XVII

Ainsi que l'avait fait remarquer Keinec, la brise était bonne, car le vent venait de terre. Le canot glissant rapidement sur la vague, doubla le promontoire de la baie et mit le cap sur Audierne, où Carfor avait dit avoir laissé Yvonne.

Marcof espérait obtenir là de précieux renseignements. Mais le destin semblait avoir pris à tâche de contrarier et de retarder les recherches des trois hommes en venant au secours des misérables qu'ils poursuivaient. A peine l'embarcation prenait-elle la haute mer qu'une saute de vent vint entraver sa marche. Une forte brise de nordouest souffla tout à coup.

Keinec et Jahoua usaient leurs forces en se couchant sur les avirons sans pouvoir gagner sur le vent debout qui se carabinait de plus en plus, suivant l'expression des matelots. Marcof était trop bon marin pour ne pas reconnaître qu'il deviendrait bientôt impossible de lutter contre la brise. Risquer de faire sombrer le canot eût été l'acte d'un fou.

—Il faut retourner à Penmarckh! dit-il.

—Retourner! s'écrièrent ensemble les deux jeunes gens.

—Eh! sans doute! que voulez-vous faire? Bientôt nous reculerons au lieu d'avancer. Virons de bord et retournons auJean-Louis. La brise nous y portera promptement. Je ferai armer le grand canot; je prendrai avec nous douze hommes, et alors nous gagnerons sur le vent.

Keinec interrogea le ciel et poussa un profond soupir.

—Allons par terre! dit Jahoua.

—Nous arriverons une heure plus tard, répondit Marcof.

—Alors virons de bord.

—C'est ton avis, Keinec?

—Oui.

—Armez les deux avirons à tribord et attendons, car nous allons virer sons le vent, et la lame commence à être forte.

Ces ordres exécutés, l'embarcation, obéissant à l'impulsion du gouvernail, présenta d'abord le travers à la brise, puis tourna vivement sur elle-même.

—Larguez la toile mes gars, et laissons courir, dit Marcof.

Trois quarts d'heure ne s'étaient pas écoulés que le canot accostait le lougre. Le soleil s'élevait rapidement sur l'horizon. Marcof fit armer le grand canot, commanda les canotiers de service, et sans prendre le temps de descendre à terre il fit pousser au large.

La nouvelle embarcation était vaste et spacieuse, et pouvait aisément contenir trente hommes. Tenant admirablement la mer, et enlevée par douze avirons habilement maniés, elle luttait avec avantage contre le vent. Néanmoins, ce ne fut que vers l'approche de la nuit qu'elle parvint à gagner Audierne.

L'entrée du canot dans le petit port vient donc correspondre au moment où Jocelyn venait de reconnaître le chevalier de Tessy et le comte de Fougueray dans les habitants mystérieux de l'aile droite de l'abbaye de Plogastel, au moment aussi où Hermosa plaçait devant Raphaël la carafe de Syracuse contenant le poison des Borgia. Marcof, Jahoua, et Keinec se séparèrent pour aller aux renseignements.

Partout ils interrogèrent. Partout ils racontèrent brièvement la disparition d'Yvonne. Nulle part ils ne purent obtenir une seule parole qui les mît sur la trace des ravisseurs. Les deux jeunes gens étaient en proie au plus violent désespoir. Marcof seul conservait sa raison.

—Fouillons le pays, dit-il.

—Mais il n'y a ni village ni château dans les environs! répondit Jahoua. Carfor nous aura trompés.

—Je ne le crois pas.

—L'abbaye de Plogastel est déserte, fit observer Keinec.

—Dirigeons-nous toujours vers l'abbaye. La forêt est voisine, et le comte de La Bourdonnaie aura peut-être été plus heureux que nous.

Jahoua secoua la tête.

—Je n'espère plus, dit-il.

—Ils auront gagné les îles anglaises, ajouta Keinec.

—Tonnerre! s'écria Marcof avec colère, le désespoir est bon pour les faibles! Restez donc ici. Si vous ne voulez plus continuer les recherches, je les ferai seul!

Et, jetant sa carabine sur son épaule, le marin se dirigea vers la campagne. Keinec et Jahoua s'élancèrent à sa suite. Arrivé à la porte d'une ferme voisine, Marcof s'arrêta.

—Tu dois avoir des amis dans ce pays? dit-il à Jahoua.

—Oui, répondit le fermier.

—Connais-tu le propriétaire de cette ferme?

—C'est Louis Kéric, mon cousin.

—Frappe alors, et demande des chevaux.

En voyant Marcof ferme et résolu, ses deux compagnons sentirent renaître une lueur d'espoir; Jahoua obéit vivement. Le fermier auquel il s'adressait mit son écurie à la disposition de son cousin. Trois bidets vigoureux furent lestement sellés et bridés. Les trois hommes partirent au galop. Dix heures du soir sonnaient à l'église d'Audierne à l'instant où ils s'élançaient dans la direction de l'abbaye. Marcof était en tête.

Arrivés à la moitié environ du chemin qu'ils avaient à parcourir pour atteindre l'abbaye de Plogastel, les trois cavaliers, qui suivaient au galop la route bordée de genêts, entendirent un sifflement aigu retentir à peu de distance. Marcof étendit vivement la main.

—Halte! dit-il en retenant son cheval.

—Pourquoi nous arrêter? demanda Keinec.

—Parce que nos amis pourraient nous prendre pour des ennemis et tirer sur nos chevaux. Attendez!

Le marin répondit par un sifflement semblable à celui qu'il avait entendu, puis il l'accompagna du cri delà chouette.

Alors il mit pied à terre.

—Tiens mon cheval, dit-il à Jahoua. Et il s'approcha des genêts. Deux ou trois hommes apparurent de chaque côté de la route.

—Fleur-de-Chêne! dit Marcof en reconnaissant l'un d'eux.

—Capitaine! répondit le paysan en saluant avec respect.

—Avez-vous des prisonniers?

—Aucun encore.

—Tonnerre! s'écria le marin en laissant échapper un geste d'impatience furieuse. Vous veillez cependant?

—Tous les genêts sont gardés.

—Et les routes?

—Surveillées.

—Où est M. le comte?

—Dans la forêt.

—Bien, j'y vais. Donne le signal pour qu'on laisse continuer notre route, car nous n'avons pas le temps de nous arrêter.

Fleur-de-Chêne prit une petite corne de berger suspendue à son cou et en tira un son plaintif. Le même bruit fut répété quatre fois, affaibli successivement par la distance.

—Vous pouvez partir, dit le paysan.

—Et toi, veille attentivement.

Marcof se remit en selle, et les trois hommes continuèrent leur route en activant encore les allures de leurs chevaux. Bientôt ils atteignirent l'endroit où se soudait au chemin qu'ils parcouraient l'embranchement de celui conduisant à Brest.

