Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof revint avec les paysans, et là, devant tous, Jahoua raconta sa rencontre avec Keinec, la lutte qui s'en était suivie, et l'apparition étrange qui les avait séparés. Il termina en ajoutant que Keinec s'était mis à la poursuite du cavalier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne.
—Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.
—Il est revenu? s'écria Jahoua.
—Me voici! répondit la voix du marin.
Et Keinec s'avança au milieu du cercle.
—Ma fille? mon Yvonne? demanda le vieillard avec désespoir.
—Je n'ai pu retrouver sa trace! répondit Keinec d'une voix sombre.
—N'importe; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu as fait au moins! dit vivement Marcof.
—C'est bien simple: comme la route des Pierres-Noires n'aboutit qu'à Penmarckh, je me suis élancé sur les falaises pour couper au plus court. J'entendais de loin le galop précipité du cheval. Arrivé au village, j'écoutai pour tâcher de deviner la direction prise, mais je n'entendis plus rien. Alors l'idée me vint que l'on pouvait avoir gagné la mer. Je me laissai glisser sur les pentes et je touchai promptement la plage. Elle était déserte. J'écoutai de nouveau. Rien! Cependant, en m'avançant sur les rochers, il me sembla voir au loin une barque glisser sur les vagues. Je courus à mon canot. L'amarre avait été coupée et la marée l'avait entraîné. Aucune autre embarcation n'était là. Aucune des chaloupes duJean-Louisn'était à la mer. A bord, j'appris que Marcof et ses hommes étaient ici. Alors une sorte de folie étrange s'empara de moi. Je crus un moment que j'avais fait un mauvais rêve et que rien de ce que j'avais vu et entendu n'était vrai. Je me dis que personne n'avait intérêt à enlever Yvonne, et qu'elle devait être à Fouesnan. D'ailleurs, la fusillade que j'entendais m'attirait de ce côté. Convaincu que je retrouverais la jeune fille au village, je repris la route des falaises. Vous savez le reste.
Un profond silence suivit le récit de Keinec. Aucun des assistants ne pouvant deviner la vérité, se livrait intérieurement à mille conjectures. Marcof, surtout, réfléchissait profondément. Le vieil Yvon s'abandonnait sans réserve à toute sa douleur. Jahoua et Keinec s'étaient rapprochés du père d'Yvonne et s'efforçaient de le consoler. Leurs mains se touchaient presque, et telle était la force de leur passion, qu'ils ne songeaient plus au combat qu'ils s'étaient livré quelques heures auparavant, ni à celui qui devait avoir lieu le lendemain. Marcof se leva, et, frappant du poing sur la table:
—Nous la retrouverons, mes gars! s'écria-t-il.
Tous se rapprochèrent de lui.
—Que faut-il faire? demandèrent à la fois le fermier et le jeune marin.
—Cesser de vous haïr, d'abord, et m'aider loyalement tous deux.
Les deux hommes se regardèrent.
—Keinec, dit Jahoua après un court silence, nous aimons tous deux Yvonne, et nous étions prêts tout à l'heure à nous entretuer pour satisfaire notre amour et nous débarrasser mutuellement d'un rival. Aujourd'hui Yvonne est en danger; nous devons la sauver. Tu entends ce que dit Marcof. Quant à ce qui me concerne, je jure, jusqu'au moment où nous aurons rendu Yvonne à son père, de ne plus avoir de haine pour toi, et d'être même un allié sincère et loyal. Le veux-tu?
—J'accepte! répondit Keinec; plus tard, nous verrons.
—Touchez-vous la main! ordonna Marcof.
Les deux jeunes gens firent un effort visible. Néanmoins ils obéirent.
—Bien, mes gars! s'écria Yvon avec attendrissement, bien! Vous êtes braves et vigoureux tous deux; aidez Marcof, et Dieu récompensera vos efforts!
Au moment où les paysans entouraient les deux rivaux devenus alliés, le tailleur de Fouesnan se précipita dans la chambre. La physionomie du bossu reflétait tant de sensations diverses, que tous les yeux se fixèrent sur lui. Il était accouru droit à Yvon.
—Votre fille!... balbutia-t-il comme quelqu'un qui cherche à reprendre haleine, votre fille, père Yvon?
—Sais-tu donc quelque chose sur elle? demanda vivement Marcof.
Le tailleur fit signe que oui.
—Parle! parle vite! s'écrièrent les paysans.
—On l'a enlevée ce soir dans le chemin des Pierres-Noires!
—Comment sais-tu cela?
—J'ai vu celui qui l'enlevait.
—Son nom? s'écria Keinec en se levant avec violence.
—Je l'ignore; mais vous vous rappelez les deux inconnus dont je vous ai parlé, et que j'avais vu rôder autour du château?
—Oui, oui, firent les paysans.
—Eh bien! celui qui emportait Yvonne sur son cheval, est l'un de ces hommes.
—Tu en es sûr? dit Marcof avec vivacité.
—Sans doute. Le jour de la mort de notre regretté seigneur, je les ai suivis tous les deux, et, caché dans les genêts d'abord, sur la corniche des falaises ensuite, j'ai entendu leur conversation presque tout entière. Ils parlaient d'enlèvement; mais je n'avais pas compris qu'il s'agissait de votre fille, père Yvon. Ce soir, en revenant de Penmarckh et au moment où je longeais la grève pour regagner la route, j'ai parfaitement reconnu le plus jeune des deux hommes dont je vous parlais. Il portait une femme dans ses bras. Comme j'étais dans l'ombre, il ne m'a pas vu, et avant que j'aie eu le temps de pousser un cri, il s'élançait dans une barque que montaient déjà deux autres hommes, et ils ont poussé au large... C'est alors que, la lune se levant, il m'a semblé reconnaître Yvonne. Je n'en étais pas certain néanmoins, lorsque leur conversation m'est revenue à la mémoire tout à coup, et j'ai pris ma course vers le village. En arrivant, les femmes m'ont appris qu'Yvonne avait disparu... Alors je n'ai plus douté.
—Et sur quel point de la côte semblaient-ils mettre le cap? demanda Yvon.
—Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais j'ai dans l'idée qu'ils s'orientaient vers la baie des Trépassés.
—Et moi j'en suis sûr! dit brusquement Marcof. Allons, mes gars, continua-t-il en s'adressant à Keinec et à Jahoua, en route et vivement. Je laisse ici mes hommes pour la garde du village, Bervic les commandera. Nous reviendrons probablement au point du jour. D'ici là, mes enfants, cachez le recteur, car vous pouvez être certains que les gendarmes reviendront.
