CHAPITRE V
Extraits de correspondances particulières se rapportant à Marie-Louise et rendant compte de sa situation d'esprit.—Mmede Montebello, MM. Corvisart et Caffarelli se séparent de l'Impératrice.—Projet de Marie-Louise d'aller prendre les eaux d'Aix en Savoie. La cour d'Autriche n'y est nullement favorable.—La reine Caroline de Naples, grand'mère de la femme de Napoléon.—Son portrait.—Bons conseils qu'elle donne à Marie-Louise.
La correspondance de mon grand-père avec sa femme, demeurée à Paris avec leurs enfants, se multipliait pendant cette période d'exil. Nous allons y puiser d'assez nombreux extraits qui jetteront quelque lumière sur la situation d'esprit de Marie-Louise et sur son caractère. Dans trois ou quatre lettres qui s'échelonnent du 25 au 31 mai les observations qui la concernent sont nombreuses. Mon grand-père s'y inquiète de ce qu'il appelle à plusieurs reprises safacilité, ce qui veut dire, probablement, un excès de générosité et decrédulité. Il trouve que l'Impératrice se laisse trop aisément duper par des intrigants envers lesquels elle prend des engagements qu'elle doit être, par la suite, dans l'impossibilité de remplir et il ajoute qu'elle s'en cache de peur qu'on ne cherche à s'opposer à ces actes de munificence, en lui démontrant l'indignité de ceux qui en bénéficient. Il déplore l'éloignement obstiné de Marie-Louise pour tout ce qui estaffaire: «Penser à ses intérêts, estime-t-elle, c'est manquer de noblesse; ne pas accueillir les aventuriers qui s'efforcent de s'attacher à elle: c'est manque de générosité.» Malgré le rôle ingrat qu'il croyait de son devoir d'assumer, mon grand-père ne réussit guère, paraît-il, à prémunir sa souveraine contre une façon de penser qu'elle considérait comme louable, et contre des tendances généreuses qui, par leur exagération même, n'étaient susceptibles de produire que des résultats déplorables. Une autre fois c'est à son aveuglement sur ce qui constitue son seul et véritable intérêt qu'il s'en prend, blâmant dans Marie-Louise une fatale disposition à écarter, de ses préoccupations, l'avenir comme une idée importune. Jugeant compromis l'avenird'une princesse si peu sérieuse, mon grand-père en demeurait profondément affecté, regrettant le sacrifice inutile qu'il avait fait en s'attachant à ses pas. Mais bientôt après il se ressaisit et termine sa lettre par ces mots: «L'Impératrice est touchée de mon attachement. Elle me l'a dit les larmes aux yeux. Je ne la quitterai qu'à la dernière extrémité.»
Une autre des lettres de cette correspondance mérite d'être citée tout entière. Elle porte la date du31 mai 1814:
De Schönbrunn: «Je n'augure rien de bon de ce qui va se passer ici pendant le mois de juin. Si ce n'était au reste le véritable attachement que je porte à l'Impératrice, cela me serait fort indifférent. Car, pour ce qu'on appelle intérêts, ils ne peuvent pas être plus nuls. Tu sais d'ailleurs que ce n'est pas dans cette vue que je l'ai suivie; je n'ai écouté que mon cœur, et n'ai jamais calculé ce qui fait le but de toutes les ambitions. Je ne m'en repentirai jamais, quoi qu'il puisse arriver, parce que ma conscience me suffit. On dit hautement ici que Sa Majesté est trop jeune pour la laisser se conduire elle-même. Il est probablequ'on m'attribue une partie de l'honneur de la conseiller; mais ce qui lui nuit le plus c'est la légèreté qu'elle a eue de confier ses affaires pécuniaires et les choses d'honneur à Bausset qui, malheureusement, jouit d'une assez mauvaise réputation, qui est bien connue ici, et qui rejaillit sur nous. Ajoute à cela la prochaine arrivée de M. de Cussy que bien tu connais, et tu peux juger si ce n'est pas beaucoup plus qu'il n'en faut pour nous perdre. En vérité tout cela me touche aux larmes, et je suis malheureux d'aimer si tendrement une princesse, digne à tant d'égards du plus profond dévouement.»