—Continuons, dit Jahoua en voyant Marcof hésiter.

—Non, répondit le marin. Peut-être se sont-ils réfugiés dans l'abbaye, et alors ils doivent garder l'entrée de la route. Prenons celle de Brest, nous traverserons les genêts en mettant pied à terre, et nous pénétrerons en escaladant les murs de clôture du jardin. De ce côté, on ne nous attendra pas.

—Au galop! fit Keinec en s'élançant sur la route indiquée.

Bien évidemment le hasard protégeait Diégo, car, sans la réflexion de Marcof, les trois cavaliers, continuant droit devant eux, se fussent trouvés face à face avec le comte et Hermosa, qui quittaient en ce moment l'abbaye après le meurtre de Raphaël.

Après avoir fourni une course rapide, accomplie dans le plus profond silence, Marcof Keinec et Jahoua atteignirent les genêts. De l'autre côté, on apercevait les clochetons aigus, les tourelles gothiques et les toits aux corniches sculptées de l'abbaye de Plogastel, qui, plus sombres encore que le ciel noir, se détachaient au milieu des ténèbres.

Marcof et ses deux compagnons entrèrent dans les genêts. Mettant tous trois pied à terre, ils attachèrent solidement les brides de leur monture à un bouquet de vieux saules qui se dressait à peu de distance de la route. Puis ils s'enfoncèrent dans la direction de l'abbaye, se frayant un chemin au milieu des hautes plantes dont les rameaux anguleux se rejoignaient en arceaux au-dessus de leurs têtes bientôt ils atteignirent le mur du jardin.

Ce mur très-élevé eût rendu l'escalade assez difficile, si le temps et la négligence des employés de la communauté n'eussent laissé à la pluie le soin d'établir de petites brèches praticables pour des gens même moins agiles que les deux marins. Marcof et Keinec furent bientôt sur l'arête du mur et aidèrent Jahoua à les rejoindre. Tous trois sautèrent ensemble dans le jardin parfaitement désert, à l'extrémité duquel se dressait la façade noire du bâtiment.

Ils traversèrent le petit parc dans toute sa longueur et examinèrent attentivement l'abbaye. Aucune lumière révélatrice ne brillait aux fenêtres de ce côté.

—L'abbaye est déserte! murmura Jahoua.

—Allons dans la cour! répondit Marcof.

Ils pénétrèrent dans le rez-de-chaussée du couvent à l'aide d'une croisée entr'ouverte.

—Puis, traversant en silence les cellules et le corridor, ils se trouvèrent au pied de l'escalier.

—Il y a de la lumière au premier étage! fit Keinec à voix basse, en désignant de la main une faible lueur qui rayonnait doucement au-dessus de sa tête.

—Montons, répondit Marcof.

—Je garde la porte ajouta Jahoua; vous m'appellerez si besoin est.

Marcof et Keinec gravirent les marches de pierre de l'escalier. Arrivés sur le palier du premier étage, ils s'arrêtèrent indécis et hésitants. Un long corridor se présentait à eux.

A droite une porte ouverte donnait accès dans une pièce éclairée. C'était la chambre d'Hermosa, que, dans leur précipitation, les deux misérables n'avaient pas pris soin de refermer. Marcof s'avança vivement.

—Personne! dit-il.

—Personne! répéta Keinec étonné.

Ils ressortirent. A quelques pas plus loin, dans le corridor, se présenta une seconde porte, fermée cette fois, mais sous laquelle passait une traînée de lumière. Marcof et Keinec écoutèrent, lis entendirent un soupir, une sorte de plainte douloureuse ressemblant au râle d'un agonisant.

—Cette chambre est habitée, murmura le jeune homme.

—Entrons! répondit Marcof sans hésitation.

La porte résista.

—Elle est fermée en dedans! reprit Keinec.

—Mais, on dirait entendre les plaintes d'un mourant. Écoute!...

—C'est vrai!

—Eh bien! enfonçons la porte.

—Frappe!

Keinec, d'un violent coup de hache, fit sauter la serrure. La porte s'ouvrit, mais ils demeurèrent tous deux immobiles sur le seuil. Ils venaient d'apercevoir un horrible spectacle.

Cette cellule était celle dans laquelle expirait le chevalier de Tessy. Diégo, on s'en souvient peut-être, avait renversé les candélabres. Raphaël, seul et se sentant mourir, s'était traîné sur les dalles et était parvenu à allumer une bougie. Mais sa main vacillante n'avait pu achever son oeuvre. La bougie enflammée s'était renversée sur la table et avait communiqué le feu à la nappe. La flamme, brûlant lentement, avait gagné les draperies des fenêtres. Raphaël, en proie aux douleurs que lui causait le poison, se sentait étouffer par les tourbillons de fumée qui emplissaient la chambre. Dans les convulsions de son agonie, il avait renversé la table et le feu avait atteint ses vêtement. Incapable de tenter un effort pour se relever, il subissait une torture épouvantable. Ses jambes étaient couvertes d'horribles brûlures, et au moment où Marcof et Keinec pénétrèrent dans la pièce sur le plancher de laquelle il gisait, le feu gagnait son habit.

Marcof s'élança, brisa la fenêtre, arracha les rideaux à demi consumés et les jeta au dehors. Keinec, pendant ce temps, avait saisi un seau d'argent dans lequel Jasmin avait fait frapper du champagne, et en versait le contenu sur Raphaël. Puis, aidé par le marin, il transporta le mourant dans la chambre d'Hermosa.

—Cet homme se meurt et est incapable de nous donner aucun renseignement, dit Marcof après avoir déposé Raphaël sur un divan. Il y a eu un crime commis ici; tout nous porte à le croire. Fouillons l'abbaye, Keinec, et peut-être découvrirons-nous ce que nous cherchons.

Keinec pour toute réponse saisit un candélabre chargé de bougies et s'élança au dehors. Marcof redescendit près de Jahoua.

Tous deux fermèrent soigneusement la porte d'entrée, en retirèrent la clé, et, remontant au premier étage, ils se séparèrent pour parcourir, chacun d'un côté différent, le dédale des corridors et des cellules. Mais ce fut en vain qu'ils fouillèrent le couvent depuis le premier étage jusqu'aux combles, ils ne découvrirent rien.

Jahoua, qui était redescendu et pénétrait successivement dans les cellules, poussa tout à coup un cri terrible. Keinec et Marcof accoururent. Ils trouvèrent le fermier à genoux dans la chambre de l'abbesse et tenant entre ses mains une petite croix d'or.

—Qu'y a-t-il? s'écria Marcof.

—Cette croix! répondit Jahoua.

—Eh bien!

—C'est celle d'Yvonne.

—En es-tu certain fit Keinec en bondissant.