Puis, prenant le tailleur à part, il l'entraîna au dehors.
—Tu as entendu toute la conversation de ces deux hommes? dit-il à voix basse.
—Oui.
—N'a-t-il donc été question que de cet enlèvement?...
—Oh non!
—Ils ont parlé du marquis, n'est-ce pas?
—Oui.
—Tu vas me raconter cela, et surtout n'omets rien.
Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Seulement la brise de mer, en empêchant parfois le tailleur de saisir tout ce que se communiquaient les cavaliers, avait mis obstacle à ce qu'il comprît qu'il s'agissait d'Yvonne dans la question de l'enlèvement. Le nom de Carfor, revenu plusieurs fois dans la conversation l'avait singulièrement frappé. En entendant prononcer ce nom, Marcof tressaillit.
—Carfor mêlé à toute cette infernale intrigue! murmura-t-il; j'aurais dû le prévoir. C'est le mauvais génie du pays! Merci, continua-t-il en s'adressant au tailleur; viens demain à bord de mon lougre, et je te remettrai l'argent que le marquis de La Rouairie te fait passer pour tes services.
Un quart d'heure après, Marcof, Keinec et Jahoua suivaient silencieusement la route des falaises, se dirigeant vers la crique où était amarréle Jean-Louis. Deux hommes seulement veillaient à bord, mais ils faisaient bonne garde, car les arrivants ne les avaient pas encore pu distinguer, que le cri de «Qui vive!» retentit à leurs oreilles et qu'ils entendirent le bruit sec que fait la batterie d'un fusil que l'on arme. Marcof, au lieu de répondre, porta la main à sa bouche et imita le cri sauvage de la chouette. A ce signal, un second cri retentit à quelque distance.
—Qu'est-ce que cela? fit Marcof en s'arrêtant. Ce cri vient de terre et je n'y ai laissé personne.
Puis, faisant signe de la main à ses deux compagnons de demeurer à la même place, il s'avança avec précaution en suivant le pied des falaises. Au bout d'une centaine de pas, il recommença le même cri quoique plus faiblement. Aussitôt un homme sortit d'une crevasse naturelle du rocher et s'avança vers lui. Marcof le regarda fixement, puis, lui tendant la main:
—C'est toi, Jean Chouan? fit-il d'un air étonné. Que viens-tu faire en ce pays?
—J'étais prévenu depuis huit jours de l'arrêté que le département allait rendre, répondit le chef si connu des rebelles de l'Ouest, et je suis venu seul dans la Cornouaille pour savoir ce que les gars voudraient faire...
—Eh bien! tu as vu que, pour le premier jour, cela n'avait pas trop mal marché?
—Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu les as bien secondés.
—Par malheur je n'ai qu'une cinquantaine d'hommes ici.
—Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyères de Boennalie. La Rouairie sera avec eux.
—Très-bien.
—Tu sais que les gendarmes reviendront au point du jour et brûleront les fermes. Il faudrait faire prévenir les gars.
—Je m'en charge.
—Tu feras conduire le recteur dans les bruyères et tu y amèneras tes hommes.
—Cela sera fait.
—C'est tout ce que j'avais à te dire, Marcof.
—Adieu, Jean Chouan.
Et le futur général de l'insurrection, dont le nom était alors presque inconnu, disparut en remontant vers le village. Marcof revint à ses deux compagnons, et tous trois s'élancèrent à bord du lougre. Marcof leur donna des armes et des munitions, puis ils mirent un canot à la mer, et, s'embarquant tous trois, ils poussèrent vigoureusement au large.
—Sur quel point de la côte mettons-nous le cap? demanda Keinec en armant un aviron.
—Sur la baie des Trépassés, répondit Marcof.
—Nous allons à la grotte de Carfor?
—Oui.
—Dans quel but?
—Dans le but de forcer le sorcier à nous dire où on a conduit Yvonne, répondit Marcof; et, par l'âme de mon père, il le dira. J'en réponds!
Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient avec force pendant que Marcof tenait la barre.
En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l'homme qui enlevait Yvonne, le tailleur de Fouesnan ne s'était pas trompé. Ainsi que cela avait été convenu entre lui et Carfor, le chevalier, accompagné d'un domestique, sorte de Frontin qui avait dix fois mérité les galères, était venu se poster sur la route de Penmarckh. Carfor avait compté se glisser dans le village, et, sous un prétexte quelconque, isoler Yvonne, s'en faire suivre ou l'enlever. Il pénétrait par le verger dans la maison d'Yvon, lorsqu'il entendit le vieillard donner à sa fille l'ordre d'aller au-devant de Jahoua. Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux qu'il n'aurait pu l'espérer. En conséquence, il se retira vivement et courut dans les genêts prévenir le chevalier. Tous trois se tinrent prêts, et, ainsi qu'on l'a vu, ils accomplirent leur audacieux projet sans éprouver la moindre résistance.
A peine le chevalier fut-il à cheval, que Carfor et le valet gagnèrent la grève par le sentier des falaises. Pour première précaution ils coupèrent les amarres du canot de Keinec, le seul qui se trouvât sur la côte. Puis ils allèrent à la crique et armèrent promptement une embarcation préparée d'avance. Cela fait, ils attendirent. Le chevalier ne tarda pas à arriver avec la jeune fille. Il sauta à terre. Le valet prit le cheval et le conduisit dans une grange dont la porte était ouverte. Ensuite ils s'embarquèrent. Carfor, assez bon pilote, dirigea l'embarcation, et ils franchirent les brisants. Yvonne s'était évanouie de nouveau, et cette circonstance, en empêchant la jeune fille de se débattre et de crier, facilitait singulièrement leur fuite. En moins d'une heure ils doublèrent la baie des Trépassés et mirent le cap sur l'île de Seint; mais, arrivés à la hauteur d'Audierne, ils coururent une bordée vers la côte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordèrent dans une petite baie déserte. Le comte de Fougueray les y attendait avec des chevaux frais.
—Eh bien? demanda-t-il au chevalier en lui voyant mettre le pied sur la plage.
—J'ai réussi, Diégo, répondit celui-ci.
—Bravo! A cheval, alors!
—A cheval!
—Et la belle Bretonne?
—Elle est toujours évanouie.
—Viens! Hermosa a tout préparé pour la recevoir. Débarrasse-toi d'abord du berger.
—C'est juste.
Et le chevalier, emmenant Carfor à l'écart, lui remit une nouvelle bourse complétant la somme promise.
—Maintenant, lui dit-il, tu peux partir.