Quand MmeDurand, le respectable auteur desMémoiresdont nous avons plus d'une fois eu occasion d'invoquer le témoignage, parle desperfides conseillersde l'impératrice Marie-Louise et de son mauvais entourage, on peut à présent constater qu'elle donne une note juste, et qu'elle a fait preuve non seulement de perspicacité, mais surtout de véracité.
Le 30 mai 1814, jour de la signature à Paris du traité de paix entre la France et les Puissancesalliées, leJournalde mon grand-père relate que l'impératrice Marie-Louise, après avoir été rendre visite à sa grand-mère la reine de Naples à l'occasion de la Saint-Ferdinand, patron du roi son mari, se rendit ensuite chez l'impératrice d'Autriche.
Marie-Louise était accompagnée paraît-il de la duchesse de Montebello, de MM. de Bausset et de Saint-Aignan. Mais il arriva que la femme de l'empereur François étant à table, sa belle-fille seule put être introduite auprès de Sa Majesté, et que Mmede Montebello et ces deux messieurs, abandonnés dans une office, furent laissés irrévérencieusement au milieu des domestiques qui servaient le dîner!
Le lendemain, 31 mai, l'impératrice Marie-Louise vit partir avec douleur sa très chère dame d'honneur et amie, la duchesse de Montebello, rentrant en France avec son inséparable docteur Corvisart et M. de Saint-Aignan. Cette séparation fut extrêmement pénible, pour l'impératrice surtout. Le 1erjuin, à 10 heures du soir, le brave et loyal général Caffarelli prenait à son tour congé de Marie-Louise, et partait le lendemain à 7 heures du matin. Il avait donné à l'Impératrice, enarrivant à Schönbrunn, les meilleurs conseils sur la ligne de conduite que ses véritables amis auraient voulu lui voir adopter. Elle ne les suivit malheureusement pas, mais elle demeura sincèrement affligée du départ de ce brave officier. On apprit à Vienne, ce même jour, que l'empereur d'Autriche avait dû quitter Paris pour revenir dans sa capitale; les souverains de Russie et de Prusse partaient en même temps pour Londres. Le 6 et le 7 juin, leJournalde mon grand-père signale que Marie-Louise écrit et envoie des lettres en se servant, pour leur transmission, du courrier de la reine de Naples sa grand'mère. Elle avait eu à dîner le 6 juin le prince de Ligne et le prince Clary.
A cette époque on remettait encore à Marie-Louise, sans les ouvrir, les lettres de l'empereur Napoléon, car l'infatigableJournalrapporte qu'elle reçut le 14 juin une lettre de son époux, datée du 9 mai: «Cette lettre était dans son paquet mêlée avec d'autres lettres et des journaux.» Cette lettre, comme toutes celles que Napoléon écrivait à Marie-Louise, devait probablement rappeler à celle-ci la convenance de venirretrouver son mari à l'île d'Elbe ou tout au moins d'aller faire une saison d'eaux en Toscane pour se rapprocher de lui, au lieu de se rendre à Aix comme sa fantaisie le lui conseillait et comme Corvisart l'avait obstinément prescrit. De son côté la cour d'Autriche voyait déjà, d'un œil méfiant, la fugue projetée de Marie-Louise vers les montagnes de la Savoie, et faisait toutes sortes d'objections pour la dissuader de l'entreprendre. Le cabinet de Vienne redoutait que, placée si loin de sa surveillance, Marie-Louise ne lui échappât et ne revînt plus à Schönbrunn. C'est alors que Metternich songea sérieusement à choisir un mentor pour diriger les volontés de la fille de son maître, et lui imposer sa tutelle. L'empereur d'Autriche, de complicité avec son premier ministre, avait d'abord jeté les yeux sur le prince Nicolas Esterhazy, seigneur de la Cour infiniment respectable, mais Metternich le jugeatrop âgépour acquérir, sur l'esprit de Marie-Louise, le genre d'influence qui lui paraissait désirable... et ce fut ainsi que son choix finit par se fixer sur le général Neipperg. Il avait sondé ce dernier, et lui avait reconnu toutes les qualités nécessaires pour jouer, à l'entièresatisfaction du gouvernement autrichien, un rôle utile auprès de la femme de l'empereur détrôné. Le principal ministre de l'empereur François était secondé, dans ce plan de corruption déloyal, par l'impératrice d'Autriche dont les vues s'accordaient avec les siennes, et qui affichait la prétention de diriger l'esprit et les actions de sa belle-fille. La belle-mère de Marie-Louise avait toujours été et restait effectivement l'adversaire irréductible de l'Empereur Napoléon.
