LA RELIGION AU COUVENT

La piété est, en général, sincère et profonde, mais discrète, mesurée, paisible. M. l’abbé et la mère Préfète combattent de tout leur pouvoir certaines pratiques de dévotion qu’ils déclarent non seulement inutiles, mais dangereuses par la fausse sécurité qu’elles offrent aux esprits superficiels.

Leur enseignement se résume en ceci :

« Parce que vous aurez marmotté des prières sans fin…, que vous aurez accompli des pèlerinages qui, trop souvent, ne sont que des prétextes à excursions…, parce que vous aurez fait des vœux qui vous dispensent de tout effort…, que vous aurez brûlé des cierges à tels sanctuaires…, offert desex-votoà telles madones…; parce que vous assiégerez les confessionnaux et que vous passerez à l’église un temps qui serait mieux employé à vos devoirs d’état…, vous croirez-vous libérées de vos obligations de chrétiennes ?…

« Sont-ce de bonnes chrétiennes, celles qui ne pratiquent point la charité ou s’en débarrassent par une aumône jetée au hasard ?… celles qui ne payent point leurs dettes ?… celles qui se montrent exigeantes et dures avec leurs domestiques ?… celles qui médisent et celles qui mentent ?…

« Jésus a dit sur la montagne : « Heureux les pauvres d’esprit, c’est-à-dire ceux qui sont désintéressés ! Heureux, ceux qui sont doux, ceux qui sont miséricordieux, ceux qui ont le cœur pur, ceux qui souffrent persécution pour la justice… » Mais il n’a pas dit : « Heureuses les bigotes qui, bien calées dans un fauteuil et les pieds sur une chaufferette récitent sans fin des patenôtres et des oraisons dont leur bouche seule fait les frais. »

« Certes, il faut prier, mais il faut que la prière soit, suivant l’expression du catéchisme, une « élévation de notre âme vers Dieu ». Et quand on dit qu’il faut prier sans cesse, cela signifie que toutes nos actions doivent être un hommage à Dieu et aux lois qu’il nous a fixées. Nous ne voulons point pour vous de cette piété de routine qui n’améliore en rien, ni de cette piété de sentiment qui vire comme les girouettes, nous voulons une piété de raisonnement qui supporte la critique et soit capable de résister aux attaques de toute nature qui vous attendent dans le monde. »

Si ces principes ne sont pas formulés avec autant de précision et de netteté, l’enseignement religieux que l’on donne au couvent en est une perpétuelle application.

M. l’abbé dit souvent à ses filles :

— Il y a deux livres qui sont par excellence les livres du chrétien et que le chrétien ignore ou dédaigne : c’est le catéchisme et l’Évangile. Il faut savoir son catéchisme par cœur et s’efforcer sans relâche de pratiquer la morale de l’Évangile : c’est par là seulement que vous serez de vraies chrétiennes.

La mère Saint-Boniface est en dissidence formelle avec cette doctrine. Pour elle, toutes les minutes, si courtes, si fugitives soient-elles, où l’esprit se trouve libre, doivent être consacrées à des pratiques de dévotion. Elle conseille et, au besoin, impose le système des « oraisons jaculatoires ». Ce sont de brèves invocations que prononce l’une des personnes présentes et auxquelles l’assistance doit répondre.

Exemple : « Oh ! cœur de Marie… — Soyez mon refuge. » Ou bien encore : « Mon doux Jésus… — Miséricorde ! » Il y en a comme cela à l’infini ; et cela part tout d’un coup au moment où l’on s’y attend le moins.

Alice Gagneur s’est fait une spécialité de ce genre d’oraisons. On se demande où elle peut bien dénicher toutes celles qu’elle débite du matin au soir. A cause de cela, la mère Saint-Boniface, dont elle est, du reste, la grande favorite, la déclare un modèle de piété. Mais tout le monde la déteste, parce qu’elle est perfide, sournoise et rapporteuse. Aussi, pour une qui répond comme il faut à sa clameur, dix autres murmurent :

— Laissez-nous donc la paix, Alice, vous êtes assommante.

Et la gronderie générale qui s’ensuit n’est pas faite pour remettre en sympathie le « modèle de piété ».

La mère Saint-Jacques ne peut pas souffrir ce genre de dévotion. Une fois, elle a dit à quelques Blanches très raisonnables et chez lesquelles, par conséquent, l’interprétation fâcheuse n’était pas à craindre :

— Cela me produit l’effet de gens qui rêvent tout haut et dont la bouche parle sans que l’esprit s’en doute.

