En 1791, la Bretagne ne se soulevait pas encore ouvertement, mais de sourdes menées faisaient fermenter dans la tête des paysans de vagues idées de lutte contre le nouveau mode de gouvernement établi. Depuis la proclamation de la constitution, une scission s'était opérée dans le clergé, et cette scission menaçait de partager non-seulement les prêtres, mais encore les paroisses.
Au mois de juillet 1790, quelques jours avant la fête de la Fédération, Armand-Gaston Camus, prêtre janséniste, aidé par ses amis, avait provoqué la régularisation du temporel de l'Église. Le temporel est, on le sait, le revenu qu'un ecclésiastique tire de ses bénéfices. D'abord, la proposition fut mal accueillie par l'Assemblée; Camus prétendait vouloir mettre le clergé en communion d'intérêt avec le peuple, mais le côté droit crut apercevoir dans cette motion un moyen employé pour servir la cause de Jansénius, et il la repoussa de toutes ses forces, n'épargnant pas à l'orateur le ridicule ni les injures.
Camus, néanmoins, ne se tint pas pour battu. Le 12 du même mois, il revint à la charge et développa ses idées. Il ne s'agissait de rien moins que d'une révolution dans l'établissement de la constitution existante du clergé. Camus assimilait la division ecclésiastique à la division civile, réduisait les cent trente-cinq évêques à quatre-vingt-trois, détruisait les chapitres, les abbayes, les prieurés, les chapelles et les bénéfices, confiait le choix des évêques et des curés aux mêmes corps électoraux chargés de nommer les administrations civiles, et statuait enfin qu'aucun évêque, à l'avenir, ne pourrait s'adresser au pape pour en obtenir la confirmation. De plus, le casuel était supprimé et remplacé par un traitement fixe.
Après une vive et orageuse discussion, l'Assemblée adopta ce projet que l'on nomma laConstitution civile du clergé. Louis XVI, cependant, n'approuva pas immédiatement cette décision; et avant de la sanctionner de son pouvoir royal, il demanda du temps pour réfléchir. Puis il écrivit au pape de venir en aide à sa conscience. Le pape fit longtemps attendre sa réponse, et pendant de longs mois, la constitution devint un obstacle à la concorde générale. Enfin, le 26 décembre, le roi, obsédé par les manoeuvres de ceux qui le poussaient, approuva le décret et sanctionna du même coup l'article relatif au serment que devaient donner les prêtres à cette constitution nouvelle, article arrêté depuis peu par l'Assemblée. Le lendemain de ce jour, cinquante-huit ecclésiastiques prêtèrent ce serment au sein de l'Assemblée, et le décret fut bientôt placardé par toute la France avec ordre d'y obéir, en dépit des sages observations de Cazalès qui s'y opposa vivement.
«Les querelles religieuses vont recommencer, s'écria-t-il du haut de la tribune; le royaume sera divisé et réduit bientôt à cet état de misère et de guerre civile qui rappellera l'époque sanglante de la révocation de l'édit de Nantes!
Le 4 janvier 1791, M. de Bonnac, évêque d'Agen, monte à son tour à la tribune et refuse le serment prêté par l'abbé Grégoire; d'autres prêtres suivent son exemple. La séance devient orageuse; on entend des cris dans les tribunes et au dehors de la salle. Alors l'Assemblée décrète que les membres interpellés répondront seulementouiounon. Tous les évêques et tous les ecclésiastiques qui siégent à droite répondent par un refus formel. Le 9, vingt-neuf curés des paroisses de Paris refusent d'accepter la constitution. Le 10, l'abbé Noy envoie à Bailly son serment civique signé de son sang. Le même jour, une caricature, colportée dans tout Paris, représente un prêtre en chaire: une corde, mue par une poulie et tirée par les patriotes, lui fait lever les bras. Enfin, sur huit cents ecclésiastiques employés dans la capitale, plus de six cents préfèrent renoncer à leurs places plutôt que d'obéir à l'ordre de l'Assemblée.
Bientôt la province vint augmenter le nombre de ces réfractaires. Sur les cent trente-cinq évêques, quatre seulement prêtèrent le serment exigé; les autres se renfermèrent dans un refus absolu, déclarant que leur conscience les empêchait d'accéder à ce que l'on exigeait d'eux. Les populations des campagnes, tiraillées en sens contraire, penchaient ouvertement du côté de leurs anciens pasteurs. En Bretagne, surtout, l'émotion fut vive et profonde, bien qu'elle se produisît tardivement en raison de l'éloignement de la province de la capitale et de la façon de vivre de ses paysans. Depuis les premiers jours de 1791 jusqu'à l'époque à laquelle se passe notre récit, cependant, les départements de l'Ouest s'étaient peu à peu occupés de leur clergé menacé, et le schisme s'y faisait jour. Certains ecclésiastiques, adoptant les doctrines à l'ordre du jour, s'étaient empressés de se rallier au parti triomphant, et n'avaient pas hésité à lui jurer fidélité et obéissance. D'autres, au contraire, et surtout les prêtres des départements de l'Ouest, avaient refusé obstinément de reconnaître la constitution, et par conséquent de lui prêter serment.
