Chapter 3

[20]On voulut la jetter dans le bassin pour avoir eu l'effronterie de faire parade de son luxe vis-à-vis d'une Princesse du sang.

[20]On voulut la jetter dans le bassin pour avoir eu l'effronterie de faire parade de son luxe vis-à-vis d'une Princesse du sang.

Le Palais-Royal étant un territoire dont la propriété semble nous être aquise par une prescription aussi ancienne que l'établissement de l'Opera; c'est dans cette espéce de Jardin de franchise que nous usons en toute liberté du droit de faire les femmes de conséquence, & de braver impunément l'œil du spectateur par nos grands airs & notre orgueilleux étalage. En vain certains censeurs caustiques osent dire, qu'on n'y voit généralement que des Usuriers, des Mercures & des Catins: leurs jalouses & noires insinuations n'empêchent pas la belle jeunesse desœuvrée de Paris, les gens à la mode, Plumets, Robins & petits Colets de s'y rassembler chaque jour, sur-tout les soirs avant & après l'Opera. Une multitude infinie de jolies femmes de toute espéce, en font un des principaux ornemens. Les espaliers qu'elles forment sur des siéges le long des arbres de la grande allée, offrent à l'œil émerveillé un spectacle aussi pompeux que riant & récréatif, & dont l'admirable variété est au-dessus de toute description. Mille petits amours, métamorphosés en moineaux, y font respirer un air de lascivité qu'on ne sent point ailleurs. Mais, qu'y a-t'il de surprenant en cela? S'il est vrai que nous soyons l'ame des plaisirs; s'il est vrai qu'ils nous suivent par-tout; les lieux où nous présidons, ne doivent-ils pas être les plus agréables du monde?

En effet, le don miraculeux de charmer & d'égayer tout ce qui nous environne, est tellement inséparable de nos personnes, que la volupté & la galanterie nous accompagnent même jusque dans le Sanctuaire. Témoin l'Eglise des Quinze-vingts. Nous jouissons du privilége d'y commettre autant d'indécence qu'au Palais-Royal & sur notre Théâtre. Aussi, Dieu sait la foule de Dévots qu'on y voit les Fêtes & Dimanches. Nous y sommes assiégées de mines, de révérences, de coups de lorgnettes: on fait plus; on nous y fredonne à l'oreille des airs de ruelle. Nous répondons à tant de gentillesses par des propos folâtres & badins, & quelquefois par des éclats de rire que nous étouffons à moitié, en nous couvrant le visage de notre éventail. Cependant le Sacrifice s'achéve, sans nous être apperçues de la lenteur du Prêtre, souvent même sans avoir pris garde s'il étoit à l'Autel ou non: & la fin de notre pieuse conduite, est d'arranger une partie de souper dans une petite maison, ou de conclurre un marché.

Il m'arriva un jour d'y en conclurre un, dont je fus la dupe d'une façon bien mortifiante. Un de ces Chevaliers aimables, qui n'ont pour tout bien que leur industrie, & qui par la négligence impardonnable du chef de la Pousse,[21]brillent & font fracas dans Paris aux dépens des honnêtes gens qu'ils dépouillent; un de ces fripons-là, dis-je, dont les grands airs & la dépense en imposoient à tout le monde, avoit trouvé le secret d'être de tous nos plaisirs. Etoit-il question d'une partie au bois de Boulogne, d'un souper à la Glaciére? on s'y seroit ennuyé à mourir si Mr. le Chevalier n'en eût point été.

[21]Le Lieutenant de Police.

[21]Le Lieutenant de Police.

J'observerai ici en passant, que le commerce de cette méprisable espéce est d'autant plus dangereux, qu'ils sont la plupart d'un caractére doux & liant, qu'ils joignent à une humeur souple, les maniéres les plus polies & les plus engageantes, & qu'en un mot, ils possédent au suprême dégré ce que l'on appelle abusivement le ton de la bonne compagnie. J'ajouterai encore que l'expérience m'a appris qu'on ne sauroit être généralement trop en garde contre les personnages outrés en matiére de politesse: il est rare qu'ils soient honnêtes gens.

Je reviens à mon Avanturier. Il y avoit déjà long-tems que je convoitois un superbe diamant qu'il portoit au doigt. Le fourbe m'avoit souvent répété qu'il croiroit me sacrifier bien peu de chose, si je voulois l'accepter au prix de mes plus légéres faveurs. Quoique je fisse semblant de ne point ajouter foi à ses paroles, néanmoins j'avois trop bonne opinion de ma figure pour croire qu'il plaisantât. De façon que je ne doutai point que la bague ne fût à moi tôt ou tard. Je n'attendois que l'occasion de la lui accrocher; je crus l'avoir trouvée un Dimanche étant à la Messe au Quinze-vingt. En effet, mon homme m'ayant abordée, & déployant son éloquence à me conter des douceurs, je lui répondis, que j'aurois lieu d'être bien glorieuse des discours flatteurs qu'il me tenoit, si je pouvois me persuader que le cœur les lui inspirât. «Ah! s'écria-t'il en lâchant un soupir que je crus sincére, tant il étoit bon Comédien, n'aurez-vous jamais des yeux & du discernement que pour découvrir le mérite d'autrui, sans oser connoître le vôtre?» Mais, lui repartis-je, supposé que j'aie quelque mérite, & que je ne l'ignore pas, en suis-je moins fondée à me défier des sermens des hommes? N'en trompent-ils pas tous les jours qui valent mieux que moi? Ah! Monsieur le Chevalier, si on exigeoit de vous des assurances de la sincérité de vos sentimens, vous seriez, peut-être, bien embarrassé. «Quoi, reprit-il, me croiriez-vous assez double?…» Je vous croirois, interrompis-je, comme les autres, qui disent les trois quarts du tems, ce qu'ils ne pensent pas, & promettent souvent ce qu'ils n'ont nulle envie de tenir. Par exemple (au moins, ceci n'est que pour badiner) avouez que vous auriez été un peu déconcerté, si je vous avois pris au mot, quand vous m'offrites votre diamant. «Madame, repliqua-t'il d'un ton presque piqué, avant de former des jugemens au desavantage des gens, il me semble qu'on devroit les mettre à l'épreuve.» Que voulez-vous, lui dis-je en souriant? il faut que le bon pâtisse pour le mauvais. Les hommes en général, sont si faux, qu'on ne vous fait point une grande injustice de n'avoir pas meilleure opinion de vous que de vos semblables. Cependant, comme je n'ai pas de raison essentielle qui m'oblige à vous juger trop rigoureusement, je veux bien faire une exception en votre faveur, & croire que vous n'avez rien de commun avec votre Sexe, que les qualités qui le rendent estimable. Mais il n'est pas décent de métaphisiquer ici sur pareille matiére: venez manger ma soupe, & nous la discuterons à notre aise.

