CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXVI

Mon grand-père demande à Marie-Louise de lui faire délivrer des passeports pour la France.—Réputation de Talleyrand; on ne le juge pas favorablement, même à Vienne.—Variations de Metternich rapportées par Talleyrand.—Le cabinet de Vienne disposé à s'entendre en sous-main avec Napoléon.—Causes de l'avortement de ces dispositions plus conciliantes.—Joachim déclare la guerre à l'Autriche.—Des lettres de Napoléon, du roi Joseph et de sa femme sont remises par mon grand-père à l'Impératrice.—Correspondance active de Marie-Louise avec Neipperg.

Le 9 avril, après déjeuner, mon grand-père eut, avec l'impératrice Marie-Louise, quelques instants d'entretien. Il lui témoigna son désir de retourner en France, où sa famille après un éloignement si prolongé, avait besoin de sa présence[96]; il la pria de vouloir bien, en conséquence, lui faire obtenir les passeports indispensables pour quitter le territoireautrichien. Marie-Louise ne dut pas être surprise outre mesure de la requête qui lui était adressée; elle pouvait depuis longtemps s'y attendre. Sincère ou non, l'Impératrice fit, auprès de son interlocuteur, les instances les plus affectueuses pour le retenir. Elle finit cependant par lui promettre d'en parler à son père.

Dans la journée Sa Majesté se rendit—comme elle le faisait presque journellement—à Vienne, pour s'y concerter avec l'archiduc Charles, auquel elle paraissait avoir accordé la plus grande confiance. Elle avait également, là, de très fréquentes entrevues avec un des ministres autrichiens, M. de Wessenberg, qu'elle allait consulter à propos de ses intérêts, et qui semblait avoir pris, provisoirement auprès d'elle, la place de Neipperg, en tant que conseiller seulement.

Parmi les mille et un propos tenus par les oisifs de Vienne, on citait, depuis quelques jours, celui-ci: Quelqu'un a assuré à l'empereur d'Autriche que M. de Talleyrand avait été en correspondance avec l'île d'Elbe par l'intermédiaire d'Augereau. On ajoutait que le monarque autrichien—sans essayer de contester l'assertion—s'étaitborné à manifester son étonnement d'une pareille fourberie de la part de ce personnage. Si l'on pouvait à la rigueur concevoir pour les talents de ce ministre une certaine estime, on n'en accordait dans tous les cas, même à Vienne, aucune à son caractère. L'ancien évêque, devenu ministre, était l'objet de la suspicion de tout le monde dans la capitale de l'Autriche. Aussi lorsqu'il voulut plus tard, à son tour, s'éloigner de Vienne pour retourner sur la frontière française auprès du roi Louis XVIII, le prince Schwarzenberg représenta-t-il à M. de Metternich le danger de laisser partir un tel homme. L'esprit d'intrigue si versatile de Talleyrand était toujours à redouter, ainsi que le mauvais usage que son intérêt personnel pourrait le porter à faire de la connaissance des actes secrets du Congrès, auxquels il avait pris une part si prépondérante. Tels étaient les arguments du prince Schwarzenberg, dont le ministre Metternich fut obligé de tenir compte, et qui provoquèrent l'ajournement de la délivrance des passeports sollicités par M. de Talleyrand.

Les personnes de l'entourage de Talleyrand rapportaient, dans le courant de ce mois d'avril,un propos qu'il aurait, à en croire ceson dit, tenu récemment. Travaillant fréquemment avec le prince Metternich, Talleyrand aurait prétendu que le ministre autrichienvariait souvent. Il est à présumer en effet que le chancelier de l'empereur François, suivant l'exemple même dudit Talleyrand, et pour des motifs vraisemblablement analogues, hésitait quelquefois sur le choix de la ligne de conduite à adopter dans les graves circonstances du moment. L'empereur Napoléon était toujours redoutable, et il ne faut pas se dissimuler qu'il inspirait toujours aux alliés une impression de véritable frayeur en même temps qu'une vive rancune. Avec un semblable adversaire tout était possible. Les prodiges accomplis par lui dans le passé faisaient redouter l'avenir. S'il allait encore remporter des victoires?... Cette terrible éventualité donnait la chair de poule aux coalisés, et spécialement à l'Autriche. Ne serait-il pas sage, avant de tenter de nouveau le sort des batailles, d'entamer des négociations avec cet ennemi formidable; au besoin même de s'arranger en particulier avec lui, pour peu qu'il se montrât de son côté raisonnable et conciliant? Telle étaitpeut-être la pensée de derrière la tête du Cabinet de Vienne à cet instant critique, bien qu'il n'eût voulu convenir à aucun prix, devant ses alliés, de ces réelles tergiversations.