—Oui! c'est sur cette croix qu'Yvonne priait à bord du lougre pendant la tempête. Elle la portait toujours à son cou.

—Alors! on l'avait conduite ici? dit Marcof.

—Qu'est-elle devenue?

—L'abbaye est déserte!

—On l'aura enlevée de nouveau.

—Mon Dieu! où l'aura-t-on conduite?

—L'homme que nous avons trouvé nous le dira! s'écria Keinec.

Et tous trois se précipitèrent vers la chambre d'Hermosa. Raphaël n'avait pas fait un seul mouvement; seulement le râle était devenu plus sourd et bientôt même il cessa tout à fait.

—Il est mort! fit Jahoua.

Marcof lui posa la main sur le coeur.

—Pas encore, répondit-il; mais il n'en vaut guère mieux.

—Comment le faire parler?

—Fouille-le, Keinec; peut-être trouverons-nous quelque indice.

Keinec arracha l'habit et la veste qui couvraient Raphaël. Il plongea ses mains frémissantes dans les poches, et en retira un papier.

—Donne s'écria Marcof en le lui arrachant.

C'était une lettre. Le marin l'ouvrit rapidement.

—L'écriture de Carfor! fit-il.

—Lis! dit Keinec.

—Adressée au chevalier de Tessy! continua Marcof.

—Celui qui a enlevé Yvonne! s'écrièrent les deux jeunes gens.

—Cet homme est le chevalier de Tessy, alors?

—Je tiens donc l'un de ces misérables! murmura Marcof avec une joie féroce.

Tous trois d'un même mouvement soulevèrent Raphaël.

—Il faut lui donner la force de parler! s'écria Jahoua; que nous sachions ce qu'il a fait d'Yvonne et ce qui s'est passé ici, dussions-nous pour cela hâter sa mort.

Raphaël fit un mouvement. Il porta la main à sa poitrine et à sa gorge, et balbutia quelques mots qu'il fut impossible de comprendre.

—Il veut boire dit Marcof en interprétant le geste dû mourant.

Jahoua descendit et remonta bientôt, apportant un vase plein d'eau fraîche qu'il approcha de la bouche du chevalier. Raphaël y trempa ses lèvres et parut éprouver un peu de bien-être. Keinec le soutenait. Les lumières des bougies frappaient en plein sur la figure décomposée du misérable. Marcof porta la main à son front.

—C'est étrange! murmura-t-il.

—Qu'est-ce donc? demanda Keinec.

Marcof ne lui répondit pas, mais, prenant un flambeau, il l'approcha du visage de Raphaël pour mieux en examiner les traits.

—C'est étrange! répéta-t-il, il me semble reconnaître cet homme! et j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne puis me rappeler positivement à quelle époque ni dans quelles circonstances je l'ai rencontré.

—N'est-ce donc pas là le chevalier de Tessy? s'écria Jahoua.

—Je l'ignore, répondit Marcof, et cependant cette lettre porte bien ce nom et semble lui appartenir.

—Je crois qu'il a fait un mouvement! dit Keinec.

—Alors nous allons savoir qui il est.

Et tous trois se rapprochèrent du moribond, Marcof de plus en plus singulièrement préoccupé, Keinec et Jahoua poussés par l'unique désir d'apprendre de cet homme ce qu'était devenue la jeune fille qu'ils aimaient tous deux.

Raphaël sembla reprendre un peu de force. Il entendait déjà, mais il ne voyait pas encore. Il éprouvait cette courte absence de douleurs qui précède le dernier moment.

—Vous êtes le chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda Marcof.

Raphaël fit un effort. Un «oui» bien faible vint expirer sur ses lèvres.

—Qu'as-tu fait d'Yvonne? s'écria Keinec.

—Yvonne... balbutia le mourant.

—Oui. Yvonne que tu as enlevée, misérable, dit Jahoua. Réponds vite! qu'en as-tu fait?

—Il m'a empoisonné! fit Raphaël en suivant le cours de ses pensées sans paraître avoir compris ce que lui demandait le fermier.

—Empoisonné? s'écria Marcof.

—Oui, empoisonné! «L'aqua-tofana!» la fiole que lui avait donnée...

Raphaël ne put achever: de nouvelles douleurs crispaient ses traits bouleversés. Marcof lui secoua le bras.

—Qui t'a empoisonné? dit-il à voix basse.

—Lui...

—Qui, lui?

—Oh!... J'étouffe!... Je brûle!... A moi! balbutia le malheureux en se tordant.

—Mon Dieu! nous ne saurons rien!... s'écria Jahoua avec désespoir.

—Que faire? il va mourir! dit Keinec. Marcof, viens à notre aide!

—Marcof?... répéta Raphaël que ce nom prononcé parut faire revenir à lui. Marcof!

—Me connais-tu donc?

—Oui...

—Alors, réponds-moi. Où est Yvonne?

—Oh! tu me vengeras! fit Raphaël en se cramponnant au bras du marin, tu me vengeras!...

—Mais, de qui?

—De lui.... de celui qui... m'a assassiné.

—Son nom?

—Oh!... je ne puis... J'étouffe trop... je...

Et Raphaël, portant les mains à sa poitrine arracha ses vêtements et s'enfonça les ongles dans les chairs.

—Yvonne! Yvonne! s'écria Keinec.

—Je ne sais pas, répondit le mourant.

—Que s'est-il donc passé ici? fit Marcof en regardant autour de lui.

Puis revenant à Raphaël:

—Qui était avec toi ici?

—Lui.

—Mais qui donc? le comte de Fougueray peut-être?

—Oui.

—C'est lui qui t'a empoisonné?

—Oui.

—Ton frère! s'écria le marin en reculant d'épouvante. Raphaël se dressa sur son séant.

—Ce n'est pas mon frère! dit-il d'une voix nette.

—Que dis-tu? fit Marcof en s'élançant près de lui.

—La vérité!

—Oh! je te reconnais! je te reconnais! Je t'ai vu dans les Abruzzes!

Raphaël regarda Marcof avec des yeux hagards.

—Ton nom! s'écria le marin.

—Raphaël! Venge-moi! venge-moi! Je vais tout te dire. Tu sauras la vérité... tu les livreras à la justice... Elle n'est pas notre soeur... c'est sa maîtresse à lui... à...

Raphaël s'arrêta. Il demeura quelques secondes la bouche entr'ouverte comme s'il allait prononcer un mot, puis il retomba sur le divan, et se roidit dans une convulsion suprême.

—Il est mort! s'écria Keinec.

—Mort! répéta Marcof avec stupeur.

—Mort! Et nous ne savons rien! fit Jahoua en se tordant les mains.

Les trois hommes se regardèrent. En ce moment, le bruit d'une détonation lointaine arriva jusqu'à eux par la fenêtre ouverte. Cette détonation fut suivie de plusieurs autres; puis tout rentra dans le silence.