De là les assermentés et les insermentés. Ces derniers luttaient contre le pouvoir, excitant même le zèle de leurs concitoyens, et les conduisant de l'opposition passive à la révolte ouverte. Agissant soit avec connaissance de cause, soit par ignorance, ils prêchaient la guerre civile. D'un autre côté, les persécutions sans nombre qui devaient les atteindre allaient en faire des martyrs. Puis, il faut le dire, parmi ces prêtres réfractaires, il se trouvait de dignes pasteurs, amis du repos et de la tranquillité, et ne comprenant pas comment eux, ministres du Dieu de miséricorde, étaient ou n'étaient pas déchus de leur sacerdoce, suivant qu'ils avaient prêté ou non un serment entre les mains de citoyens revêtus d'écharpes tricolores. Ils disaient qu'ils servaient Dieu d'abord et non la révolution; ils demandaient simplement qu'on les laissât continuer en paix leur pieuse mission, et qu'on ne les chassât pas des cures qu'ils administraient depuis si longtemps. Mais l'Assemblée législative voyait en eux des agents provocateurs, et, les poursuivant sans relâche, augmentait encore leur influence. Mis en révolte ouverte contre la loi, ils agirent contre elle, et se firent un honneur et un devoir de ne pas céder. Non contents de blâmer ce qu'ils nommaient l'apostasie des prêtres assermentés, ils excitaient les fidèles à chasser ces derniers de leur paroisse, et à les traiter comme des profanateurs et des impies.
Presque toutes les communes avaient repoussé par la force les curés que l'on voulait leur imposer. Dans celles où on les souffrait, l'église était déserte. Les enfants mêmes se sauvaient en désignant le nouveau prêtre sous le nom de «jureur.»
Quant aux curés réfractaires, la persécution leur avait donné une sainteté véritable. Chaque paroisse cachait au moins un de ces proscrits. La nuit on leur conduisait, de plusieurs lieues, les enfants nouveau-nés et les malades, pour baptiser les uns et bénir les autres. Tout mariage qui n'eût pas été consacré par eux eût été réputé impur et presque nul. Ne pouvant pas officier de jour dans les églises qui leur étaient fermées, ils improvisaient des autels dans les bruyères, sur quelque pierre druidique, au fond des bois, sur des souches amoncelées, au bord des grèves, sur des rochers laissés à sec par la marée basse. Des enfants de choeur, allant de ferme en ferme, frappaient au petit volet extérieur, et disaient à voix basse:
—Tel jour, telle heure, dans telle bruyère, sur tel autel.
Et le lendemain la population se trouvait au lieu et au moment indiqués pour assistera la célébration de l'office divin. Ces offices avaient toujours lieu la nuit. Souvent les sermons succédant à la messe faisaient germer dans les esprits de sourdes colères, et préparaient peu à peu à la guerre qui devait bientôt éclater.
Les ministres de la paix prêchaient la bataille, et ils étaient prêts à bénir les armes de l'insurrection. Des proclamations étaient presque toujours distribuées à la fin de chaque sermon, proclamations écrites dans un style politico-religieux, et propre à frapper l'imagination de ceux qui les lisaient.
De même que plus tard les Espagnols devaient apprendre de la bouche de leurs moines un catéchisme composé contre les Français, de même les paysans bretons et vendéens recevaient des mains de leurs recteurs des actes religieux dans le genre de ceux-ci.
ACTE DE FOI.Je crois fermement que l'Église,Quoi que la nation en dise,Du Saint-Père relèveraTant que le monde durera;Que les évêques qu'elle nomme,N'étant point reconnus de Rome,Sont des intrus, des apostats,Et les curés des scélérats,Qui devraient craindre davantageUn Dieu que leur serment outrage.
ACTE DE FOI.
ACTE DE FOI.
Je crois fermement que l'Église,Quoi que la nation en dise,Du Saint-Père relèveraTant que le monde durera;Que les évêques qu'elle nomme,N'étant point reconnus de Rome,Sont des intrus, des apostats,Et les curés des scélérats,Qui devraient craindre davantageUn Dieu que leur serment outrage.
Je crois fermement que l'Église,
Quoi que la nation en dise,
Du Saint-Père relèvera
Tant que le monde durera;
Que les évêques qu'elle nomme,
N'étant point reconnus de Rome,
Sont des intrus, des apostats,
Et les curés des scélérats,
Qui devraient craindre davantage
Un Dieu que leur serment outrage.
ACTE D'ESPÉRANCE.J'espère, avant que ce soit peu,Les apostats verront beau jeu,Que nous reverrons dans nos chairesNos vrais pasteurs, nos vrais vicaires;Que les intrus disparaîtront;Que la divine Providence,Qui veille toujours sur la France,En dépit de la nation,Nous rendra la religion.
ACTE D'ESPÉRANCE.
ACTE D'ESPÉRANCE.
J'espère, avant que ce soit peu,Les apostats verront beau jeu,Que nous reverrons dans nos chairesNos vrais pasteurs, nos vrais vicaires;Que les intrus disparaîtront;Que la divine Providence,Qui veille toujours sur la France,En dépit de la nation,Nous rendra la religion.
J'espère, avant que ce soit peu,
Les apostats verront beau jeu,
Que nous reverrons dans nos chaires
Nos vrais pasteurs, nos vrais vicaires;
Que les intrus disparaîtront;
Que la divine Providence,
Qui veille toujours sur la France,
En dépit de la nation,
Nous rendra la religion.
ACTE DE CHARITÉ.J'aime, avec un amour de frère,Les rois d'Espagne et d'Angleterre,Et les émigrés réunis,Qui rendront la paix au pays;J'aime les juges qui sans fautesCondamneront les patriotes,Le fer chaud qui les marquera,Et le bourreau qui les pendra.
ACTE DE CHARITÉ.
ACTE DE CHARITÉ.
J'aime, avec un amour de frère,Les rois d'Espagne et d'Angleterre,Et les émigrés réunis,Qui rendront la paix au pays;J'aime les juges qui sans fautesCondamneront les patriotes,Le fer chaud qui les marquera,Et le bourreau qui les pendra.
