On n'a pas oublié, que le soir même où eut lieu l'enlèvement d'Yvonne, ce soir où les gendarmes livrèrent un combat aux paysans de Fouesnan qui s'opposaient à l'emprisonnement de leur recteur, Marcof, Keinec et Jahoua s'étaient mis tous trois en route pour suivre les traces du ravisseur de la jolie Bretonne. On se rappelle que le tailleur de Fouesnan avait révélé la conversation entendue par lui, conversation qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy lorsqu'ils suivaient la route des falaises, et dans laquelle le nom de Carfor était revenu plusieurs fois à l'occasion d'un enlèvement projeté. Seulement le tailleur, n'ayant pas entendu prononcer celui d'Yvonne, n'avait pu rien prévoir. La coïncidence était tellement grande, que Marcof et Jahoua ne doutaient pas que le berger-sorcier ne fût un des principaux agents de la violence exercée envers la jeune fille. Keinec même, malgré l'ascendant que Carfor avait dû prendre sur lui, paraissait également convaincu. Mais il se souvenait aussi des paroles de Carfor. Yvonne, avait dit le berger, devait quitter le pays pour quelque temps, et, à son retour, devenir la femme de Keinec.
Cependant son premier mouvement avait été de se précipiter à la poursuite de celui qui emportait Yvonne sur le cou de son cheval. Évidemment la volonté de la jeune fille avait été violentée; évidemment on l'avait contrainte par surprise à s'éloigner du village. Donc, elle devait souffrir, et Keinec ne voulait pas qu'elle fût malheureuse. Il était résolu à forcer Carfor à lui indiquer l'endroit où il avait conduit la pauvre enfant. Puis, ainsi qu'il l'avait dit à Jahoua, Yvonne retrouvée, Yvonne rendue à son père, chacun des deux prétendants défendrait ses droits. Aussi, les trois hommes s'étaient-ils rapidement dirigés vers la crique de Penmarck.
Nous avons assisté à la courte conférence qui avait eu lieu entre Marcof et Jean Chouan, lequel lui avait annoncé que la Bretagne se soulevait en masse, et lui avait donné rendez-vous pour la nuit suivante en lui recommandant de prévenir les gars de Fouesnan de se rendre à la forêt voisine, et d'y conduire le vieux recteur. Marcof avait promis et Chouan s'était éloigné.
Alors les trois hommes s'étaient jetés dans une embarcation. Mais à quelques brasses de la côte, Marcof avait ordonné de revenir auJean-Louis. Puis il avait laissé Keinec et Jahoua dans le canot, et il était monté lestement sur le pont de son lougre.
Il avait appelé un matelot et lui avait donné plusieurs ordres, entre autres celui de se rendre à Fouesnan, et d'engager les gars à suivre les avis de Jean Chouan dès la nuit même, afin de mettre le recteur et les plus compromis d'entre eux en sûreté. Ensuite il était descendu dans sa cabine. Il avait pris une bourse pleine d'or, trois carabines, des balles, de la poudre, trois haches d'abordage, et il était remonté. Deux secondes après il avait repris sa place dans le canot.
Keinec et Jahoua avaient armé chacun un aviron, et Marcof, tenant la barre, on avait poussé au large.
—Nageons vigoureusement, mes gars! dit le marin; souque ferme et avant partout.
—Tu mets le cap sur la baie des Trépassés? demanda Keinec.
-Oui.
—Nous allons chez Carfor? fit Jahoua à son tour.
—Sans doute!
Et les deux rameurs se courbant sur leur banc, la barque fendait la lame et voguait avec la rapidité de la flèche. Keinec et Jahoua avaient leurs bras nus jusqu'à l'épaule. Marcof contemplait en souriant les muscles saillants de ces membres vigoureux.
—Courage, mes gars! reprit-il. Nagez ferme; nous arriverons promptement. Seulement, faisons nos conditions d'avance. Pour mener à bien un projet quelconque, il faut se concerter et combiner ses actions. Nous faisons là une expédition dangereuse. Les brigands qui ont enlevé Yvonne doivent se douter qu'on se mettra à leur poursuite; donc ils sont sur leurs gardes. Il y va de la vie dans ce que nous entreprenons.
Les deux jeunes gens firent en même temps un geste de dédain.
—Ah! continua Marcof, je sais que vous êtes braves tous les deux, et que vous ne craignez pas la mort. Ce n'est pas là ce que je veux dire. Comprenez bien mes paroles: elles signifient que, là où il y a danger de perdre l'existence, le plus courageux doit raisonner le péril. Souvenez-vous que, si nous nous faisions tuer tous les trois, notre mort ne rendrait pas Yvonne à son père; et c'est là le but de notre expédition. Rappelez-vous encore, mes gars, que, pour bien combattre, il faut à une réunion d'hommes, quelque petite qu'elle soit, un chef à qui l'on obéisse. Voulez-vous me reconnaître pour chef?
—Sans doute! répondit vivement Jahoua.
—Et toi, Keinec?
—Tu fus toujours le mien, Marcof; je t'obéirai.
—Très-bien! Mais sachez qu'il me faut une obéissance passive.
Les deux jeunes gens firent un signe approbatif.
—Jurez! dit Marcof.
—Nous le jurons! répondirent-ils.
—Alors commencez par me raconter ce qui s'est passé entre vous ce soir.
Keinec et Jahoua se regardèrent.
—Parle d'abord, toi! commanda Marcof en s'adressant à Keinec.
—Eh bien! répondit le jeune homme en continuant à ramer avec vigueur, tu sais que je voulais tuer Jahoua?
—Oui.
—Je l'ai attendu ce soir sur la route de Penmarck.
—Après?
—J'ai tiré sur lui.
—Et tu l'as manqué? fit Marcof avec étonnement; car il connaissait l'adresse de Keinec.
—Non, répondit celui-ci en baissant la tête, ma carabine a fait long feu.
—Ainsi tu commettais un assassinat?
Keinec ne répondit pas.
—Tu tirais sur un homme sans défense, continua durement Marcof. Est-ce ainsi que je t'ai appris à combattre?
—Marcof!... fit Keinec humilié.
—Un assassinat, c'est une lâcheté!
—Marcof!
