Je sortis de la gare et me dirigeai tout droit devant moi. Je n’avais pas le choix : il n’y avait qu’un chemin, et quel chemin ! plein de fondrières et de cloaques… une piste plutôt…
Je m’attendais à trouver la ville tout de suite. Mais pour arriver aux premières maisons, il me fallut marcher pendant un bon quart d’heure, en pataugeant dans cette boue noirâtre et glacée, dans des ténèbres à peu près complètes, me guidant sur de vagues petites lumières qu’à travers le brouillard jaune, épais comme de l’étoupe, j’apercevais au loin.
A droite et à gauche du chemin s’étendaient des prairies où se dressaient, de loin en loin, des tas d’ordures, des amoncellements de vieux bidons ou de vieilles caisses de conserves. Personne… Je ne rencontrai quelqu’un qu’au moment où je faisais mon entrée (elle n’avait rien de sensationnel ! j’étais éreinté, crotté jusqu’aux genoux…) dans Aklansas. C’était un membre de cette société religieuse qui s’intitule la Société des Pêcheurs du Lac de Tibériade, ou, plus brièvement, la Société des Pêcheurs, — un tout jeune homme, rose, blond, de bonnes joues rondes, des yeux bleus candidement étonnés… Il se tenait au milieu de la route, dans la boue lui aussi, avec de petits prospectus à la main, — et je remarquai qu’il grelottait.
— Je vous attendais, me dit-il.
— Moi ? fis-je, un peu interloqué.
— Oui, comme j’attends tous ceux qui arrivent ici. Ne passez pas sans m’avoir écouté.
— Vous êtes très gentil, lui répondis-je, de bien vouloir vous occuper du salut de mon âme, — car je pense que c’est de cela qu’il s’agit, — mais je vous assure qu’en ce moment, mon âme, je n’y songe guère. Ce que je voudrais, c’est un coin, pour pouvoir poser mes bagages, et une cuvette d’eau pour me laver… Je ne me suis pas lavé depuis cinq jours.
Le pauvre petit entreprit, avec les mots, l’éloquence qu’on lui avait enseignée, de me démontrer que ce n’était pas de cette façon que j’avais besoin de me laver, qu’il me fallait un grand lavage, un lavage moral, — et il me tendit un de ses petits bouts de papier sur lequel je lus, écrit en grosses lettres :
Les morts reviennent-ils ?Pourquoi ne reviendraient-ils pas ?Oui, ils reviennent !
Les morts reviennent-ils ?Pourquoi ne reviendraient-ils pas ?Oui, ils reviennent !
Les morts reviennent-ils ?
Pourquoi ne reviendraient-ils pas ?
Oui, ils reviennent !
Je ne puis m’empêcher de sourire et je lui dis :
— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que les morts reviennent ? Quel rapport avec la question qui m’occupe ?
Il me regarda un moment, me toisa de la tête aux pieds, me soupesa, eut l’air de songer : « Encore un qui ne vaut pas cher, avec lequel il n’y a rien à faire… » puis, prenant son parti de la chose, lâchant la propagande pour la simple humanité (une humanité, d’ailleurs, assez peu chaleureuse, — mais je m’en fichais !) :
— Venez, me dit-il en fourrant dans sa poche toute sa collection de prospectus.
Je le suivis. Il ne disait mot. Je n’avais plus l’air de l’intéresser beaucoup. Nous étions entrés à Aklansas, qui me parut être une sorte de grand village, avec, par-ci, par-là, des prétentions de grande ville, des boutiques, brillamment, cruellement illuminées, où, derrière la glace des devantures, on apercevait des bijoux, de très beaux bijoux, qui devaient certainement coûter très cher, des bracelets, des colliers de perles, — ou bien des verreries, des faïences de luxe, des appareils compliqués, en argent, en vermeil, pour la fabrication du cocktail, — ou encore des robes de femmes magnifiquement emperlées, des montagnes de boîtes de cigares, toute une exhibition de marchandises que l’on sentait destinées à des gens gagnant rapidement leur argent et le flanquant non moins rapidement par les fenêtres.
Ce qui était très amusant, c’était d’abord la tête des commerçants, — leur tête et leur allure !… ils avaient presque tous le costume de la prairie, avec le grand chapeau, le foulard au cou, le revolver (des revolvers énormes, de quoi assommer un bœuf avec la crosse) sur la fesse droite, — et ils avaient l’air empruntés, maladroits, au milieu de leurs rivières de diamants et leurs déshabillés de soie, — c’était un vrai bonheur… Ils attrapaient ça avec leurs grosses pattes et avaient une façon de le montrer au client, d’un air de dire : « En veux-tu ? En veux-tu pas ? Non ? Eh bien ! va au diable !… » Râblés, hauts sur pattes, ayant gardé dans le déhanchement cette sorte de roulis un peu lourdaud à quoi l’on reconnaît le cavalier, c’étaient tous d’anciens fermiers ou d’anciens chasseurs qui, un beau jour, pour une raison ou pour une autre, avaient lâché la grande vie libre des plaines pour le négoce…
En fait de femmes, dans les boutiques ou dans la rue, je n’en apercevais que de deux sortes : les unes, vieilles, flétries, brisées par les durs travaux, qui se livraient aux besognes les plus basses, lavaient le parquet, nettoyaient la vaisselle, etc., de pauvres ilotes de la dernière catégorie… Ou alors (seconde catégorie de femmes et qui n’avaient point du tout l’air d’appartenir à la même humanité) des filles de joie, avec des yeux fous, des cheveux fous, des diamants, vrais ou faux, autour du cou et des poignets, riant très haut, criant, et qui étaient les jouets des hommes, de ces hommes pleins de poudre d’or et de dollars…
Mais la petite ouvrière, la petite bourgeoise, la petite femme à la fois agréable à regarder et convenable, telle qu’on la rencontre partout ailleurs, il n’en était nulle trace à Aklansas.
Une chose également assez curieuse : la façon dont ces boutiques illuminées, aveuglantes, s’enchâssaient dans des sortes de masures sordides, dont, à New-York, un chiffonnier n’aurait pas voulu. Un éblouissement… trois pas plus loin, c’était la cabane en planches, à moitié effondrée, le trou noir d’un terrain vague où le vent glacial tournait en soulevant des papiers sales…
Elles s’ouvraient, ces boutiques, sur une rue qui n’était qu’un entrelacs d’ornières, au fond desquelles clapotait une eau noire comme de l’encre… et les ordures s’y amoncelaient au hasard, n’importe où et n’importe comment. On se demandait si jamais personne venait les enlever. Des chiens passaient avec des os dans la gueule ou des déchets de viande.
C’était un mélange assez étrange de luxe, de misère et de saleté.