J'aime, avec un amour de frère,
Les rois d'Espagne et d'Angleterre,
Et les émigrés réunis,
Qui rendront la paix au pays;
J'aime les juges qui sans fautes
Condamneront les patriotes,
Le fer chaud qui les marquera,
Et le bourreau qui les pendra.
Lassés par ces résistances, la plus grande partie des administrateurs essayèrent d'user de rigueur et de réprimer par la force. D'autres fermèrent bénévolement les yeux. Indulgence et sévérité demeurèrent impuissantes.
Jusqu'alors le département du Finistère, et surtout les côtes méridionales, avaient été à l'abri de ces calamités. Les recteurs réfractaires ou constitutionnels vivaient en paix dans leurs paroisses. Malheureusement cette tranquillité ne pouvait être de longue durée. Ainsi que le chevalier de Tessy l'avait dit à Carfor, l'administration du département, agissant d'après des ordres supérieurs, avait rendu un arrêté contre les prêtres non assermentés, et cet arrêté allait recevoir le jour même à Fouesnan son application rigoureuse.
Vers sept heures du soir, et au moment où le soleil semblait prêt à s'enfoncer dans l'Océan, une douzaine de cavaliers portant l'uniforme de la gendarmerie, commandés par un brigadier, arrivèrent au grand trot par la route de Quimper, se dirigeant vers Fouesnan. En entendant le piétinement des chevaux, les paysans sortaient curieusement de leurs demeures et s'avançaient sur le pas de leur porte.
C'était encore un spectacle nouveau pour eux, dans cette partie de la Cornouaille, que de voir passer un détachement de soldats bleus. Les enfants criaient en courant pour suivre les gendarmes, chacun croyait à une ronde venant au secours de quelque poste de douane. Personne ne devinait le véritable but de la cavalcade. Arrivés sur la place du village, le brigadier et six de ses hommes mirent pied à terre, tandis que les autres gardaient les chevaux.
Les gendarmes s'avancèrent vers le presbytère. Par un singulier hasard, le vieux recteur sortait précisément de l'église, et s'apprêtait à regagner son humble demeure. Son costume l'indiquait trop clairement au brigadier pour qu'il pût y avoir l'ombre d'une hésitation dans son esprit. Le gendarme marcha donc tout droit au prêtre.
En voyant les soldats s'arrêter sur la place au lieu de continuer leur route, les paysans étaient successivement sortis de leurs maisons et s'étaient rapprochés. Ils formaient un cercle autour des gendarmes. L'un d'eux, qui connaissait le brigadier, s'approcha de lui.
—Bonjour, monsieur Christophe, lui dit-il.
—Bonjour, l'ancien, répondit le brigadier qui parlait assez bien le bas-breton.
—Qu'est-ce qui vous amène donc ici?
—Une réquisition de corbeaux.
—Qu'est-ce que ça veut dire?
—Je te l'expliquerai une autre fois, mon gars. Pour le présent, ôte-toi un peu de mon passage; j'aperçois là-bas l'oiseau que je veux dénicher...
Et le brigadier, écartant brutalement le paysan, passa outre en se dirigeant vers le prêtre. Celui-ci, devinant sans doute que c'était à lui que le sous-officier en voulait, attendait paisiblement sous le porche de l'église. Quand le gendarme fut en face du vieux recteur:
—Le curé de Fouesnan? demanda-t-il.
—C'est moi, répondit le prêtre.
—Ça marche tout seul, murmura le brigadier avec un sourire.
—Que me voulez-vous, mon ami?
—Vous demander d'abord, comme la loi l'exige, si vous avez prêté serment à la constitution?
—Un pauvre ministre du Seigneur ne s'occupe pas de politique. Il prêche la paix, voilà tout.
—Connu! les grandes phrases et autres frimes pour ne pas répondre; mais je représente la nation, moi, et la nation n'a pas le temps d'écouter les sermons. Répondez catégoriquement.
Un murmure d'indignation accueillit ces paroles.
—Silence dans les rangs! commanda le brigadier. A moins qu'il n'y en ait parmi vous qui aient envie que je leur lie les pouces et que je les emmène avec moi.
Les paysans se regardèrent, mais personne ne répondit.
—Voyons, continua le gendarme en s'adressant au recteur; répondez, l'ancien!
—Que me voulez-vous? C'est la seconde fois que je vous le demande.
—Avez-vous, oui ou non, prêté serment à la constitution, ainsi que l'ordonne la loi?
—Non, répondit le prêtre.
—Vous avouez donc que vous êtes réfractaire?
—J'avoue que je ne m'occupe que de mes enfants.
Et le recteur désignait du geste les paysans.
—Alors, reprit le brigadier, faites vos paquets, mon vieux, et en route.
—Vous m'emmenez?
—Parbleu!
—Et où allez-vous me conduire, mon Dieu?
—A Quimper.
—En prison peut-être?
—C'est possible; mais ce n'est pas mon affaire, vous vous arrangerez avec les membres de la commune.
—Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait?
—Vous êtes insermenté.
—Monsieur le brigadier...
—Allons! pas tant de manières, et filons! interrompit le soldat en portant la main sur le collet de la soutane du prêtre.
Le vieillard se dégagea avec un geste plein de dignité. Mais les murmures des paysans se changeaient en vociférations, et déjà les gars les plus solides et les plus hardis s'étaient jetés entre le prêtre et les gendarmes. Au plus fort du tumulte, le vieil Yvon accourut, son pen-bas à la main. Il se précipita vers son ami le recteur, et s'adressant aux paysans:
—Mes gars! s'écria-t-il, on a tué notre marquis, on veut emprisonner notre recteur. Le souffrirez-vous?