—Tais-toi! Si je supposais que tu eusses agi de toi-même je te jetterais à la mer plutôt que de te garder près de moi! Mais quelqu'un te poussait au crime! Qui t'a délivré, l'autre nuit, lorsque je t'avais garrotté et laissé dans les genêts? Parle!
Keinec garda le silence.
—Parleras-tu? s'écria Marcof d'un accent tellement impératif, que le jeune homme tressaillit.
—Carfor! répondit-il lentement.
—C'est lui qui t'excitait à tuer Jahoua?
—Oui.
—Que te disait-il pour te mener au crime?
—Que Jahoua mort, Yvonne serait à moi.
—Pauvre niais! fit Marcof. Tu ne t'apercevais donc pas qu'il te jouait?
Jahoua ne prononçait pas une parole; mais ses yeux expressifs lançaient des éclairs.
—Carfor est un infâme! continua le marin avec véhémence. C'est un lâche, un misérable, un traître! Sais-tu ce qu'il a dit il y a cinq jours? ce qu'il a dit dans cette grotte de la baie des Trépassés, ce qu'il a dit en présence de trois hommes qui se croyaient bien seuls avec lui?
—Je ne sais pas, murmura Keinec qui, devenu plus calme, se rendait compte de toute la honte de l'action qu'il avait failli commettre.
—Il a dit que par toi il saurait mes secrets.
—Par moi?
—Oui; qu'il ferait de toi un espion et un délateur.
—Il a dit cela?
—J'en suis sûr.
—Comment le sais-tu?
—Un homme, chargé par moi de l'épier sans relâche, a tout entendu. Malheureusement la conversation n'a pas eu lieu que dans la grotte, et il n'a pu surprendre les paroles prononcées en plein air. Oh! Carfor et ceux qui le font agir ne savent pas qu'ils sont dans une main de fer, et que cette main est en train de se refermer sur eux. Ils ignorent ce que nous pouvons, nous autres, qui restons fidèles à notre roi! Mais comprends-tu, Keinec, ce que l'on voulait faire de toi? On voulait te conduire à assassiner lâchement un homme que tu hais, mais qui est brave et loyal, et que tu devais combattre face à face. On voulait t'amener à trahir celui que tu nommes ton ami! S'il avait réussi, pauvre malheureux! il aurait rendu ton nom infâme et méprisable! Assassin, traître et délateur, tu aurais été repoussé par tous les coeurs honnêtes. Il exploitait ton amour. Il te promettait Yvonne, et il faisait enlever la jeune fille pour le compte de quelque misérable qui lui payait largement sa complaisance. Il se servait de toi comme d'une machine inintelligente qu'il aurait peut-être désavouée plus tard. Dis, Keinec, comprends-tu?
Tandis que Marcof parlait, le jeune homme, pâle et les yeux baissés, écoutait en silence. Sa physionomie reflétait les sentiments tumultueux qui s'agitaient en lui. Quand Marcof eut achevé, il releva lentement la tête.
—Jure-moi que tout cela est vrai? fit-il
—Je te le jure sur mon honneur, et tu sais que je n'ai jamais menti!
Keinec, soutenant d'une main son aviron, se souleva sur son banc. Ses traits décomposés par la colère, offraient une expression de férocité effrayante.
—Eh bien! dit-il enfin en accentuant fortement ses paroles, moi aussi je fais un serment! Je jure devant Dieu et devant vous que Carfor souffrira toutes les tortures qu'il m'a fait souffrir! Je jure de verser son sang goutte à goutte! Je jure de hacher son corps en morceaux et de disperser ces morceaux sur le rivage, pour qu'ils soient dévorés par les oiseaux de proie!
—Je retiens ton serment, répondit Marcof; mais souviens-toi de celui que tu as prononcé tout à l'heure. Tu me dois avant tout obéissance, et tu n'agiras librement envers Carfor que lorsque je t'aurai délié moi-même. Jusque-là cet homme m'appartient.
—Oui! répondit sourdement Keinec.
Un moment de silence régna dans la barque.
—Et lorsque tu as eu manqué Jahoua, reprit Marcof, que s'est-il passé?
—Je me suis élancé sur lui, dit le fermier; nous avons combattu quelque temps sans trop d'avantage marqué. Enfin le cheval qui emportait Yvonne a passé; nous l'avons entendu, et comme il nous est venu à tous deux la même pensée, nous nous sommes arrêtés.
—Vous avez reconnu la jeune fille?
—Il nous a semblé reconnaître sa voix. Moi, j'ai couru au village, et Keinec a couru après le cheval. Seulement nous étions convenus tous deux que nous nous rejoindrions au lever du jour.
—Bien! fit Marcof. Maintenant, écoutez-moi. Vous êtes deux gars braves et vigoureux. A nous trois nous ne craindrions pas une dizaine d'hommes, surtout bien armés comme nous le sommes. Keinec, tu vas dire à Jahoua que tu as regret de ce que tu as fait ou tenté de faire envers lui. Allons! parle sans mauvaise grâce. Songe que tu as failli commettre une mauvaise action et que tu dois la réparer.
—Je le reconnais, dit Keinec avec noblesse; je demande pardon à Jahoua, et je te suis reconnaissant, Marcof, d'avoir réveillé dans mon coeur des sentiments dignes de moi!
—Bravo! mon gars. Donne-moi la main. Keinec serra vivement la main que lui tendait Marcof; puis, se retournant vers Jahoua:
—Me pardonnes-tu? lui dit-il.
—Certes! répondit le brave fermier. Puisque tu ne m'as pas tué, je ne dois pas te garder rancune. Si tu veux même me donner la main, voici la mienne, à condition que, dès que nous aurons ramené Yvonne à Fouesnan, nous reprendrons la conversation où nous l'avons laissée.
—Convenu, Jahoua! Jusque-là, combattons ensemble pour sauver celle que nous aimons. Soyons-nous fidèles l'un à l'autre. Qui sait? peut-être qu'une balle ou un coup de poignard des misérables que nous allons chercher simplifiera la situation.
—C'est tout de même possible, Keinec!