—Qu'est-ce cela? fit Keinec.

Marcof, sans répondre, s'élança vers la fenêtre. Il écouta attentivement: deux nouveaux coups de feu firent encore résonner les échos, et ces coups de feu furent suivis rapidement d'un sifflement aigu et du son d'une corne.

—Partons! dit-il brusquement; partons! Nos amis viennent d'arrêter quelqu'un! Peut-être est-ce l'autre, son complice, son meurtrier qu'ils ont pris! Hâtons-nous. Cet homme est bien mort! continua-t-il en s'approchant de Raphaël. Le couvent est désert, allons à la forêt.

Tous trois quittèrent vivement l'abbaye. La forêt de Plogastel était proche; ils y arrivèrent rapidement en passant au milieu des embuscades royalistes. Marcof se fit reconnaître des paysans et demanda un guide pour le conduire vers le comte de La Bourdonnaie. Le chef des royalistes était assis au pied d'un chêne gigantesque situé au centre d'un vaste carrefour vers lequel rayonnaient quatre routes différentes. Debout, près de lui, appuyé sur son fusil, se tenait un homme de taille moyenne, mais dont l'extérieur décelait une force musculaire peu commune. Cet homme était M. de Boishardy.

Marcof laissa Keinec et Jahoua à quelque distance, et s'avança seul vers les deux chefs qui paraissaient plongés dans une conversation des plus attachantes et des plus sérieuses. M. de Boishardy parlait; M. de La Bourdonnaie écoutait. A la vue de Marcof, le narrateur s'interrompit pour lui tendre familièrement la main.

—Vos hommes viennent de faire des prisonniers? demanda le marin en se tournant vers le comte de La Bourdonnaie, après avoir répondu au salut amical qui lui était adressé.

—Oui, répondit le royaliste; j'ai entendu les coups do feu et le signal.

—Où sont-ils?

—On va les amener ici.

—Bien! Je les attendrai près de vous si toutefois je ne suis pas un tiers importun.

—Nullement, mon cher Marcof. Vous arrivez, au contraire, dans un moment favorable. Il n'y a pas de secret entre nous, et M. de Boishardy me rapportait des nouvelles des plus graves.

—Des nouvelles de Paris? demanda Marcof.

—Oui, répondit de Boishardy. Je les ai reçues il y a quatre heures à peine, et j'ai fait quinze lieues pour venir vous les communiquer.

—Sont-elles donc si importantes?

—Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre départ de la capitale il s'y est passé d'étranges choses. Écoutez.

Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers qu'il avait posés sur un tronc d'arbre renversé, placé à côté de lui, se mit à les parcourir rapidement tout en s'adressant à ses deux auditeurs.

—Nos dernières nouvelles, vous le savez, étaient à la date du 26 mai dernier. Voici celles qui leur font suite: «Le 5 juin l'Assemblée nationale a ôté au roi le plus beau de ses droits, celui de faire grâce. Le 6, le roi et la famille royale, qui allaient monter en voiture pour accomplir une promenade, se sont vus contraints à rentrer aux Tuileries sous les menaces du peuple ameuté. Le 10, une nouvelle publication du «Credo d'un bon Français» a eu lieu dans plusieurs journaux, et a excité encore la fureur populaire. Vous vous rappelez cette pièce ridiculement fatale qui, en février dernier, a accompagné et peut-être causé la tentative de ces braves coeurs que les révolutionnaires ont cru flétrir en leur donnant le nom de «chevaliers du Poignard?»

—Parbleu! dit Marcof, je sais encore par coeur ce credo dont vous parlez. Le voici tel que je l'ai appris: «Je crois en un roi, descendu de son trône pour nous, qui étant venu au sein de la capitale par l'opération d'un général, s'est fait homme, qui a permis que son pouvoir royal fût mis dans le tombeau; mais qui ressuscitera bientôt...»

—Précisément, interrompit Boishardy. Eh bien! cette seconde publication a fait plus de mal encore peut-être que la première. «Pour se venger du dévouement dont faisaient preuve un grand nombre de sujets fidèles, le peuple, perfidement conseillé, a abreuvé d'outrages notre malheureux prince, sous les fenêtres duquel les chansons insultantes retentissaient à toute heure. Enfin, le 20 juin, le roi prit un parti énergique que lui conseillaient depuis longtemps ses frères et les émigrés. A la nuit fermée, il a quitté secrètement les Tuileries, et, accompagné de la reine, du dauphin, de Madame Royale, de madame Élisabeth et de madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France, il s'est élancé sur la route de Montmédy. Une heure plus tard MONSIEUR et MADAME partaient du Luxembourg pour gagner la frontière des Pays-Bas.

—Quoi! s'écria Marcof stupéfait, le roi abandonne sa propre cause? Il quitte Paris, il quitte la France peut-être?

—Telle était son intention effectivement, dit le comte de La Bourdonnaie; car M. de Bouillé, à la tête du régiment de Royal-Allemand, était parti de Metz pour aller au-devant du roi et protéger sa fuite.

—Eh bien! ne l'a-t-il donc pas fait?

—Il n'a pu le faire!

—Quoi! le roi est revenu?

—Oui, dit Boishardy; mais revenu par force. Reconnu à Sainte-Menehould par le maître de postes Drouet, il a été arrêté à Varennes par les soins de Sauze, procureur de la commune, et par Rouneuf, l'aide-de-camp de Lafayette, envoyé de Paris en toute diligence.

—Le roi arrêté! dit Marcof avec une stupeur profonde.

—Oui, arrêté! et écroué le 25 dans son propre palais, interrogé comme un criminel par des commissaires de l'Assemblée, et gardé à vue ainsi que sa famille, par les soldats révolutionnaires!

Marcof laissa échapper un énergique juron, et fit craquer, par un mouvement involontaire, la batterie de sa carabine.

—Le roi, continua Boishardy, avait été ramené de Varennes par trois envoyés de l'Assemblée: Latour-Maubourg, Pétion et Barnave, qui ont voyagé dans la même voiture que la famille royale, tandis que Maldan, Valory et Dumoutier, les trois gardes-du-corps qui s'étaient dévoués pour accompagner leur prince, étaient liés et garrottés sur le siége, exposés aux injures de la populace, qui riait autour du cortége de la royale victime! Pendant ce temps, savez-vous ce que faisait le bon peuple parisien? Il arrachait les enseignes où se trouvait l'effigie, les armoiries ou seulement le nom du roi; il brisait dans tous les lieux publics le buste de Louis XVI et un piquet de cinquante lances faisait des patrouilles jusque dans le jardin des Tuilleries en portant sur une bannière: «Vivre libre ou mourir Louis XVI s'expatriant n'existe plus pour nous.»