—Non! non! répondirent les paysans en formant autour des gendarmes un cercle plus étroit.
—La Rose! commanda le brigadier à un trompette, sonne un appel!...
Le trompette obéit. Le brigadier, alors, tira de sa ceinture l'arrêté du département, le lut à haute et intelligible voix. Après cette lecture, il y eut un moment d'hésitation parmi la foule. Le brigadier voulut en profiter. Saisissant une seconde fois le vieillard, il fit un effort pour l'entraîner, mais les paysans se précipitèrent de nouveau et le recteur fut dégagé. Jusqu'alors là résistance se bornait à une simple opposition passive. Cependant cette opposition était tellement évidente, que le brigadier frappa la terre de la crosse de sa carabine avec une sourde colère.
Il y avait là douze soldats en présence de près de cinquante paysan. Le gendarme comprenait qu'en dépit des carabines, des pistolets et des sabres, la partie ne serait pas égale.
—A cheval! commanda-t-il à ses hommes.
La foule, croyant qu'il allait donner l'ordre du départ sans exécuter son mandat, lui livra passage. Mais se retournant vers le recteur:
—Au nom de la nation, du roi et de la loi, je vous ordonne de me suivre! dit-il.
—Non! non! hurlèrent les paysans.
—Attention, alors! fit le brigadier en s'adressant à ses soldats.
—Mes enfants! mes enfants! disait le prêtre en s'efforçant d'apaiser le tumulte.
Mais sa voix, ordinairement écoutée, se perdait au milieu du bruit. Puis les enfants se glissaient silencieusement dans la foule et apportaient à leurs pères les pen-bas que leur envoyaient les femmes.
—Sabre en main! ordonna le brigadier.
Les sabres jaillirent hors du fourreau, Les paysans se reculèrent. Le moment était décisif. Tout à coup un bruit de galop de chevaux retentit, et une nouvelle troupe de soldats, plus nombreuse que la première, déboucha sur la place. Le brigadier poussa un cri de joie.
—Gendarmes! ordonna-t-il en s'élançant, sabrez-moi cette canaille!
—A bas les gendarmes! à bas les bleus! répondirent les paysans. Vive le recteur! à bas la constitution!
—Ah! vous faites les rebelles, mes petits Bretons! s'écria la voix du sous-lieutenant commandant le nouveau détachement. Attention, vous autres! Placez les prisonniers dans les rangs.
Les gendarmes occupaient le centre de la place. Les paysans, refoulés, en obstruaient les issues. Une collision était imminente. Les femmes pleuraient, les enfants criaient, les soldats juraient, et les paysans, calmes et froids, les uns armés de faulx, les autres de fusils, les autres du fourches et du pen-bas, attendaient de pied ferme la charge des cavaliers. Le vieux recteur, dont les gendarmes n'avaient pu s'emparer, était agenouillé sous le porche de l'église et implorait la miséricorde divine.
En voyant les gendarmes serrer leurs rangs et se mettre en bataille, le vieil Yvon s'était précipité vers sa demeure.
—Yvonne! cria-t-il.
—Mon père? répondit la jeune fille toute tremblante.
—Où est Jahoua?
—A Penmarkh, père, vous le savez bien.
—Est-ce qu'il ne va pas revenir?
—Si, père, je l'attends.
Pendant ces mots échangés rapidement, le vieillard avait décroché un fusil pendu au-dessus de la cheminée.
—Écoute, dit-il à sa fille. Tu vas sortir par le verger.
—Oui, père.
—Tu prendras la traverse par les genêts.
—Oui, père.
—Tu gagneras la route de Penmarckh, tu iras au-devant de Jahoua, et tu lui diras de hâter sa venue...
—Oui, père.
—Nous n'avons pas trop de gars ici...
—Oh! mon Dieu! s'écria Yvonne, on va donc se battre?
—Tu le vois.
—Oh! mon père, prenez garde...
—Silence, enfant; songe à mes ordres et obéis.
—Oui, père, répondit la jeune fille en présentant son front au vieillard. Celui-ci embrassa tendrement Yvonne, la poussa vers le verger, et la suivant de l'oeil;
—Au moins, murmura-t-il, elle sera à l'abri de tout danger!
Et Yvon, s'élançant au dehors, rejoignit ses amis. En ce moment, l'officier qui avait pris le commandement renouvelait l'ordre d'exécuter la loi. Les paysans, faisant bonne contenance, répondaient aux menaces par des huées.
Une demi-heure avant que les gendarmes ne pénétrassent dans le village de Fouesnan, Jahoua, le fiancé de la jolie Yvonne, suivait en trottant sur son bidet ce chemin des Pierres-Noires, dans lequel il avait couru jadis un si grand danger. L'amoureux fermier, tout entier aux rêves enchanteurs que faisait naître dans son esprit la pensée de son prochain mariage, chantonnait gaiement un noël, laissant marcher son cheval à sa fantaisie.