Et les deux ennemis se donnèrent la main. Keinec n'était plus le même: sous l'influence du coeur loyal de Marcof, sa loyauté était revenue. Il se repentait sincèrement des horribles projets qu'avait fait naître Carfor, et s'il était toujours décidé à tuer son rival, désormais il ne le ferait qu'en adversaire loyal. Il avait hâte de se trouver en face du berger et de lui faire payer la honte qui venait de faire rougir son front.
Marcof aimait sincèrement Keinec. Il suivait attentivement sur sa physionomie les sensations diverses qui s'y reflétaient. Heureux d'avoir ramené dans le sentier de l'honneur le jeune homme qui avait été près de s'en écarter en commettant un crime, il espérait trouver plus tard un moyen de s'opposer au combat projeté. Au reste, il ne blâmait pas cette manière de terminer les choses; mais sans savoir encore précisément ce qu'il ferait, il songeait à empêcher l'effusion du sang.
—Après tout, murmura-t-il, Keinec a peut-être raison: une balle ou un coup de poignard peuvent trancher la difficulté.
Le canot avançait rapidement. Déjà on apercevait le promontoire qui fermait d'un côté la baie des Trépassés. Marcof, gouvernant au milieu des récifs, longeait la côte pour tenir son embarcation dans la masse d'ombre projetée par les falaises. Peu à peu ses pensées l'absorbèrent complètement.
En se mettant à la poursuite des ravisseurs d'Yvonne, le marin agissait sous l'influence d'un triple sentiment. Il avait lu attentivement les papiers qu'il avait trouvés dans l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Ces papiers, écrits entièrement de la main de Philippe, contenaient le récit exact de ces deux mariages successifs, et des douleurs sans nombre qui avaient suivi le premier.
Marcof pensait que ces deux hommes, signalés par le tailleur, lequel, nous le savons, était un espion royaliste, que ces deux hommes qui avaient rôdé autour du château, qui avaient été à la grotte de Carfor, qui, le jour même de l'annonce de la mort du marquis avaient disparu du pays, pouvaient bien être les deux frères de la première femme de Philippe. On comprend tout ce que Marcof était disposé à faire pour s'assurer de la véracité de ces pensées et pour se mettre à la poursuite des misérables. Donc, au désir de sauver Yvonne et de la ramener à son père, se joignait d'abord celui d'éclaircir ses soupçons à l'endroit des deux hommes indiqués par le tailleur; puis enfin celui non moins grand de contraindre Carfor, par quelque moyen que ce fût, à lui révéler les secrets des agents de la révolution.
S'il avait insisté auprès de Keinec et de Jahoua pour qu'une sorte de réconciliation eût lieu entre eux, s'il avait parlé au premier comme il avait fait, c'est qu'avant d'arriver en face du berger, il voulait que Keinec ne s'opposât à rien de ce que lui, Marcof, voudrait faire, et qu'il désirait être certain qu'aucune mauvaise pensée ne germerait dans l'esprit des deux rivaux, et ne viendrait ainsi entraver ses projets. Certain d'avoir réussi auprès des jeunes gens, à la loyauté desquels il pouvait se fier, il attendait avec impatience le moment où il aborderait dans la baie.
Longeant le promontoire pour rester toujours dans l'ombre, il recommanda à ses compagnons de ramer silencieusement. Tous deux obéirent. Les avirons, maniés par des bras habiles, s'enfonçaient dans la mer sans faire jaillir une seule goutte d'eau et sans provoquer le moindre bruit. Le canot doubla ainsi la pointe du promontoire.
La lune, se dévoilant tout à coup, éclairait la baie dans toute sa largeur. Il était donc inutile de prendre les mêmes précautions, car l'oeil pouvait facilement distinguer au loin le canot qui se dirigeait vers la terre. Aussi Marcof quitta-t-il la côte qui, en la suivant, aurait augmenté la longueur du parcours, et gouverna droit vers le centre de la baie.
—Nagez, mes gars, répéta-t-il.
Et les deux rameurs appuyant sur les avirons oubliaient la fatigue à la vue de la terre. Keinec tourna la tête.
—Il y a un feu sur la grève! dit-il.
—Un feu qui s'éteint! répondit Marcof.
—Qu'est-ce que cela signifie? demanda Jahoua.
—Cela signifie, selon toute probabilité, que Carfor, n'attendant personne à cette heure, s'est retiré dans sa grotte.
—Ou qu'il n'y est pas encore, fit observer Keinec.
—C'est ce que nous allons voir, dit Marcof. En tous cas, nous approchons; de la prudence! Jahoua, quitte ta rame et donne-la à Keinec. Bien! Maintenant étends-toi au fond du canot; là, comme je le fais moi-même... que Carfor ne puisse voir qu'un seul homme. Et toi, Keinec, lève la tête, mets-toi en lumière. Le brigand, en te reconnaissant, s'il était caché dans quelque crevasse, ne se défiera pas.
Et Marcof, mettant ses paroles à exécution, baissa la tête de façon que le bordage de la barque le cachât complètement. Jahoua demeurait immobile, étendu aux pieds de Keinec.
Le canot glissait doucement sur les flots calmes aux reflets sombres. Le silence de la nuit n'était troublé que par le cri du milan ou celui de l'orfraie perchés sur les rocs qui enfermaient la baie, et par le bruit que faisaient de temps à autres les marsouins que les rames de Keinec dérangeaient dans leur sommeil, et qui, bondissant sur la vague, plongeaient en faisant jaillir l'écume blanchâtre.
—Ainsi, nous voici dans la baie des Trépassés! dit Jahoua à voix basse et en répondant à ses pensées secrètes.
Le fermier regardait autour de lui avec une sorte d'attention mêlée de crainte superstitieuse.
—Oui, répondit Marcof. Mais ne t'effraye pas, Jahoua, nous allons accomplir une bonne action, et s'il est vrai que les âmes des morts errent autour de notre canot, aucune ne doit chercher à nous nuire.
—Oh! fit le fermier, je n'ai peur ni des morts ni des vivants quand il s'agit d'Yvonne.
—Jahoua, interrompit brusquement Keinec, je crois que nous devons nous abstenir tous deux de parler de notre amour.
—C'est vrai, répondit Jahoua, tu as raison; ne songeons qu'à arracher la jeune fille à ceux qui l'ont enlevée.
—Laisse aller! ordonna Marcof.