La dévotion de la mère Saint-Boniface n’est pas seulement continue, elle est encore lugubre et menaçante. Elle présente la religion comme un brandon enflammé ou une trique toujours prête à s’abattre. Elle prend plaisir à évoquer les rigueurs de laLoi de crainte. Le déluge, les plaies d’Égypte, le feu du ciel et autres épouvantails sont les points d’appui de tous ses sermons. « Dieu a puni autrefois, il punit encore, il punira tant que les hommes pécheront. »

Toute petite, Marie-Rose avait horreur de ces théories dont elle pressentait l’exagération. Elle s’accommodait à merveille des idées religieuses très raisonnables chez la mère Assomption, très élevées chez la mère Saint-Bernard et la mère Marie-Joseph, pleines de justice chez la mère Saint-Paul, confiantes, miséricordieuses chez la mère Sainte-Thérèse, la mère Saint-Vincent, la mère Sainte-Rosalie, bon enfant chez la mère Saint-Jacques, d’une naïveté touchante chez la plupart des sœurs converses, d’une pureté admirable chez toutes ; mais elle demeura l’ennemie irréductible de la dévotion sèche, dure, étroite de la mère Saint-Boniface. Cette divergence de vues occasionna de nombreux conflits entre la maîtresse intransigeante et la petite fille raisonneuse.

— Marie-Rose, vous ne priez jamais.

— Je vous demande pardon, ma mère, je prie. Seulement je prie en secret dans ma chambre, ainsi qu’il est recommandé dans l’Évangile, c’est pour cela que vous ne vous en apercevez pas.

Une autre fois :

— Marie-Rose, vous n’aimez pas le bon Dieu.

— Si, ma mère, je l’aime beaucoup, à ma façon. Je suis fâchée que ce ne soit pas la vôtre, mais je n’y puis rien.

Malheureusement, la mère Saint-Boniface, de par son titre de Surveillante générale, se trouve, en quelque sorte, grande maîtresse de la dévotion ; c’est elle qui gouverne les confréries et ordonne les petites cérémonies extraréglementaires ; elle mesure, pèse, dose la piété sans tenir compte de la nature et des aspirations de chacune. Il lui est avis que toutes les âmes et tous les cerveaux d’enfant doivent être coulés dans le même moule, comme des briques.

Quand on gémit plus fort que de raison sur les engelures qui, l’hiver, gonflent les orteils et font saigner les mains, la mère Infirmière essaye d’encourager :

— Que voulez-vous, mes pauvres petites, je sais bien que c’est très ennuyeux et très pénible. On vous soigne du mieux que l’on peut, mais il n’y a pas grand’chose à faire. Prenez patience ; avec le beau temps cela va disparaître.

Quand on se plaint des menus à la mère Économe, elle répond, avec sa bonne brusquerie, qui ne fâche jamais personne :

— Allez ! allez ! C’est cela qui vous donne le teint frais.

Quand on proteste en classe parce que l’« armoire » vous a fourni un cahier froissé ou écorné, la maîtresse répond généralement :

— Il en verra bien d’autres d’ici à ce qu’il soit fini.

A l’ouvrage manuel, si l’on met ses propres bêtises sur le compte des aiguilles qui s’épointent, du fil qui se tord ou casse, la mère Sainte-Rosalie hoche la tête avec regret :

— Hélas ! mes pauvres enfants, il faut en prendre son parti ; on ne fait plus de bonne marchandises maintenant. Les fabricants ne sont pas consciencieux.

En un mot, les religieuses incitent leurs élèves au courage, à la patience ou à la résignation. La mère Saint-Boniface, elle, a une formule, une seule, la même pour tous les cas :

— Offrez cela au bon Dieu !

Les engelures, le gras au réfectoire, les aiguilles qui cassent, le mauvais temps un jour de congé : tout est pour le bon Dieu.

Les fillettes sont trop avisées pour ne pas comprendre que ce qu’il s’agit d’offrir, c’est la petite douleur, le léger sacrifice ; mais, fâchées de n’être pas plaintes, elles feignent l’ignorance :

— Une belle offrande pour le bon Dieu, vraiment : des engelures et des poires blettes. Voyons, ma mère, qu’est-ce que vous voulez qu’il en fasse ?

Marie-Rose va plus loin dans l’argumentation. Elle prend soin de s’appuyer sur des textes dont on ne peut contester l’origine ni l’exactitude, sinon l’à-propos.