Certains indices, dont nous parlerons tout à l'heure, autorisent, suivant nous, ces suppositions, et permettent de leur accorder quelque crédit. Le surlendemain du jour où Marie-Louise avait promis à mon grand-père de solliciter pour lui l'obtention de passeports auprès de l'empereur d'Autriche, cette princesse lui fit savoir le soir, en allant dîner, que l'empereur François désirait que le Secrétaire des commandements de sa fille vît d'abord M. de Metternich. Le 12 avril, à déjeuner, l'Impératrice prévint mon grand-père qu'elle avait eu beaucoup de peine à obtenir de l'Empereur une autorisation de départ, et lui réitéra en tout cas, de la part du monarque autrichien, l'invitation de se tenir prêt à se présenter chez le ministre Metternich.

Le chancelier de l'empire d'Autriche avait persisté, jusqu'alors, à demeurer neutre dans la question de Naples. Il avait fait plus, il avait défendu la couronne du roi Murat, et surtoutcelle de la reine Caroline Bonaparte sa femme, contre les rancunes et l'animosité croissante de Louis XVIII et de Talleyrand. Il avait enfin dépêché tout récemment, auprès du roi Joachim, un de ses agents les plus habiles, le général Neipperg, pour engager ce brouillon couronné, qui était surtout un brave soldat, à se tenir en repos. On lui faisait dire de rester neutre, quoi qu'il arrivât, et de ne pas abandonner le parti de l'Autriche. On lui donnait l'assurance, s'il se conformait à ces injonctions, que le trône de Naples lui serait conservé. D'autre part le cabinet de Vienne, à l'époque même de la mission de Montrond, entamait des négociations avec le Gouvernement français[97], par l'intermédiaire plus que sujet à caution du sympathique duc d'Otrante, et se déclarait déjà disposé à reconnaître l'établissement d'une régence. On voit que la déclaration du 13 mars, d'une violence si ridiculement exagérée, ne pesait déjà plus d'un grand poids sur les dispositions de l'Autriche. Napoléon, auquel il futrendu compte en grand détail de ces pourparlers, qui avaient eu lieu à Bâle, repoussa cette proposition de la régence de Marie-Louise, qui l'excluait lui-même du trône. A ceux qui le pressaient d'y donner son adhésion, pour éviter une nouvelle et terrible guerre, il répondait: «Quoi! vous accepteriez une Autrichienne pour régente,—vous voudriez réduire la France à cet état d'abaissement? Je n'y consentirai jamais, ni comme père, ni comme époux, ni comme citoyen. Ma femme serait le jouet de tous les partis, mon fils malheureux, et la France humiliée sous le joug de l'étranger!»—Lui opposait-on les propositions que lui-même avait faites sur cette base, en 1814, il coupait court aux observations par ces mots: «Il y a des raisons de famille que je ne peux pas dire[98].»

Ce que l'Empereur ne voulait pas dire, c'est qu'il soupçonnait fortement ce que la conduite de l'impératrice Marie-Louise avait de répréhensible. Peut-être ce qui n'était d'abord chez lui que soupçon s'était-il transformé par la suite en certitude...