Plus compatissante et plus équitable pour le mari de sa petite-fille se montrait la vieille reine Marie-Caroline de Naples[23], sœur comme on le sait de la femme de Louis XVI. A travers mille dangers cette reine, réussissant à tromper la surveillance des Anglais, avait trouvé le moyen de s'échapper de Sicile et d'arriver à Vienne en passant par Constantinople. Elle était venue en Autriche pour intéresser au sort de son mari, le roi Ferdinand, son gendre l'empereur François II. Elle voulait obtenir, à tout prix, à l'aide des armées de ce prince, l'expulsion du roi Murat et la restitutionintégrale du royaume de Naples à ses légitimes possesseurs. Cette énergique princesse était résolue—dit mon grand-père—à voir chaque souverain en particulier et à ne pas lâcher prise qu'elle n'eût atteint le but qu'elle poursuivait: la chute du roi Joachim. Son caractère entreprenant et sa ténacité donnaient quelque inquiétude au gouvernement autrichien, dont elle accusait de son côté l'égoïsme.
«Cette reine qui dans les temps de prospérité de l'empereur Napoléon—ajoute mon grand-père—avait été son ennemie déclarée, et dont l'opinion ne pouvait être suspecte de partialité, professait une haute estime pour ses grandes qualités. Apprenant que je lui avais été attaché en qualité de secrétaire, elle me rechercha pour me parler de lui. Elle me disait qu'elle avait eu autrefois à s'en plaindre; qu'il l'avait persécutée et blessée dans son amour-propre (car j'avais alors quinze ans de moins, observait-elle); mais qu'aujourd'hui qu'il était malheureux, elle oubliait tout. Elle ne pouvait retenir son indignation devant les manœuvres employées pour arracher sa petite-fille à des liens qui faisaient sa gloire, et pour priver l'Empereurde la plus douce consolation qu'il pût recevoir, après les immenses sacrifices arrachés à son orgueil. Elle ajoutait que si l'on s'opposait à leur réunion, il fallait que Marie-Louise attachât les draps de son lit à sa fenêtre et s'échappât sous un déguisement:Voilà, répétait-elle,ce que je ferais à sa place; car quand on est mariée, c'est pour la vie!Un tel acte de hardiesse, qui souriait à l'esprit entreprenant de la vieille reine, n'était pas dans la mesure du caractère de Marie-Louise, ni dans ses idées de décorum.»
Continuons d'emprunter au livre de M. de Bausset quelques détails complémentaires relatifs à Marie-Caroline de Naples:
«Cette princesse, dit-il[24], était d'une taille au-dessous de la moyenne, avait une démarche sans dignité, mais sa physionomie était vive et spirituelle: ses traits étaient assez réguliers, ses yeux petits, son sourire gracieux; sa voix était dure et son teint sans couleur; la seule chose que l'on pouvait remarquer en elle était l'extrême blancheur et la beauté de ses bras. Elle avait alors63 ans, et il était facile de juger que, dans sa jeunesse, elle avait dû être jolie, moins pourtant que ne l'était sa sœur, Marie-Antoinette de France.