—Mais, dit La Bourdonnaie, que fait la classe riche, la classe aisée?

—La bourgeoisie? répondit Boishardy; elle fait chauffer le four pour manger les gâteaux. Elle rit, elle plaisante; elle a adopté un nouveau jeu, celui de «l'émigrette» ou de «l'émigrant» ou de «Coblentz. C'est une espèce de roulette suspendue à un cordon qui lui donne un mouvement de va-et-vient perpétuel. «C'est une rage! Aux portes des boutiques, m'écrit-on, aux fenêtres, dans les promenades, dans les salons, à toute heure et partout, les hommes, les femmes et les enfants s'en amusent.

—Mais le roi, le roi? dit encore Marcof.

—Je vous répète qu'il est prisonnier. Tenez, voici le journall'Ami du roi, lisez, et vous verrez qu'il ne peut tenter une nouvelle évasion: un commandant de bataillon passe la nuit dans le vestibule séparant le salon de la chambre à coucher de Marie-Antoinette. Trente-six hommes de la milice citoyenne vont monter la garde dans l'intérieur des appartements. Un égoût conduisant les eaux du château des Tuileries à la rivière doit être bouché, et on doit même murer les cheminées. Lafayette donnera dorénavant le mot d'ordre sans le recevoir du roi, et les grilles des cours et des jardins seront tenues fermées. Quant à l'Assemblée nationale, elle cumule maintenant les deux pouvoirs exécutif et délibérant.

—Ensuite? demanda La Bourdonnaie en voyant Boishardy s'arrêter, et remettre ses papiers, ses lettres et ses journaux dans sa poche.

—C'est ici où s'arrêtent mes nouvelles, à la date du 26 juin. Le dernier acte de l'Assemblée nationale a été de faire apporter le sceau de l'État sur son bureau, et de déclarer pour l'avenir ses décrets exécutoires, quoique privés de la sanction royale.

—Ainsi, dit Marcof, le roi n'est plus rien?

—A peine existe-t-il même de nom.

—Ils ont osé cela!

—Oh! ils oseront bien autre chose encore si on les laisse faire!

—Mais on ne les laissera pas faire! s'écria le comte de La Bourdonnaie en se levant.

—C'est ce qu'il faut espérer! répondit Boishardy. Cependant l'insurrection a bien de la peine à lever hautement la tête.

Marcof réfléchissait profondément.

—La Rouairie commence à agir, dit le comte.

—Mais nous n'avons encore que quelques hommes autour de nous.

—Les autres viendront.

—Quand cela?

—Bientôt, mon cher. Mes renseignements sont certains et précis; avant un an, la Bretagne et la Vendée seront en armes: avant un an, la contre-révolution aura sur pied une armée formidable; avant un an, nous serons les maîtres de l'ouest de la France!

—Un an, c'est trop long. Qui sait d'ici là ce que deviendra le roi?

—Nos paysans se décident lentement, vous le savez.

—Activons-les, poussons-les, entraînons-les!

—Comment?

—Tuez les boeufs des retardataires et allumez une botte de foin sous leurs toits; tous marcheront.

—S'ils viennent à nous par force, ils nous abandonneront vite.

—Peut-être; mais le point essentiel est d'agir vite.

—Que font les émigrés?

—Ils dansent de l'autre côté du Rhin, et se moquent de nous!...

Le comte de La Bourdonnaie haussa les épaules.

—Ils nous enverront bientôt des quenouilles comme à ceux de la noblesse qui n'ont pas encore quitté la France.

—C'est à quoi ils songent, soyez-en certains!

—Corbleu! que le roi ne s'appuie donc que sur sa noblesse de province. Elle ne l'abandonnera pas, celle-là!...

—Nous le prouverons, Boishardy.

Marcof, on le voit, ne prenait plus qu'une part silencieuse à la conversation. Toujours absorbé par ses pensées intimes, il était trop préoccupé pour pouvoir s'y mêler activement. Son esprit, un moment distrait par les récits de Boishardy, s'était promptement reporté sur la situation présente. Aussi, frappant le sol de la crosse de sa carabine:

—Ces prisonniers ne viennent pas! dit-il avec impatience.

Un cri d'appel retentit au loin. Un second plus rapproché lui succéda.

—Voici nos hommes! fit le comte.

Keinec et Jahoua s'étaient rapprochés. Une douzaine de chouans, conduisant au milieu d'eux une femme, un homme et un enfant, sortirent d'une allée voisine et s'avancèrent.

—Où les avez-vous pris, mon gars? demanda M. de La Bourdonnaie.

—Près d'Audierne, répondit un paysan.

—Ils n'étaient que trois?

—Pardon, monsieur le comte, il y avait avec eux un autre homme.

—Où est-il?

—Il a pris la fuite et nos balles n'ont pu l'atteindre.

—Maladroits!

—Nous avons fait pour le mieux.

—Les prisonniers sont attachés?

—Oui, monsieur le comte.

—C'est bien... je vais les interroger.

Les paysans se retirèrent, et les prisonniers demeurèrent en face du comte. Ces prisonniers, nos lecteurs l'ont deviné sans doute, n'étaient autres que Jasmin, Hermosa et Henrique. L'enfant, nous pensons l'avoir dit, n'avait pas onze ans encore. Effrayé de ce qui se passait, il se tenait étroitement serré contre sa mère.

Jasmin, pâle et défait, tremblait de tous ses membres, jetant autour de lui des regards effarés. Hermosa, fière et hautaine, relevait dédaigneusement la tête, et semblait défier ceux entre les mains desquels elle se trouvait. Le comte de La Bourdonnaie commença par interroger Jasmin.

—Qui es-tu? lui demanda-t-il.

Mais avant que le valet pût ouvrir la bouche pour répondre, Hermosa se tournant vers lui:

—Je te défends de parler! dit-elle d'une voix impérative.

—Oh! oh! belle dame! fit Boishardy en souriant ironiquement, vous oubliez, je crois, devant qui vous êtes.

—C'est parce que je m'en souviens que je parle ainsi.

—Vraiment?

—Je suis femme de qualité!

—Et nous sommes gentilshommes.

—On ne s'en douterait pas.

—Vous plairait-il de vous expliquer?

—Des gentilshommes ne font pas d'ordinaire le métier de voleurs de grand chemin.

—Tonnerre! s'écria Marcof, ne discutons pas et dépêchons.

—Laissez-moi faire, mes amis, dit M. de Boishardy en s'adressant au comte de La Bourdonnaie et au marin. Madame voudrait sans doute prolonger la conversation, mais je vous réponds qu'elle va parler nettement.

Hermosa sourit.