C'étoit où m'attendoit le traitre. La premiére chose qu'il fit en entrant chez moi fut de me mettre la bague au doigt. Le ravissement où me jetta la possession d'un si précieux bijou, ne me permit pas de rien refuser à ses désirs. Je lui donnai avant & après le dîner autant de marques de reconnoissance qu'il voulut. Enfin, que croiroit-on que j'ai gagné à ce beau marché? Le diamant étoit faux. Je me trouvai une boîte d'or de moins, que le filou m'escamota, & je n'eus de profit réel qu'une de ces incommodités pour lesquelles Messieurs de Saint-Côme ordonnent communément une boisson composée d'ingrédiens rafraichissans & diurétiques.

Ce qu'il y eut de plus désolant dans cette avanture, c'est que loin d'oser me venger & me plaindre du tour infame de cet escroc, je tremblois qu'il ne le divulguât; & je crois que j'aurois été femme à le payer encore pour l'engager au secret. J'eus donc la prudence d'avaler doucement la pilule & de me mettre à la petite diette sans souffler le mot; & afin que la tisane opérât plus efficacement, je prétextai un mal de poitrine, au moyen de quoi Mr. Thuret me dispensa de danser. Je ne manquois pourtant pas un Opera; mais j'affectois d'y garder l'incognitoau milieu de l'Amphithéâtre, toujours vêtue d'un air négligé & coiffée en devant.

Mon Dieu! le joli recueil de bêtises dont j'enrichirois le Public, si je lui faisois part des fades & assommans propos qu'il me falloit essuyer à droite & à gauche, d'un essain de bavards qui me bourdonnoient aux oreilles! Est-il possible que les hommes soient si frivoles, si minucieux? Est-il possible que nous soyons si avides des louanges plates & de la basse adulation pour prendre plaisir à leur entendre débiter tant d'inepties?

Entre un si grand nombre de sots personnages, certain Financier blafart, de stature colossale, me gracéoit avec une confiance inexprimable, les galanteries les plus absurdes qui puissent sortir de la bouche d'un imbécile. Un vieux Commandeur édenté, complimenteur jusqu'à faire évanouir les gens d'ennui, s'évertuoit de son côté à m'inspirer du gout pour ses jolis petits yeux ridés, par une multitude de phrases doucereuses, détachées du Roman d'Astrée. A quelque distance de ces Matadors, de jeunes fats me lançant discrétement des regards passionnés, se disoient les uns aux autres, d'un ton si bas qu'ils m'étourdissoient, que j'étois charmante, d'une beauté divine, au-dessus des Anges, plus brillante que les astres; & si je jettois la vue sur eux, ils baissoient modestement les yeux, pour tâcher de me convaincre que la justice qu'ils rendoient à mes charmes, étoit d'autant moins suspecte de flatterie, qu'ils n'auroient pas voulu que je les entendisse.

Quand je songe à tant d'impertinences, je suis tentée de croire que les créatures de notre sorte, ont des attraits bien puissans, ou que les hommes sont des animaux bien aveugles. Quoiqu'il en soit, la manie que l'on a en France pour nous autres, est si grande, qu'on est généralement plus flatté d'avoir affaire aux filles de Théâtre qu'aux femmes du Royaume les plus distinguées par leur mérite personnel & par leur naissance. Ne pourroit-on pas imputer une pareille folie à la vanité, à un sot désir de faire parler de soi? En effet, il semble que nous donnions l'être à nos Amans. Tel qui auroit toujours été confondu & comme anéanti dans la foule, dès qu'il est attaché à notre char, il n'est plus permis de l'ignorer: c'est un homme à la mode. Combien de méprisables Publicains qui n'auroient jamais été connus, s'ils ne nous avoient point fait part de leurs rapines & de leurs concussions? C'est nous qui tirons ces gens-là de l'obscurité, & consacrons leurs noms par les dépenses exorbitantes où nous les plongeons. N'est-ce pas à Mademoiselle Pélicier que l'Ulisse doit sa réputation? Car il est des réputations de tous genres. C'est, sans contredit, cette incomparable Siréne qui a enrichi nos fastes de l'histoire de ce célébre Israëlite. Grace au vol qu'elle lui a fait de ses diamans, & aux avantures qui en ont été les suites, sa mémoire sera éternelle. On saura non-seulement qu'un tel homme a existé, qu'il fut puissanment riche; mais encore que le pauvre diable est mort, pour ainsi dire, sur la paille. Tel est le glorieux avantage que l'on obtient à se laisser prendre dans nos filets. Si l'on se deshonore, si l'on se ruine à nous fréquenter, au moins en est-on dédommagé par ce que la renommée en publie, & par le plaisir de faire du bruit dans le monde.

Revenons à ce qui me concerne. Il y avoit déjà trois semaines que je me rafraichissois le sang avec une infusion de racines de fraisier, de nénuphar & de sel de nitre, lorsqu'une revendeuse à la toilette me proposa parinterim, les services d'un Député du Clergé. Quoique je me portasse alors passablement bien, ma guérison étoit encore un peu équivoque; & il n'étoit pas trop sûr de s'approcher de mon rosier sans courir risque de s'y piquer.

S'il se fût agi de transiger avec un Laïque, je me serois fait un scrupule de l'exposer au hazard d'un repentir: mais considérant que j'avois affaire à un Prêtre, je ne songeai qu'à le plumer sans me mettre en peine des événemens. A corsaire, corsaire & demi. Comme la profession de ces gens-là est d'en imposer en tout & par-tout sous le voile hipocrite des vertus chrétiennes & sociales; comme les Cagots nous prêchent souvent pour un écu ce qu'ils ne voudroient pas pratiquer pour cent mille; en un mot, comme les fourbes ne se proposent d'autre fin en ce monde que de s'engraisser inhumainement de notre propre substance & de rire à nos dépens, je crus que je ferois un acte plus méritoire que répréhensible, si, par cas fortuit, je donnois à un tel homme sujet de se plaindre de moi. Ainsi tout mûrement pesé, je consentis à le recevoir, bien résolue de lui manger jusqu'à son dernier rabat le plutôt qu'il me seroit possible.