»Les événements du mois d'avril en France venaient de ramener Marie-Louise dans le sein de sa famille paternelle; la grand'mère et la petite-fille s'y trouvaient dans une situation assez analogue. Cette conformité, dont les causes seules différaient, donna peut-être plus de charme à leur affection que les liens du sang qui les unissaient, et qui, d'ordinaire, sont comptés pour peu de chose dans des rangs aussi élevés. La reine Caroline venait redemander une couronne que des traités récents conservaient à Joachim. Marie-Louise avait été obligée de déposer la sienne. Plus vive, plus ardente, la reine de Sicile paraissait irritée des refus qui lui étaient faits. Je ne sais s'il faut l'attribuer à l'humeur qu'elle éprouvait contre la diplomatie circonspecte du Cabinet de Vienne, ou bien seulement à la politesse naturelle ou aux égards qu'elle croyait devoir à celle qui venait d'être la victime innocente d'une convulsion politique encore plus éclatante que celle dont elle seplaignait... Toujours est-il certain qu'elle eut assez de grandeur d'âme pour savoir apprécier et estimer la fidélité et le dévouement des personnes qui avaient suivi la destinée de sa petite-fille; elle ne parlait même de Napoléon qu'avec la noble franchise d'une ennemie à la vérité, mais d'une ennemie qui ne fermait point les yeux sur les grandes qualités de ce prince. Assurée par tout ce que lui disait l'Impératrice, que jamais Napoléon n'avait cessé d'avoir pour elle les meilleurs procédés, et qu'elle avait été comblée de soins et d'égards les plus touchants, la reine de Sicile l'engagea à se parer du portrait de Napoléon, qu'une réserve timide avait relégué au fond d'un écrin, et elle ne cessa de combler des plus grandes caresses le jeune Napoléon, le fils de son ennemi. Il y avait, dans cette conduite autant d'esprit que de délicatesse. Cette manière d'être et de l'exprimer ne se démentit pas un instant.»
Il faut convenir que la grand'mère de Marie-Louise lui donnait des conseils plus nobles et plus élevés que ceux que M. de Bausset, qui en fait l'éloge, est accusé d'avoir donnés à la femme de Napoléon!...
Marie-Louise, le duché de Parme et Metternich.—Lettre de l'île d'Elbe pour recommander les eaux de la Toscane.—Retour de l'empereur d'Autriche à Vienne.—Réception qui lui est faite.—Dîner chez Marie-Louise.—Comment se passe la journée du secrétaire des commandements de l'Impératrice.
Le 14 juin avait été une journée que Marie-Louise avait passée presque tout entière, ainsi que son entourage français, dans de longues causeries avec sa grand'mère la reine de Naples. Rappeler la femme de Napoléon au sentiment de ses devoirs n'était certes pas une besogne inutile. On a pu comprendre, par le compte rendu détaillé plus haut de quelques-unes des exhortations de l'aïeule, l'impression salutaire qu'elles auraient dû exercer sur le cœur de sa petite-fille. Mmede Brignole expédiant à l'île d'Elbe un courriernommé Sandrini, Marie-Louise en profita ce jour-là pour donner une pensée à son époux et lui envoyer une lettre. Comme un enfant gâté, l'Impératrice ne songeait guère plus d'ailleurs qu'à accomplir le projet qu'elle avait formé d'aller prendre les eaux d'Aix en Savoie, et de se rapprocher ainsi de la duchesse de Montebello qu'elle n'avait pas encore eu le loisir d'oublier. Marie-Louise dut se donner beaucoup de mouvement et de peine pour obtenir de sa famille, et de Metternich, l'autorisation de s'absenter aussi loin et pour une période de temps relativement longue. On avait semé des doutes sur la possibilité de son voyage en Savoie et on lui proposait les eaux de Carlsbad ou d'autres analogues, situées en Allemagne, et qui pourraient mieux convenir à sa santé.
Bien que la possession du duché de Parme fût assurée à Marie-Louise dans l'esprit du Cabinet autrichien, Metternich profitait de la candeur de cette princesse, et, pour mieux la dominer, lui inspirait des craintes continuelles sur la possibilité de la réalisation d'un désir qui lui tenait tant à cœur. La souveraineté de ce petit duchéd'Italie, que l'on faisait miroiter à ses yeux comme la récompense de son obéissance aux vues de l'Autriche, était devenue comme un nouveau supplice de Tantale pour la fille de François II.