Quoi qu'il en soit les dispositions, déjà moins intransigeantes de nos ennemis, étaient susceptibles de s'améliorer encore. Nous citerons, à l'appui de ce que nous venons d'avancer, l'extrait suivant d'un ouvrage du général Gourgaud, écrit à Sainte-Hélène sous le titre deCampagne de 1815:

«Il existait des chances de paix positives. La révélation du traité secret du 3 janvier, arrivée à temps à Alexandre, pouvait le séparer de ses alliés. En second lieu, des négociations furent entamées avec l'Autriche. Malheureusement, dans les premiers jours d'avril, Murat, ce fatal produit du vertige dynastique de Napoléon, attaqua l'Autriche. Cette puissance, convaincue que la folle agression du roi de Naples était concertée avec l'Empereur, rompit toute négociation en disant:Comment pouvons-nous traiter avec Napoléon, quand il nous fait attaquer par Murat?[99]»

Murat avait, en 1814, précipité la chute de Napoléon par sa défection; en voulant faire parade de son zèle en 1815, il retira au contraire à l'Empereur tout espoir comme toute possibilitéde négocier avec ses adversaires. On peut dire que son rôle a été fatal à la France, dans ces deux circonstances décisives.

On apprit seulement le 14 ou le 15 avril, à Vienne, la déclaration de guerre du roi Joachim à l'Empire d'Autriche, mais on eut la précaution de ne pas la rendre publique. Dès lors mon grand-père ne reçut plus aucune invitation nouvelle d'avoir à se présenter chez M. de Metternich. Les chances d'un rapprochement entre l'Autriche et la France s'étaient définitivement évanouies, et nous en connaissons maintenant la cause principale.

Le 17 avril parvenait, à Vienne, la nouvelle que l'armée napolitaine, sous les ordres du roi Joachim, avait franchi le Pô, et commencé les hostilités contre l'Autriche. La mission diplomatique du comte Neipperg auprès de Murat avait échoué; celle du même personnage, en tant que général autrichien, allait donner, à bref délai, des résultats plus appréciables. Le 18, en effet, un courrier apportait à lord Stewart, l'un des plénipotentiaires anglais au Congrès, l'avis d'une défaite des troupes napolitaines. Aussitôt l'archiduc Renier s'empressade se rendre chez Marie-Louise, pour lui confirmer l'authenticité de cette nouvelle, et pour lui annoncer la part glorieuse prise par le général Neipperg aux exploits des troupes autrichiennes. Combien Marie-Louise ne dût-elle pas remercier le ciel des succès obtenus, par son cher général, sur son infortuné beau-frère le roi Murat! Ce paladin, rempli de vaillance, était celui des membres de la famille de son mari pour lequel la fille de l'empereur François montrait le moins de penchant. Elle répétait souvent que—lorsqu'elle régnerait à Parme—elle serait heureuse de visiter les principales villes d'Italie, de voir Naples surtout «où le roi Joachim, elle l'espérait bien, ne régnerait plus». Il est vrai de dire que la mère de Marie-Louise était née princesse de Naples.

Le 16 avril avaient commencé, dans la capitale de l'Autriche, des prières publiques et des processions pour le succès de la guerre contre la France et contre Napoléon. Ces processions, composées des écoles de jeunes filles et de garçons, et auxquelles se joignaient des gens du peuple, se déroulèrent pendant quatre jours à travers laville. Des drapeaux, des bannières de toutes couleurs précédaient ce cortège, qui parcourait les rues de Vienne et les faubourgs, puis allait ensuite faire des prières à la cathédrale de Saint-Étienne, et dans les principales églises. La cour ne manquait naturellement pas de donner le bon exemple, et d'assister à ces cérémonies religieuses. L'impératrice d'Autriche, qui semble avoir décidément possédé toutes les qualités de tact dont sont généralement douées les personnalités de race germanique, insista vivement, auprès de Marie-Louise, pour que celle-ci s'unît publiquement à ces prières,ordonnées pour obtenir le succès de la guerre contre Napoléon. Marie-Louise, sans volonté, sans idée de résister, aurait fini, peut-être, par céder à ces obsessions, si l'empereur d'Autriche et ses frères n'avaient pas eu la pudeur de le lui déconseiller. L'épouse de Napoléon, d'ailleurs, en observant les convenances élémentaires, ne paraissait faire de concession que pour avoir le droit de persévérer dans sa détermination de ne pas revenir en France.