—Quand vous reverrai-je? demanda Carfor.
—Bientôt: mais il ne serait pas prudent que nous ayons une conférence avant quelques jours.
—Vous m'écrirez?
—Oui.
—La lettre toujours dans le tronc du grand chêne?
—Toujours.
—Bonne chance, alors, monsieur le chevalier.
—Merci.
Le chevalier et le comte se mirent en selle. Le chevalier prit Yvonne entre ses bras, et, suivis du valet, ils s'éloignèrent rapidement. Carfor les suivit des yeux un instant et se rembarqua. Il revint vers la baie des Trépassés...
La route qu'avaient prise le comte et le chevalier s'enfonçait dans l'intérieur des terres. Le chevalier pressait sa monture.
—Corbleu! fit le comte en l'arrêtant du geste. Pas si vite, Raphaël, et songe que le cheval porte double poids.
—J'ai hâte d'arriver, répondit le chevalier.
—Nous ne courons aucun danger, très-cher, et nous avons devant nous une des plus belles routes de la Bretagne.
—Je voudrais être à même de donner des soins à Yvonne. Voici près de trois heures qu'elle est sans connaissance, et cet évanouissement prolongé m'effraye.
—Bah! sans cette pâmoison venue si à propos, nous ne saurions qu'en faire.
—N'importe, hâtons-nous.
—Soit, galopons.
—Dis-moi, Diégo, reprit Raphaël après un moment de silence, tu es content de l'asile que tu as trouvé?
—Enchanté! Personne ne viendra nous chercher là.
—C'est un ancien couvent, je crois?
—Oui, très-cher. Les nonnes en ont été expulsées par ordre du département, et j'ai obtenu la permission de m'y installer à ma guise. Or, à dix lieues à la ronde, tout le monde croit le cloître inhabité.
—N'y a-t-il pas des souterrains?
—Oui; et de magnifiques.
—C'est là qu'il faudra nous installer.
—Sans doute; et j'ai donné des ordres en conséquence?
—Est-ce que tu as commis l'imprudence d'amener nos gens avec toi?
—Allons donc, Raphaël; pour qui me prends-tu? Emmener nos gens!... quelle folie! Hermosa est seule là-bas avec Henrique, et nous n'aurons avec nous que le fidèle Jasmin.
Et du geste le comte désignait le valet qui suivait.
—Très-bien, fit le chevalier.
—Jasmin! appela le comte.
—Monseigneur? répondit le laquais en s'avançant au galop.
—Prends les devants, et préviens madame la baronne de notre arrivée.
Jasmin obéit; et, piquant son cheval, il partit à fond de train.
—J'aperçois les clochetons de l'abbaye, dit alors le comte.
—Ah! Yvonne revient à elle! s'écria le chevalier.
La jeune fille, en effet, venait de rouvrir ses beaux yeux. Elle promena autour d'elle un regard étonné. La nuit était sur son déclin, et l'aurore commençait à blanchir l'horizon. Yvonne poussa un soupir. Puis sa tête retomba sur sa poitrine, et elle parut succomber à un nouvel évanouissement. Mais cette sorte de torpeur dura peu. Elle se ranima insensiblement et fixa ses yeux sur l'homme qui la tenait entre ses bras. Alors elle se jeta en arrière, et, rassemblant toutes ses forces, elle s'écria:
—Au secours! au secours?
—Qu'est-ce que je disais? fit le comte. Mieux la valait évanouie; heureusement nous sommes arrivés.
Les cavaliers, en effet, entraient en ce moment dans la cour d'une vaste habitation, dont le style et l'architecture indiquaient la destination religieuse.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
L'abbaye de Plogastel, située à quelques lieues des côtes, dans la partie sud-ouest du département du Finistère, était depuis longtemps le siége d'une communauté religieuse, ouverte aux jeunes filles nobles de la province. Les pauvres nonnes, peu soucieuses des affaires du dehors, vivaient en paix dans leurs étroites cellules, lorsque l'Assemblée constituante d'abord, et l'Assemblée législative ensuite, jugèrent à propos de désorganiser les couvents et d'exiger surtout ce fameux serment à la constitution, qui devait faire tant de mal dans ses effets, et qui était si peu utile dans sa cause. L'abbesse du couvent de Plogastel refusa fort nettement de reconnaître d'autre souveraineté que celle du roi, et ne voulut, en aucune sorte, se soumettre à celle de la nation. Comme on le pense, cet état de rébellion ouverte ne pouvait durer. Les autorités du département délibérèrent, décrétèrent et ordonnèrent. En conséquence de ces délibérations, décrets et ordonnances, les nonnes furent expulsées de l'abbaye, le couvent fermé, et la propriété du clergé mise en vente. Aucun acquéreur ne se présenta. L'abbaye resta donc déserte. Le comte de Fougueray, en apprenant par hasard tous ces détails, résolut d'aller visiter l'abbaye de Plogastel. L'ayant trouvée fort à son goût et lui présentant tous les avantages de la retraite isolée qu'il cherchait, il se rendit chez le maire, fit valoir les lettres de ses amis de Paris, et toutes étant de chauds patriotes, il obtint facilement l'autorisation d'habiter temporairement le couvent désert. D'anciens souterrains, conduisant dans la campagne, offraient des moyens de fuite inconnus aux paysans eux-mêmes. Le comte choisit l'aile du bâtiment qu'habitait jadis l'abbesse et qui était encore fort bien décorée. En quelques heures il eut tout fait préparer, et ainsi que nous l'avons vu, il s'y était installé pendant l'absence du chevalier.
En arrivant dans la cour, les deux hommes mirent pied à terre. Le chevalier enleva Yvonne qui criait et se débattait, et l'emporta dans l'intérieur du couvent, tandis que Jasmin prenait soin des chevaux. Le comte jeta autour de lui un coup d'oeil satisfait et suivit son compagnon.
—Corpo di Bacco! dit-il tout à coup en patois napolitain et avec un accent de mauvaise humeur très-marqué. Au diable les amoureux et leurs donzelles!... Celle-ci me fend les oreilles avec ses criailleries. Sang du Christ! pourquoi lui as-tu enlevé son bâillon?
—Elle étouffait, répondit le chevalier.
—A d'autres! Tu donnes dans toutes ces simagrées? Voyons, tourne à droite, maintenant; là, nous voici dans l'ancienne cellule de l'abbesse. Il y a de bons verrous extérieurs, tu peux déposer la Bretonne ici.
