrent doucement, sans secousses, pour hisser le cercueil à l'orifice du caveau.

La tâche était rude et difficile, car le cercueil, en chêne massif et doublé de plomb, était d'une extrême pesanteur. Mais la volonté froide et inébranlable de Marcof décuplait ses forces. Keinec l'aidait de tout son pouvoir.

Après un travail opiniâtre, l'extrémité du cercueil apparut enfin. Les deux hommes redoublèrent d'efforts. Marcof, laissant à son compagnon le soin de maintenir en équilibre le funèbre fardeau, quitta la corde, se glissa dans le caveau et poussa le cercueil de toute la vigueur de ses mains puissantes. Keinec l'attira à lui.

Certes, quiconque eût pu assister à ce spectacle, aurait cru à quelque effroyable profanation. L'ensemble de ces deux hommes ainsi occupés, offrait un aspect fantastique et lugubre. Travaillant dans ce caveau sépulcral à la pâle clarté de deux torches vacillantes qui laissaient dans l'obscurité les trois quarts du souterrain, on les eût pris pour deux de ces vampires des légendes du moyen-âge qui déterraient les corps fraîchement ensevelis, pour satisfaire leur infâme et dégoûtante voracité. Leurs vêtements en désordre, leur figure pâle, leurs longs cheveux flottants ajoutaient encore à l'illusion. Et cependant c'était l'amour fraternel qui conduisait l'un de ces hardis fossoyeurs; c'était l'amitié qui guidait l'autre!... Marcof voulait revoir les restes chéris de celui qu'il avait perdu. Keinec aidait Marcof dans l'accomplissement de ce pieux désir, parce que Marcof était son ami.

Encore quelques efforts et leur travail pénible allait être couronné de succès. Marcof voyant la bière maintenue par Keinec, se hissa hors du tombeau. Puis tous deux attirèrent le cercueil pour le déposer doucement à terre.

Malheureusement ils avaient compté sans le poids énorme du cercueil. A peine l'eurent-ils incliné de leur côté, que la masse les entraîna. Leurs ongles se brisèrent sur le coffre de chêne; le cercueil, poussé par sa propre pesanteur, fit plier leurs genoux. En vain ils firent un effort suprême pour le retenir, ils ne purent en venir à bout. La bière tomba lourdement à terre.

Marcof poussa un cri de douleur. Keinec laissa échapper une exclamation de terreur folle, et il recula comme pris de vertige, jusqu'à ce qu'il fût adossé à la muraille. C'est qu'en tombant à terre le cercueil, au lieu de rendre un son mat, avait semblé pousser un soupir métallique. On eût dit plusieurs feuilles de cuivre frappant, les unes contre les autres.

Keinec et Marcof se regardèrent. Ils frémissaient tous deux.

—As-tu entendu? demanda Keinec à voix basse.

—Quoi? Qu'est-ce que cela?

—L'âme du marquis qui revient!

—Oh! si cela pouvait être! fit Marcof en s'inclinant, ce serait trop de bonheur.

—Marcof, si tu m'en crois, tu renonceras à ton projet.

—Non!

—Eh bien! achevons donc à l'instant, car j'étouffe ici!...

—Achevons.

Ils déclouèrent la bière. Au moment d'enlever le couvercle ils s'arrêtèrent tous deux et firent le signe de la croix. Puis, d'une main ferme, Marcof souleva les planches déclouées.

Un long suaire blanc leur apparut.

Marcof porta la main sur l'extrémité du suaire pour le soulever à son tour. Keinec recula. Marcof écarta le linceul et se pencha en avant. Ses yeux devinrent hagards, ses cheveux se hérissèrent, il poussa un grand cri et tomba à genoux.

—Keinec! s'écria-t-il, le marquis n'est pas mort.

Keinec, domptant sa terreur, se précipita vers lui.

—Keinec, reprit Marcof, le marquis n'est pas mort.

—Que dis-tu?

—Regarde!

—Non! non! répondit Keinec qui crut que son compagnon était devenu fou.

—Mais regarde donc, te dis-je!

Et Marcof, arrachant le linceul, découvrit, au lieu d'un cadavre, un rouleau de feuilles de cuivre.

—Miracle! s'écria Keinec.

—Non! pas de miracle! répondit Marcof. Le marquis a voulu faire croire à sa mort.