Keinec cessa aussitôt de ramer, releva ses avirons, et le canot, poussé seulement par l'impulsion de sa propre vitesse, s'approcha rapidement de la grève. La quille laboura le sable.
Sur un geste de Marcof, Keinec s'élança hors de l'embarcation et sauta dans la mer, qui lui monta jusqu'à la ceinture. Marcof et Jahoua demeurèrent dans le canot. Keinec s'avança vers la terre ferme qu'il atteignit en quelques pas.
Là, il sauta sur un quartier de roc isolé, et examina attentivement la plage étroite qui lui faisait face. Aucun être humain ne se présenta à ses regards investigateurs. Marchant avec précaution, il alla jusqu'aux roches énormes qui s'élevaient fièrement vers le ciel. Tout était désert autour de lui.
Keinec, connaissant les habitudes mystérieuses et étranges du berger-sorcier, pensa que Carfor était caché dans quelque anfractuosité qui le dérobait à la vue. Alors il s'arrêta de nouveau et appela plusieurs fois à voix basse. Personne ne lui répondit. Enfin, convaincu que celui qu'il cherchait n'était pas dans la baie ou qu'il refusait de se montrer, il retourna vers l'endroit où il avait laissé ses compagnons.
—Eh bien? demanda Marcof en le voyant près de lui.
—Rien! répondit Keinec; Carfor est absent ou bien il nous a vus.
—C'est peu probable.
—Que faut-il faire!
—Le chercher d'abord et ensuite l'attendre, si réellement il est absent.
Et Marcof, se levant vivement, sauta également à la mer.
—Garde le canot, dit-il à Jahoua qui avait fait un mouvement pour le suivre.
Le fermier s'arrêta et garda sa position au fond de la barque. Keinec et Marcof gagnèrent vivement la grotte. Le jeune homme avait pris, en passant près du brasier à moitié éteint, une branche de résine qui brûlait encore. Il pénétra hardiment dans la demeure de Carfor. La grotte était vide. Ces deux hommes se regardèrent, se consultant mutuellement des yeux.
—Il n'est pas rentré, dit Keinec. Tu le vois.
—Peut-être a-t-il pris la fuite! répondit Marcof.
—Il est sans doute dans les genêts.
—Ou en mer.
—Il n'a pas d'embarcation.
—La tienne n'était plus à Penmarckh.
—C'est vrai!
—Alors il ne serait pas revenu?
—Tu penses donc qu'il a conduit Yvonne loin d'ici?
—Je pense qu'il aura accompagné celui qui enlevait la pauvre enfant, et c'est plus que probable, pour détourner les soupçons. Il serait ici sans cela!
—Crois-tu qu'il y revienne?
—Sans aucun doute!
—Il faut donc attendre?
—Oui!
—Attendre! fit Keinec en frappant la terre avec impatience; attendre! Yvonne a besoin de nous!
—Si nous n'attendons pas, de quel côté dirigerons-nous nos recherches? Où sont allés ceux qui l'ont enlevée? Ont-ils suivi les côtes? ont-ils abordé dans les îles? ont-ils rejoint quelque croiseur anglais?
—Mais que faire alors?
—Rester ici! Carfor reviendra, te dis-je!
—Et nous le forcerons à parler?
—J'en fais mon affaire, répondit Marcof. Va retrouver Jahoua. Cherchez tous deux un abri pour le canot, afin qu'on ne puisse le voir de la haute mer, et tenez-vous à l'ombre des rochers.
—Et toi?
—Si Carfor, contre mon attente, nous avait aperçus et s'était sauvé dans les genêts, je vais le savoir. Mais, va; laisse-moi agir à ma guise.
—J'obéis! dit Keinec en s'éloignant.
Jahoua, impatient, se tenait à genoux dans le canot, sa carabine à la main, prêt à sauter à terre. Keinec lui transmit les ordres de Marcof.
Tous deux conduisirent l'embarcation derrière un énorme bloc de rocher à moitié enfoui dans l'Océan. Le canot disparaissait complètement sous la masse de granit. Keinec l'amarra solidement.
—Que devons-nous faire maintenant? demanda Jahoua.
—Attendre Marcof! répondit Keinec, et veiller attentivement.
—Eh bien! aie l'oeil sur la mer, moi je me charge de la grève.
—Reste à l'ombre! que l'on ne puisse nous apercevoir d'aucun côté.
Et les deux jeunes gens, ne s'adressant plus la parole tant leur attention était absorbée par leurs propres pensées et par l'espérance de découvrir l'arrivée de Carfor, demeurèrent immobiles, les regards de l'un fixés sur l'Océan, ceux de l'autre sur la plage et sur les falaises. Pendant ce temps Marcof avait quitté la grotte, et s'était avancé vers ce sentier escarpé par lequel Raphaël et Diégo étaient jadis descendus dans la baie.
Marcof, pour ne pas être embarrassé dans ses mouvements, déposa sa carabine contre le rocher, affermit les pistolets passés dans sa ceinture, et consolida, par un double tour, la petite chaîne qui, suivant son habitude, suspendait sa hache à son poignet droit. Posant son pied dans les crevasses, s'accrochant aux aspérités des falaises, s'aidant, enfin, de tout ce qu'il rencontrait, il entreprit l'ascension périlleuse, et gagna la crête des rochers avec une merveilleuse agilité.
Une fois sur les falaises, il se jeta dans les genêts qui s'élevaient à quelque distance. Puis il écouta avec une profonde et scrupuleuse attention. Ce bruit vague qui règne dans la solitude arriva seul jusqu'à lui. Alors portant ses deux mains à sa bouche pour mieux conduire le son, il imita le cri de la chouette.
Trois fois, à intervalles égaux, il répéta le même cri. Après quelques secondes de silence, un sifflement aigu et cadencé se fit entendre au loin. Un rayon de joie illumina la figure de Marcof.
Dix minutes après le même sifflement se fit encore entendre, mais beaucoup plus rapproché. Marcof imita de nouveau le cri de l'oiseau de nuit et s'avança doucement dans les genêts en les fouillant du regard. Bientôt il vit les genêts s'agiter faiblement; puis l'extrémité du canon d'un fusil écarter les plantes.