Qu'on se figure une espéce de Satire aussi velu que Lycaon, dont le visage pâle & maigre annonçoit un tempérament des plus lascifs. L'incontinence & la lubricité perçoient à travers l'hipocrisie de ses regards… Mais n'achevons pas son portrait, de crainte que mes crayons n'occasionnent des applications injustes, & que le Lecteur malin ne prenne Gautier pour Garguille. Je n'aurois jamais espéré d'un homme de sa robe une galanterie semblable à celle qu'il me fit la premiére fois que nous nous vimes. C'étoit une montre à répétition de Julien le Roi, guillochée d'un gout admirable & toute enrichie de diamans. J'avoue à son honneur, que jamais Eglisier n'a mieux démenti le Proverbe qui dit cancre comme un Prêtre. Il étoit, au contraire, si sottement prodigue, qu'en moins de quinze jours je lui fis vendre un bénéfice de mille écus de rentes. Il auroit été homme à vendre tout le Clergé pour moi, si je ne lui avois communiqué mon indisposition. Dès qu'il s'en apperçut, son amour se convertit en rage, & dans l'excès de sa colére peu s'en fallut qu'il n'en vînt aux voies de fait.

Ce fut alors que j'eus recours à l'effronterie & l'impudence dont les femmes de notre profession sont capables. Je lui dis d'un ton de fermeté qui l'ébranla, que je le trouvois bien hardi d'oser me faire un pareil outrage; qu'il mériteroit que je le fisse jetter par les fenêtres; que si j'avois quelque chose à me reprocher, c'étoit d'avoir eu de la foiblesse pour lui; que je voyois à merveille qu'on ne disoit que trop vrai, quand on taxoit les gens de son état d'être la plupart des libertins & des débauchés; que, sans doute, il s'étoit accommodé de la sorte dans quelqu'infame maison. J'ajoutai, que si un reste de pitié ne me retenoit, je le citerois à l'Official, & aurois assez de crédit pour le faire mettre en un lieu où le châtiment & la pénitence seroient proportionnés à ses déportemens. Cette véhémente & laconique vesperie eut tout l'effet que je pouvois en attendre. Le pauvre Apôtre fut si abasourdi, si humilié, qu'il décampa sans souffler le mot & onc depuis je n'en ai eu de nouvelles.

Que ceci serve de leçon aux Ecclésiastiques, & leur apprenne que les disgraces, l'opprobre & le mépris sont d'ordinaire la recompense de leur scandaleuse conduite. Qu'ils sachent se respecter eux-mêmes, s'ils veulent être respectés. On n'est que trop convaincu que la pureté des mœurs n'est point attachée à l'habit, & que les passions ne sont pas moins vives sous la robe d'un Zénobite, que sous l'ajustement d'un Séculier: mais on passe à l'homme du siécle ce que l'on ne passe point à l'homme d'Eglise: celui-ci est assujetti à des bienséances dont l'autre est dispensé. Qu'un Prêtre s'applique à sauver les apparences; qu'il sache couvrir ses vices, ses appétits, sous un extérieur vertueux & dévot; qu'il fasse sa principale étude de fasciner chrétiennement les yeux d'autrui; il a rempli ses devoirs: en exiger davantage, ce seroit demander l'impossible, & contrecarrer les intentions de la nature: c'est à elle seule, & non pas à son ouvrage qu'il appartient de faire des miracles. Que l'Eglisier donc évite de donner prise sur lui; que le vernis de la sagesse brille dans toutes ses actions extérieures; qu'il trompe, en un mot, le Prochain, puisqu'il est payé pour cela; du reste, laissons-le jouir en paix.

LeMementocuisant que j'avois laissé de mes faveurs à Mr. l'Abbé, me fit prendre plus de soin de ma santé que jamais. J'observois si scrupuleusement les ordonnances de mon chirurgien, que je fus bientôt en état de contracter un nouveau mariage. Je n'attendis pas long-tems.

Un Mylord, ou plutôt un Mylourd, vint me présenter ses hommages Sterling & ses vapeurs. C'étoit une sorte d'individu court & ramassé, qui ressembloit parfaitement à un gros orteil, marchant comme un canard, & traversé d'une épée à la Catalane, où pendoit un gros gland qui lui flottoit sur la cheville. Les qualités de son esprit répondoient si bien à celles du corps, que l'un sembloit fait pour l'autre, & que l'on eût été fort embarrassé au quel donner la préférence. On sera, peut-être, surpris que je n'aie jamais eu sous mes loix que des animaux indécrottables; mais il faut observer que les gens de mérite ne sont pas toujours les plus opulens, ni ceux qui recherchent le plus notre commerce; & qu'il n'y a guères que des sots & de maussades figures embarrassés de leur argent, qui s'adressent à nous. D'ailleurs, on doit savoir que l'interêt seul nous gouvernant, un barbet, un singe qui viendroit nous trouver, muni d'une bonne bourse, seroit sûr d'être mieux accueilli que le plus aimable Cavalier du monde. Tel est le charme puissant de l'espéce qu'elle nous fait voir toujours à leur avantage, ceux qui en ont beaucoup. Les guinées de Mylord avoient métamorphosé sa personne: c'étoit un Céladon à mes yeux. Il me fit observer un genre de vie bien étrange pendant que j'eus l'honneur d'être à ses appointemens. Nous ne mangions les trois quarts du tems que des tranches de bœuf grillées, des cotelettes de mouton, du veau rôti nageant dans une sausse au beurre, avec des feuilles de choux vertes, telles qu'on les donne aux bêtes de basse-cour. Quelquefois (& c'étoit son plat favori) une piéce de porc avec une marmelade de pommes. Il n'étoit pas d'un gout plus délicat pour sa boisson. Le Bourgogne & les meilleurs vins de France lui faisoient mal au cœur. Il lui falloit de cette ripopée qui pique & gratte le gosier, dont les crocheteurs s'enivrent. On pense bien que le Punch[22]ni les pipes n'étoient pas oubliées; car un véritable Anglois ne croiroit pas avoir dîné sans cela. Enfin, quand Mylord s'étoit gorgé de ce breuvage mixtionné; quand il avoit fumé tout son saoul, & roté comme un pourceau, il s'endormoit les jambes sur la table.

[22]Sorte de Boisson composée de citron, d'eau-de-vie, de sucre & d'eau.

[22]Sorte de Boisson composée de citron, d'eau-de-vie, de sucre & d'eau.

Je ne me serois pas volontiers habituée à tant de crapule & de saloperie, si je n'y avois pas trouvé un avantage considérable. Quoique Mylord ne fut rien moins que généreux, j'en tirois tout ce que je voulois. Il n'étoit question que de décrier mes Compatriotes, de boire au Roi George, & de donner à tous les diables le Pape & le Prétendant. Moyennant ce petit trait de complaisance, j'avois la liberté de lui vuider toutes ses poches. J'en attrapai un jour la valeur de plus de trois cens louis en marchandise, pour une couple de santés que je bus. Je lui dis que je voulois me faire faire une espéce de deshabillé de fantaisie, & que comme je lui connoissois le gout excellent, je le priois de m'accompagner dans quelque boutique de la rue Saint-Honoré. «Oh! de tout mon cœur, répondit Mylord. C'est très-bien pensé:yes, yes, veri well: votre idée est fort bonne;extremely good: mon avis ne vous sera pas inutile;by God, du premier coup d'œil je vous dirai ce qui vous convient.» On ne devineroit pas ce que j'eus la modestie de prendre? deux piéces d'étoffes de trente aunes chacune: la premiére en argent pour le pet-en-l'air, & l'autre en or pour les paremens.