Le chevalier assit Yvonne sur un magnifique fauteuil brodé au petit point. Mais la jeune fille, s'échappant de ses bras et poussant des cris inarticulés, se précipita vers la porte. Le comte la retint par le poignet.
—Holà! ma mignonne... dit-il, on ne nous quitte pas ainsi! C'est que, par ma foi! elle est charmante cette tourterelle effarouchée, continua-t-il en regardant attentivement la pauvre enfant.
—Que faire pour la calmer? demanda le chevalier.
—Rien, mon cher; une déclaration d'amour ne serait pas de mise. La fenêtre est grillée, sortons et enfermons-la! nous reviendrons, ou, pour mieux dire, tu reviendras plus tard. D'ici là, nous consulterons Hermosa, et tu sais qu'elle est femme de bon conseil.
—Soit, répondit le chevalier; maintenant que la petite est ici, je ne crains plus qu'elle m'échappe, et j'ai, pour la revoir, tout le temps nécessaire. D'ailleurs, j'aime autant éviter les larmes.
—Ah! tu es un homme sensible, toi, Raphaël! Les pleurs d'une jolie femme t'ont toujours attendri... témoin notre dernière aventure dans les gorges de Tarente. Vois, pourtant, si je t'avais écouté et que nous eussions épargné cette petite Française, où en serions-nous aujourd'hui? Tu porterais encore la veste déguenillée du lazzarone Raphaël, et peut-être même, ajouta-t-il en baissant la voix, bien qu'il parlât toujours italien, et peut-être même ramerions-nous à bord de quelque tartane de Sa Majesté le roi de Naples.
Le chevalier frissonna involontairement en entendant ces paroles si étranges; puis jetant un coup d'oeil sur Yvonne qui était agenouillée et priait avec ferveur:
—Viens! dit-il.
Les deux hommes sortirent et poussèrent les verrous extérieurs. Ils traversèrent un long corridor et pénétrèrent dans une sorte d'antichambre ornée de torchères d'argent massif. Trois portes différentes s'ouvraient sur cette pièce. Le comte souleva familièrement une portière en s'effaçant pour livrer passage au chevalier.
—Entre, mio caro! fit-il railleusement. Hermosa se plaint de ne pas t'avoir vu depuis vingt-quatre heures!
La nouvelle pièce sur le seuil de laquelle se trouvaient Diégo et Raphaël (car désormais nous ne leur donnerons plus que ces noms qui sont véritablement les leurs), cette nouvelle pièce, disons-nous, servait évidemment d'oratoire à l'abbesse de Plogastel. Elle avait encore conservé une partie de ses somptuosités. Une tenture en soie de couleur violette, toute parsemée d'étoiles d'argent, tapissait les murailles. Des vitraux admirablement peints ornaient les fenêtres ogivales. Deux tableaux de sainteté, chefs-d'oeuvre des grands maîtres italiens, étaient appendus aux murs.
On comprenait, en voyant toutes ces choses, que les religieuses, ne pouvant croire à une expulsion violente, n'avaient pris aucune précaution, et que les gendarmes les avaient surprises et arrachées au luxe des cloîtres (si luxueux alors), sans qu'elles eussent le temps de sauver les débris. Les bandes noires n'étaient pas alors suffisamment organisées, de sorte que les richesses laissées sans gardiens avaient cependant été respectées.
Dans le fond de la pièce, étendue mollement dans une vaste bergère, on apercevait une femme qui, vue à distance, produisait cette impression que cause la souveraine beauté. En se rapprochant même, on voyait que cette femme, quoiqu'elle eût depuis longtemps dépassé les limites de la première jeunesse, pouvait soutenir encore un examen attentif. De magnifiques cheveux noirs, que la poudre n'avait jamais touchés en dépit de la mode. Un nez romain, d'une finesse et d'un dessin irréprochables. Une bouche mignonne, aux lèvres rouges. Des yeux de Sicilienne, surmontés de sourcils mauresques. Le teint était brun et mat comme celui des femmes du Midi, qui ne craignent pas de braver les rayons de flamme de leur soleil.
Mais, en examinant avec plus d'attention, on apercevait aux tempes quelques rides habilement dissimulées. Les plis de la bouche étaient un peu fanés. Les contours du visage avaient perdu de leur fraîcheur et s'étaient arrêtés. Néanmoins, si l'on veut bien joindre à l'ensemble, un cou remarquable de forme, une taille bien prise, une poitrine fort belle, une main d'enfant et un pied patricien, on conviendra que, telle qu'elle était encore, cette femme pouvait passer pour une créature fort séduisante. Seulement, on demeurait émerveillé en songeant à ce qu'elle avait dû être à vingt ans.
Au moment où les deux hommes pénétraient dans l'oratoire, Hermosa avait auprès d'elle un jeune garçon de dix à onze ans, blond et rose comme une fille, et qui semblait fort gravement occupé à tirer les longues oreilles d'un magnifique épagneul couché aux pieds de la dame. De temps en temps le chien poussait un petit cri de douleur et secouait sa tête intelligente, puis il se prêtait de bonne grâce à la continuation de ce jeu qui devait souverainement lui déplaire, mais qui charmait l'enfant.
—Tableau de famille! s'écria le comte. D'honneur! je sentirais mes yeux humides de larmes si j'avais l'estomac moins affamé!
—Fi! Diégo, répondit Hermosa en se levant; vous parlez comme un paysan!
—C'est que je me sens un véritable appétit de manant, chère amie.
—On va servir, répondit Hermosa.
Puis, se tournant vers le chevalier:
—Bonjour, Raphaël, dit-elle en lui tendant la main.
—Bonjour, petite soeur.
—Que m'a-t-on dit? que vous étiez en expédition amoureuse?
—Par ma foi! on ne vous a pas menti.
—Et vous avez réussi?
—Comme toujours.
—Fat!
—Corbleu! interrompit le comte avec impatience, vous vous ferez vos confidences plus tard. Pour Dieu! mettons-nous à table!...
—Cher Diégo, répondit Hermosa en souriant, depuis que vous avoisinez la cinquantaine, vous devenez d'un matérialisme dont rien n'approche! Cela est véritablement désolant.
—Il est bien convenu que depuis que je n'ai plus trente ans et que je possède une taille largement arrondie, j'ai hérité de tous les défauts qui vous sont le plus antipathiques. Je l'admets; mais, corps du Christ! si je consens à être affublé de tous ces vices que vous me donnez si généreusement, je veux au moins en avoir les bénéfices! Encore une fois, je meurs de faim!
—Et vous, chevalier? demanda Hermosa.
—Lui! interrompit le comte, il est trop amoureux pour être assujetti aux besoins de l'estomac.