—D'abord, continua le gentilhomme, nous ne sommes nullement des voleurs, mais bien des personnages politiques. Veuillez vous rappeler cela. Une insulte nouvelle pourrait vous coûter la vie à tous trois. Réfléchissez!... Vous venez de défendre à cet homme de répondre, n'est-ce pas? Eh bien! ce sera vous alors, madame, qui allez nous faire cet honneur. Ne riez pas!... je vous affirme que je ne mens jamais. Veuillez m'écouter; je commence: Qui êtes-vous?

—Comme je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger, pas plus que celui de m'avoir arrêtée, je ne vous répondrai pas.

—La chose devient piquante! Cet enfant est votre fils? continua Boishardy en indiquant Henrique.

Hermosa ne répondit que par un sourire railleur. Marcof se mordait les lèvres avec impatience et tourmentait la batterie de sa carabine. Boishardy, parfaitement calme, siffla doucement. Un paysan s'avança: c'était Fleur-de-Chêne.

—Ton fusil est-il chargé? demanda le chef.

—Oui.

—Très-bien. Appuie un peu le canon sur la poitrine de cet enfant.

Fleur-de-Chêne épaula son arme et en dirigea l'extrémité à bout portant sur Henrique. Hermosa poussa un cri et voulut se jeter entre son fils et l'arme meurtrière, mais Marcof lui saisit le bras et la cloua sur place.

—Mon fils! dit-elle. Grâce!...

—Allons donc! je savais bien que je vous ferais répondre! continua Boishardy. Maintenant, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars; je vais interroger madame, à la moindre hésitation de sa part à me répondre, tu feras feu sans que je t'en donne l'ordre.

—Ça sera fait! répondit le paysan.

Hermosa était d'une pâleur extrême. En proie à la rage de se voir contrainte à obéir, effrayée du péril qui menaçait Henrique, elle tordait ses belles mains sous les cordes qui les retenaient captives.

—Votre nom? demanda Boishardy.

—Je suis la marquise de Loc-Ronan.

—La marquise de Loc-Ronan! s'écria Marcof en bondissant.

—Crois-tu qu'elle mente? fit Boishardy.

—Non! non! répondit le marin. Elle doit dire vrai, et c'est la Providence qui l'a conduite ici!

Puis, se retournant vers Hermosa:

—Vous êtes la soeur du comte de Fougueray et du Chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda-t-il.

—Répondez! dit Boishardy.

—Oui.

—Oh! mes yeux s'ouvrent enfin! murmura Marcof.

—Yvonne! Yvonne! glissa Keinec son oreille.

—Nous allons tout savoir, patience! répondit le marin.

Boishardy continua l'interrogatoire.

—D'où venez-vous?

—De chez mon frère.

—Où était votre frère?

—A l'abbaye de Plogastel.

—Ici près?

—Oui!

—Où alliez-vous?

—A Audierne.

—Pourquoi faire?

—Pour m'y embarquer.

—Vous vouliez quitter la France?

—Je voulais seulement quitter la Bretagne.

—Quel est l'homme qui vous accompagne?

—Mon valet.

—Il se nomme?

—Jasmin.

—Et celui qui a fui

—C'est mon frère.

—Le comte de Fougueray?

—Oui.

—Connaissez-vous ce comte? demanda Boishardy à Marcof.

—Oui, répondit le marin; c'est un agent révolutionnaire.

—Vous en êtes certain?

—J'en ai les preuves.

—Alors, il faut les faire fusiller, n'est-ce pas?

—C'est mon avis!... dit le comte de La Bourdonnaie; quoique tuer une femme me répugne, môme lorsqu'il s'agit du bien de notre cause.

Boishardy fit un geste d'indifférence.

—Attendez! s'écria Marcof, il faut que je l'interroge.

—Interrogez, mon cher ami!

—Fleur-de-Chêne, dit Marcof, fais toujours attention...

Puis, revenant à Hermosa:

—Avec qui étiez-vous à l'abbaye?

—Avec mon frère, je l'ai dit.

—Avec le comte seulement?

—Mais...

—Vous hésitez?

—Non! s'écria Hermosa.

—Répondez donc!

—Il y avait un autre homme avec nous.

—Le nom de celui-là?

—La chevalier de Tessy.

—Votre second frère?

—Oui.

—Vous mentez.

—Monsieur!

—Cet homme n'est pas votre frère.

—Monsieur!

—Fleur-de-Chêne! s'écria Marcof.

—Grâce!.... fit Hermosa en se laissant tomber à genoux.

—Faut-il faire feu? demanda froidement le paysan.

—Attends encore!... répondit Marcof.

Hermosa réfléchit rapidement. Elle se sentait prise dans des mains de fer. Fallait-il avouer tout? Fallait-il nier obstinément?

Un aveu la perdait à tout jamais, car c'était raconter sa vie infâme. D'un autre côté, ceux qui lui parlaient et qui l'interrogeaient ne pouvaient pas avoir de preuves contre ses assertions au sujet de sa famille. Elle se résolut à soutenir le mensonge.

—Répondez! reprit Marcof.

—Vous pouvez tuer mon enfant, monsieur, vous pouvez me faire tuer ensuite, fit Hermosa avec l'apparence d'une victime résignée; mais vous ne sauriez me contraindre à mentir.

—Ainsi le chevalier de Tessy est votre frère?

—Oui.

—Soit; je ne puis pas malheureusement vous prouver le contraire. Mais songez bien maintenant à me répondre franchement, car je jure Dieu que votre fils mourrait sans pitié!

—Interrogez donc!

—Où avez-vous laissé le chevalier?

—A l'abbaye.

—Pourquoi?

—Il était malade.

—Prenez garde!

—Je dis la vérité.

—Attention, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars, et tire sur l'enfant à mon premier geste.

Hermosa tressaillit involontairement. Elle devinait où allait en venir son interrogateur.

—Le chevalier était empoisonné! accentua fortement Marcof.

—Oui, répondit Hermosa sans hésiter, car elle comprenait que le moindre retard dans ses paroles coûterait la vie à Henrique.

Au milieu de ses vices, dans sa vie de criminelle débauche, cette femme avait conservé au fond de son coeur un amour effréné pour son enfant. Mais cet amour était celui de la louve pour ses louveteaux.

—Qui a empoisonné le chevalier?

—Le comte de Fougueray.

—Son frère! s'écria Marcof. Vous entendez, messieurs?

—Qui a versé le poison? demanda Boishardy.

—Moi!

—Qu'elle meure donc! fit le comte de La Bourdonnaie. Cette misérable me fait horreur!

—Non! dit vivement Marcof; je lui promets la vie si elle dit là vérité sur ce que j'ai encore à lui demander.

—Faites, répondit Boishardy.

—Vous devez savoir que le chevalier de Tessy avait enlevé une jeune fille? continua le marin.

—Je le sais.

—Elle se nomme Yvonne.