Ceci n'est rien auprès des dépenses prodigieuses où je trouvois incessanment occasion de le plonger. Je n'avois qu'à lui citer quelques traits éclatans de la générosité de nos entreteneurs, aussi-tôt, par une jalouse émulation, il s'efforçoit à les surpasser, ne pouvant souffrir qu'il fût dit qu'aucun Mortel pût égaler en magnificence un Citoyen de la Grande-Bretagne. Son sot orgueil me valut, dans le courant de quatre mois, cinq mille livres sterling, tant en bijoux, qu'en bonnes espéces sonnantes.

Est-il possible qu'il y ait des gens si bêtes, que de se disputer l'avantage de manger leur bien avec une Catin pour l'honneur de la Patrie? comme si la gloire d'un peuple étoit attachée aux extravagantes profusions de quelques-uns de ses membres. Mylord, quoique d'une tournure à ne pas trop prévenir les gens en sa faveur, ne laissoit pas d'avoir très-bonne opinion de son massif individu. Il prétendoit que personne en France ne faisoit ses exercices avec plus de grace, de force & d'agilité que lui. Le saut, la lutte, les armes, la danse & le cheval, tout étoit de sa compétance, & il croyoit s'en aquitter également bien. Quoiqu'il en soit, le malheur vouloit toujours que l'exécution ne tournât pas à son avantage. Souvent il s'amusoit chez moi à faire assaut contre Mr. de Gr… M… qui lui détachoit, du plus grand sang froid du monde, des bottes à tuer un bœuf & que Mylord soutenoit n'avoir pas reçues. Enfin, ils convinrent un jour, pour éviter d'inutiles contestations, de marquer le bout des fleurets. Cet accord passé, Mr. de Gr… M… délaya dans un petit vase du noir de cheminée avec de l'huile, & en fit une espéce de pommade, dont chacun graissa le bouton de son arme. Immédiatement après, voilà mes gens qui s'allongent des bottes de longueur, & Mylord en reçoit une justement au milieu de l'estomac. Il n'y avoit pas moyen de contester celle-ci. La marque bien empreinte sur son jabot, faisoit une conviction trop authentique, pour que la négative eût lieu. Il se contenta de dire qu'il n'avoit pas tenu la garde assez haute. Cependant outré jusqu'au fond de l'ame, d'avoir reçu un si terriblemea culpa, il se remit à férailler de plus belle la gueule béante: mais Mr. de Gr… M… lâchant un peu la mesure, le bras tendu, lui enfonça un pied de fleuret dans le gosier. Ce que cette avanture eut de plus desagréable pour Mylord, c'est qu'en crachant un sang aussi noir que celui de la Gorgone,[23]il fit exputation de deux de ses meilleures dents. Néanmoins rien n'étant capable de le corriger, ni de réfréner son courage, quand il croyoit pouvoir se faire admirer, il nous donna bientôt après une autre scéne non moins risible & burlesque.

[23]Meduse.

[23]Meduse.

Nous avions fait une partie quarrée au bois de Boulogne, en caléche découverte. Mylord, plein de noble désir d'étaler son adresse à mener une voiture, fit mettre le cocher derriére, & se plaça lestement sur le siége. Tant que le terrain fut large, sans orniére & sans embarras, il alla tout au mieux: mais s'étant mal-à-propos engagé dans une route trop étroite, besoin lui fut de sa dextérité pour faire place à un carrosse qui venoit au grand trot vers nous. La promptitude que requeroit le cas pressant où il se trouvoit, lui fit oublier qu'il parloit anglais à ses chevaux. Par malheur c'étoient de bons Limousins, qui avoient peu pratiqué le monde, & n'entendoient pas les Langues étrangéres. Ils firent tout le contraire de ce qu'il leur demandoit. Les sottes bêtes se jetterent brusquement sur l'équipage en question, & s'accrocherent par les petites roues. L'autre cocher prenant Mylord à la mine, pour quelque chétif apprentif du métier, lui fit, sans cérémonie, une cravatte de son fouet, & le jetta par terre. Notre Phaëton fort mécontent de sa chute, & plus encore de la caresse qu'il venoit de recevoir, quitte promptement sa perruque & son habit, & fait un défi à ce brutal. Le Drôle, qui étoit fort & nerveux, l'accepte de tout son cœur. Cependant Mylord, plus intrépide que Mars, se met en garde un pied en arriére, & les poings croisés en avant: l'autre, sans y entendre tant de finesse, veut l'apostropher d'une gourmade sur la hure: mais le coup est paré & riposté d'une mornifle à travers le museau, puis d'une seconde & d'une troisiéme du même poids. Ce genre d'escrime, auquel le François n'étoit pas stilé, lui ébranla si fort le chef, qu'il en perdit le point d'appui, & chut à la renverse. Néanmoins après s'être pressé les cartilages du nez & bien essuyé la moustache, il se releva pour prendre sa revenche. Le Héros Breton, aussi ferme qu'un roc, se préparoit à lui paîtrir de nouveau la ganache, & lui pocher un œil ou deux, quand Mr. la Violette le gratifia, à l'improviste, d'un grand coup de talon au milieu du ventre, & l'étendit comme une grenouille sur l'arêne. Mylord se relevant dans une colére affreuse, s'écria que le coup n'étoit pas bon, & nous demanda son épée pour la passer à travers le corps du traître. Nous ne concevions pas l'équité de sa plainte, d'autant que le coup nous avoit paru aussi bon qu'un coup de pied puisse l'être. Enfin, sa premiére fougue passée, il nous apprit que les loix du noble Pugilat défendoient très-sévérement les coups de pied. On vint à bout de l'apaiser, en lui assurant qu'on avoit toujours ignoré ces loix en France, & que l'on n'avoit jamais eu l'esprit de croire qu'il fût mal-honnête de faire usage de ses quatre membres dans de semblables cas. Satisfait de nos raisons, Mylord remonta gayement sur son siége, pouvant à peine contenir la joie qu'il ressentoit d'avoir remporté à nos yeux une victoire si brillante. Il est vrai qu'il remplit les spectateurs d'admiration; mais c'est un talent naturel aux Anglois; & nous ne saurions, sans leur faire la plus criante des injustices, leur disputer l'honneur d'être les plus grands hommes du monde dans l'art distingué d'appuyer dextrement des coups de poing.