—Et vous ne l'êtes pas, vous?
—Quoi?
—Amoureux!
—Amoureux? Ce serait joli, à mon âge.
Hermosa haussa les épaules et sortit. Cinq minutes après, Jasmin dressait un couvert dans un angle de la pièce, et après avoir encombré la table de mets abondants, il se disposa à servir ses maîtres.
—Maintenant, dit Hermosa, pendant que Diégo entre en conversation réglée avec ce pâté de perdrix, racontez-moi, chevalier, votre expédition de cette nuit.
—Avec d'autant plus de plaisir, chère soeur, que j'ai grand besoin de votre aide et de vos conseils, répondit Raphaël.
—Vraiment?
—Oui; la jeune fille se révolte.
—Bah! Ces cris que j'ai entendus étaient donc les siens?
—Précisément.
—Eh bien! il faut avant tout commencer par la calmer, Cette petite doit être nerveuse...
—J'y pensais, fit le comte sans perdre une bouchée.
—Mangez, cher, et laissez-nous causer, dit Hermosa.
Dès que Diégo et Raphaël eurent quitté la cellule dans laquelle ils avaient conduit Yvonne, la jeune fille se redressa vivement. Ses yeux rougis se séchèrent. Une résolution soudaine et hardie se refléta sur son joli visage. Elle fit lentement le tour de la pièce. Elle s'assura d'abord que la porte était verrouillée au dehors; puis elle alla droit à la fenêtre et essaya de l'ouvrir; mais elle ne put en venir à bout. Cette fenêtre était grillée.
—Où m'ont-ils conduite? Que me veulent-ils? murmura la pauvre enfant en demeurant immobile, le front appuyé sur la vitre. Qu'est-il arrivé à Fouesnan depuis mon absence? Que doit penser mon pauvre père? Et ces deux hommes que j'ai cru voir sur la route des Pierres-Noires!... Il m'a semblé reconnaître Jahoua et Keinec. Mon Dieu! mon Dieu!... que s'est-il passé?
Et le désespoir s'emparant de nouveau de son coeur, Yvonne éclata en sanglots.
—Oh! reprit-elle au bout de quelques instants, si je ne m'étais pas évanouie, j'aurais pu voir; je saurais où ils m'ont amenée! Où suis-je, Seigneur? où suis-je?
Puis à ces crises successives qui, depuis plusieurs heures, brisaient l'organisation délicate de la pauvre enfant, succéda une prostration complète. A demi ployée sur elle-même, Yvonne demeura accroupie sur le fauteuil, sans pensée et sans vue. Des visions fantastiques, forgées par son imagination en délire, dansaient autour d'elle et lui faisaient oublier sa situation présente. Le sang montait avec violence au cerveau. Les artères de ses tempes battaient à se rompre. Son visage s'empourprait. Ses yeux s'injectaient de sang. Enfin ses extrémités se glacèrent, et elle se laissa glisser sans force et sans mouvement sur le sol. Puis, par une réaction subite, le sang reflua tout à coup vers le coeur. Alors une crise de nerfs, crise épouvantable, s'empara de son corps brisé. Elle roula sur les dalles de la cellule, se meurtrissant les bras, frappant sa tête contre les meubles, et poussant des cris déchirants. La porte s'ouvrit, et Hermosa entra suivie du chevalier. Ils s'empressèrent de relever Yvonne.
—Faites dresser un lit dans cette pièce, dit Hermosa à Raphaël qui s'empressa de faire exécuter l'ordre par Jasmin.
Dès que le lit fut prêt, Hermosa, demeurée seule avec la jeune fille, la déshabilla complètement et la coucha. Yvonne était plus calme; mais une fièvre ardente et un délire affreux s'étaient emparés d'elle. Hermosa envoya chercher le comte.
—Vous êtes un peu médecin, Diégo, lui dit-elle dès qu'il parut. Voyez donc ce qu'a cette enfant, et ce que nous devons faire...
Le comte s'approcha du lit, prit le bras de la malade, et après avoir réfléchi quelques minutes:
—Raphaël a fait une sottise qui ne lui profitera guère, répondit-il froidement.
—Pourquoi?
—Parce que la petite est atteinte d'une fièvre cérébrale, que nous n'avons aucun médicament ici pour la soigner, et qu'avant quarante-huit heures elle sera morte.
—Yvonne sera morte? s'écria Raphaël qui venait d'entrer.
—Tu as entendu? Eh bien, j'ai dit la vérité!
—Et ne peux-tu rien, Diégo?
—Je vais la saigner; mais mon opinion est arrêtée: mauvaise affaire, cher ami, mauvaise affaire; c'est une centaine de louis que tu as jeté à la mer.
Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu'il portait toujours sur lui, en tira une lancette et ouvrit la veine de la jeune fille, qui ne parut pas avoir conscience de cette opération.
Le comte de Fougueray, en venant habiter l'abbaye déserte de Plogastel, avait choisi pour corps-de-logis l'aile où étaient situés les appartements de l'ancienne abbesse. Ce couvent, l'un des plus considérables de la Bretagne, renfermait jadis plus de quatre cents religieuses. Simple chapelle aux premières années de la Bretagne chrétienne, il s'était peu à peu transformé en imposante abbaye. Aussi les divers bâtiments qui le composaient avaient-ils chacun le cachet d'une époque différente. Le style gothique surtout y dominait et découpait sur la façade du centre ses plus riches dessins et ses plus merveilleuses dentelles.
Placé jadis sous la protection toute spéciale des ducs de Bretagne, qui avaient vu plusieurs des filles de leur sang princier quitter le monde pour se retirer au fond de cette magnifique abbaye, le cloître, l'un des plus riches de la province, avait acquis une réputation méritée de sainteté et d'honneur. Comme dans les chapitres nobles de l'Allemagne, il fallait faire ses preuves pour voir les portes du couvent s'ouvrir devant la vierge qui désertait la famille pour se fiancer au Christ. Aussi est-il facile de se figurer l'élégance et le caractère solennel de ces bâtiments spacieux, aérés, adossés à un splendide jardin dont eût, à bon droit, été jaloux plus d'un parc seigneurial.