Ce cheval était le même qui avait eu l'honneur de recevoir Yvonne sur sa croupe rebondie, lors du retour des promis de leur voyage à l'île de Groix. L'imagination emportée dans les suaves régions du bonheur, Jahoua se voyait, dans l'avenir, entouré d'une nombreuse progéniture, criant, pleurant et dansant dans la salle basse de la ferme. De temps en temps il portait la main à la poche de sa veste, en tirait un petit paquet sous forme de boîte, l'ouvrait et s'extasiait. Cette petite boite renfermait une magnifique paire de boucles d'oreilles qu'un pêcheur, commissionné par le fermier à cet effet, avait rapportée ce jour même de Brest. Jahoua souriait en pensant à la joie qu'allait éprouver sa coquette fiancée. Alors il activait l'allure du bidet. Déjà l'extrémité du clocher de Fouesnan lui apparaissait au-dessus des bruyères. Encore une demi-heure de route et il serait arrivé. C'était précisément à ce moment que les gendarmes opéraient leur entrée dans le village.
Et apercevant le clocher du village, Jahoua précipita l'allure de son cheval; mais il n'avait pas fait cent pas en avant qu'un homme, écartant brusquement les ajoncs, se dressa devant lui, à un endroit où la route faisait coude.
Cet homme, à la figure pâle, aux yeux égarés, était Keinec.
Jahoua n'avait d'autre arme que son pen-bas Keinec tenait à la main sa carabine. Les deux hommes demeurèrent un moment immobiles, les regards fixés l'un sur l'autre.
Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ qu'une scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins son visage n'exprima pas la moindre crainte, et, lorsqu'il parla, sa voix était calme et sonore.
—Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il
—Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demandé quelquefois si tu devais redouter ma vengeance?
—Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu à me reprocher pour me parler ainsi de vengeance?
—Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler les serments d'Yvonne et sa trahison?
—Écoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis longtemps, je désirais trouver une occasion de te parler sans témoins.
—Toi? fit le marin avec étonnement.
—Moi-même, car une explication est nécessaire entre nous, et le bonheur et la tranquillité d'Yvonne en dépendent. Keinec, tu me reproches de t'avoir enlevé l'amour de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches à Yvonne d'avoir trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de ta vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu'à présent un malheur, c'est que la volonté de Dieu s'y est opposée! Est-ce vrai?
—Cela est vrai, répondit Keinec.
—Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre un crime. Que t'ai-je fait, moi? Je ne te connaissais pas. Tu passais pour mort dans le pays. Je vis Yvonne et je l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont j'ignorais l'existence? De son côté, Yvonne t'avait longtemps pleuré! Yvonne te croyait à jamais perdu!... Voulais-tu que, jeune et jolie comme elle l'est, elle se condamnât à vivre dans une éternelle solitude?...
—Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne suis pas venu pour écouter ici des explications quelles qu'elles soient!...
—Pourquoi es-tu venu alors?
—Pour te tuer!
—Je suis sans armes, Keinec; veux-tu m'assassiner?
—N'as-tu pas assassiné mon bonheur?
—Tuer un homme qui ne peut se défendre, c'est l'acte d'un lâche!
—Eh bien! je serai lâche! que m'importe.
Et Keinec, saisissant sa carabine, l'arma rapidement. Jahoua pâlit, mais il ne bougea point.
—Écoute, dit Keinec, dont le visage décomposé était plus livide et plus effrayant que celui du fermier; écoute, je ne veux pas tuer l'âme en même temps que le corps. Je t'accorde cinq minutes pour faire ta prière...
—Je refuse! répondit Jahoua.
—Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu?
—Dieu nous voit tous deux, Keinec; Dieu lit dans nos coeurs; Dieu nous jugera.
—Voyons; jures-tu de renoncer à Yvonne?
—Jamais!
—Alors, malheur à toi, Jahoua! Tu viens de prononcer ton arrêt! Tu es décidé à mourir? Eh bien! meurs sans prières!... meurs comme un chien!
Et, relevant sa carabine avec impétuosité, il l'épaula, appuya son doigt sur la détente et fit feu. L'amorce brûla seule. Keinec poussa un cri de rage. Jahoua respira fortement.
—Invulnérable! invulnérable! s'écria le jeune marin; Carfor l'avait bien dit!
—Keinec, fit Jahoua avec calme, à ton tour tu es désarmé!
—Eh bien! répondit Keinec en relevant la tête.
—Tu es désarmé, Keinec, et moi j'ai mon pen-bas!
En disant ces mots, Jahoua franchit d'un seul bond le talus de la route, et se tint debout à trois pas de Keinec. Ce dernier saisit sa carabine par le canon, et la fit tournoyer comme une massue. Les deux hommes se regardèrent face à face, et demeurèrent pendant quelques secondes dans une menaçante immobilité. On devinait qu'entre eux la lutte serait terrible, car ils étaient tous deux de même âge et de même force.
Ils demeurèrent là, les yeux fixés sur les yeux, presque pied contre pied, la tête haute, les bras prêts à frapper. Ils allaient s'élancer. Tout à coup un bruit de fusillade retentit derrière eux dans le lointain.
—C'est à Fouesnan qu'on se bat, s'écria Jahoua.
—Qu'est-ce donc? fit Keinec à son tour.
—Yvonne est peut-être en danger!
—Eh bien! si cela est, si, comme tu le dis, un danger menace Yvonne, c'est moi seul qui la sauverai, Jahoua!
Et Keinec, s'élançant sur son ennemi, le saisit à la gorge. D'un commun accord ils avaient abandonné, l'un son pen-bas, l'autre sa carabine. Ils voulaient sentir leurs ongles s'enfoncer dans les chairs palpitantes! Ils restèrent ainsi immobiles de nouveau, essayant mutuellement de s'enlever de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient et semblaient des cordes tendues. Leurs yeux injectés de sang lançaient des éclairs fauves. L'égalité de puissance musculaire de chacun d'eux annihilait pour ainsi dire leurs forces.