—Dans quel but?

—Le sais-je?... Mais, viens! j'étouffe de joie. Le vieux Jocelyn nous dira tout!

Et, se précipitant hors du caveau sépulcral, Marcof entraîna Keinec avec lui. Dès qu'ils furent remontés, et après avoir refermé l'entrée secrète du souterrain, ils se dirigèrent vers une autre porte, dissimulée dans la muraille. Mais au moment de frapper à cette porte ou de faire jouer un ressort, Marcof s'arrêta.

—Nous ne devons pas entrer par ici, dit-il; faisons le tour et allons sonner à la grille. Mais, écoute, Keinec, avant de sortir d'ici, il faut que tu me fasses un serment, un serment solennel! Jure-moi, sur ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré au monde, de ne jamais révéler à personne ce dont nous venons d'être témoins!

—Je te le jure, Marcof! répondit Keinec. Pour moi, comme pour tous, M. le marquis de Loc-Ronan est mort, et bien mort!...

—Partons, maintenant.

—Tu oublies quelque chose.

—Quoi donc?

—Nous n'avons pas remis ce cercueil à sa place, et nous avons laissé la tombe ouverte.

—Qu'importe! Jocelyn et moi avons seuls les clés du caveau, et je vais parler à Jocelyn...

Keinec se tut. Les deux amis firent rapidement le tour du mur extérieur, et allèrent sonner à la grille d'honneur. On fut longtemps sans leur répondre. Enfin un domestique accourut.

—Que demandez-vous? fit-il.

—Nous demandons à entrer au château.

—Pourquoi faire? M. le marquis est mort et les scellés sont posés partout.

—Faites-nous parler à Jocelyn.

—A Jocelyn? répéta le domestique.

—Oui, sans doute! répondit Marcof avec impatience.

—Impossible.

—Pourquoi?

—Parce que cela ne se peut pas, vous dis-je...

—Mais, tonnerre! t'expliqueras-tu? s'écria le marin. Parle vite, ou sinon je t'envoie à travers les barreaux de la grille une balle pour te délier la langue.

—Ah! mon Dieu! fit le domestique avec effroi, je crois que c'est le capitaine Marcof!

—Eh oui! c'est moi-même; et, puisque tu m'as reconnu, ouvre-moi vite ou fais venir Jocelyn.

—Mais, encore une fois, cela ne se peut pas.

—Est-ce que Jocelyn est malade?

—Non.

—Eh bien?...

—Mais il est parti.

—Parti! Jocelyn a quitté le château?

—Oui, monsieur!

—Quand cela?

—Aujourd'hui même, pendant que la justice posait les scellés, et tout de suite après que l'on eut descendu dans les caveaux le corps de notre pauvre maître.

—Où est-il allé?

—On l'ignore; on l'a cherché partout. Il y en a qui disent qu'il s'est tué de désespoir.

—Où peut-il être? se demandait Marcof en se frappant le front.

—Vous voyez bien qu'il est inutile que vous entriez, dit le domestique.

Et, sans attendre la réponse, il se hâta de se retirer. Marcof et Keinec s'éloignèrent. Arrivés sur les falaises, Marcof s'arrêta, et, saisissant le bras du jeune homme:

—Keinec! dit-il.

—Que veux-tu?

—Je mets à la voile à la marée montante; tu vas venir à bord.

—Je ne le puis pas, Marcof.

—Pourquoi?

—Parce que c'est bientôt qu'Yvonne se marie...

—Eh bien?

—Et tu sais bien qu'il faut que je tue Jahoua!...

—Encore cette pensée de meurtre?

—Toujours!

Marcof demeura silencieux. Keinec semblait attendre.

—Qu'as-tu fait depuis mon départ? demanda brusquement le marin.

—Rien!

—Ne mens pas!

—Je te dis la vérité.

—Tu as vu quelqu'un cependant?

Keinec se tut.

—Réponds!

—J'ai juré de me taire.

—Je devine. Tu as consulté Carfor?

—C'est possible.

—C'est lui qui te pousse au mal.

—Non! ma résolution était prise.

—C'est lui qui te l'a inspirée jadis, je le sais.

Keinec fit un geste d'étonnement, mais il ne démentit pas l'assertion de Marcof.