L'aile opposée à celle occupée par Diégo et les siens s'étendait vers le nord. Autrefois consacrée aux religieuses, elle ne contenait que des cellules étroites et sombres; c'est ce qui l'avait fait dédaigner par le comte. Seulement, celui-ci ignorait qu'au-dessous des étages des cellules s'élevant sur le sol, existait un second étage souterrain d'autres cellules plus étroites encore, et naturellement plus sombres que les premières. Rien, extérieurement, ne pouvait indiquer l'existence de ces sortes de caves organisées en habitation. Il fallait faire jouer un ressort habilement caché dans la muraille, pour découvrir la porte donnant sur l'escalier qui y conduisait. Du côté des souterrains, souterrains que le comte avait entièrement parcourus, aucun indice ne laissait soupçonner ces cachettes impénétrables. Le couvent de Plogastel, construit au moyen-âge par des moines et des gentilshommes entrés en religion, offrait le type complet de ces établissements mystérieux, où la partie des bâtisses s'élevant au soleil n'était pas toujours la plus importante. Ainsi, passages secrets, impasses, souterrains, prisons, oubliettes, s'y trouvaient à profusion et semblaient défier la curiosité.
Dans cet étage de cellules construites sous le sol, dans l'une de ces pièces obscures et étroites qui reçoivent toute leur lumière d'un petit soupirail artistement dissimulé au dehors par des arabesques sculptées dans le mur, se trouvait une belle jeune femme de trente à trente-cinq ans, aux yeux bleus et doux, aux blonds cheveux à demi cachés par une coiffe blanche. Cette femme portait l'ancien costume des nonnes de l'abbaye: la robe de laine blanche, la coiffure de toile blanche et la ceinture violette. Sous ce vêtement d'une simplicité extrême, la religieuse était belle, de cette beauté que les peintres s'accordent à prêter aux anges.
Agenouillée devant sa modeste couche surmontée d'un Christ en ivoire, elle priait dévotement en tenant entre ses mains un chapelet surchargé de médailles d'or et d'argent. A peine terminait-elle ses oraisons, qu'un coup frappé discrètement à la petite porte la fit tressaillir.
—Entrez! dit-elle en se relevant.
La porte s'ouvrit, et un homme de haute taille, enveloppé dans un ample manteau, entra doucement.
—Bonjour, mon ami, fit la religieuse en tendant à l'étranger une main sur laquelle celui-ci posa ses lèvres avec un mélange de respect profond et d'amour brûlant.
—Bonjour, chère Julie, répondit l'inconnu. Comment avez-vous passé la nuit?
—Bien, je vous remercie; et vous?
—Parfaitement.
—Vous vous accoutumez un peu à cette existence étrange que vous vous êtes faite?
—Je m'accoutumerai à tout pour avoir le bonheur de vous voir, vous le savez bien.
—Chut! Philippe. N'oubliez pas l'habit que je porte!
—Hélas! Julie, cet habit fait mon plus cruel remords!
—Ne parlez pas ainsi! Dites-moi plutôt si vous avez eu soin de fermer la porte des souterrains.
—Sans doute. Pourquoi cette demande?...
—C'est que depuis hier nous avons de nouveaux habitants dans l'abbaye.
—Qui donc?
—Je l'ignore.
—Je le saurai, Julie.
—N'allez pas commettre d'imprudence, Philippe!...
—Oh! ne craignez rien, ce n'est que la curiosité qui me pousse; car ici nous sommes en sûreté, et nous pouvons braver tous les regards extérieurs.
—Où est Jocelyn? demanda la religieuse après un court silence.
—Me voici, madame, répondit notre ancienne connaissance, le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan en paraissant sur le seuil de la cellule.
—Avez-vous apporté des provisions, mon ami?
—Oui, madame la marquise.
—Dis: «Soeur Julie,» mon bon Jocelyn, interrompit l'inconnu. Madame ne veut plus être nommée autrement.
—Oui, monseigneur! répondit Jocelyn.
L'étranger alors écarta son manteau et le jeta sur une chaise. Cet homme était le marquis de Loc-Ronan.
Le vieux Jocelyn s'empressa de placer sur la petite table un frugal repas, bien différent de celui auquel avaient pris part les habitants de l'aile opposée du couvent. Le marquis offrit la main à la religieuse, et tous deux s'assirent en face l'un de l'autre. Jocelyn demeura debout, appuyé contre le chambranle de la porte, et, aux éclairs de joie que lançaient ses yeux, il était facile de deviner tout le bonheur qu'éprouvait le fidèle et dévoué serviteur. Le marquis se pencha vers la religieuse et lui fit une question à voix basse.
—Mais sans doute, Philippe, répondit-elle vivement; vous savez bien que vous n'avez pas besoin de ma permission pour agir ainsi...
Le marquis se retourna.
—Jocelyn, dit-il, depuis trois jours tu as partagé ma table.
—Vous me l'avez ordonné, monseigneur.
—Et madame permet que je te l'ordonne encore, mon vieux Jocelyn. Viens donc prendre place à nos côtés...
—Mon bon maître, n'exigez pas cela!...
—Comment, tu refuses de m'obéir?
—Monseigneur, songez donc qui je suis!...
—Jocelyn, dit vivement la jeune femme, c'est parce que M. le marquis se rappelle qui vous êtes, que nous vous prions tous deux de vous asseoir auprès de nous; venez, mon ami, venez, et songez vous-même que vous faites partie de la famille... Vous n'êtes plus un serviteur, vous êtes un ami...
Et la religieuse, avec un geste d'une adorable bonté, tendit la main au vieillard. Jocelyn, les yeux pleins de larmes, s'agenouilla pour baiser cette main blanche et fine. Puis, comme un enfant qui n'ose résister aux volontés d'un maître qu'il craint et qu'il aime tout à la fois, il prit place timidement en face du marquis et de sa gracieuse compagne.
—Mon Dieu, Julie! dit Philippe avec émotion, que vous êtes bonne et charmante!
—Je m'inspire de Dieu qui nous voit et de vous que j'aimerai toujours, mon Philippe! répondit la religieuse.
—Oh! que je suis heureux ainsi! Je vous jure que depuis dix ans, voici le premier moment de bonheur que je goûte, et c'est à vous que je le dois...
—Il ne manque donc rien à ce bonheur dont vous parlez?
—Hélas! mon amie, le coeur de l'homme est ainsi fait qu'il désire toujours! Je serais véritablement heureux, je vous l'affirme, si devant moi je voyais encore un ami...
—Qui donc?
—Marcof.
—Marcof?... En effet, Philippe, jadis déjà, lorsque nous habitions Rennes, ce nom vous échappait parfois... c'est donc celui d'un homme que vous aimez bien tendrement?
—C'est celui d'un homme, chère Julie, envers lequel la destinée s'est montrée aussi cruelle qu'envers vous...
—Mais quel est-il, cet homme?
—C'est mon frère!
