Mon jeune « Pêcheur » — il s’appelait Josué Coulombier, il était d’origine canadienne — me guidait au milieu de tout cela, toujours poupin et toujours muet, toujours fermé comme le Devoir. J’avais pitié de lui, parce que sous son mince petit paletot il devait crever de froid.
— Ça va-t-il par ici ? Faites-vous bonne pêche ? lui demandai-je pour rompre le silence.
Son regard s’éclaira :
— Oui, dit-il, ça va. Pour ne parler que de moi, j’ai, la semaine dernière, ramené dix-sept égarés dans mes filets.
— Oh ! Oh ! fis-je. Admirable !
— Ça n’est pas mal. (Il avait un petit air à la fois triomphant et modeste.) L’ennuyeux est que pour beaucoup il faut recommencer vingt fois l’opération. Vingt fois la chair faiblit. Travail terrible. Mais sur les dix-sept j’en ai deux que je crois définitivement tirés des Griffes. L’un est plongeur au Cupido. C’est une petite âme tout à fait jolie et qui voit le Christ comme je vous vois. L’autre est un nègre. J’ai peu le contact avec ce nègre. C’est un garçon de lavoir. Toute la journée il est à porter des ballots de linge. La nuit, il rentre chez lui, se laisse tomber sur son grabat et s’endort, d’un sommeil effroyable. Il a donc très peu de temps et très peu de force pour penser. Mais je suis arrivé à lui faire porter constamment sur lui les Évangiles ; le Livre pense pour lui.
— Parfait ! dis-je. Vous êtes à ce que je vois un fameux pêcheur…
Sans doute crut-il, à mes paroles, que j’entrais moi aussi dans le chemin du rachat, que je tendais l’oreille à la voix du Christ, car, sortant de nouveau ses petits prospectus de sa poche, il en fourra deux ou trois (pris d’ailleurs complètement au hasard, un bleu, un jaune, un rouge) dans la mienne :
— Prenez ça, dit-il. Vous serez mon dix-huitième. Vous lirez ça ce soir et vous verrez quelle lumière entrera en vous.
Puis, s’apercevant seulement que je peinais sous le poids de mon sac et de tout mon attirail, il me dit, d’une voix à la fois émouvante et un peu ridicule, — car elle était tout en même temps pleine de foi et de cabotinage :
— Donnez-moi cela, mon frère. Je veux vous aider pour Celui qui est Là-Haut.
Je ne me fis pas prier et lui passai mon fardeau.
— Il faut que je vous prévienne, me dit-il ; je ne vous emmène pas à une auberge comme vous me l’avez demandé. Il n’y a pas d’auberges à Aklansas.
— Où allons-nous ?
— Je crois que nous trouverons votre affaire chez une de nos Sœurs de la Vérité. C’est une femme admirable. Elle dirige une œuvre anti-alcoolique qui fait d’excellent travail.
Cinq minutes après, nous arrivions à un petit baraquement en bois peint de couleur claire.
— C’est ici, dit Josué.
Nous traversâmes d’abord un jardin grand comme un mouchoir de poche, où les plates-bandes étaient entourées de grands coquillages tout biscornus, d’un rose magnifique de jeune chair. Il n’y avait, d’ailleurs, dans le jardin, que cela : pas un arbre, pas un arbrisseau. Sous la neige, où les pattes des merles et des coconoas avaient marqué l’empreinte de leurs petits tridents, il ne devait guère y avoir plus de gazon.
Nous entrâmes dans le petit baraquement de bois. A l’intérieur on eût dit tout à fait une nursery ; c’était gentil, charmant — un peu fade et un peu puéril. Assis à de grandes tables à tréteaux, du modèle dont on se sert dans les écoles pour faire faire aux enfants leurs exercices de travail manuel (découpage, modelage, etc.) cinq ou six hommes, à la clarté douce des grandes lampes de cuivre qui pendaient au plafond, étaient en train de regarder, bien sagement, des journaux illustrés, de ces journaux où le texte est réduit au minimum et où les gravures représentent des mariages princiers, des matches de rugby, etc.
Ces hommes me firent un effet singulier. Ils avaient devant eux chacun un verre et une carafe d’eau, et, quand ils entendirent la porte s’ouvrir, deux ou trois d’entre eux se saisirent de leur verre et le vidèrent en donnant les marques de la plus vive satisfaction, comme si cette eau avait été un breuvage divin. Ils étaient âgés presque tous de plus de soixante ans. Ils avaient de longs cheveux d’argent, de longues barbes, et, pour la plupart, des yeux d’un gris d’acier, très clair, de petites pommettes d’un rose vif, — et ils souriaient de ce sourire un peu triste des enfants dociles.
Deux grands portraits présidaient à cette scène, des gravures en couleurs qui avaient autrefois servi de première page à l’Illustré des Salonset qu’on avait collées, par les quatre coins, à la cloison de bois. L’une de ces gravures représentait Tolstoï, dans son costume de moujik, avec son regard dur et inquiet, l’autre un personnage glabre, avec deux rides profondes, de chaque côté de la bouche, comme deux parenthèses, — et que je ne reconnus pas : quelque apôtre de l’eau claire et des repas sans viande.