—Sorcier de malheur! reprit celui-ci avec violence, je t'attacherai un jour au bout d'une de mes vergues!

Keinec demeura impassible. Marcof frappait du pied avec colère.

—Encore une fois, viens à bord.

—Non!

—Tu refuses?

—Oui.

—Tu viendras malgré toi! s'écria le marin.

Et, se précipitant sur Keinec, il le terrassa avec une rapidité effrayante. Keinec ne put même pas se défendre. Il fut lié, garrotté et bâillonné en un clin d'oeil. Cela fait, Marcof le prit dans ses bras et le transporta dans les genêts.

—Maintenant, se dit-il, les papiers de l'armoire de fer m'apprendront peut-être la vérité.

Abandonnant Keinec, qu'il devait reprendre à son retour, il se dirigea rapidement vers le château. A peine eut-il disparu, qu'un homme de haute taille, écartant les genêts, se glissa jusqu'à Keinec, tira un couteau de sa poche, trancha les liens et enleva le bâillon.

—Merci, Carfor! fit Keinec en se remettant sur ses pieds.

—Viens vite! répondit celui-ci.

Et tandis que Keinec, silencieux et pensif, suivait la falaise, Carfor murmurait à voix basse:

—Ah! Marcof, pirate maudit, tu veux me pendre à l'une de tes vergues! tu apprendras à connaître celui que tu menaces, je te le jure!

Puis, sans échanger une parole, les deux hommes se dirigèrent vers la grotte de Carfor.

Pendant ce temps, Marcof pénétrant de nouveau dans le parc, arrivait à la petite porte qu'il n'avait pas voulu ouvrir.

Il fit jouer un ressort. La porte s'écarta. Il entra. Sans allumer de torche cette fois, il gravit l'escalier qui se présentait à lui, il pénétra dans la chambre mortuaire, et il voulut ouvrir la porte donnant sur le corridor. Il sentit une légère résistance. Cette résistance provenait de la bande de parchemin des scellés apposés sur toutes les portes du château.

—Tonnerre!... murmura-t-il, la bibliothèque doit être fermée également.

Il réfléchit pendant quelques secondes. Puis il ouvrit la fenêtre, et montant sur l'appui, il se laissa glisser jusqu'à la corniche. Grâce à cette agilité, qui est l'apanage de l'homme de mer, il gagna extérieurement la petite croisée en ogive qui éclairait la pièce dans laquelle il voulait pénétrer.

Il brisa un carreau, il passa son bras dans l'intérieur, il tira les verrous, il poussa les battants de la fenêtre, et il pénétra dans la bibliothèque. Alors il alluma une bougie et se dirigea vers la partie de la pièce que lui avait désignée son frère. Il déplaça les volumes. Il reconnut le secret indiqué. L'armoire s'ouvrit sans résistance. Elle renfermait une liasse de papiers.

Marcof tira ces papiers à lui, s'assura que l'armoire ne renfermait pas autre chose, la referma et remit les in-folio en place dans leurs rayons. Puis, la curiosité le poussant, il entr'ouvrit les papiers et en parcourut quelques-uns. Tout à coup il s'arrêta.

—Ah! pauvre Philippe! murmura-t-il, je devine tout maintenant! je devine!...

Ce disant, il mit les manuscrits sur sa poitrine, les assura avec l'aide de sa ceinture, et reprenant la route aérienne qu'il avait suivie, il regagna le petit escalier du parc. Quelques minutes après, il atteignait l'endroit où il avait laissé Keinec. La lune s'était levée et éclairait splendidement la campagne. Marcof reconnut la place; il la vit foulée encore par le corps du jeune homme, mais elle était déserte.

—Carfor nous épiait!... dit-il au bout d'un instant. Keinec est libre. Ah! malheur au pauvre Jahoua! malheur à lui et à Yvonne! Damné sorcier! je fais serment que tout le sang qui sera versé par ta faute, tu me le payeras goutte pour goutte!

Puis, se remettant en marche, il aperçut bientôt les maisons de Penmarckh et la mâture élancée de son lougre qui se balançait sur la mer.

Dès que Carfor et Keinec furent arrivés à la baie des Trépassés, ils entrèrent dans la grotte. Keinec était toujours silencieux et sombre. Carfor souriait de ce mauvais sourire du démon triomphant.