—Votre frère, Philippe! s'écria la religieuse.
—Votre frère, monseigneur! répéta Jocelyn.
—Oui, mon frère, mes amis, et pardonnez-moi de vous avoir jusqu'ici caché ce secret qui n'était pas entièrement le mien! Aujourd'hui, si je vous le révèle, c'est que les circonstances sont changées; c'est que, passant pour mort vis-à-vis du reste du monde, je crois utile de ne pas laisser ensevelir à tout jamais ce mystère... Marcof, lui, ce noble coeur, ne voudra point déchirer le voile qui le couvre, et cependant il doit y avoir après moi des êtres qui soient à même de dire la vérité... la vérité tout entière!...
Un silence suivit ces paroles du marquis.
La religieuse attachait sur le marquis des regards investigateurs, n'osant pas exprimer à haute voix la curiosité qu'elle ressentait. Quant à Jocelyn, qui avait été témoin des relations fréquentes de son maître avec Marcof, il n'avait cependant jamais supposé qu'un lien de parenté aussi sérieux alliât le noble seigneur à l'humble corsaire. Le marquis reprit:
—Ce secret, je vais vous le confier tout entier. Jocelyn, parmi les papiers que nous avons emportés du château, il est un manuscrit relié en velours noir?
—Oui, monseigneur.
—Va le chercher, mon ami, et apporte-le promptement...
Jocelyn sortit aussitôt pour exécuter les ordres de son maître.
Avant d'aller plus loin, je crois utile d'expliquer brièvement comme il se fait que nous retrouvions dans les cellules souterraines du couvent de Plogastel, le marquis de Loc-Ronan, aux funérailles duquel nous avons assisté.
On se souvient sans doute de la conversation qui avait eu lieu entre le marquis et les deux frères de sa première femme. On se rappelle les menaces de Diégo et de Raphaël, et la proposition qu'ils avaient osé faire au gentilhomme breton. Celui-ci se sentant pris dans les griffes de ces deux vautours, plus altérés de son or que de son sang, avait résolu de tenter un effort suprême pour s'arracher à ces mains qui l'étreignaient sans pitié.
Le marquis de Loc-Ronan avait rapporté jadis, d'un voyage qu'il avait fait en Italie, un narcotique tout-puissant, dû aux secrets travaux d'un chimiste habile, narcotique qui parvenait à simuler entièrement l'action destructive de la mort. Ne voyant pas d'autre moyen de reconquérir sa liberté individuelle, il avait résolu depuis longtemps d'avoir recours à ce breuvage, à l'effet duquel il ajoutait une foi entière.
Le marquis était honnête homme, et homme d'honneur par excellence. A l'époque de son mariage avec mademoiselle de Fougueray, il n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'indigne conduite de celle à laquelle il avait eu la faiblesse de confier l'honneur de son nom. Aussi, lorsqu'il anéantit son acte de mariage, sa conscience ne lui reprocha-t-elle rien. Pour lui, c'était faire justice; peut être se trompait-il, mais à coup sûr, il était de bonne foi.
Marié une seconde fois et adorant sa femme, il avait vu son bonheur se briser, grâce à l'adresse infernale du comte de Fougueray et du chevalier de Tessy. A partir de ce moment, son existence était devenue celle des damnés. Mademoiselle de Château-Giron s'était réfugiée dans un cloître, et lui était demeuré en butte aux extorsions continuelles de ses beaux-frères. Donc le marquis avait résolu d'en finir, coûte que coûte, avec cette domination intolérable. Ne confiant son dessein qu'à son fidèle serviteur, et ne pouvant prévenir Marcof qui, on le sait, avait pris la mer à la suite de sa conférence avec son frère, le marquis avait mis sans retard ses projets à exécution. Nous en connaissons les résultats.
Dès que le corps avait été enfermé dans le suaire, Jocelyn, faisant valoir deux ordres écrits de son maître, avait exigé qu'après la cérémonie funèbre lui seul procédât à la fermeture du cercueil. Tout le monde s'était donc éloigné de la chapelle. Jocelyn alors avait enlevé le soi-disant cadavre et l'avait déposé dans une chambre secrète réservée derrière le maître-autel. Puis il avait enveloppé dans le linceuil un énorme lingot de cuivre préparé d'avance. Cela fait, et la bière refermée, on avait procédé à la descente du cercueil dans les caveaux du château.
La nuit venue, le marquis était sorti de son sommeil léthargique, et s'appuyant sur Jocelyn, avait quitté mystérieusement sa demeure à l'heure à laquelle Marcof arrivait à Penmarckh. Le gentilhomme et son serviteur se dirigèrent à pied vers le couvent de Plogastel, dans lequel le marquis savait que s'était nouvellement retirée sa femme. Seulement il ignorait l'expulsion récente des nonnes. Aussi, lorsqu'à l'aube du jour il pénétra dans le cloître, grande fut sa stupéfaction en trouvant l'abbaye déserte.
Le marquis parcourut ce vaste bâtiment solitaire. Désespéré, il prit la résolution de se cacher jusqu'à la nuit dans les souterrains. Alors il se mettrait en quête de la cause de cette solitude désolée. Jocelyn connaissait les habitations mystérieuses pour y avoir autrefois pénétré. Son père avait été jardinier du couvent de Plogastel, et l'enfant avait joué bien souvent dans ces cellules obscures que se réservaient les religieuses les plus austères. Ils descendirent donc tous les deux, et cherchèrent à s'orienter au milieu de ce dédale de voûtes et de corridors sombres. Bref, Jocelyn, guidé par ses souvenirs, parvint à introduire son maître dans ces réduits inconnus de tous.
Au moment où ils y pénétraient, ils furent frappés par la clarté d'une petite lampe dont les rayons filtraient sous la porte mal jointe d'une cellule. Convaincus que quelque gardien du couvent s'était retiré dans les souterrains, ils avancèrent sans hésiter, espérant obtenir des renseignements sur ce qu'étaient devenues les nonnes. Mais à peine eurent-ils franchi le seuil de la cellule, qu'un double cri de joie s'échappa de leur poitrine. Dans la religieuse demeurée fidèle à son cloître, le marquis et Jocelyn venaient de reconnaître mademoiselle Julie de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.
Cette rencontre avait eu lieu la veille du jour où nous avons nous-même introduit le lecteur près de la belle religieuse. Le marquis passa les heures de cette première journée à raconter à sa femme et les événements survenus et la résolution qu'il avait prise.