— Écoutez, ma mère, ce que dit l’Écriture sainte : « Caïn était laboureur, Abel pasteur de brebis. Caïn faisait à Dieu d’indignes présents qui n’étaient point agréés ; mais le Seigneur regardait favorablement les dons d’Abel qui lui offrait ce qu’il y avait de meilleur parmi les premiers-nés de ses agneaux. » Croyez-vous, tout de même, que je veux ressembler à Caïn ?

La mère Saint-Boniface a parfois des idées qu’elle croit propres à l’édification des pensionnaires et qui vont à l’encontre du but, celle-ci, entre autres :

Le dimanche, à la collation, on tire au sort des images qui, pendant toute la semaine, doivent servir de plan de conduite. Il y a, notamment, la série desmoyens de transport pour le cielavec des « conseils idoines à l’accomplissement du salut par lesdits moyens ». On gagne le paradis de toute espèce de façons dont quelques-unes sont très comiques. Le « modèle de piété » est naturellement chargé de la distribution, et certaines l’accusent d’aider le sort dans le sens de ses sympathies et de ses antipathies. C’est ainsi que Marie-Rose ne tire que des moyens longs, désagréables, ridicules : en chariot, en patache, en brouette, alors que Gagneur et ses amies sont favorisées des transports les plus rapides, tels que l’express et le ballon.

Il en va de même pour lesOffices à la cour du roi Jésus, où l’on peut être amie, confidente, épouse, reine tout aussi bien que servante ou portière. Une fois que Marie-Rose s’était vu successivement attribuer les rôles les plus infimes, elle protesta hautement :

— Écoutez, mère Saint-Boniface, Gagneur doit tricher. Elle joue toujours les rôles de souveraine et les autres ont le balai.

Quelques enfants — très peu — d’un esprit simple, docile, point raisonneur, acceptent ces méthodes de sanctification et même s’en édifient ; une poignée de petites frondeuses s’en égayent ; la majorité n’en a cure.

Heureusement que la mère Assomption est là. Son bon sens très net et très pratique lui fait saisir le côté dangereux qu’offrent ces procédés. Elle pense qu’à vouloir forcer la note, on risque de dégoûter ses filles de la religion ; et, pis que cela, de la leur faire tourner en ridicule.

Il est probable que ses avis prévalurent en haut lieu ; car, si les oraisons jaculatoires ne furent pas interdites, du moins, on cessa de les encourager ; et, à la rentrée de Pâques, lesMoyens de transport pour le ciel, lesOffices à la cour du roi Jésuset autres plans de conduite en images disparurent de la circulation.

Les cas de mysticisme sont assez rares ; on les soigne avec énergie et promptitude, et l’on en vient facilement à bout. Il serait injuste d’en rendre le régime du couvent seul responsable. Le passage de l’enfance à l’adolescence est presque toujours marqué par une petite crise d’exaltation. La jeune âme qui, brusquement, s’épanouit, se dilate est — comme le corps qui grandit trop vite — inhabile à trouver son aplomb ; et ses aspirations nouvelles sont parfois exagérées, voire même téméraires. Il n’y a pas trop lieu de s’en effrayer, du moment où elles sont nobles et pures. Avec une fermeté patiente on a bientôt fait de ramener le jeune esprit dans les limites de la raison. Et telles dont le mysticisme passager aurait pu sembler inquiétant, deviennent, grâce à un traitement bien compris, des femmes pleines de pondération et de calme.

De toutes les compagnes de Marie-Rose, deux seulement se montrèrent rebelles. Encore, par rebelles, faut-il entendre que, malgré leur évidente bonne volonté, les dispositions que l’on combattait en elles ne se modifièrent que très peu, et même point du tout.

Marguerite se soumet à des pénitences et à des mortifications de toute nature. Elle se pique jusqu’au sang, mange ce qui lui répugne et se prive de ce qui lui plaît. Elle enlaidit, autant que la chose est possible, l’uniforme et la coiffure du couvent. Elle s’impose des besognes pénibles et humiliantes qui ne lui sont pas commandées. Elle reste des journées entières sans parler, ne prononçant que les mots strictement nécessaires. Tout cela, du reste, est si plein de réserve que ses compagnes en ont à peine soupçon, sauf les très rares, dont l’esprit d’observation s’exerce, même à leur insu, sur tout ce qui les entoure.