—Mon gars, dit-il enfin, tu vois ce que Marcof a tenté contre toi?

—Ne parlons plus de Marcof, répondit Keinec avec impatience; Marcof est mon ami. Quoi que tu dises, Carfor, tu ne parviendras pas à me faire changer d'avis.

—Ainsi tu lui pardonnes de t'avoir violenté?

—Oui.

—Tu l'en remercies même?

—Sans doute, car je juge son intention.

—A merveille, mon gars! N'en parlons plus, comme tu dis, mais tu aurais tort de t'arrêter en si belle voie! Tu pardonnes à Marcof; pendant que tu es en train, pardonne à Yvonne, et remercie-la d'épouser Jahoua.

—Tais-toi, Carfor!... tais-toi!...

—Bah! pourquoi te contraindre?...

—Tais-toi, te dis-je! répéta Keinec d'une voix tellement impérative que Carfor se recula. Si j'ai accepté la liberté que tu m'as rendue ce soir, c'est que je veux me venger.

—Dès aujourd'hui?...

—Le puis-je donc?

—N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu le mariage?

—Tu te trompes, Carfor; la mort du marquis de Loc-Ronan a fait remettre la fête de la Soule, et la cérémonie du mariage de Jahoua et d'Yvonne.

—Ah! tu sais cela? fit Carfor avec un peu de dépit.

—L'ignorais-tu?

—Non.

—Alors pourquoi me demander si je me vengerai aujourd'hui, lorsque toi-même tu m'as affirmé qu'il me fallait attendre le jour de la bénédiction nuptiale.

Carfor ne répondit pas. Depuis quelques instants il paraissait réfléchir profondément. Enfin il se leva, sortit de la grotte, interrogea le ciel, et revenant vers le jeune homme:

—Trois heures passées, dit-il. Keinec, il faut que je te quitte. Je m'absenterai jusqu'au soleil levé mais il faut que tu m'attendes ici, il le faut, Keinec, au nom même de ta vengeance, dont le moment est plus proche que tu ne le crois...

—Que veux-tu dire?

—Je m'expliquerai à mon retour. M'attendras-tu?

—Oui.

Sans ajouter un mot, Carfor prit son pen-bas et s'éloigna. Après avoir regagné les falaises, le berger longea la route de Quimper et s'enfonça dans les genêts. Il avait sans doute une direction arrêtée d'avance, car il marcha sans hésiter et arriva à une saulaie située à peu de distance d'un petit ruisseau. Au moment où il y pénétrait, un cavalier débouchait de l'autre côté. Ce cavalier était le chevalier de Tessy.

—Palsambleu! s'écria-t-il joyeusement en apercevant Carfor, te voilà enfin! Sais-tu que j'allais parodier le mot fameux de Sa Majesté Louis XIV, et dire: j'ai failli attendre!

—Je n'ai pas pu venir plus tôt, répondit Carfor.

—Tu arrives à l'heure, c'est tout ce qu'il me faut. Ta présence me prouve que tu as trouvé mon message dans le tronc du vieux chêne, ainsi que cela était convenu entre nous...

—Je l'ai trouvé. Que voulez-vous de moi?

—Corbleu! je trouve la question passablement originale. Est-ce que par hasard tu aurais oublié les dix louis que je t'ai donnés et les cinquante autres que je t'ai promis?

—Cent, s'il vous plaît.

—Bravo! tu as bonne mémoire.

—Oui! je n'ai rien oublié.

—Eh bien, si je ne m'abuse, maître sorcier, c'est demain que nous nous occupons de l'enlèvement.

—Cela ne se peut plus.

—Qu'est-ce à dire?

—Il faut que vous attendiez huit jours encore.

—Corps du Christ! je n'attendrai seulement pas une heure de plus que le temps que je t'ai donné, maraud! s'écria le chevalier en mettant pied à terre et en attachant la bride de son cheval à une branche de saule.

Puis il fouetta cavalièrement ses bottes molles avec l'extrémité d'une charmante cravache. Carfor le regardait et ne répondait point.

—Ne m'as-tu pas entendu? demanda le chevalier.

—Si fait.

—Eh bien?

—Je vous le dis encore, c'est impossible.

—Et moi, je te répète que je ne veux pas attendre.

—Il le faut cependant.