Marcof fit un pas en avant et se trouva face à face avec un homme de haute taille, portant le costume breton, et dont le large chapeau était constellé de médailles de sainteté, et orné d'une petite cocarde noire. Un étroit carré d'étoffe blanche, sur laquelle était gravée l'image du sacré coeur, se distinguait du côté gauche de sa veste. Quoique vêtu en simple paysan, cet homme avait dans toute sa personne un véritable cachet d'élégance. Sa figure mâle et belle inspirait l'intérêt et la confiance. Une large cicatrice, dont la teinte annonçait une blessure récemment fermée, partageait son front élevé, et donnait à sa figure un aspect guerrier plein de charme. En apercevant Marcof il lui tendit la main.
—Je ne vous croyais pas de retour? lui dit-il.
—Je suis arrivé hier, répondit le marin. Le pays de Vannes et celui de Tréguier sont en feu!
—Je le sais! Vous avez vu La Rouairie?
—Il m'a fait dire par un ami de Saint-Tady qu'il ne pouvait se rendre à Paimboeuf.
—Et Loc-Ronan?
—On dit que le marquis est mort! répondit Marcof.
—Tué, peut-être?
—Non; mort dans son lit.
—Un malheur pour nous, Marcof.
—Un véritable malheur, monsieur le comte.
—On s'est battu à Fouesnan? reprit l'inconnu après quelques minutes.
—Oui.
—Aujourd'hui, n'est-ce pas?
—Ce soir même.
—Vous y étiez?
—J'ai donné un coup de main aux gars.
—Qui les attaquait?
—Les gendarmes.
—A propos du recteur?
—Oui!
—Je l'aurais parié. L'arrêté du département nous servira à merveille. On dirait qu'ils prennent à tâche de tout faire pour seconder nos plans et nous envoyer des soldats. A l'heure où je vous parlé, dix communes sont déjà soulevées.
—Combien avez-vous d'hommes ici?
—Deux cents à peine.
—C'est peu.
—Boishardy doit m'en amener autant ce soir ou demain au plus tard.
—Vous occupez les genêts?
—Tous! Nous avons déjà attaqué deux convois destinés aux bataillons qui occupent Brest.
—Je ne savais pas que le premier coup de feu ait été tiré encore dans cette partie de la Cornouaille? dit Marcof avec un peu d'étonnement.
—Il l'a été avant-hier, et vous arrivez au bon moment, car maintenant la guerre va commencer dans toute la Bretagne.
—Je ne puis demeurer auprès de vous.
—Vous reprenez la mer?
—Je n'en sais rien encore.
—Aviez-vous quelque chose d'important à me communiquer cette nuit?
—Oui.
—Qu'est-ce donc?
—Jean Chouan était à Fouesnan ce soir même.
—Que venait-il faire?
—Engager les gars à quitter le village.
—Bien. Vous a-t-il chargé de quelque chose pour moi?
—Non.
—Et que voulez-vous ensuite, mon cher Marcof?
—Je vais vous le dire, monsieur le comte.
Et Marcof raconta brièvement l'histoire de l'enlèvement d'Yvonne.
—Tout me porte à croire, ajouta-t-il en terminant, que le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy sont les deux hommes qui, vous le savez, se sont entretenus avec Carfor. L'un deux serait également l'auteur du rapt dont je viens de vous parler. Or, je crois important de vous emparer de ces deux hommes.
—Sans aucun doute.
—Je vais m'efforcer d'atteindre Carfor, et si je l'ai entre mes mains, je saurai le faire parler. Pendant ce temps, faites surveiller les côtes et les campagnes. Durant quelques jours, arrêtez tous ceux que vous ne connaîtrez pas pour faire partie des nôtres.
—Je le ferai.
—Gardez-les jusqu'à ce que nous nous soyons revus.
—Très-bien.
—Quand voulez-vous que nous nous rencontrions?
—Le plus tôt possible.
Marcof réfléchit.
—Après-demain, à la même heure, dans la forêt de Plogastel, près de l'abbaye, dit-il.
—J'y serai.
—Faites-y conduire les prisonniers, afin que nous puissions les interroger ensemble.
—C'est entendu.
—Adieu donc, monsieur le comte.
—Adieu et bonne chance, mon cher Marcof. Après-demain, Boishardy sera avec nous.
Et les deux hommes, échangeant un salut affectueux, se séparèrent. L'inconnu, pour s'enfoncer dans les genêts. Marcof, pour revenir à la falaise. Quelques minutes après, Marcof était de retour auprès de ses deux compagnons.
—Eh bien? demanda-t-il vivement.
—Rien encore, répondit Jahoua.
—Attendons!
—Mais le jour va venir! s'écria Keinec; nous perdons un temps précieux.
—Keinec a raison, ajouta Jahoua.
—Ne craignez rien, mes gars, répondit Marcof en les calmant du geste. Les côtes et les campagnes sont gardées. Si les ravisseurs d'Yvonne nous échappent à nous, ils n'échapperont pas à d'autres.
—A qui donc? fit Jahoua avec étonnement.
—A des amis à moi que je viens de prévenir.
—Des amis?
—Oui, sans doute. Je m'expliquerai plus tard.
—Pourquoi pas maintenant? dit Keinec.
—Parce que je ne suis pas assez sûr de vous deux.
—Je ne comprends pas vos paroles, Marcof.
—Tu ne comprends pas, mon brave fermier, ce qui se passe autour de toi? Écoutez-moi tous deux, et si vos réponses sont franches, nous nous entendrons vite. Vous avez vu ce soir ce qui a eu lieu à Fouesnan?
—Oui.
—Eh bien! dix communes se sont soulevées également à propos de leurs recteurs. Les paysans, traqués, se sont réfugiés dans les bois. Le pays de Vannes et celui de Tréguier sont en feu à l'heure qu'il est. Par toute la Bretagne la guerre éclate pour soutenir les droits du roi et ne reconnaître que sa puissance. Des chefs habiles et hardis conduisent les bandes qui, d'attaquées qu'elles étaient, attaquent à leur tour. Avant six mois peut-être, nous lutterons ouvertement contre les soldats bleus qui emprisonnent nos prêtres, détruisent nos moissons et incendient nos fermes. Dites-moi maintenant si, après avoir ramené Yvonne à son père, vous voudrez me suivre encore et combattre pour le roi et la religion?