Les prévenances dont Marie-Louise était l'objet de la part de sa belle-mère et des dames de la Cour masquaient le dessein de s'emparer de son esprit, de la confiner dans sa famille et de diriger toute sa conduite. Elle entrevoyait parfois confusément, dans certaines tracasseries dont elle était obsédée, l'intention secrète de la séparer définitivement de l'empereur Napoléon, auquel l'attachaient encore les liens du devoir et de l'affection. Elle se reprochait alors d'avoir trop cru aux impossibilités de le rejoindre, et d'avoir eu trop de confiance dans les promesses mensongères qui lui avaient été faites pour calmer ses scrupules. Enfin Napoléon, dans presque toutes ses lettres, l'entretenait de projets de réunion. Le général Bertrand écrivait en effet de Porto-Ferrajo à mon grand-père: «Si l'Impératrice a attendu à Vienne la réponse à sa lettre, l'Empereur désire qu'elle n'aille pas à Aix, et si elle y est déjà rendue,qu'elle n'y passe qu'une saison et qu'elle revienne le plus tôt possible en Toscane, où il y a des eaux qui ont les mêmes qualités que celles d'Aix. Elles sont plus près de nous, de Parme, et elles donneront à l'Impératrice le moyen d'avoir son fils auprès d'elle... Le voyage d'Aix plaît d'autant moins à l'Empereur qu'il n'y a plus probablement de troupes autrichiennes, et qu'alors l'Impératrice peut être exposée aux insultes de quelques aventuriers, et que d'ailleurs ce voisinage ne doit pas plaire aux souverains de ce pays. Il n'y a aucun de ces inconvénients en Toscane.» Mais Marie-Louise ne devait pas attendre l'autorisation de son époux pour faire ses préparatifs de voyage et pour se mettre en route.
«Le 15 juin 1814, dit mon grand-père, Sa Majesté partit à 8 heures du matin de Schöenbrunn avec Mmede Brignole et moi pour Siegartskirchen où elle devait attendre, à la maison de poste de cette localité, l'arrivée de l'empereur d'Autriche, qui retournait dans ses États, et au-devant duquel elle avait résolu de se rendre. L'impératrice d'Autriche et les enfants de ce prince l'y avaient précédée. L'empereur François arriva à Siegartskirchenà 1 heure et demie, et vînt trouver Marie-Louise dans la maison de poste, accompagné de l'impératrice d'Autriche. L'ancienne impératrice des Français reçut son père dans la même salle de la maison de poste où l'empereur Napoléon avait reçu, en 1805, la députation qui venait lui présenter les clefs de Vienne. Le souvenir de la scène dont j'avais été le témoin, neuf ans auparavant, se retraça vivement à mon esprit. Je revoyais en imagination le glorieux vainqueur devant lequel le comte Zinzendorf, suivi de vénérables magistrats, s'inclinait en lui présentant, sur un plat d'argent, les clefs de l'orgueilleuse capitale de l'Autriche. Je revoyais ces députés recommandant leur ville et ses habitants à la générosité du vainqueur. Cette hallucination m'avait saisi au point que je fermai involontairement les yeux pour me recueillir. Quand je les rouvris je vis une scène bien différente. Les rôles étaient changés. A la même place où j'avais vu le soldat victorieux, dans une attitude fière, mais tempérée par un sentiment de générosité naturelle et par la sympathie qu'inspire aux cœurs magnanimes l'humiliation d'un grand peuple, je voyais une princessepresque agenouillée, les yeux humides, devant un prince qui la relevait avec un mélange d'orgueil et de tendresse. Cette princesse était la femme de Napoléon. Le prince était le beau-père de son époux, de celui dont il avait naguère imploré la clémence au bivouac de Sar-Uchitz, et qu'il proscrivait aujourd'hui. Dieu! me disais-je, quel jeu de la fortune, quel contraste et quelle leçon![25]»
Après quelques instants de repos l'empereur François, quittant Siegartskirchen, monta dans la calèche de sa fille; l'impératrice d'Autriche dans sa berline avec le prince héréditaire Ferdinand, l'archiduc François et l'archiduchesse Léopoldine. Mmela comtesse Laczanski, Mmede Brignole et mon grand-père dans la troisième voiture. L'impératrice Marie-Louise, après avoir dîné à Burkendorf avec toute sa famille, précéda d'un quart d'heure le retour de son père à Schönbrunn accompagnée, dans sa calèche, de l'archiduc Ferdinand son frère et du grand duc de Würtzbourg[26]son oncle. Les habitants de Vienne et des environs se pressaient, en foule immense, pour voir passer le cortège, et remplissaient les avenues et même les appartements du palais.