—Pour quelle cause?

—Le mariage de la jeune fille a été reculé de huit jours.

—A quel propos?

—A propos de la mort du marquis.

—Damné marquis! grommela le chevalier, il faut que sa mort vienne contrarier tous mes projets; mais, palsambleu! nous verrons bien.

Puis s'adressant au berger:

—Au fait, dit-il, que diable veux-tu que me fasse la mort du marquis de Loc-Ronan dont Satan emporte l'âme?

—Il ne s'agit pas de la mort du marquis, répondit Carfor, mais bien du mariage qui se trouve reculé par cette mort.

—Eh! mon cher, je ne tiens en aucune façon à ce que la belle ait prononcé des serments au pied des autels. Que je l'enlève, c'est pardieu bien tout ce qu'il me faut!...

—Je comprends cela.

—Eh bien! alors?

—Ce mariage nous est cependant indispensable pour réussir.

—Que chantes-tu là, corbeau de mauvais augure?

—La vérité. Ce mariage doit être notre plus puissant auxiliaire.

—Explique-toi clairement.

—Sachez donc que mes mesures étaient prises. Aujourd'hui même, jour de la bénédiction des deux promis, la fête de la Soule devait avoir lieu.

—Qu'est-ce que c'est que la fête de la Soule?

—Une vieille coutume du pays qu'il serait trop long de vous expliquer.

—Passons alors.

—Jahoua, le fiancé d'Yvonne, aurait été tué à cette fête.

—Bah! vraiment?

—Vous comprenez quel tumulte aurait occasionné sa mort.

—Sans doute!

—Dès lors, rien n'était plus facile, par ruse ou par violence, que de s'emparer d'Yvonne.

—Tiens! tiens! tiens! s'écria le chevalier en riant; mais c'était fort bien imaginé tout cela!...

—D'autant plus que j'aurais augmenté ce tumulte par des moyens qui sont à ma disposition, et peut-être réussi à faire un peu de politique en même temps.

—Très-ingénieux, sur ma foi!

—Malheureusement, vous le savez, la fête de la Soule et le mariage sont reculés. Il faut donc ajourner notre expédition.

—Je ne suis pas de ton avis.

—Cependant...

—Je veux enlever Yvonne aujourd'hui, et, morbleu! je l'enlèverai!

—Sans moi?

—Avec toi, au contraire.

—Comment cela?

—Écoute-moi attentivement.

Carfor fit signe qu'il était disposé à ne pas laisser échapper un mot de ce qu'allait dire le chevalier.

—Nous disons, continua celui-ci, qu'il te faut un tumulte quelconque dans le village de Fouesnan?

—Oui, répondit le berger.

—Cela est indispensable?

—Tout à fait.

—Eh bien! mon gars, j'ai ton affaire.

—Je ne comprends pas.

—Tu sauras qu'aujourd'hui même il y aura à Fouesnan, non-seulement un tumulte, mais encore un véritable orage, une émeute même, et peut-être bien un commencement de contre-révolution.

—Expliquez-vous, monsieur le chevalier! s'écria Carfor avec anxiété.

—Comment, tu ne sais rien?

—Rien!

—Toi? un agent révolutionnaire? continua le gentilhomme, ou celui qui en portait l'habit, ravi intérieurement de prouver au berger que lui, Carfor, n'était qu'un de ces agents subalternes qui ne savent jamais tout, tandis que lui, le chevalier de Tessy, connaissait à fond les intrigues politiques du département.

Carfor, effectivement, laissait voir une vive impatience. Le chevalier reprit:

—Voyons, je veux bien t'éclairer. Tu dois au moins savoir que, depuis quelques mois, une partie de la Bretagne s'agite à propos des prêtres.

—Pour le serment à la constitution?

—C'est cela.

—Oui, les assermentés et les insermentés, les jureurs et les vrais prêtres, comme on les appelle dans le pays.

—Parfaitement.

—Je savais cela, monsieur; mais je savais aussi que, jusqu'ici, la Cornouaille était restée calme, et que le département ne tourmentait pas les recteurs comme dans le pays de Léon, dans celui de Tréguier et dans celui de Vannes...