Peu de tems après cette martiale avanture, des affaires domestiques rappellerent Mylord en Angleterre. Comme il ne doutoit pas que je ne fusse extrêmement affligée de le perdre, il me proposa, pour me consoler & flatter mon amour-propre, qu'il ne regrettoit, en quittant Paris, que moi & le combat du taureau.

Je me voyois au départ de Mylord, un capital assez considérable, pour pouvoir tenir maison, & filer délicieusement mes jours dans l'abondance & le repos: mais j'ai expérimenté que la soif d'aquerir augmente à proportion de nos gains, & que l'avarice & l'épargne sont presque toujours compagnes des richesses. L'envie d'être plus à son aise; l'espoir de jouir plus parfaitement, reculent sans cesse le tems de la jouissance. Nos besoins se multiplient à mesure que notre fonds grossit; & nous nous trouvons dans la disette au sein même de l'opulence. J'avois déjà douze mille livres de rente: je ne voulois pas songer à la retraite, que je n'en eusse vingt. Il est vrai que pour une fille aussi achalandée que moi, ce n'étoit pas fixer à la fortune un terme déraisonnable. Les nouvelles faveurs qu'elle me fit, prouvent bien que je pouvois ambitionner davantage. En effet, mon Anglais n'étoit pas encore à Douvres, qu'un Membre de l'Academie[24]des quarante de l'Hôtel des Fermes, arriva pour le remplacer. Je le reçus avec les marques de respect & de distinction dues à son coffre fort. Néanmoins, sans être éblouie de l'honneur qu'il me faisoit, je lui dis, que m'étant consacrée aux affaires étrangéres, je ne pouvois accepter ses offres, qu'à condition que, dès qu'un Etranger se présenteroit, notre bail seroit nul. Il y consentit & l'accord fut signé.

[24]L'auteur emploie cette expression ironique, parce que les Fermiers généraux sont quarante comme les Academiciens François.

[24]L'auteur emploie cette expression ironique, parce que les Fermiers généraux sont quarante comme les Academiciens François.

C'étoit un grand homme, passablement bien fait & d'assez bonne mine; du reste, un animal insupportable, comme sont d'ordinaire les gens de cette profession. La terre ne sembloit pas digne de le porter. Il avoit un mépris souverain pour tout le monde, excepté pour lui-même. Il se croyoit un génie universel: il parloit de tout d'un ton absolu: il contredisoit éternellement, & malheur à qui l'auroit contredit: il vouloit qu'on l'écoutât, sans vouloir écouter personne. En un mot, le bourreau mettoit le pied sur la gorge aux gens raisonnables, & prétendoit être applaudi.

Ce qu'il fit de mieux en entrant chez moi, ce fut de réformer le mauvais gout que Mylord avoit introduit dans ma cuisine, & d'y substituer le luxe & la délicatesse des repas financiers. J'avois soir & matin une table de huit couverts, dont six étoient réguliérement occupés par des Poëtes, des Peintres & des Musiciens, lesquels pour l'interêt de leur ventre, prodiguoient en esclaves leur encens mercenaire à mon Crésus. Ma maison étoit un tribunal, où l'on jugeoit aussi souverainement les talens & les arts, que dans la gargote littéraire de Madame T… Tous les bons Auteurs y étoient mis en piéces & déchirés à belles dents comme chez elle; on ne faisoit grace qu'aux mauvais: souvent même on les plaçoit au premier rang. J'ai vu cette vermine oser déprimer les lettres inimitables de l'Auteur du Temple de Gnide,[25]& pétarder le bon Abbé Pélegrin, pour avoir soutenu que les Lettres Juives n'étoient qu'un ramas monstrueux de pensées extraites de Bayle, de la Bibliothéque universelle de le Clerc, de L'Espion Turc, &c. toutes pitoyablement défigurées, & sentant le terroir Provençal à chaque ligne. Ce pauvre Prêtre qui n'avoit contre lui que beaucoup de misére & de mal-propreté, qui logeoit une très-belle ame dans un corps très-salope; ce pauvre homme toute sa vie en butte aux injustes sarcasmes, avoit une judiciaire exquise; & je dois dire à sa gloire, que si j'ai quelque gout pour les bonnes choses; que si je me suis garantie de la fiévre contagieuse du bel esprit, je n'en suis redevable qu'à ses conseils. C'est lui qui m'ayant ouvert les yeux sur le peu de valeur & la petitesse de nos frêlons du Parnasse, m'a fait connoître que le véritable esprit étoit un feu pur & divin; un don du Ciel qu'il n'étoit pas au pouvoir des hommes d'aquerir; qu'il falloit bien se garder de confondre les génies heureux doués de ce feu sacré, avec cette multitude méprisable de petits Ecrivains qualifiés du sobriquet de bel esprit; qu'un pareil titre étoit regardé chez les honnêtes gens, comme une espéce d'opprobre; & que, quoique la profession des Lettres fut la plus noble de toutes, il étoit presque honteux de les cultiver aujourd'hui, à cause du mauvais renom que ces insectes leur avoient donné dans le monde. «Vous ne devineriez pas, me dit-il un jour, pourquoi Paris est infecté de cette maudite engeance. C'est que le métier n'exige ni esprit, ni talens. Pour vous en convaincre, faites apprendre une douzaine de mots du dictionnaire néologique à votre cocher, & envoyez-le au caffé de Procope pendant un mois ou deux, je vous le garantis, à son retour, aussi bel esprit que les autres. Helas! ajouta-t'il en lâchant un profond soupir, c'est à la cruauté de mes parens que je dois toute la misére & le ridicule dont je suis accablé depuis si long-tems. Les barbares dès ma tendre jeunesse, me firent entrer de force dans l'Ordre des Freres Servites. La répugnance que j'avois montrée pour l'état Monacal s'accrut avec l'âge: je gémis plusieurs années sous le Froc; j'y serois mort de désespoir, si je n'avois trouvé moyen de me faire séculariser. Mais, sans amis, sans argent, dénué de tout, la liberté me devint bientôt un fardeau: peu s'en fallut que je ne regrettasse les misérables liens dont j'avois été garroté jusqu'alors. Enfin, ne sachant quel parti prendre, mon irrésolution m'amena ici. J'ai subsisté dans les commencemens du produit de mes Messes & de quelques Sermons composés en poste, que je vendois aux Ordres mendians. La nécessité & le desœuvrement ne m'avoient pas permis d'être trop difficile sur le choix de mes connoissances. Je fréquentois une petite tabagie près de la Foire Saint-Germain, où se rassembloient des Danseurs de corde, des Joueurs de Marionettes, quelques Acteurs de l'Opera comique, & entr'autres le Sieur Colin, célébre Moucheur de chandelles de la Comédie. Tous ces Messieurs, dont j'avois eu le bonheur de capter la bienveillance, me donnerent mes entrées à leurs Spectacles. Bientôt la démangeaison de barbouiller du papier me prit: je hazardai quelques mauvaises Scénes, qui me furent payées au-delà de leur valeur. J'aurois bien voulu pouvoir concilier l'Eglise & le Théâtre, & continuer à tirer mon tribut quotidien de l'Autel; mais Mr. l'archevêque jugea à propos de me priver de cette petite douceur, en m'interdisant les fonctions de Prêtre. Je perdis quinze sous par jour, que me valoit la Messe qui étoit mon plus clair revenu. Pour réparer cette perte, je levai boutique de Poëte, & me mis à composer des Comédies, des Opera, des Tragédies, que je faisois jouer sous le nom de mon frere le Chevalier, ou que je vendois à quiconque avoit la manie d'être Auteur. Je faisois, outre cela, trafic en gros & en détail de tout ce qui étoit du ressort de l'esprit. Vouloit-on des Bouquets, des Epithalames, des cantiques spirituels, des Sermons de Carême? on en trouvoit dans mon magazin de toutes les sortes & à juste prix. Je vous avouerai même sous le secret, que maint illustre Membre de la Petaudiére du vieux Louvre[26]n'a pas dédaigné de recourir à moi pour son Discours de réception. Qui ne croiroit pas qu'un commerce si considérable eût dû me faire rouler carrosse? Cependant jugez de l'avantage que j'en ai tiré par l'état où vous me voyez. Depuis plus de cinquante ans, j'ai composé des millions de Vers, & je n'ai pas de culotte.»

