CHAPITRE XVIII
Mmede Brignole et Bausset malades.—Les intrigues continuent à la petite cour de Schönbrunn.—Nouvelles difficultés à propos du duché de Parme.—Gentz donne ses conseils à Marie-Louise et à Neipperg.—L'abbé Werner, anecdote.—L'empereur Alexandre vient déjeuner à Schönbrunn.—Amabilité de ce prince.
Les malades de la maison française de l'Impératrice à Schönbrunn ne se remettaient pas sensiblement, ni surtout rapidement, de leurs maux. Mon grand-père, dans une de ses lettres comparait M. de Bausset à un martyr profane, et ajoutait en parlant de lui: «Voilà quinze jours qu'il est tenaillé par des douleurs affreuses, qui lui ôtent le sommeil et l'appétit, et le font hurler comme un taureau. Mais tel est son embonpoint que cet horrible régime n'a pu le diminuer! Quand il s'efforce de se remuer dans son lit, ondirait un éléphant caché sous ses couvertures. Il commence pourtant à mieux aller, et j'espère qu'avant huit jours nous verrons Mmede Brignole et lui, dressés sur leurs pattes de derrière...
»1erfévrier 1815.»
La goutte, au palais de Schönbrunn, d'après les notes quotidiennes relevées sur notreJournal, n'empêchait guère à ce qu'il paraît les intrigues d'aller leur train. Tout en en constatant une recrudescence assez marquée dans le courant de février 1815, la concision exagérée des termes, employés pour en signaler la persévérance, ne permet pas malheureusement d'en préciser le caractère, ni la nature spéciale. On ne prenait pas semble-t-il assez de soin, à la petite cour de l'Impératrice, de la garde des papiers compromettants,—ainsi, du reste, que tend à le démontrer l'incident, dont on se souviendra peut-être, survenu à la fin de septembre au Righi, à l'auberge duSoleil d'Or. Malheureusement aussi pour ceux que concernaient ces papiers accusateurs, ils tombaient toujours, par un hasard malencontreux, précisément entre les mains des personnesauxquelles on aurait eu le plus d'intérêt à les dissimuler! Le général Neipperg, mis au courant de cet incident, qui reste pour nous d'ailleurs mystérieux, en prévint l'impératrice Marie-Louise; et leJournalajoute ces quelques mots d'une brièveté désespérante:explication au sujet de la pièce en question;—complication de faussetés.» Le soir les entrées furent contremandées chez l'Impératrice, laquelle fit seulement appeler dans son salon le fils de la comtesse Brignole qui était venu voir sa mère, toujours souffrante, et dont l'entourage constate l'air abattu et découragé.
Le comte Neipperg, plus zélé que Marie-Louise elle-même, pour les intérêts de cette princesse à Parme, intérêts qui devaient au reste se confondre avec les siens propres, se démenait activement en sa faveur et allait, dans ce but, conférer avec M. de Gentz presque tous les jours. Il s'agissait de lever les derniers obstacles aux éternels atermoiements du ministre Metternich, et les conseils d'un homme tel que Gentz étaient, pour atteindre ce résultat, infiniment précieux. Nous en trouvons la preuve dans le journal tenu par le secrétaire des conférences du Congrès de Viennequi, à la date du 24 février, inscrit: «Reçu de Neipperg une lettre de remerciements de sa part et de celle de l'impératrice Marie-Louise,pour un bon conseil que je leur ai donné.»
Quel pouvait être ce conseil? Probablement celui de donner au premier ministre de l'empereur François l'assurance formelle de ne pas emmener à Parme le fils de Napoléon, et de renoncer—dès ce moment—à réclamer en sa faveur tout droit à recueillir un jour, en Italie, la succession de sa mère... Marie-Louise, qui n'avait aucune idée d'ambition pour son fils, se résigna sans beaucoup de peine à consentir à ce sacrifice, comme la suite des événements ne tarda guère à le démontrer.
Le 3 févriermon grand-père écrivait à sa femme:
«On se flatte beaucoup à Paris quand on croit que les affaires du congrès y sont terminées. Elles ne sont rien moins que cela. Il y a trois jours qu'on les croyait fort avancées; aujourd'hui les voilà de nouveau entravées. C'est une machine dont les ressorts et les rouages ont bien peu de liant. J'ai lu, dans les journaux de Paris, qu'effectivementl'Impératrice était attendue à Parme dans les premiers jours de ce mois, mais je ne l'ai appris que là. Il n'en est nullement question ici. L'affaire de Parme n'est pas même encore entamée. On s'est beaucoup écrit et répondu jusqu'ici, mais sans résultat. Tout est accroché par les grandes questions de la Saxe et de la Pologne. Ces deux articles réglés, le reste je crois irait vite. Un incident nouveau va peut-être retarder ou accélérer ces négociations: c'est l'arrivée de lord Wellington, comme ministre au Congrès, pour y remplacer lord Castlereagh, ministre des Affaires étrangères, qui retourne à Londres. Quelque expéditif qu'on le suppose, encore faut-il lui donner le temps de prendre connaissance des choses et des hommes.