Dans la soirée du 18 avril mon grand-père avait demandé à l'impératrice Marie-Louise quelquesinstants d'entretien que celle-ci accepta de lui accorder aussitôt qu'elle serait de retour de son souper avec ses sœurs. Il avait reçu la veille, par un courrier spécial, une lettre de l'Empereur, une du roi Joseph et une de la reine sa femme adressées à l'Impératrice. Dès que Marie-Louise fut rentrée, mon grand-père lui remit ces lettres en lui disant qu'il s'acquittait d'une commission dont il était chargé. Alors Marie-Louise lui rappela qu'elle ne saurait accepter de recevoir cette correspondance autrement que pour la remettre à son père, conformément au serment qu'elle lui avait prêté. Il était encore temps de retenir ces lettres, ajoutait-elle, qui seraient, dans ce cas, considérées comme non avenues. «Comme ces lettres lui étaient destinées, dit dans sesMémoires[100]mon grand-père, et qu'il y avait plus d'avantages que d'inconvénients à ce qu'elles fussent lues, je la priai de les recevoir et d'en faire l'usage qui lui conviendrait. Quelques paroles furent ensuite échangées, entre nous, sur le sujet si pénible de son refus de se réunir à l'Empereur. Ellerépondit avec un peu de vivacité, mais pourtant avec sa douceur ordinaire, que sa résolution à cet égard était irrévocable. Quand je lui objectai qu'il n'y avait pas d'engagement irrévocable, et que telle circonstance pourrait se présenter qui rendît son retour en France obligatoire, elle se hâta de me répondre que le droit de son père lui-même n'allait pas jusque-là. Il m'échappa de lui dire, à mon tour, que les sentiments qu'elle montrait étaient injustes et peu conformes à son caractère; que si la nation française était instruite de sa répugnance, elle en serait blessée, car rien ne serait plus pénible aux Français que de voir leur attachement dédaigné, et qu'ils la repousseraient alors, après l'avoir ardemment désirée comme un gage de paix. Cet entretien a été le dernier que j'ai eu, avec elle, sur ce sujet. Son parti me sembla si obstinément pris que je jugeai désormais inutile d'y revenir. Le temps et les événements étaient d'ailleurs nos seuls maîtres[101].»

Ce même jour, après toutes sortes de difficultés et d'innombrables formalités, M. Ballouhey,intendant de la maison de l'Impératrice, ayant enfin obtenu des passeports pour retourner à Paris, était venu prendre congé de l'Impératrice. Marie-Louise, qui tenait beaucoup à ses utiles et dévoués services, lui fit promettre de revenir à Vienne, ajoutant qu'il était le seul Français que l'empereur d'Autriche verrait avec plaisir conserver ses fonctions auprès d'elle. En se séparant de M. Ballouhey, Marie-Louise le chargea, pour le cas où il s'approcherait de l'Empereur, de lui dire qu'Elle et son fils se portaient bien, et qu'elle faisait des vœux pour son bonheur. Elle ne lui confiait du reste aucune lettre, ce qui lui aurait été cependant bien facile, prétextant la visite rigoureuse dont M. Ballouhey ne manquerait pas d'être l'objet, de la part des autorités policières des différentes régions qu'il allait traverser...

En revanche, et comme on le croira sans peine, la correspondance de la fille de l'empereur François avec le général Neipperg—toujours de plus en plus active—confirmait la vérité du vieil adage: «Loin des yeux, près du cœur». Le ministre autrichien baron de Wessenberg était leur intermédiaire, et, le 23 avril, il remettait à Marie-Louiseune lettre volumineuse de l'inoubliable général datée de Trévise; une autre lettre partie de Modène, provenant de la même source, lui était parvenue l'avant-veille. La femme de l'empereur Napoléon qui ne voulait même plus lire les lettres que lui adressait son époux, le père de son fils, ni seulement y faire la plus courte réponse, attendait avec impatience les lettres de Neipperg et les lisait avec avidité.

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