Jahoua avait franchi l'espace qui le séparait de Keinec, ainsi que nous l'avons dit. Ils luttaient donc tous deux sur le talus coupé à pic de la chaussée. Insensiblement ils se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua, dans un effort suprême pour renverser son adversaire, sentit son pied glisser sur la crête du talus. Il enlaça plus fortement Keinec, et tous deux, sans pousser un cri, sans cesser de s'étreindre, roulèrent d'une hauteur de sept ou huit pieds sur les cailloux du chemin.
La violence de la chute les contraignit à se disjoindre. Chacun d'eux se releva en même temps. Silencieux toujours, ils recommencèrent la lutte avec plus d'acharnement encore. Il était évident que l'un de ces deux hommes devait mourir. Déjà Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait mieux ménagé ses forces, roidissait ses bras, et ployait lentement en arrière le corps du fermier.
Le sang coulait des deux côtés. Un râle sourd s'échappait de la poitrine des adversaires entrelacés. Enfin Jahoua fit un effort désespéré. Rassemblant ses forces suprêmes, il étreignit son ennemi. Keinec, ébranlé par la secousse, fit un pas en arrière. Dans ce mouvement, son pied posa à faux sur le bord d'une ornière profonde. Il chancela. Jahoua redoubla d'efforts, et tous deux roulèrent pour la seconde fois sur la chaussée, Keinec renversé sous son adversaire.
Profitant habilement de l'avantage de sa position, le fermier s'efforça de contenir les mouvements de Keinec et de l'étreindre à la gorge pour l'étrangler. Déjà ses doigts crispés meurtrissaient le cou du marin. Keinec poussa un cri rauque, roidit son corps, saisit le fermier par les hanches, et, avec la force et la violence d'une catapulte, il le lança de côté. Se relevant alors, il bondit à son tour sur son ennemi terrassé.
Encore quelques minutes peut-être, et de ces deux hommes il ne resterait plus qu'un vivant. En ce moment, le galop d'un cheval lancé à fond de train retentit sur les pierres de la route dans la direction du village. Ce galop se rapprochait rapidement de l'endroit où luttaient les deux rivaux. Jahoua et Keinec n'y prêtèrent pas la moindre attention, non plus qu'à la fusillade qui retentissait sans relâche. Liés l'un à l'autre, tous deux n'avaient qu'une volonté, qu'une pensée, qu'un sentiment: celui de se tuer mutuellement. La lutte était trop violente pour pouvoir être longue encore.
Tandis que les gendarmes procédaient à l'arrestation du recteur de Fouesnan, Yvonne, sur l'ordre de son père, avait pris en toute hâte la route de Penmarckh pour aller au-devant de son fiancé, et presser son arrivée au village. Dans cette circonstance solennelle, le vieil Yvon voulait que son futur gendre fît cause commune avec les gars du pays. Yvonne traversa donc rapidement le verger et s'élança dans les genêts pour couper au plus court. La jeune fille marchait rapidement.
Les gendarmes étaient arrivés vers la chute du jour. C'était donc à cette heure indécise, où la lumière mourante lutte faiblement avec l'obscurité, que se passaient les événements.
La jolie Bretonne, vive et légère comme l'hirondelle, rasait la terre de son pied rapide. Déjà elle atteignait le rebord de la route, lorsqu'une exclamation poussée près d'elle l'arrêta brusquement dans sa course. Avant qu'elle eût le temps de reconnaître le côté d'où partait ce bruit inattendu, deux bras vigoureux la saisirent par la taille, l'enlevèrent de terre et la renversèrent sur le sol. Yvonne voulut se débattre, et sa bouche essaya un cri. Mais un mouchoir noué rapidement sur ses lèvres étouffa sa voix, et ses mains, attachées par un noeud coulant préparé d'avance, ne purent lui venir en aide pour la résistance. Trois hommes l'entouraient. Sans prononcer un seul mot, l'un de ces hommes prit la jeune fille dans ses bras et courut vers la route. Avant de descendre le talus, il regarda attentivement autour de lui. Assuré qu'il n'y avait personne qui pût gêner ses projets, il s'élança sur la chaussée.
Un vigoureux bidet d'allure était attaché aux branches d'un chêne voisin. L'inconnu déposa Yvonne sur le cou du cheval et sauta lui-même en selle. Ses deux compagnon s'avancèrent alors. Le cavalier prit une bourse dans sa poche et la jeta à leurs pieds. Puis, soutenant Yvonne de son bras droit, et rendant de l'autre la main à sa monture, il partit au galop dans la direction de Penmarckh.
La nuit descendait rapidement. Du côté de Fouesnan, la fusillade augmentait d'intensité. A peine le cheval emportant Yvonne et son ravisseur avait-il fait deux cents pas, que ce dernier aperçut deux ombres se mouvant sur la route d'une façon bizarre.
—Que diable est cela? murmura-t-il en ralentissant un peu le galop de sa monture.
Il essaya de percer les ténèbres en fixant son regard sur le chemin; mais il ne distingua pas autre chose qu'une forme étrange et double roulant sur la chaussée. Un moment il parut vouloir retourner en arrière. Mais le bruit de la fusillade, arrivant plus vif et plus pressé, lui fit abandonner ce dessein.
—En avant! murmura-t-il en piquant son cheval et en armant un pistolet qu'il tira de l'une des fontes de sa selle.