»En attendant les bals et les redoutes étourdissent les oisifs de Vienne sur la stagnation des affaires, mais non le pauvre peuple de cette ville qui se désole de la baisse du papier qui est effrayante. Pour 20 francs on a 25 florins, et originairement le florin vaut 45 sols; ainsi il perd presque les deux tiers de sa valeur. Les dépenses auxquelles l'Autriche est obligée par le séjour dessouverains sont aussi ruineuses que pourraient être celles d'une guerre. Je crois qu'elle sera bien fondée à demander une indemnité à la fin de tout ceci...»
A Vienne se trouvait, à cette époque, un certain abbé Werner, ancien luthérien converti, qui ne se bornait pas à composer des sermons, mais s'occupait encore d'écrire des tragédies. Cet abbé, fort en renom dans la société viennoise, fut admis à venir faire à Schönbrunn, devant Marie-Louise et ses invités, la lecture de sa tragédie deCunégonde, en langue allemande. L'abbé Werner, très répandu dans le monde, fréquentait les réunions où se rencontraient les souverains et les différents princes étrangers. Présenté au roi de Prusse[67]fervent luthérien, notre abbé, que ce monarque ne voyait pas de bon œil, s'était vu interpeller par ce prince en ces termes: «Je n'aime guère, Monsieur, les personnes qui changent de religion!» «Sire je le conçois, aurait répondu l'abbé Werner, et c'est une des raisons pour lesquelles je ne puis aimer Luther.»
Le 7 février le général Neipperg donna lecture à l'impératrice Marie-Louise, en présence des personnes composant sa petite cour, d'un long mémoire dont il était l'auteur, et qui relatait les vicissitudes subies par les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla. Ce mémoire établissait également les droits de l'Autriche à la possession de ces différents petits états. Un peu plus tard le même influent conseiller de Marie-Louise jugeait nécessaire de prendre à part mon grand-père, et de lui parler pour la première fois,avec une apparente émotion, de la tournure inquiétante que prenaient, assurait-il, les affaires de cette princesse à propos de Parme. Le général Neipperg, témoin de la surprise de son interlocuteur, prétendit qu'il venait d'avoir à ce sujet une conversation d'une heure avec le premier Ministre d'Autriche. Il déclara que le prince de Metternich lui avait fait comprendre, entre autres raisons qui retardaient la reconnaissance des droits de l'Impératrice, l'impossibilité où le congrès se trouvait d'admettre que son fils l'accompagnât en ce moment en Italie. Inquiet du faible reste d'influence que pouvait encore exercer mon grand-pèresur l'esprit de Marie-Louise, surtout quand il s'agissait du prince son fils, le prudent conseiller de la princesse ne voulait négliger aucune précaution utile. Neipperg prit donc à témoin mon grand-père du devoir qu'avaient, d'après lui, les vrais amis de l'Impératrice, de la supplier de laisser son fils à Vienne, si la présence de cet enfant en Italie formait le principal obstacle à l'avènement de sa mère au trône de Parme. Il ajoutait que Marie-Louise pourrait venir tous les ans rendre visite à son fils à Vienne. Le lendemain, croyant apparemment devoir convertir mon grand-père à son opinion, le général lui en reparla devant M. de Bausset, toujours souffrant de sa goutte.
Cette condition draconienne, imposée à Marie-Louise, et à laquelle celle-ci eut la faiblesse de donner son adhésion, montrait tout ce que le nom de Bonaparte soulevait de crainte et d'aversion parmi les membres du Congrès réunis dans la capitale de l'Autriche. Au prix seulement de ce cruel sacrifice, la femme de Napoléon se verrait investie de la souveraineté de Parme, si longtemps disputée par sa rivale l'ex-reine d'Étrurie. Le Conseil, probablement donné parGentz, avait été, comme on le voit, efficace; mais il nous semble véritablement qu'une mère avait bien mauvaise grâce à lui faire écrire pour l'en remercier.
Le 14 février, l'Impératrice avait eu, chez l'empereur son père, un long entretien, en sa présence, avec M. de Metternich. Elle avait dû très vraisemblablement, au cours de cette entrevue, acquiescer en principe au sacrifice qu'on exigeait d'elle—car elle avait remporté cette fois une assurance ferme que ses droits à la souveraineté de Parme seraient vigoureusement défendus. Les représentants de l'Angleterre Wellington et Castlereagh, pressentis par Neipperg, et que cette question secondaire intéressait peu, avaient manifesté de leur côté des dispositions favorables aux desiderata de Marie-Louise. L'ingrat duc Dalberg, comblé de bienfaits naguère par Napoléon, soutenait au contraire, chez sa belle-mère, Mmede Brignole, que l'Impératrice n'aurait pas son duché de Parme, et que les alliés ne souffriraient pas que la race de Bonaparte obtînt une souveraineté indépendante!