—Oui.

—L'avez-vous vue?

—Oui.

—Quand cela?

—Il y quelques heures à peine.

Keinec et Jahoua poussèrent un rugissement de joie et de colère. Marcof les arrêta de la main. Puis, revenant à Hermosa:

—Où était cette jeune fille?

—A l'abbaye.

—Où est-elle?

—Écoutez-moi, fit vivement la misérable, craignant qu'on ne prit pour hésitation de sa part l'ignorance où elle était effectivement de ce qu'était devenue Yvonne.

Elle raconta brièvement ce qu'elle savait. Elle dit comment Yvonne avait été atteinte par les crises nerveuses, comment le comte l'avait saignée, comment lui et le chevalier l'avaient enfermée dans la cellule de l'abbesse, et comment enfin elle, Hermosa, avait constaté le soir la disparition extraordinaire de la jeune fille. Il y avait un tel cachet de vérité à ses paroles, il était si naturel de supposer qu'Yvonne eût profité de la plus légère circonstance favorable pour fuir, que Marcof et ceux qui écoutaient Hermosa ne doutèrent pas qu'elle ne parlât sincèrement.

—La jeune fille est peut-être retournée à son village, dit le comte de La Bourdonnaie.

—C'est possible, répondit Boishardy.

—Non, dit Marcof; elle devait être trop faible, et il y a loin d'ici à Fouesnan. Et puis, vos gars qui gardent le pays l'auraient déjà arrêtée.

—Mais qu'est-elle devenue alors? s'écria Jahoua.

—Avez-vous visité les souterrains? demanda Hermosa qui avait compris facilement que les trois hommes avaient été à l'abbaye.

Il lui était fort indifférent que l'on retrouvât ou non Yvonne, et elle espérait attendrir ses juges en ayant l'air de leur donner tous les éclaircissements qui étaient en son pouvoir.

—Il y a donc des souterrains dans l'abbaye? demanda Marcof.

—Oui, dit Fleur-de-Chêne, et de fameux!

—Tu les connais?

—Oui.

—Tu vas venir avec nous et nous conduire.

—Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.

—Guides-les, Fleur-de-Chêne. Je vous rejoins, mes gars, dit Marcof.

Fleur-de-Chêne et les deux jeunes gars disparurent promptement. Hermosa poussa un soupir de soulagement. Henrique n'était plus menacé par le fusil du paysan breton.

—Qu'allons-nous faire de cette femme? demanda M. de La Bourdonnaie en désignant Hermosa.

Marcof l'entraîna, ainsi que Boishardy, à quelques pas, et, baissant la voix:

—Il ne faut pas la tuer, dit-il.

—Elle peut nous être utile?

—Peut-être.

—Nous devons la garder à vie, alors?

—Oui.

—Je m'en charge, fit Boishardy.

—Où la conduirez-vous?

—Au château de La Guiomarais, où est le quartier général de La Rouairie.

—Très-bien.

—Je l'emmènerai cette nuit même.

Les trois chefs allaient se séparer, lorsqu'un paysan parut dans la petite clairière où ils se trouvaient.

—Qu'y a-t-il, Liguerou? demanda vivement le comte.

—Un message pour vous, monsieur.

—De quelle part?

—De la part d'un monsieur que je ne connais pas, répondit le paysan en présentant une lettre à La Bourdonnaie.

—Où as-tu vu ce monsieur?

—A deux lieues d'ici, sur la route d'Audierne. Il traversait les genêts avec une femme habillée en religieuse et un autre homme âgé. Nous les avons arrêtés, mais il nous a donné le mot de passe et il a ajouté les paroles convenues et qui désignent un chef. Alors, au moment de s'éloigner, il m'a rappelé; je suis revenu; il a écrit une lettre sur un papier avec un crayon, et il me l'a remise en m'ordonnant de vous la porter sans retard. J'ai obéi.

—Bien, mon gars.

Le paysan se recula, tandis que le comte brisait le cachet ou plutôt déchirait une enveloppe collée avec de la mie de pain.

—Kérouët, dit-il en s'adressant à un homme qui tenait à la main une torche de résine enflammée, éclaire-moi.

Kérouët s'approcha vivement pour obéir à son chef. Quelques lignes étaient tracées sur le verso de l'enveloppe. Ces quelques lignes contenaient les mots suivants:

«Prière au comte de La Bourdonnaie de faire passer cette lettre par une main fidèle au capitaine Marcof, commandant le lougrele Jean-Louisen relâche à Penmarckh.»

—Marcof, dit le comte en tendant la lettre au marin, ceci est pour vous.

—Pour moi?

—Voyez ce que l'on m'écrit.

Marcof prit la lettre et l'enveloppe. A peine eut-il jeté les yeux sur les lignes tracées au crayon qu'il tressaillit et qu'une joie immense illumina sa mâle figure. Il venait de reconnaître l'écriture du marquis de Loc-Ronan. Prenant la torche des mains de Kérouët et se retirant à l'écart, il lut avidement. Puis il revint vers le comte et son compagnon.

—Messieurs, dit-il, il faut que je vous parle. Éloignez tout le monde.

La Bourdonnaie donna l'ordre d'emmener les prisonniers et de veiller sur eux.

—Qu'y a-t-il? demanda Boishardy lorsqu'ils furent seuls tous trois.

—Je suis autorisé à vous révéler un secret, répondit Marcof. Écoutez-moi attentivement. Le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort.

—Philippe n'est pas mort! s'écria Boishardy.

—Impossible! fit le comte; j'ai assisté à ses funérailles.

—Je vous le répète pourtant: le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort.

—Impossible! impossible!

—Cette lettre est de lui. Voyez sa signature. Elle est datée de ce soir même.

—C'est une bénédiction du ciel! murmura M. de La Bourdonnaie en regardant la lettre que lui présentait Marcof.

—C'est un bras et un coeur de plus dans nos rangs, ajouta Boishardy.

—Expliquez-nous ce mystère, Marcof!

—Je ne puis vous révéler les causes qui ont déterminé le marquis à se faire passer pour mort. Il faut même que vous gardiez le plus profond secret à cet égard. Toujours est-il qu'il est vivant. Il quitte la Bretagne cette nuit même, et voici ce qu'il m'écrit avec ordre de vous communiquer ses intentions.

—Nous écoutons.

Marcof commença la lecture de la lettre:

«Mon cher et aimé Marcof, écrivait le marquis, si tu m'as cru mort, je viens porter d'un seul coup et sans préparation aucune la joie dans ton âme, car je n'ignore pas les sentiments qui t'attachent à moi. Si le bruit de ma mort n'est pas encore arrivé jusqu'à toi, j'en bénirai le ciel qui t'aura ainsi évité une douleur profonde. Dans tous les cas, voici ce qu'il est important que tu saches; le soir même du jour où mes funérailles ont été célébrées dans le château de mes pères, je prenais la fuite avec Jocelyn.