La pauvre Yvonne s'était évanouie. Le cheval avançait avec la rapidité de la foudre. Déjà les ombres n'étaient qu'à quelques pas, et l'on pouvait distinguer deux hommes luttant l'un contre l'autre avec l'énergie du désespoir. Le cavalier rassembla son cheval et s'apprêta à franchir l'obstacle. Le cheval, enlevé par une main savante, s'élança, bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir Yvonne à elle-même. Elle ouvrit les yeux. Ses regards s'arrêtèrent sur le visage de son ravisseur. Alors, d'un geste rapide et désespéré, elle brisa les liens qui retenaient ses mains captives; elle écarta le mouchoir qui lui couvrait la bouche, et elle poussa un cri d'appel.
—Malédiction! s'écria le cavalier en lui comprimant les lèvres avec la paume de sa main, et il précipita de nouveau la course de son cheval.
Cependant au cri suprême poussé par Yvonne, les deux combattants s'étaient arrêtés en frissonnant. D'un seul bond ils furent debout.
—As-tu entendu? demanda Keinec.
—Oui, répondit Jahoua.
En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement d'énergie. Les deux hommes se regardèrent: ils ne pensaient plus à s'entre-tuer. Tous deux aimaient trop Yvonne pour ne pas sacrifier leur haine à leur amour. Dans l'apparition fantastique de ce cheval emportant deux corps enlacés, dans ce cri de terreur, dans cet appel gémissant poussé presque au-dessus de leurs têtes, ils avaient cru reconnaître la forme gracieuse et la voix altérée d'Yvonne. Puis, voici que la fusillade qui retentissait du côté de Fouesnan venait donner un autre cours à leurs pensées.
—On se bat au village! murmurèrent-ils ensemble.
Et, de nouveau, ils demeurèrent indécis. Mais ces indécisions successives durèrent à peine une seconde. Keinec prit sur-le-champ un parti.
—Jahoua, dit-il, tu es brave; jure-moi de te trouver demain, au point du jour, à cette même place..
—Je te le jure!
—Maintenant, un cri vient de retentir et une ombre a passé sur nos têtes. J'ai cru reconnaître Yvonne.
—Moi aussi.
—Si cela est, elle est en péril...
—Oui.
—Sauvons-la d'abord; nous nous battrons ensuite.
—Tu as raison, Keinec; courons!
—Attends! On se bat à Fouesnan.
—Je le crois.
—Peut-être avons-nous été le jouet d'une illusion tout à l'heure.
—C'est possible.
—Cours donc à Fouesnan, toi, Jahoua.
—Et toi?
—Je me mets à la poursuite de ce cheval maudit!
—Non! non! je ne te quitte pas. Si on violente Yvonne, je veux la sauver...
—Cependant si nous nous sommes trompés?
—Non; c'était Yvonne, te dis-je! j'en suis sûr!
—Je le crois aussi; il me semble l'avoir reconnue mais encore une fois, cependant, nous pouvons nous être trompés, et dans ce cas nous la laisserions donc à Fouesnan exposée au tumulte et au danger du combat qui s'y livre!
—Eh bien! dit Jahoua, va à Fouesnan, toi!
—Non! non!... Je poursuivrai ce cavalier.
Les deux jeunes gens se regardèrent encore avec des yeux brillants de courroux: leur volonté, qui se contredisait, allait peut-être ranimer la lutte. Jahoua se baissa et ramassa une poignée de petites pierres.
—Que le sort décide! s'écria-t-il. Pair ou non?
—Pair! répondit Keinec.
La main du fermier renfermait six petits cailloux. Le jeune marin poussa un cri de joie.
—Va donc à Fouesnan, dit-il; moi je vais couper le pays et gagner la mer. C'est là que le chemin aboutit.
Jahoua rejeta les pierres avec rage; puis, sans mot dire, il saisit son pen-bas. Keinec reprit sa carabine, et tous deux, dans une direction opposée, s'élancèrent rapidement.
Lorsque les gendarmes eurent, sur l'ordre de leur officier, placé les prisonniers au milieu d'eux, ils se préparèrent à forcer l'une des issues de la place. En conséquence, ils s'avancèrent le sabre en main, et au petit pas de leurs chevaux, jusqu'à la barrière vivante qui s'opposait à leur passage. Là, l'officier commanda: Halte!
Suivant les instructions qu'il avait reçues, il devait éviter, autant que possible, l'effusion du sang. Mais, avant tout, il avait mission d'arrêter les prêtres insermentés et de les ramener, coûte que coûte, dans les prisons de Quimper. Il improvisa donc une petite harangue arrangée pour la circonstance, et dans laquelle il s'efforçait de démontrer aux habitants de Fouesnan que, si la nation leur enlevait leur recteur, c'était pour le bien général. En 1791, on n'avait pas encore pris l'habitude de mettre:—la patrie en danger.—Les Bas-Bretons écoutèrent paisiblement cette harangue, pour deux motifs: Le premier, et c'est là un trait distinctif du caractère des fils de l'Armorique, c'est que, bonnes ou mauvaises, le paysan breton écoute toujours les raisons données par son interlocuteur; seulement, il prend pour les écouter un air de stupidité sauvage qui indique sa résolution de ne pas vouloir comprendre. Inutile de dire que ces raisons données ne changent exactement rien à sa résolution arrêtée. En second lieu, et peut-être eussions-nous dû commencer par là, le discours du lieutenant étant en français et les habitants de Fouesnan ne parlant guère que le dialecte breton, il était difficile, malgré tout le talent de l'orateur, qu'il parvînt à persuader son auditoire. Aussi les paysans, la harangue terminée, ne firent-ils pas mine de bouger de place et de livrer passage. Tout au contraire, les cris s'élevèrent plus violents encore.
—Notre recteur! notre recteur! hurla la foule.
Le lieutenant commença alors les sommations. Les paysans ne reculèrent pas.