Mais les religieuses sont clairvoyantes ; le manège de Marguerite ne leur échappa point et elles mirent tout en œuvre pour tempérer un zèle qu’elles jugeaient excessif. Ce fut inutile ; les conseils, les avertissements, ni même les injonctions ne produisirent qu’un très faible résultat.

Marguerite rentra au couvent en qualité de novice presque aussitôt en être sortie. Et, comme une fois, Marie-Rose, sa cadette de quelques années, faisait une allusion discrète aux macérations qu’elle s’était imposées du temps qu’elle était pensionnaire, la petite sœur lui répondit :

— Je me suis mortifiée du jour où, à la suite d’une grave remontrance de mon père, j’ai compris à quel point j’étais sensuelle, à quel point j’aimais la toilette, les friandises, le plaisir sous toutes ses formes. Si je n’avais pas fait ce gros effort pour me corriger, je risquais de causer beaucoup de mal aux autres et à moi-même.

A la suite d’une grave remontrance de mon père; plus tard, Marie-Rose fut bien aise de savoir que, pour Marguerite, au moins, l’influence religieuse ne devait pas être mise en cause. Les scrupules exagérés d’une âme de fillette, joints à une sévérité paternelle, peut-être inopportune, avaient seuls déterminé la crise.

Jeannine fut longtemps la pensionnaire la plus arrogante qui se pût voir. Ce n’était point qu’elle humiliât ses compagnes, elle les ignorait pour la plupart. Elle semblait croire que la place occupée par elle dans le monde était unique et bien supérieure à celle que devait occuper le reste du genre humain.

Du jour au lendemain elle se convertit. Elle devint aimable et complaisante avec les plus petites et les moins avenantes. Sa quasi-indifférence religieuse se changea en une piété, non pas ardente, comme aurait pu le faire présager son caractère, mais humble, timide, implorante. Ce ne fut pas la nature de cette piété qui inquiéta, mais sa permanence. On prit à tâche de tirer Jeannine de ses oraisons continuelles : ce fut en vain. Quand on l’envoyait courir à cligne-musette, sauter à la corde ou conduire une ronde, elle se soumettait avec une bonne grâce parfaite ; mais son entrain ne durait que tout juste le temps nécessaire à l’obéissance.

Aujourd’hui, on rencontre parfois l’altière Jeannine coiffée du bonnet des Petites Sœurs des pauvres et portant un lourd panier dont le contenu est destiné à ses « chers vieux ». Quel fut le motif de sa transformation subite ? Marie-Rose ne le sut jamais.

Ce furent les deux seuls cas de mysticisme qu’elle vit combattre sans succès. Mais qui sait si cet échec ne fut pas un bien ? si Marguerite et Jeannine ne furent pas tirées par là d’un danger plus grand ?

Pour ce qui est de l’intolérance dont on accuse les religieuses et leurs élèves, il est aisé d’en faire justice par la lecture du règlement.

« Si quelque fille de la religion diteréformée, écrit Pierre Fourrier, se trouve parmi les autres de vos écoles, traitez-la charitablement ; ne permettez pas que ses compagnes la molestent en lui faisant quelque fâcherie… Si ces enfants apprennent bien, donnez-leur pour prix quelque papier doré, quelque belle plume à écrire ou autre chose qu’elles ne puissent dédaigner. »

Marie-Rose eut toujours des compagnes protestantes, généralement Anglaises ou Scandinaves, etjamaiselle n’eut connaissance de la moindre tentative de prosélytisme à leur égard. Comme on ne pouvait priver une personne des offices pour les garder, elles assistaient à la messe et aux vêpres en lisant leur Bible. Mais une dame pensionnaire les conduisait au temple, et le pasteur avait toute facilité de les voir et de leur donner l’instruction religieuse nécessaire.

Loin de les molester, on les donnait souvent en exemple à leurs compagnes pour leur bonne tenue au Chœur et la manière dont elles sanctifiaient le dimanche.

Quelques pensionnaires, il est vrai, se froissaient légèrement de ces compliments.

— Ce n’est pas parce qu’elles sont protestantes, disait-on, qu’elles bougent moins que nous, c’est parce qu’elles sont du Nord.

Pour son propre compte, Marie-Rose conserva longtemps les relations les plus affectueuses avec Annie Mac Peables, fille d’un capitaine de laRoyal Mail. Et pourtant Annie était puritaine aussi fervente que Marie-Rose était ardente catholique.


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