[25]Les Lettres Persanes, par Mr. de Montesquieu.

[25]Les Lettres Persanes, par Mr. de Montesquieu.

[26]L'Academie Françoise.

[26]L'Academie Françoise.

Si l'air de candeur & de naïveté avec lequel le bon homme Pélegrin s'expliqua, me convainquit que de tous les métiers le plus ingrat & le plus frivole est celui de bel esprit, son mérite réel me convainquit aussi qu'il y a des heureux dans la profession des Lettres comme dans toutes les autres, & qu'il est une infinité d'Ecrivains qui doivent plus leur réputation à leur étoile, qu'à leurs talens. Combien ai-je vu de faux célébres dans Paris, dont on n'auroit jamais parlé sans la protection de quelqu'important de Cour ou de quelque Catin en crédit? Combien en connois-je à qui l'autorité a déféré les premiéres places parmi les disciples d'Apollon, qui n'auroient pas été capables de tirer de leurs cerveaux stériles la centiéme partie des bonnes choses que l'Abbé Pélegrin a faites? Sauve toute comparaison odieuse, le pauvre diable ressembloit assez au Paillasse de la Foire, qui est la risée du Public & le jouet éternel de ses Confreres, quoiqu'au fond il soit infiniment plus habile qu'eux. Concluons delà que le mérite est en pure perte, quand il n'est point étayé de la Fortune. C'est à elle seule qu'il appartient de faire les grands hommes; la Nature ne fait que les ébaucher.

Je reviens à mon Cordon-bleu de Finance. Sa compagnie l'ayant élu pour aller en tournée, c'est-à-dire, pour voir si les Commis étoient exacts à opprimer & piller le Peuple, & si l'on ne pourroit pas inventer quelqu'honnête moyen de le fouler encore davantage, nous rompimes amicalement notre contract, & je me retrouvai libre.

Il y a long-tems que j'aurois dû répondre à une question que mes Lecteurs m'ont indubitablement faite plus d'une fois en eux-mêmes. Comment est-il possible que Margot, qui est née avec un tempérament de Messaline, ait pu se contenter de gens qu'elle ne voyoit que par interêt, & qui la plupart n'étoient rien moins que des Hercules dans les travaux libidineux?

Rien n'est mieux fondé que cette objection, & il est juste d'y satisfaire. Sachez donc, Messieurs, qu'à l'exemple des Duchesses de la vieille Cour & de plusieurs de mes Compagnes, j'ai toujours eu à mes gages… Mais que ceci, je vous prie, soit sous le secret. J'ai toujours eu un jeune & vigoureux Laquais, & je m'en suis si bien trouvée, que tant que l'ame me battra au corps, je ne changerai point de méthode. Indépendanment de ce que les Drôles sont sans conséquence, ils vous servent dans la minute, & ne vous ratent pas comme font les honnêtes gens; ou du moins, quand la chose arrive, c'est après de si fortes épreuves, qu'il y auroit de l'injustice & de la cruauté à leur en faire un crime. Deviennent-ils insolens? il est aisé d'y remédier. On leur donne quelques coups de bâton; on les paie, & on les renvoie: cela ne fait pas le moindre petit pli. Il est vrai que je n'en suis jamais venue à ces extrêmités, parce que j'ai toujours eu la précaution de les prendre tout neufs, exactement de la tournure d'esprit & de corps du Paysan, que l'ingénieux & élégant Mr. de Marivaux nous a peint d'un coloris si naïf & si gai. Je me donne la satisfaction de les éduquer moi-même, & de les plier à ma fantaisie. Sur-tout, je ne souffre pas qu'ils aient aucune liaison avec leurs semblables, de peur que les coquins ne corrompent leur innocence & ne les débauchent. Je les tiens, pour ainsi dire, à la tâche: du reste, rien ne leur manque quant auvictum & vestitum. Ils sont proprement entretenus, & nourris comme des poulets à l'épinette, ou, pour parler moins métaphoriquement, comme de bienheureux directeurs de Nones, lesquels n'ont d'autre soin en ce monde, que de faire dévotement de bon chile & ce qui s'ensuit. Voilà, Messieurs, puisque vous étiez curieux de le savoir, la recepte dont je me sers journellement pour modérer les feux de l'incontinence. Au moyen d'un sistême si raisonnable, mes plaisirs ne sont point mêlés d'amertume. Je jouis en paix & à petit bruit, sans redouter les caprices & la mauvaise humeur d'un Amant impérieux qui me traiteroit en esclave, & me faisant peut-être acheter ses caresses au prix de mes épargnes, me réduiroit un jour à la mendicité. Je ne suis pas de ces grues-là. S'entête qui voudra de belle passion & de tendresse Platonique: je ne me repais point de vapeurs: les sentimens épurés & alambiqués de l'amour sont des mêts qui ne conviennent pas à ma constitution; il me faut des nourritures plus fortes. Vraiment, Mr. Platon étoit un plaisant original avec sa façon d'aimer. Où en seroit aujourd'hui le genre humain, si l'on eut suivi les idées creuses de ce gâte-métier? Il y a grande apparence que la nature ne l'avoit pas mieux partagé qu'Origéne, ou qu'on lui avoit fait quelque soustraction à l'instar de celle que l'on fit au doucereux Amant d'Héloïse. Au moins, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que son maître Socrate, qui avoit les piéces sans lesquelles on ne sauroit être Pape, ne lui a pas prêché cette métaphisique. Il a suivi tout uniment le grand chemin; & s'il s'en est écarté, ç'a été de bien peu de chose. Reprenons notre histoire.