—Je suis bon Breton, moi, répondit Jahoua; je n'abandonnerai pas les gars, et j'irai avec eux.
—Moi aussi, ajouta Keinec.
—C'est bien, fit Marcof. Quoi qu'il arrive, je vous conduirai après-demain à la forêt de Plogastel. Nous y trouverons M. de La Bourdonnaie.
—M. de La Bourdonnaie! s'écria Jahoua avec, étonnement et respect.
—Lui-même. Je viens de le voir, et c'est lui qui arrêtera ceux que nous cherchons, s'ils parviennent à nous échapper.
—Voici le jour, dit Keinec en désignant l'horizon.
—Et une barque qui double le promontoire, ajouta Marcof.
—C'est Carfor, sans doute, dit Jahoua.
—Est-ce ton canot, Keinec?
—Non.
—Alors, ce n'est pas le berger.
—Attends, Marcof! fit brusquement le jeune homme en arrêtant le marin par le bras. Voici une seconde barque, et cette fois c'est la mienne.
—Allons, tout va bien! répondit Marcof.
—Que devons-nous faire?
—Gagner la grotte et attendre. Nous le prendrons dans son terrier, dit vivement Jahoua.
—Oh! nous avons le temps, mon gars; Carfor a la marée contre lui. Il n'abordera pas avant deux heures d'ici.
—Demeurons dans notre embarcation. Nous sommes cachés par le rocher. Dès qu'il sera à terre, nous pourrons lui couper la retraite.
—Bien pensé, Keinec! et nous ferons comme tu le dis, répondit Marcof.
Les trois hommes effectivement entrèrent dans leur canot et attendirent. A l'horizon, à la lueur des premiers rayons du jour naissant, on voyait un point noir se détacher sur les vagues; mais il fallait l'oeil exercé d'un marin pour reconnaître une barque.
Le moment où Keinec avait signalé l'arrivée du canot monté par Carfor, du moins il le supposait, ce moment, disons-nous, correspondait à peu près à celui de l'entrée de Raphaël et de Diégo dans l'abbaye de Plogastel; car nos lecteurs se sont aperçus sans doute que pour revenir à Marcof et à ses deux compagnons, nous les avions fait rétrograder de vingt-quatre heures. Keinec ne s'était pas trompé dans la supposition qu'il avait faite. C'était effectivement Ian Carfor qui, après avoir quitté le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy près d'Audierne, avait remis à la voile pour regagner la baie des Trépassés.
Après avoir doublé le promontoire, le vent changeant brusquement de direction et venant de terre, le sorcier s'était vu contraint de carguer sa voile et de prendre les avirons. Aussi avançait-il lentement, et Marcof n'avait-il pas eu tort en annonçant à Jahoua que celui qu'ils attendaient tous trois ne toucherait pas la terre avant deux heures écoulées.
Carfor était seul dans le canot. Ramant avec nonchalance, il repassait dans sa tête les événements de la nuit dernière. De temps en temps il laissait glisser les avirons le long du bordage de la barque, et portait la main à sa ceinture, à laquelle était attachée la bourse que lui avait donnée le chevalier. Il l'ouvrait, contemplait l'or d'un oeil étincelant, y plongeait ses doigts avides du contact des louis, et un sourire de joie illuminait sa physionomie sinistre. Puis il reprenait les rames, et gouvernait vers le fond de la baie.
—Cent louis! murmurait-il; cent louis d'abord, sans compter ce que j'aurai encore demain. Ah! si l'on pouvait acheter des douleurs avec de l'or, comme je viderais cette bourse pour songer à ma vengeance. Que je les hais ces nobles maudits! Quand donc pourrais-je frapper du pied leurs cadavres sanglants? Billaud-Varenne et Carrier me disent d'attendre! Attendre! Et qui sait si je vivrai assez pour voir luire ce jour tant souhaité! Keinec a-t-il suivi mes instructions? reprit-il après quelques minutes de silence. Aura-t-il tué Jahoua? Oh! si cela est Keinec m'appartiendra tout à fait. Le sang qu'il aura versé sera le lien qui l'unira à moi, et alors je le ferai agir. Il me servira, lui!... il frappera pour moi!
La quille du canot s'enfonçant dans le sable fin qui couvrait les bas-fonds de la baie, vint, en rendant l'embarcation stationnaire, interrompre le cours des pensées du sorcier breton. Il abordait.
Marcof s'avança doucement dans l'ombre, guettant l'instant favorable pour se placer entre Carfor et la mer, tandis que ses deux compagnons gagnaient chacun l'un des sentiers des falaises, afin de couper tout moyen de fuite à celui qu'ils supposaient avec raison avoir contribué à l'enlèvement d'Yvonne.
Carfor sauta à terre et amarra soigneusement le canot à un gros piquet enfoncé sur la plage.
—Je le ramènerai cette nuit à Penmarckh, murmura-t-il, et je dirai à Keinec que j'en ai eu besoin... Le gars ne se doutera de rien.
En parlant ainsi, Carfor se dirigeait vers la grotte, lorsqu'il s'arrêta tout à coup. La branche de résine dont Keinec s'était servi pour pénétrer dans la grotte avec Marcof, et que le jeune marin avait jetée à terre sans prendre soin de la remettre dans le brasier, venait de frapper les regards de Carfor. Son intelligence, toujours prompte à soupçonner, lui dit qu'il fallait que quelqu'un fût venu, pour que cette branche aux trois quarts brûlée fût éloignée de plus de cent pas du feu qu'il avait laissé allumé toute la nuit pour faire croire à sa présence.
—Qui donc est venu? se demanda-t-il. Le comte et le chevalier, Billaud-Varenne et Keinec, sont les seuls qui eussent osé, à dix lieues à la ronde, s'aventurer la nuit dans la baie des Trépassés! Or, je quitte à l'instant le comte et le chevalier; Billaud-Varenne est à Brest. Keinec n'avait pas son canot! Qui donc serait-ce?
Carfor réfléchit longuement; puis il se frappa le front et pâlit.
—Marcof! murmura-t-il; Marcof, peut-être!