Quelques jours auparavant mon grand-père,s'adressant à sa femme, lui avait écrit que les malades de la petite cour de Schönbrunn se portaient un peu mieux, mais souffraient encore beaucoup. Mmede Brignole et Bausset paraissaient avoir payé tribut à la souffrance et à la maladie pour la préservation des santés de toutes les autres personnes de la petite cour de l'Impératrice. A l'exception en effet de ces deux malades, tout le monde se portait bien au château. Pressé sans doute par ma grand'mère de hâter son retour en France, son fidèle correspondant lui répondait:
«... Après avoir fait l'école de croire à l'amitié et à la constance d'une souveraine qui a toutes les qualités attachantes, sauf la fermeté et le discernement, je ne puis pas la quitter dans la crise qu'elle traverse, quoique je ne lui sois utile à rien, et faire dire à tout le monde que je suis au moins le plus léger et le plus inconséquent des hommes. D'ailleurs la poursuite de mes affaires de dotation[68]me retient aussi. Je n'ai aucun droità la conservation de ces biens; si j'en tire quelque chose, ce sera pure faveur. Si je m'en vais au moment où l'on s'occupera de cela et que je n'obtienne rien, je me reprocherai d'avoir moi-même ruiné mes affaires en n'en attendant pas la conclusion. D'un autre côté je ne serai peut-être pas plus avancé en restant...»
La comtesse Brignole ne se remettait pas, elle avait le pressentiment de sa fin prochaine, et mon grand-père, ému de compassion à la vue de ses souffrances, avait fini par lui pardonner les défaillances morales dont il s'était plaint, plus d'une fois, dans les lettres de sa correspondance intime.
«J'ai passé, écrivait-il, une partie de la journée du mardi-gras au chevet de cette pauvre Brignole que j'ai tenue pendant dix minutes sans connaissance. Elle est vraiment dans un triste état de santé... Je lui ai prêché de retourner en Italie, mais comment se décider à renoncer à une ombre d'influence, et puis je ne sais quelle existence elle retrouverait dans son pays; je crois sa fortune dans un grand délabrement. De chez MmedeBrignole j'ai été chez Bausset que j'ai trouvé en pâmoison sur un fauteuil, affublé d'un vieux châle de cachemire et d'une couverture piquée à grands ramages, suant dans ce harnais, et jetant au plafond des yeux de reproche, tantôt suppliants, tantôt furieux...»
Heureusement la petite colonie française de Schönbrunn, si éprouvée et si réduite en nombre par la maladie, allait faire une recrue dont mon grand-père se félicitait sincèrement pour sa part. Effectivement, et comme il l'a dit quelque part, dans sesMémoires, les amis de l'empereur Napoléon se faisaient bien rares dans ce château des souverains de l'Autriche. Aussi écrit-il, le 17 février, avec satisfaction à ma grand'mère:
«... Nos affaires de Parme reprennent couleur et j'espère qu'elles iront mieux pour l'Impératrice qu'elles n'avaient été jusqu'à présent. Il nous est arrivé un nouvel hôte hier matin: c'est Anatole de Montesquiou. J'ai eu du plaisir à voir quelqu'un qui arrive fraîchement de Paris...»
L'empereur Alexandre avait fait annoncer la veille du 18 février, par une lettre des plus gracieuses à l'impératrice Marie-Louise, qu'il viendraitce jour-là lui demander à déjeuner. Ne le voyant pas arriver Sa Majesté avait fini par se mettre à table; or, deux minutes après, le czar faisait son apparition. Après une courte conversation, ajoute notreJournal, auquel nous empruntons tous ces détails, Leurs Majestés passent dans la salle à manger, où le général Neipperg et mon grand-père les suivent et prennent part au repas. Pendant ce déjeuner Alexandre se montra, comme toujours, plein de grâce et d'amabilité, témoignant à Marie-Louise les meilleures dispositions et le plus grand désir de lui être utile. Avant de partir le souverain russe, prenant mon grand-père par le bras, l'assura de son intérêt, et de sa résolution de lui venir en aide pour le succès de ses affaires particulières; ajoutant qu'il avait l'intention de prendre à cet effet une mesure générale, dans laquelle serait comprise la question de sa dotation dans les provinces belges[69]. Aussi ma grand'mère recevait-elle, quelque temps après, une lettre de son mari datée de ce même 18 février, où il lui parle de cette visite et lui donnequelques détails sur les habitants de Schönbrunn:
«... Nous avons eu ce matin l'empereur de Russie à déjeuner. Je ne puis assez me louer de son affabilité et du véritable intérêt qu'il me témoigne. L'Impératrice et son fils se portent à merveille, Mmede Montesquiou aussi et moi de même. Mmede Brignole va beaucoup mieux, mais garde encore le lit. Il n'y a que ce pauvre diable de Bausset qui ne peut pas parvenir à se dresser sur ses malheureuses jambes. Sa goutte est opiniâtre au dernier point. Il y a bientôt un mois qu'il est cloué sur son lit, mais il n'a jamais été en danger, au lieu que Mmede Brignole l'a été tout à fait.»