A peine la renommée eut-elle publié dans Paris mon veuvage, que je me vis obsédée par une multitude de dupes de toute espéce & de tous rangs. Un Ambassadeur extraordinaire me délivra fort à propos de leurs importunités. Je ne pus me dissimuler à moi-même la joie que je ressentis alors d'avoir fait une conquête de cette importance. Quel triomphe flatteur pour ma vanité! & que je m'imaginois de satisfaction de voir à mes pieds une personne, qui, par son adresse à ménager les esprits, par la sagacité de ses lumiéres & une parfaite connoissance des interêts divers des Souverains, peut de son cabinet changer tout le sistême des affaires de l'Europe, & contribuer également au bien général & à la gloire de sa Patrie! Tel étoit le tableau favorable que je me faisois de Mr. l'Ambassadeur avant de l'avoir vu. Je ne doutois pas qu'il ne joignît à ces rares & sublimes talens, mille autres belles qualités, ne concevant pas que l'on pût jamais remplir des emplois de cette conséquence, sans être doué d'un génie supérieur. Ce qui me confirma sur-tout dans la haute idée que je m'en étois faite, ce fut la façon singuliére dont il s'y prit pour traiter avec moi. Notre accord se fit par voies de négociations. Des Agens secrets vinrent me trouver de sa part: je lui en députai de la mienne: ils s'aboucherent ensemble: les offres proposées furent écoutées, examinées, débattues. Chacun cherchant les avantages de son parti, multiplioit les difficultés: on rencontroit des inconvéniens par-tout; on en faisoit naître où il n'y en avoit pas. S'accordoit-on sur un point? on différoit sur l'autre. Cependant, après plusieurs conférences rompues & renouées, nos Plénipotentiaires signerent heureusement les Articles, & l'échange du double traité fut fait à notre contentement réciproque.

Comme il y a tout lieu de croire que le Lecteur est impatient de connoître Son Excellence, je vais, sans le faire attendre plus long-tems, lui en crayonner le portrait.

Mr. l'Ambassadeur avoit une de ces figures que l'on peut appeller insignifiante, & par conséquent, assez difficile à définir. Il étoit d'une taille au-dessus de la médiocre, ni bien, ni mal fait: il avoit la jambe d'un homme de Qualité, c'est-à-dire, gréle & décharnée. Il affectoit un air de noblesse, que son visage trivial démentoit. Il portoit la tête haute, en se gonflant les joues, & jettoit sans cesse un œil de complaisance sur l'Ordre dont il étoit décoré. Du reste, à sa mine grave, silencieuse & intérieure, on l'auroit cru absorbé dans de très-profondes méditations, & minutant les plus vastes desseins. Il ne parloit presque pas, pour donner à entendre qu'il pensoit beaucoup, & que son caractére lui prescrivoit d'être circonspect & mesuré dans ses discours. Le questionnoit-on? il répondoit par quelque léger mouvement de tête, accompagné d'un coup d'œil mistérieux ou d'un imperceptible petit sourire. Qui croiroit que sur un extérieur si bizarre & des apparences si équivoques, je fus près d'un mois la dupe de ma préoccupation pour Mr. l'Ambassadeur? Je ne me serois pas ôté de la cervelle qu'il ne fut le plus grand homme du monde, sans la peinture charitable que m'en fit son Secrétaire. J'ai déja observé ci-dessus que nous n'avons pas de plus rigoureux & de plus redoutables censeurs que nos domestiques. Si, malgré leur ignorance, nos défauts ne leur échappent pas, comment pourrions-nous espérer d'échapper aux traits mordans de leur langue, quand ils ont de la pénétration? Celui-ci étoit trop éclairé pour se laisser éblouir par la morgue & le sérieux étudié de son Maître. Quoiqu'il en soit, j'ai trouvé ses observations si judicieuses, que je crois faire ma cour au Lecteur de les lui communiquer. C'est le Secrétaire qui parle:

«Souvenez-vous, me dit-il, pour ne vous y jamais tromper, que les Grands ne sont généralement grands que par notre petitesse; & que c'est le respect aveugle & pusillanime qu'un ridicule préjugé nous inspire pour eux, qui les éléve à nos yeux. Osez les envisager; osez faire abstraction du faux éclat dont ils sont environnés, le prestige s'évanouira. Vous connoîtrez immédiatement leur valeur intrinséque, & verrez que ce que vous avez pris si souvent pour grandeur & dignité, n'est autre chose, qu'orgueil & bêtise. Une maxime sur-tout qu'il ne faut pas oublier, c'est que le mérite personnel n'est pas plus relatif à l'importance du Poste qu'on occupe, que la bonté d'un cheval à la richesse du harnois qui le couvre. Bridez une Rosse à son avantage, caparaçonnez-la, chargez-la du plus fastueux équipage, tous ces ornemens ne sauroient la métamorphoser: ce ne sera jamais qu'une Rosse. A l'application. Un génie étroit tel que Son Excellence, s'imagine qu'un air de discrétion, un dehors grave & composé, une contenance impérieuse & altiére, sont les seules qualités qui constituent & caractérisent le Ministre. Je dis, moi, que cela ne caractérise qu'un fat. Il a beau se gourmer, se panader & se rengorger sous le poids imposant de sa mission; l'on verra toujours à travers sa contrainte & ses efforts, qu'il a les reins trop foibles pour un si pesant fardeau. Aussi ne manque-t'il pas de s'en débarrasser sur nous, dès qu'il peut se dérober à l'œil du public. Et alors que croyez-vous qu'il fasse, tandis que nous suons à déchiffrer les dépêches & à y répondre? Il polissonne avec ses domestiques, son singe & ses chiens; il fait des découpures, il fredonne; joue de la flûte, se jette dans un fauteuil, s'étend, bâille & s'endort. N'allez pourtant pas vous figurer que tous les Ministres soient taillés sur un si pitoyable modéle. Il en est dont le mérite est infiniment supérieur aux éloges qu'on pourroit en faire. J'en connois plusieurs qui joignent aux talens qu'exige leur état, celui de se concilier l'affection & l'estime générale, & qui, bien différens de leurs postiches Confreres, savent être recueillis dans le cabinet, & dissipés dans le monde, d'autant plus adroits politiques en cela, que l'air de confiance & de franchise qu'ils témoignent à l'extérieur, fait qu'on ne s'en méfie pas, & que personne ne songe à se boutonner devant eux.»