Julie avait conservé pour son mari le plus tendre attachement. Si elle avait pris le voile lors de la découverte du fatal secret, cela avait été dans l'espoir d'assurer la tranquillité à venir du marquis. La courageuse femme, faisant abnégation de sa jeunesse et de sa beauté, s'était dévouée, s'offrant en holocauste pour apaiser la colère de Dieu.
Elle avait même obtenu la permission de changer de cloître et de quitter celui de Rennes pour celui de Plogastel, dans le seul but de se rapprocher de l'endroit où vivait le marquis de Loc-Ronan, et dans l'espoir d'entendre quelquefois prononcer ce nom si connu dans la province.
La religieuse accueillit donc son mari, non comme un époux dont elle était séparée depuis longtemps, mais comme un frère et comme un ami pour lequel elle eût volontiers donné sa vie entière. Elle approuva aveuglément ce qu'avait fait le marquis. Puis elle lui raconta que, lors de l'expulsion de la communauté, elle se trouvait seule dans les cellules souterraines. La crainte l'avait empêchée de se montrer en présence des soldats, et, les gendarmes une fois partis, ne sachant que faire, elle avait résolu de conserver l'asile que la Providence lui avait ménagé; seule, une vieille fermière des environs était dans le secret de sa présence et lui apportait chaque jour ses provisions qu'elle déposait à l'entrée des souterrains. Dès lors il fut convenu que le marquis et Jocelyn habiteraient une cellule voisine et qu'ils ne sortiraient que la nuit, revêtus tous deux du costume des paysans bretons, costume que la religieuse se chargeait de se procurer avec l'aide de la fermière. C'est donc à la seconde visite seulement du marquis auprès de sa femme, que nous assistons en ce moment. Les deux époux, calmes et heureux, ignoraient qu'à quelques pas de leur retraite et dans le même corps de bâtiment, demeuraient ceux qui leur avait fait tant de mal et avaient brisé à jamais leurs deux existences.
Après quelques minutes, Jocelyn revint apportant un in-folio relié en velours noir, rehaussé de garnitures en argent massif, et fermé à l'aide d'une double serrure dont la clef ne quittait jamais le gentilhomme. Le marquis ouvrit le manuscrit, l'appuya sur la table, et s'adressant à sa femme:
—Julie, lui dit-il, lorsque vous aurez pris connaissance de ce que contient ce volume, vous connaîtrez dans leur entier tous les secrets de ma famille. Écoutez-moi donc attentivement. Toi aussi, mon fidèle serviteur, continua-t-il en se retournant vers Jocelyn. Toi aussi, n'oublie jamais ce que tu vas entendre; et, si Dieu me rappelle à lui avant que j'aie accompli ce que je dois faire, jurez-moi que vous réunirez tous deux vos efforts pour exécuter mes volontés suprêmes! Jurez-moi, Julie, que vous considérerez toujours, et quoi qu'il arrive, Marcof le Malouin comme votre frère! Jure-moi, Jocelyn, qu'en toutes circonstances tu lui obéiras comme à ton maître.
—Je le jure, monseigneur! s'écria Jocelyn.
—J'en fais serment sur ce Christ! dit la religieuse en étendant la main sur le crucifix cloué à la muraille.
—Bien, Julie! Merci, Jocelyn!
Et le marquis, après une légère pose, reprit avant de commencer sa lecture:
—L'époque à laquelle nous allons remonter est à peu près celle de ma naissance. Vous n'étiez pas au monde, chère Julie; vous n'étiez pas encore entrée dans cette vie qui devrait être si belle et si heureuse, et que j'ai rendue, moi, si tristement misérable...
—M'avez-vous donc entendue jamais me plaindre, pour que vous me parliez ainsi, Philippe? répondit vivement la religieuse en saisissant la main du marquis.
—Vous plaindre, vous, Julie! Est-ce que les anges du Seigneur savent autre chose qu'aimer et que pardonner?
—Ne me comparez pas aux anges, mon ami, répondit Julie avec un accent empreint d'une douce mélancolie. Leurs prières sont entendues de Dieu, et, hélas! les miennes demeurent stériles; car, depuis dix années, j'implore la miséricorde divine pour que votre âme soit calme et heureuse; et vous le savez, Philippe, vous venez de l'avouer vous-même, vous n'avez fait que souffrir longuement, cruellement, sans relâche!...
Le marquis baissa la tête et sembla se plonger dans de sombres réflexions. Enfin il se redressa, et prenant la main de Julie:
—Qu'importe ce que j'ai souffert, dit-il, si maintenant je dois être heureux par vous et près de vous...
—Un bonheur fugitif, mon ami. L'habit que je porte ne vous indique-t-il pas que j'appartiens à Dieu seul?
—Ne pouvez-vous être relevée de vos voeux?
—Et que deviendrions-nous, Philippe?
—Nous fuirions loin, bien loin d'ici... Nous cacherions, dans une patrie nouvelle et ignorée, notre amour et notre bonheur!...
—Vous ne pouvez en ce moment abandonner la cause royale!
—Cela est vrai.
—Puis, lors même que nous parviendrions à fuir, en quel endroit de la terre trouverions-nous la tranquillité?
—Hélas!... Julie, ces misérables nous poursuivraient sans trêve et sans pitié s'ils découvraient que je suis encore vivant! C'est là ce que vous voulez dire, n'est-ce pas?
Julie garda le silence.
—Oh! murmura le marquis dont l'indignation douloureuse s'accroissait à chaque parole, oh! les infâmes. Ne pourrai-je donc jamais les écraser sous mes pieds comme de venimeux reptiles!...
—Taisez-vous, Philippe! s'écria la jeune femme. N'oubliez pas que notre religion interdit toute vengeance!
Le marquis ne répondit pas; mais il lança un regard étincelant à Jocelyn, et tous deux sourirent, mais d'un sourire étrange.
—Oubliez ces rêves, Philippe; oubliez cet avenir impossible! continua Julie. Pour rompre mes voeux, il faudrait un bref de Sa Sainteté; et croyez-vous qu'un tel acte puisse s'accomplir dans le mystère? On s'informerait de la cause qui me fait agir, et on ne tarderait pas à découvrir la vérité.
—Peut-être! répondit lentement le marquis. Lorsque vous connaîtrez davantage l'homme dont je vais lire l'histoire, histoire tracée de sa propre main, vous changerez sans doute d'opinion, et vous penserez avec moi que celui qui fut capable de faire ce qu'il a fait, peut nous sauver tous deux, et assurer notre bonheur à venir...
—Lisez donc, mon ami. J'écoute.
Alors le marquis se pencha vers le manuscrit, et commença à voix haute sa lecture.