Le 16 juin le souverain de l'Autriche, parti de Schönbrunn à 8 heures du matin, fit son entrée triomphale, à cheval, dans Vienne. La veille, à la descente de voiture de l'empereur François au château, Marie-Louise lui avait amené son fils pour le présenter à son grand-père.
Le 20 juin l'impératrice Marie-Louise avait invité à venir s'asseoir à sa table le comte et la comtesse d'Althann, grand maître et grande maîtresse de la maison de l'impératrice d'Autriche, ainsi que le grand maître des cuisines: landgrave de Fürstenberg. Le grand chambellan remettait ce même soir, à mon grand-père, une lettre du général Bertrand partie de l'île d'Elbe le 27 mai.
Le 21 juin, après un déjeuner chez Marie-Louise, avec son oncle le palatin de Hongrie, Mmede Brignole, Mmede Bausset et mon grand-père furent présentés à l'empereur d'Autriche. «Il nousaccueillit avec bienveillance, assure mon grand-père, et prolongea assez longtemps un entretien dans lequel il ne fut question d'aucun objet politique[27]. Une circonstance de cette présentation était faite pour me frapper. La pièce où l'empereur François nous recevait était la même qui avait servi de cabinet à l'empereur Napoléon en 1805 et en 1809. Ce cabinet, rempli des souvenirs d'une grande souveraine (Marie-Thérèse) était orné de sa statue et des portraits de ses descendants.»
En prévision de son prochain départ pour Aix, Marie-Louise avait résolu de recommander aux soins du docteur Franck, célèbre médecin de Vienne, son fils qui devait rester en Autriche avec la comtesse de Montesquiou, sa fidèle et noble gouvernante, pendant l'absence de l'Impératrice sa mère. Mon grand-père dut se rendre chez le docteur Franck, pour s'entendre avec lui à ce sujet, et il fut convenu que le médecin viennoisserait présenté à Sa Majesté le 27 juin. Le 24, après une visite au château d'Hetzendorf, chez sa grand'mère, Marie-Louise avait reçu à dîner l'archevêque de Vienne, qui avait béni son mariage par procuration en 1810, le prince Trauttmansdorf, grand maître de la Cour, le comte Trauttmansdorf son fils, grand écuyer, et le comte Chotek, ministre d'État et des Conférences. Le dimanche 26 juin grande réception à Schönbrunn chez l'impératrice Marie-Louise. Un grand nombre de notabilités de la Cour et beaucoup de membres de la famille impériale viennent prendre congé d'elle avant son départ pour les eaux. LeJournalde mon grand-père cite entre autres noms: le prince de Ligne, le grand chambellan comte Wrbna, le grand écuyer et ses quatre enfants, la maréchale de Bellegarde, la comtesse O'Donnell et ses sœurs, M. et Mmede Taffe, M. de Reigersberg, le comte Chotek, M. et Mmed'Althann, M. de Kaiserstein, le grand duc de Würtzbourg, les archiducs Reinier, Antoine, Rodolphe et Maximilien, l'archiduchesse Béatrix, l'archiduc François et la princesse de Sardaigne sa femme, etc.
Enfin le 29 juin, jour fixé pour son départ,Marie-Louise reçoit dans la journée sa grand'mère la reine Marie-Caroline, plusieurs de ses oncles, ses deux frères, leurs gouverneurs et le médecin de l'empereur François; à 6 heures du soir elle va prendre également congé de ses sœurs. Une indisposition assez sérieuse de Mmede Brignole fait un moment craindre à l'Impératrice d'être obligée de différer son départ. «Sa Majesté dîne à 7 heures et demie avec son fils et moi, ajoute mon grand-père, et voit pendant son dîner Mmesde Colloredo et Crenneville. A huit heures arrive sa belle-mère, l'impératrice d'Autriche, qui reste auprès de Sa Majesté jusqu'au moment où elle monte en voiture, c'est-à-dire jusque vers 10 heures et demie. L'impératrice d'Autriche m'exprime, d'une manière très gracieuse, son regret de ne pas m'avoir reçu chez elle, et le désir que je m'y présente à mon retour à Vienne. Marie-Louise promet à sa belle-mère d'y revenir après avoir pris deux saisons d'eaux.»