Mr. le Sécrétaire me dit encore une infinité d'excellentes choses, que je pourrois insérer ici; mais comme il n'est rien qui n'ennuie à la longue, j'aime mieux laisser le Lecteur sur la bonne bouche.

L'admiration & le respect que j'avois eus jusqu'alors pour Son Excellence, dégénéra bientôt en mépris. Malgré sa magnificence & ses largesses, j'aurois été capable de lui faire quelqu'incartade pour m'en délivrer, si le dérangement soudain de ma santé ne nous eut fourni un prétexte réciproque de rupture. Je tombai dans une langueur & une mélancolie qui furent l'écueil du savoir des plus célébres disciples d'Esculape. Chacun d'eux également ignorant du mal réel dont j'étois attaquée, m'en prêtoit un de son imagination, & me le prouvoit par des sillogismes si concluans, que me croyant tous les maux ensemble, je prenois des remédes de toute main, & faisois de mon corps une boutique d'Apothicaire. Cependant, je diminuois à vue d'œil, & n'étois plus qu'une triste image, qu'une ombre déplorable de ce que j'avois été. Je m'efforçois en vain de remplacer la fraicheur naturelle de mon teint, mes couleurs & mon embonpoint, par les secrets illusoires de l'Art. Le vermillon, la pommade, le blanc & les mouches n'étoient pas capables de retracer à mon miroir le joli minois de Margot. A peine retrouvois-je, dans la profonde méditation & la pénible étude de deux heures de toilette, un seul petit trait qui me rappellât le souvenir de mon ancienne beauté. J'étois presque dans le cas d'une décoration de Théâtre, qui par la magie de la perspective, est admirable de loin, & qu'on ne sauroit voir de près sans être révolté. Les couches diverses de fard dont je me surchargeois le visage me prêtoient un certain éclat à quelque distance, & donnoient à mes yeux de la vivacité: mais m'approchoit-on? l'on ne voyoit plus qu'un amas confus & bizarre de couleurs grossiéres, dont la rudesse offensoit la vue, & sous lesquelles il n'étoit pas possible de démêler ma ressemblance. Helas! que de sujets d'affliction & de désespoir quand je me rappellois le tems heureux où Margot, parfaitement ignorante des ruses & du raffinement de la parure, étoit riche de son propre fonds, & n'empruntoit ses charmes que d'elle-même! Enfin, pendant qu'immolée à mes ennuis & aux ordonnances des Médecins, je traînois un reste de vie, j'entendis parler d'un Empirique, auquel on avoit donné le sobriquet de Vise-à-l'œil, parce qu'il prétendoit connoître la nature de tout mal dans les yeux. Quoique je n'eusse jamais eu grand'foi aux miracles des gens à secrets, la foiblesse où j'étois reduite m'avoit insensiblement disposé l'esprit à la crédulité. Et comme il n'y a rien qu'on se persuade plus aisément que ce que l'on souhaite avec plus d'ardeur, je fis prier Mr. Vise-à-l'œil de passer chez moi, ne doutant pas qu'il ne me rendît bientôt la santé. Au premier abord sa phisionomie me plut. Je lui trouvai un air ouvert & gracieux, au lieu de ce caractére effrayant qui est empreint sur le front de la plupart des Médecins & des Charlatans. Il commença par exiger de ma franchise une bréve confession de ma vie passée avant de tomber malade, & du régime que l'on m'avoit fait observer depuis. Après quoi, m'ayant fixée attentivement l'espace de deux ou trois minutes, sans faire le moindre mouvement ni proférer un seul mot, il rompit le silence en ces termes: «Mademoiselle, vous êtes fort heureuse que les Médecins ne vous aient point tuée. Votre mal auquel ils n'ont rien connu, n'est point une affection du corps, mais un dégout de l'esprit, causé par l'abus d'une vie trop délicieuse. Les plaisirs sont à l'ame ce que la bonne chére est à l'estomac. Les mêts les plus exquis nous deviennent insipides par habitude: ils nous rebutent à la fin, & nous ne les digérons plus. L'excès de la jouissance vous a, pour ainsi dire, blasé le cœur & engourdi le sentiment. Malgré les charmes de votre condition actuelle, tout vous est insupportable. Les soucis accablans vous suivent au milieu des fêtes, & le plaisir même est un tourment pour vous. Voilà votre état. Si vous voulez suivre mon avis, fuyez le commerce bruyant du monde: ne faites usage que d'alimens salubres & substantiels: couchez-vous de bonne heure, & soyez matinale: prenez de l'exercice: ne fréquentez que des personne dont l'humeur cadre à la vôtre; ayez toujours quelqu'occupation pour remplir les vuides de la journée. Sur-tout ne faites aucun reméde, & je vous garantis dans six semaines aussi belle & aussi fraîche que vous l'ayez jamais été.»

Le discours de Mr. Vise-à-l'œil fit sur mes sens un effet si merveilleux, que pour peu que j'eusse eu foi au Grimoire, je l'aurois soupçonné de m'avoir touchée d'une baguette magique. Il me sembloit que je sortisse d'un sommeil profond, pendant lequel j'avois rêvé d'être malade. Persuadée que Mr. Vise-à-l'œil m'arrachoit d'entre les bras de la mort, je lui sautai au cou par excès de reconnoissance, & le congédiai avec un présent de douze louis.

Dans la résolution d'observer à toute rigueur son ordonnance, mon premier soin fut de signifier ma sortie à l'Opera. Quoiqu'on soit obligé d'y servir six mois encore après cette formalité, Mr. Thuret voulut bien m'en exempter. Je ne me vis pas plutôt libre, qu'il me parut que je pensois pour la premiére fois. Depuis le jour que je m'étois éclipsée du domicile de mes parens, je n'avois pas plus songé à eux, que s'ils n'eussent jamais existé, & que je fusse tombée des nues. Mon changement de situation les rappella dans ma mémoire. Je me reprochai mon ingratitude envers eux, & songeai à la réparer au plutôt, supposé qu'ils vêcussent encore. Mes perquisitions furent assez long-tems infructueuses. Enfin, un vieux Marchand de tisanne m'apprit que Mr. Tranche-montagne avoit fini ses jours, commandant une rame sur les Galéres de Marseille, & que ma mere se trouvoit actuellement resserrée à la Salpétriére, après avoir reçu au préalable une petite correction publique de la main de Monsieur de Paris.[27]


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