Josué Coulombier (trop heureux de pouvoir se débarrasser un instant de son fardeau !… il devait avoir les épaules légèrement meurtries…) avait laissé tomber lourdement mon sac par terre et il contemplait, avec un large sourire exempt de toute espèce d’ironie, ce spectacle qui, à son âme innocente et un peu niaise, devait sembler admirable.
Moi, je ne disais rien, — mais je n’en pensais pas moins, — et je trouvais cela à la fois comique et douloureux, ces pauvres gens qui, sous la bannière de la désintoxication, avaient l’air d’être retombés, tout doucement, en enfance. Il y en avait un, un gros petit bonhomme à membres courts, qui semblait, dans cette troupe de vieux bébés, s’être assigné le rôle du petit espiègle. Il tournait les pages de son journal à la va-vite, sans les regarder, en hochant la tête, en faisant des grimaces lugubres de jeune écervelé.
Nous étions là depuis quelques instants quand une porte s’ouvrit et nous vîmes paraître une vieille petite dame qui, elle aussi, avait des cheveux d’un blanc magnifique et, elle aussi, ce sourire pâle et mélancolique que doivent avoir, là-haut, les séraphins. Elle avait la tête penchée un peu de côté sur l’épaule, les mains croisées sur le ventre, — et elle venait vers nous sans faire aucun bruit, sans déplacer un grain de poussière.
— Ma mère, dit Josué Coulombier, d’une voix à laquelle il s’efforçait de donner une sorte de simplicité évangélique, voici un voyageur qui arrive de très loin et qui est très las. Voulez-vous l’accueillir sous votre toit ?
La mère me regarda et sans doute lut-elle dans mes yeux une âme de laquelle elle n’avait rien à attendre, car, sans cesser de sourire, tournant lentement la tête de gauche à droite et de droite à gauche, elle répondit :
— Non. Il n’y a plus de place pour lui. Mes enfants sont déjà à l’étroit. Et j’en attends un autre ce soir, qui doit arriver de Desborough et qui a très, très besoin d’une maman.
— Rien qu’une paillasse dans un coin, pour cette nuit, dis-je, d’une voix dont la sonorité me surprit moi-même et qui fit lever la tête à quelques-uns des vieillards bébés. Je suis vraiment harassé.
Elle répéta :
— Il n’y a plus de place…
C’était à la fois un refus très doux, très faible, — et qu’on sentait irrévocable, d’une inhumanité parfaite. Avec une autre femme, avec la plus méchante, la plus cruelle, j’aurais peut-être essayé de discuter, — car effectivement je tombais de fatigue. Mais devant ce sourire angélique je sentis qu’il n’y avait rien à faire.
— Eh bien, allons voir plus loin, dis-je à Josué.
Auparavant, il voulut distribuer à chacun des buveurs d’eau un de ses petits papiers sur le retour des morts, le pain de la charité, etc. Ces malheureux s’en saisirent avec une sorte de théâtrale avidité et se mirent à les lire en tremblant de ferveur.
L’un d’eux, même, un grand bonhomme à la face largement et magnifiquement sculptée, se leva, tout droit, approcha son prospectus de la lampe et, d’une voix grave, profonde, commença de le lire tout haut : « Comme il est dit au Livre des Siècles… »
Mais la mère, continuant à nous regarder, Josué et moi, en souriant, sans se retourner vers le lecteur, dit, de cette voix étrange, qui avait l’air dépouillée de tout caractère humain :
— Manoël ! eh bien ! Manoël ?
Alors le grand bonhomme, comme un bambin rappelé à l’ordre, s’arrêta net, se rassit, et nous regarda, regarda la « mère » avec de grands yeux confus.
Nous repartîmes dans la nuit qui se faisait de minute en minute plus profonde.
Josué, qui avait sans doute compris tout ce que la scène précédente avait eu de surprenant pour moi, entreprit, bien que mon sac fût de plus en plus lourd à ses épaules, — car il avait absolument voulu s’en recharger, — entreprit de me faire un ardent panégyrique de la « mère ». Elle avait arraché au démon, sauvé de l’alcool, de la chair, etc., quantité de pauvres gens.
— Oui, dis-je. Mais j’aimerais mieux me damner pour l’éternité que d’être sauvé par elle et de cette façon.
— Comment donc voudriez-vous être sauvé ?
— Par moi et rien que par moi. Ou bien alors le sauvetage est plus dégradant que la chute…
Il me regarda avec des yeux stupéfaits, et, pendant quelques secondes, il me fit l’effet d’un homme qui vacille devant un gouffre, dont, tout à la fois, l’horreur, l’épouvante et le mystère le retient. Puis, se ressaisissant, il dit : « Orgueil ! Orgueil ! » et, d’une voix qui commençait à devenir essoufflée, il se mit à me parler de ce « fol orgueil » qui faisait de moi son esclave, qui savonnait la pente où j’étais en train de glisser, — et autres niaiseries.
Je ne l’écoutais même plus.