—Tu ne te trompes pas, répondit une voix rude.
Carfor se retourna vivement et tressaillit. Marcof était debout entre le berger et le canot.
—Que me veux-tu? demanda Carfor.
—Te parler.
—A moi?
—En personne.
—Pourquoi?
—Tu le sauras.
—Je ne veux pas t'entendre.
—Tu n'en es pas le maître.
—Tu as donc résolu de me contraindre.
—Certainement.
—Mais...
—Assez.
Et Marcof se retournant:
—Venez, dit-il.
Jahoua et Keinec parurent. En voyant Keinec, la physionomie de Carfor exprima une joie réelle.
—Ah! pensa le berger, Keinec est ici; il est fort: tout n'est pas perdu.
Et s'adressant à Marcof:
—Encore une fois, dit-il, que me veux-tu?
—Entrons dans la grotte, tu le sauras.
Carfor obéit, et marcha vers sa demeure dans laquelle il pénétra. Marcof et ses deux compagnons l'y suivirent pas à pas. Marcof prit pour siége un quartier de rocher. Keinec et Jahoua se tinrent debout à l'entrée de la grotte. Carfor promenait autour de lui un regard sombre et résolu; il attendait que Marcof lui adressât la parole.
—D'où viens-tu? lui dit le marin.
—Que t'importe?
—Je veux le savoir.
—De quel droit m'interroges-tu?
—Du droit qu'il me plaît de prendre, et, si tu le veux, du droit du plus fort.
—Je ne te comprends pas!
—C'est ton dernier mot?
—Oui.
—Réfléchis!
—Inutile!
—Très-bien! dit froidement Marcof.
—Carfor! s'écria Keinec en s'avançant, il faut que tu parles!
—Qu'as-tu fait d'Yvonne? demanda Jahoua en même temps.
Le jour qui naissait à peine n'avait pas jusqu'alors permis à Carfor de distinguer les traits du second compagnon de Marcof. Terrifié par la subite apparition du marin qu'il redoutait et savait son ennemi, le berger ne s'était remis de son trouble qu'en reconnaissant Keinec dont il espérait un secours. Mais, en voyant tout à coup Jahoua, qu'il croyait mort, car il n'avait pas douté un seul instant que Keinec ne l'eût tué, en voyant le fermier, disons-nous, ses yeux exprimèrent malgré lui ce qui se passait dans son âme. Marcof sourit ironiquement.
—Tu ne t'attendais pas à les voir ensemble, n'est-ce pas? dit-il.
Carfor garda le silence. Alors Marcof s'adressant aux deux jeunes gens:
—Laissez-moi faire, continua-t-il, et gardez l'entrée de la grotte; je vous l'ordonne.
Keinec et Jahoua se reculèrent, tandis que Marcof, se tournant vers Carfor, reprenait:
—Encore une fois, veux-tu répondre aux questions que je vais t'adresser?
—Non!
—Tonnerre! tu parleras, cependant.
Marcof prit un bout de corde qui gisait à terre, et, sans ajouter un seul mot, il le coupa en deux à l'aide d'un poignard qu'il tira de sa ceinture. Cela fait, il répandit un peu de poudre sur un rocher, et roula dedans le bout de la corde qu'il convertit ainsi en mèche.
—Pour la troisième fois, fit-il encore en s'adressant à Carfor, veux-tu répondre!
Le berger détourna la tâte.
—Garrottez-le! ordonna le marin.
Jahoua et Keinec se précipitèrent sur Carfor. Le misérable voulut opposer de la résistance, mais, terrassé en une seconde, il fut bientôt mis dans l'impossibilité de faire un seul mouvement. Les deux hommes lui tinrent solidement les jambes et les bras.
—Attachez-lui les mains, continua Marcof impassible; seulement, laissez-lui les pouces libres... Là, continua-t-il en voyant ses ordres exécutés. Maintenant, Keinec, prends ce bout de mèche et place-le entre ses pouces; mais serre vigoureusement, que la corde entre bien dans les chairs.
Keinec s'empressa d'obéir. Lorsque les deux pouces de Carfor furent liés ensemble, de façon que la mèche se trouvât prise entre eux et passât de quelques lignes, Marcof tira un briquet de sa poche, fit du feu et approcha l'amadou allumé du bout de corde. Le feu se communiqua rapidement à la poudre dont la mèche était saupoudrée.
—Attendons un peu maintenant, reprit Marcof d'une voix parfaitement calme. Le drôle va parler tout à l'heure, et il sera aussi bavard que nous le voudrons.
Carfor sourit avec incrédulité.
—De plus solides que toi ont demandé grâce à ce jeu-là!... continua le marin en reprenant sa place. Demande à Keinec, il connaît l'invention pour l'avoir vu pratiquer en Amérique parmi les peuplades sauvages. Tu souris, à présent, mais quand les chairs commenceront à griller lentement, tu parleras, et même tu crieras.
Keinec et Jahoua frémissaient d'impatience. Marcof les calma du geste. Les deux jeunes gens se rappelant le serment d'obéissance qu'ils avaient fait à leur compagnon, n'osaient exprimer toute leur pensée, mais ils trouvaient la torture trop longue, car tous deux songeaient à Yvonne et à ce que la pauvre enfant pouvait être devenue. Pendant quelques minutes, le plus profond silence régna dans la grotte. Puis Carfor ne put retenir un soupir.
—Cela commence! fit observer Marcof. Je savais bien que le procédé était infaillible.
En effet, l'extrémité de la mèche s'était consumée et la corde commençait à brûler plus lentement encore les pouces du berger. Suivant l'expression de Marcof, la chair grillait sous l'action du feu. La peau se noircit et la chair vive se trouva en contact avec la mèche enflammée. La souffrance devait être horrible. La figure de Carfor, pâle comme un linceul, s'empourprait par moments, et les veines de son cou et de son front se gonflaient à faire croire qu'elles allaient éclater. Une sueur abondante perlait à la racine des cheveux et inonda bientôt son visage. Sa bouche se crispa; ses membres se roidirent. Marcof contemplait d'un oeil froid les progrès de la douleur qui commençait à terrasser le sauvage Breton.
—Veux-tu parler? dit-il.
Carfor le regarda avec des yeux ardents de haine.