«Je me suis retiré dans l'abbaye de Plogastel, près de mademoiselle de Château-Giron, qui avait continué à habiter le couvent. Je comptais attendre là ton retour et te donner les moyens de venir m'y joindre. Malheureusement, Dieu en a ordonné autrement. Des misérables m'ont poursuivi et ont découvert ma retraite. Je fuis donc; je passe en Angleterre.

«Communique cette lettre à nos principaux amis, afin qu'ils sachent ce que je vais faire et qu'ils connaissent nos moyens de correspondre. Je vais à Londres d'abord; là, je verrai Pitt, et je m'efforcerai d'obtenir des secours en armes et en argent. Je solliciterais l'appui d'une flotte anglaise, s'il ne me répugnait d'associer des étrangers à notre cause.

«S'il m'accorde les secours que je demande, le roi pourra l'en récompenser plus tard et rendre à l'Angleterre ce qu'elle nous aura prêté. D'Angleterre j'irai en Allemagne; je verrai Son Altesse Royale monseigneur le comte de Provence. Je prendrai ses ordres que je vous ferai passer.

«Tu pourras te mettre facilement en communication avec le pêcheur qui me conduit en Angleterre; il se nomme Salaün et habite Audierne. A son retour, il te remettra une nouvelle lettre de moi.»

—C'est là tout ce qui concerne notre cause, messieurs, dit Marcof en repliant la lettre.

—Je répondrai à Philippe, dit Boishardy, et je vous remettrai la lettre, Marcof.

—Serez-vous encore à Penmarckh dans quatre jours? demanda le comte de La Bourdonnaie.

—Oui; je ne mettrai à la voile qu'après avoir reçu la seconde lettre du marquis.

—Bien; nous irons vous trouver à bord de votre lougre dans quatre nuits.

—Je vous attendrai, messieurs.

Marcof prit les mains de ses deux interlocuteurs.

—Pas de honte entre nous, dit-il; avez-vous besoin d'argent?...

—Non, répondit le comte.

—Et vous, monsieur de Boishardy?

—J'avoue qu'il m'en faudrait pour augmenter l'entraînement général.

—Combien?

—Oh! beaucoup.

—Dites toujours.

—Vingt-cinq mille écus environ.

—Vous les aurez.

—Quand cela?

—Quand vous viendrez à mon bord.

—Ah ça! mon cher ami, le Pactole coule donc sur le pont de votre lougre? dit Boishardy en riant.

—Pas sur le pont, mais dans la cale.

—Quoi! sérieusement, cet argent est à vous? demanda La Bourdonnaie.

—J'ai trois cent mille livres à votre disposition, à bord duJean-Louis, et cinq cent mille autres cachées dans un endroit connu de moi seul. Cet or est consacré au besoin de notre cause.

—Brave coeur! s'écria Boishardy; il donne plus que nous!

—J'ai toujours pensé que Marcof était un gentilhomme qui reniait son origine et se cachait sous les habits d'un matelot, ajouta M. de La Bourdonnaie en s'inclinant avec une gracieuse politesse.

—Ne vous occupez pas de cela, messieurs, répondit Marcof en souriant avec fierté. Sachez seulement que je puis vous recevoir et vous serrer la main sans que vous descendiez trop du rang où vous a placé chacun le nom de vos aïeux.

—Nous n'en doutons pas, fit Boishardy en tendant sa main ouverte au marin.

—Dans quatre nuits, n'est-ce pas?

—C'est convenu.

—Et les prisonniers?

—J'en réponds, dit encore Boishardy.

—Adieu donc!

Marcof quitta rapidement la clairière et prit la route de l'abbaye de Plogastel.

—Oh! se disait-il en se glissant dans les genêts.

—Pauvre Philippe! je sais maintenant tes secrets. Je connais la cause de ta fuite. Je devine celle qui te fait abandonner la Bretagne au moment du danger. Mais je suis là, frère, et je veille. Déjà deux des misérables qui ont torturé ta vie sont entre mes mains, et le troisième ne m'échappera pas? Mon Dieu! faites que je puisse rendre à celui que j'aime de toute la force de mon coeur cette tranquilité qu'il a perdue! Que je le voie heureux et que je meure après s'il le faut. Mais comment se fait-il que ce chevalier de Tessy soit le même homme que ce Raphaël que j'ai rencontré jadis dans les Abruzzes? Il y a là-dessous quelque horrible mystère que je saurai bien découvrir plus tard. Oh! que je trouve ce comte de Fougueray, que je le tienne en ma puissance comme j'y tiens sa soeur maudite, et je parviendrai à leur faire révéler la vérité! Va, Philippe, tu seras heureux peut-être, mais je te ferai libre, je le jure!

Marcof était arrivé devant l'abbaye. Il monta rapidement à la chambre où il avait laissé Raphaël. Le cadavre du malheureux était dans une décomposition complète. La force du poison était telle qu'en quelques heures il avait accompli l'oeuvre que la mort met plusieurs jours à faire. L'air de la cellule était vicié par une odeur infecte et insoutenable. Marcof sortit vivement. Il appela Keinec et Jahoua. Aucun d'eux ne lui répondit. L'abbaye semblait déserte et abandonnée.

—Ils sont dans les souterrains, murmura Marcof; ils n'ont pas besoin de moi en ce moment. Je vais visiter encore la chambre qu'a habitée Yvonne et la sonder attentivement. La jeune fille n'a pu fuir que par une ouverture secrète qu'elle aura découverte.

Ce disant, le marin entra dans la cellule de l'abbesse. Il visita avec une profonde attention le plancher et les murailles; puis, ne découvrant rien et supposant que les meubles pouvaient cacher ce qu'il cherchait, il se mit en devoir de les enlever de la chambre. Il s'adressa d'abord au lit.

Le lit ne recouvrait aucun indice qui put mettre Marcof sur la voie qu'Yvonne avait dû prendre pour se sauver. Alors il voulut repousser le bahut d'ébène. Le meuble résista. On se rappelle qu'il était scellé à la muraille par l'un de ses angles.

Marcof employa inutilement ses forces. Saisissant sa hache, il attaqua les deux battants de la porte du bahut. Le bois craqua sous l'acier. Marcof arracha la porte qui céda, et sonda l'intérieur avec le manche de son arme.

Le fond, élevé sur quatre pieds, ne pouvait évidemment pas mériter un long examen. Il frappa sur le côté du meuble, qui devait être appuyé au mur. Le panneau rendit ce son sec du bois derrière lequel il y a vide. Marcof poussa un cri de joie et attaqua plus vigoureusement encore l'ébène, qui bientôt joncha le plancher de ses débris mutilés.


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