—Oui, mon cher; mais tu n'ignores pas non plus que l'Assemblée législative a rendu un décret par lequel il est formellement interdit aux prêtres non assermentés d'exercer dans les paroisses? Comme tu viens de le dire, la Cornouaille, autrement dit le département de Finistère, n'avait pas encore sévi contre ses calotins. Mais l'administration a reçu des ordres précis auxquels il faut obéir sans retard.

—Elle va sévir contre les recteurs? demanda vivement Carfor dont l'oeil brilla d'espoir.

—Sans doute.

—En êtes-vous certain?

—J'en réponds.

—Et quand cela?

—Tout de suite, te dis-je.

—Bonne nouvelle!

—Excellente, mon cher. Es-tu curieux de connaître l'arrêt de l'administration?

—Certes!...

—J'en ai la copie dans ma poche.

—Oh! lisez vite, monsieur le chevalier!

Le chevalier prit un papier dans la poche de son habit, et il s'apprêta à en donner lecture.

—Écoute, dit-il, je passe sur les formules d'usage et j'arrive au point important:

—Nous, administrateurs, etc., etc. Ordonnons ce qui suit:

«1º Que toutes les églises et chapelles, autres que les églises paroissiales, seront fermées dans les vingt-quatre heures.

«2º Que tous les prêtres insermentés demeureront en état d'arrestation.

«3º Que tout citoyen qui, au lieu de faire baptiser ses enfants par le prêtre constitutionnel, recourrait aux insoumis, sera déféré à l'accusateur public.

«Arrêté du département du Finistère, 30 juin 1791.»

—Or, continua le chevalier après avoir terminé sa lecture, il résulte des informations que j'ai prises, que le recteur de Fouesnan n'est nullement assermenté. Aujourd'hui même, messieurs les gendarmes se présenteront au presbytère et l'arrêteront. Les gars du village tiennent plus à leur curé qu'à la peau de leur crâne. Crois-tu qu'ils le laisseront emmener?

—Non certes! répondit Carfor.

—En poussant adroitement les masses, et c'est là ton affaire, on arrivera facilement à une petite rébellion. Or, une rébellion, maître Carfor, quelque minime qu'elle soit, ne s'accomplit pas sans beaucoup de tumulte, et, dans un tumulte politique, on garde peu les jeunes filles. Comprends-tu?

—Parfaitement.

—Et tu agiras?

—Vous pouvez vous en rapporter à moi. A quelle heure les gendarmes doivent-ils venir au presbytère de Fouesnan?

—Vers la tombée de la nuit...

—Vous en êtes sûr?

—J'en suis parfaitement certain.

—Alors trouvez-vous avec un bon cheval et un domestique dévoué à l'entrée du village du côté du chemin des Pierres-Noires.

—Bon! à quelle heure?

—A sept heures du soir.

—Tu m'amèneras Yvonne?

—A mon tour je vous en réponds.

—Seras-tu obligé d'employer du monde?

—Pourquoi cette question?

—Parce qu'il me répugne de mettre beaucoup d'étrangers au courant de mes affaires.

—Tranquillisez-vous, j'agirai seul.

—Bravo! maître Carfor. Tu es décidément un sorcier accompli.

—Voilà le jour qui se lève. Séparons-nous.

—A ce soir, à Fouesnan.

—A sept heures, mais à condition que les gendarmes agiront de leur côté.

—Cela va sans dire.

—Adieu, monsieur le chevalier.

—Adieu, mon gars.

Et le chevalier de Tessy, enchanté de la tournure que prenaient ses affaires, décrocha la bride de son cheval, se mit légèrement en selle et partit au galop. Carfor demeura seul à réfléchir.

—Oh! les prêtres vont être poursuivis maintenant! pensait-il, et un éclair joyeux se reflétait sur ses traits amaigris. On va donner la chasse aux recteurs! Tant mieux! Les paysans se révolteront, les coups de fusil retentiront. C'est la guerre dans le pays! La guerre! Oh! il sera facile alors de frapper ses ennemis! Quel malheur que ce marquis de Loc-Ronan soit mort si vite! Dans quelques mois, j'aurais peut-être pu le tuer moi-même! N'importe, les autres me restent et Jahoua sera le premier!

Et Carfor, poussant un éclat de rire sauvage, frappa ses mains l'une dans l'autre en murmurant d'une voix vibrante:

—Tous! ils mourront tous! et je serai riche et puissant!


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