La femme de Napoléon quittait alors avec soulagement cette ville de Vienne où sa situation était fausse malgré les prévenances et les égards dont l'entourait sa famille. Le cœur inquiet, l'âmeremplie d'amers souvenirs, elle avait soif de mouvement et de distractions, le besoin de s'étourdir et de chasser les pensées, souvent sombres, qui assiégeaient son esprit. Elle était revenue en Autriche comme elle en était partie quatre ans auparavant, déchue du haut rang que lui avait assigné pour un moment la politique changeante du Cabinet de Vienne, et leurrée de la jouissance d'une principauté que ce gouvernement devait lui faire acheter par les plus pénibles sacrifices. «Quand elle avait été destinée, dit mon grand-père, à devenir la compagne de l'empereur Napoléon, l'Empereur son père lui avait donné, en se séparant d'elle, les conseils d'un bon père de famille:Soyez bonne épouse, bonne mère, et rendez-vous agréable en tout à votre mari. La politique autrichienne avait sous-entendu: Tant qu'il sera puissant et heureux, et utile à notre maison!»
Tout avait bien changé depuis cette époque, et le proverbe est bien vrai quand il affirme que les absents ont toujours tort; le sort de Napoléon en fournira une nouvelle preuve. Cependant, au cours des cinq semaines que l'impératrice Marie-Louisevenait de passer à Vienne, mon grand-père rapporte qu'elle y reçut plusieurs lettres de son époux, l'une par l'intermédiaire du général autrichien Köhler, à son retour de l'île d'Elbe où il avait accompagné l'Empereur en qualité de commissaire autrichien, les autres renfermées dans des lettres du général Bertrand[28]. L'Impératrice y répondit exactement paraît-il. Ces lettres du comte Bertrand contenaient quelques notions générales sur la situation de Napoléon à l'île d'Elbe, et sur les espérances qu'il paraissait conserver d'y revoir, dans un avenir rapproché, l'Impératrice et son fils. Combien cet espoir était vain!
Avant de continuer la relation du voyage de l'impératrice Marie-Louise, nous ne jugeons pas inutile d'ouvrir ici une parenthèse, pour insérer une lettre de mon grand-père à sa femme, lettre destinée à donner à celle-ci une idée du genre de vie mené par lui à Schönbrunn:
«Schönbrunn,le 18 juin 1814.
»Si tu veux savoir comment ma journée est arrangée, le voici: Je me lève à 6 ou 7 heures du matin, mais pas plus tard. Je lis un peu ou reçois quelqu'un. Je m'habille et descends à 9 heures chez l'Impératrice, où je passe une heure.
»A 11 heures et demie nous déjeunons, assez habituellement seuls, c'est-à-dire l'Impératrice, MmeBrignole, Bausset et moi. Après déjeuner, Sa Majesté reçoit quelquefois ses oncles ou des étrangers. Elle s'occupe chez elle ou passe quelques heures avec sa famille ou prend une leçon d'italien jusqu'à 5 heures qu'elle va se promener, si le temps le permet, ou à cheval, ou à pied ou en voiture; je l'accompagne ordinairement. A 7 heures, nous dînons. Presque toujours l'Impératrice invite deux ou trois personnes de Vienne. Après dîner nous jouons à la poule, et à 10 heures, Sa Majesté rentre chez elle. Après avoir causé, on continue à jouer une demi-heure ou une heure; puis nous allons nous coucher. Voilà une vie bien régulière et j'ajouterai bien monotone pour ce qui me regarde.»
Un peu plus tard, au cours des différentes promenades ou excursions de Marie-Louise en Suisse pendant le mois de juillet 1814, mon grand-père—dans sa correspondance avec ma grand'mère,—fera savoir à celle-ci «qu'il ne peut quitter sa Majesté d'un pas, et qu'il est obligé de l'accompagner et de lui donner le bras partout, Marie-Louise ayant la bonté de vouloir toujours le garder à ses côtés.»