—Chargez! commanda le gendarme exaspéré par cette froide résistance.
Les cavaliers s'élancèrent. Un long cri retentit dans la foule. Trois paysans venaient de tomber sous les sabres des gendarmes. Alors le combat commença. Les Bas-Bretons, exaspérés, attaquèrent à leur tour. Une mêlée épouvantable eut lieu sur la place. Quelques chevaux, atteints par le fer des faulx, roulèrent en entraînant leurs cavaliers. Les gendarmes se replièrent et firent feu de leurs carabines. Les paysans ripostèrent. Mal armés, mal dirigés ils ne maintenaient l'égalité de la lutte que par leur nombre; mais il était évident qu'à la fin les soldats devaient l'emporter.
Pendant près d'une heure chacun fit bravement son devoir. De chaque côté les morts et les blessés tombaient à tous moments. Au premier rang des combattants on distinguait le vieil Yvon. Ce fut à ce moment que Jahoua arriva. Le brave fermier se joignit à ses amis, et leur apporta le puissant concours de son bras robuste.
Cependant les soldats gagnaient du terrain. Ils étaient parvenus à s'emparer du recteur, et, se rangeant en colonne serrée, ils se préparaient à faire une trouée pour quitter le village. Les paysans reculaient quand une troupe d'hommes, arrivant au pas de course par la route du château, vint tout à coup changer la face du combat.
Cette troupe, composée d'une trentaine de gars armés de carabines, de piques et de haches, s'élança au secours des paysans. C'étaient les marins duJean-Louis, commandés par Marcof. Le patron du lougre était magnifique à voir. Brandissant d'une main une courte hache, tenant de l'autre un pistolet, il bondissait comme un jaguar. Ses yeux lançaient des éclairs, ses narines dilatées respiraient avec joie l'odeur du sang et l'odeur de la poudre. En arrivant en face des gendarmes, il poussa un rugissement de joie farouche.
—Arrière, vous autres, cria-t-il aux paysans en les écartant de la main. Et se retournant vers sa troupe: A moi, les gars! En avant et feu partout! Tue! tue!
—Mort aux bandits! hurla l'officier de gendarmerie. Vive la nation!
—Vive le roi! A bas la constitution! répondit Marcof en fendant la tête du sous-lieutenant qui roula en bas de son cheval.
Alors, entre ces hommes également aguerris aux combats, ce fut une boucherie épouvantable. Au milieu de la mêlée la plus sanglante, et au moment où Marcof, pressé, entouré par cinq gendarmes, se défendait comme un lion, mais ne parvenait pas toujours à parer les coups qui lui étaient portés, un nouvel arrivant s'élança vers lui, et abattit d'un coup de carabine d'abord, et d'un coup de crosse ensuite, deux de ceux qui menaçaient le plus l'intrépide marin.
—Keinec! s'écria Marcof en se détournant. Merci, mon gars.
Le combat continua. Bientôt les gendarmes se comptèrent de l'oeil. Ils n'étaient plus que sept ou huit privés d'officier. Ils firent signe qu'ils se rendaient. Marcof arrêta le feu et s'avança vers eux.
—Vous avez fait bravement votre devoir, leur dit-il; vous êtes de bons soldats; partez vite; regagnez Quimper; car je ne répondrais pas de vous ici.
Les soldats remirent le sabre au fourreau, et s'élancèrent poursuivis par les rires et les huées. Alors les paysans entourèrent leur vieux recteur, et, l'enlevant dans leurs bras, le portèrent en triomphe jusque sur le seuil de l'église. Le vieillard épouvanté de ce qui venait d'avoir lieu, versait des larmes de douleur. Enfin, il étendit les mains vers la foule, et, désignant les blessés et les morts:
—Songez à eux avant tout! dit-il. Transportez au presbytère ceux qui n'ont pas d'asile.
Une heure après, le village, naguère si calme, offrait encore tous les aspects de l'agitation la plus vive. Marcof, dans la crainte d'un retour de nouveaux soldats, avait placé des vedettes sur les hauteurs. Les hommes étaient réunis dans la maison d'Yvon. Le vieux pêcheur, au milieu de la chaleur du combat, et pendant les premiers instants consacrés aux blessés et aux morts, n'avait pu constater l'absence de sa fille. En rentrant chez lui il aperçut Jahoua qui, tout ensanglanté par sa double lutte de la soirée, accourait vers lui.
—Où est Yvonne? demanda vivement le fermier.
—Yvonne! répéta le vieillard.
—Oui.
—Mais tu dois le savoir.
—Comment le saurai-je?
—Elle est allée au-devant de toi.
—Quand donc?
—Au commencement du combat.
—Alors elle était sur le chemin des Pierres-Noires?
—Oui.
—Et elle n'est pas revenue?
—Non! répondit Yvon frappé de terreur par le bouleversement subit des traits du jeune homme.
—Elle n'est pas revenue! répéta ce dernier.
—Mais tu ne l'as donc pas ramenée avec toi?
—Je ne l'ai même pas rencontrée!...
—Mon Dieu! qu'est-elle donc devenue depuis deux heures?
Les paysans qui entraient successivement dans la maison d'Yvon avaient entendu ce dialogue.
—Mais, fit observer l'un d'eux, peut-être qu'Yvonne aura eu peur et qu'elle se sera cachée.
—C'est possible, répondit le vieillard. Tiens, Jahoua, cherchons dans la maison, et vous autres, mes gars, cherchez dans le village.
Plusieurs paysans sortirent.
—Ah! murmura Jahoua, c'était bien elle que j'avais vue, et Keinec aussi l'avait bien reconnue!