—Non! répondit-il.
—A ton aise! nous ne sommes pas pressés.
—Si je le tuais! s'écria Keinec.
—Silence! fit Marcof en écartant le jeune homme qui s'était avancé.
La douleur devint tellement vive que Carfor ne put étouffer un cri.
—Au secours! cria-t-il; à moi!... à l'aide!...
—Crois-tu donc que quelqu'un soit ici pour t'entendre? Tes amis les révolutionnaires ne sont pas là.
—A moi! les âmes des Trépassés! hurla le berger, Keinec et Jahoua tressaillirent. Marcof remarqua le mouvement.
—Nous ne croyons pas à tes jongleries, se hâta-t-il de dire. Inutile de jouer au sorcier, entends-tu? Tes contes sont bons pour effrayer les enfants et les femmes, mais nous sommes ici trois hommes qui ne craignons rien. N'est-ce pas, mes gars?
—Dis-nous où est Yvonne? fit Keinec en secouant le berger par le bras.
—Laisse-le! il te le dira tout à l'heure, répondit Marcof.
Carfor, en proie à la douleur, se roulait par terre dans des convulsions effrayantes.
—Il ne parlera pas! fit Jahoua.
—Bah! continua Marcof en haussant les épaules. J'ai vu des Indiens qui n'avaient la langue déliée qu'à la troisième mèche, et j'ai de quoi en faire deux autres.
—Déliez-moi! déliez-moi! s'écria Carfor.
—Tu parleras?
—Oui!
—Tu diras la vérité?
—Oui!
—Détache la mèche, Jahoua.
Le fermier trancha les liens d'un coup de couteau. Carfor poussa un soupir et s'évanouit.
—Va chercher de l'eau, Keinec, continua froidement Marcof.
Mais avant que le jeune homme ne fût revenu, le berger avait rouvert les yeux. Marcof alors procéda à l'interrogatoire.
—Tu sais qu'Yvonne a disparu? dit-il à Carfor.
—Oui! répondit le berger.
—On l'a enlevée?
—Oui!
—Tu as aidé à l'enlèvement?
Carfor hésita.
—La seconde mèche! fit Marcof.
—Je dirai tout! s'écria Carfor, dont les cheveux se hérissèrent à la pensée d'une torture nouvelle.
—Réfléchis avant de répondre! Ne dis que la vérité, ou tu mourras comme un chien que tu es.
—Je dirai ce que je sais; je te le jure.
—Réponds: tu as aidé à l'enlèvement?
—Oui.
—Tu n'étais pas seul?
—Non.
—Qui t'accompagnait?
—Deux hommes: le maître et le valet.
—Le nom du maître?
—Je l'ignore!
—Le nom du maître!
—Je ne sais pas!
—Tonnerre! s'écria Marcof en laissant enfin éclater la colère qu'il s'efforçait de contenir depuis si longtemps. Tonnerre! le temps presse, et l'on martyrise peut-être la jeune fille, tandis que les gendarmes vont revenir à Fouesnan traquer le père. La seconde mèche!
—Grâce! s'écria Carfor.
—La seconde mèche!
—Je parlerai!...
—Faites vite, mes gars! continua le marin.
Keinec et Jahoua obéirent. Carfor, incapable de se défendre, poussait des cris déchirants. La seconde mèche, fut attachée et allumée. Le malheureux devenait fou de douleur; car les chairs se rongeaient au point de laisser l'os à nu.
—Le nom de cet homme? demanda Marcof.
—Grâce! pitié!
—Son nom?
—Le chevalier de Tessy!
—Pourquoi a-t-il enlevé Yvonne?
—Il l'aimait!
—Combien t'a-t-il payé, misérable infâme?
Carfor ne put répondre. Marcof renouvela sa question.
—Cinquante louis! murmura le berger.
—Chien! tu ne mérites pas de pitié!
Qu'il meure! s'écria Jahoua.
—Plus tard, répondit Keinec, Après Marcof, c'est à moi qu'il appartient.
Carfor s'était évanoui de nouveau. Marcof délia une seconde fois les cordes, et le berger revint à lui.
—Où est Yvonne? demanda le marin.
—Je l'ai laissée près d'Audierne.
—Mais où l'a-t-on emmenée?
—Je ne sais pas.
—Réponds!
—Je ne sais pas.
Cette fois Carfor prononça ces paroles avec un tel accent de vérité, que Marcof vit bien qu'il ignorait en effet ce qu'était devenue la jeune fille.
—Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.
—Allez armer le canot!
Les jeunes gens s'élancèrent. Marcof se rapprocha de Carfor et lui posa la pointe de son poignard sur la gorge.
—Le chevalier de Tessy a avec lui un compagnon? dit-il.
—Oui, répondit Carfor.
—Le nom de ce compagnon?
—Le comte de Fougueray.
—Ce sont des agents révolutionnaires?
Carfor leva sur le marin un oeil où se peignait la stupéfaction.
—Réponds! ou je t'enfonce ce poignard dans la gorge! continua Marcof en faisant sentir au misérable la pointe de son arme.
—Tu as deviné.
—Quels sont les autres agents avec toi et eux deux?
—Billaud-Varenne et Carrier.
—Où sont-ils?
—A Brest
—Les mots de passe et de reconnaissance? Parle vite, et ne te trompe pas!
—Patrie et Brutus.
—Sont-ils bons pour toute la Bretagne?
—Non!
—Pour la Cornouaille seulement?
—Oui!
—C'est bien.
En ce moment Keinec et Jahoua rentrèrent dans la grotte.
—L'embarcation est à flot, et la brise vient de terre, dit Keinec.
—Embarquons, alors.
—Un moment, continua le jeune homme en s'avançant vers Carfor.
—Que veux-tu faire?
—M'assurer qu'il ne fuira pas.
Et Keinec, après avoir visité les liens qui retenaient Carfor, le bâillonna, et, le chargeant sur ses épaules, il le porta vers une crevasse de la falaise. Puis, aidé par Jahoua, il y introduisit le corps du berger et combla l'entrée avec un quartier de roc.
—Personne ne le découvrira là, et je le retrouverai! murmura-t-il.
Alors les trois hommes entrèrent dans le canot, et poussèrent au large.