Il n’y a à Aklansas qu’une seule maison où l’on puisse vraiment jouer : c’est le Cupido. Nous nous dirigeâmes sans plus attendre de ce côté : nous avions hâte d’abord de nous soulager de nos dollars ; nous portions cela dans nos poches comme des lingots de plomb à la fois lourds et brûlants…, et, en ce qui me concernait du moins, j’espérais aussi y revoir la vieille danseuse aux mines de bébé, la pitoyable et stupide Marjorie, par qui j’apprendrais peut-être quelque chose sur Marion…
Je ne m’étais pas trompé. Quand nous nous fûmes assis, Patrice et moi, dans un coin de la salle, et que nous eûmes commandé nos deux gobelets de gin, le premier visage que nous aperçûmes fut celui de cette vieille toquée. Elle était plus flapie que jamais, les tendons du cou saillants, la peau des joues pendante, et, surtout, les yeux qui semblaient lui rentrer dans la tête et qu’entourait un funèbre cercle noirâtre… Le triste spectacle ! En grande toilette naturellement… Une robe noire pailletée d’or et d’argent. La poitrine nue et le dos nu jusqu’aux reins… On apercevait sous la peau jaune et flasque ce pauvre squelette… Elle était assise à côté d’un grand jeune homme, blond, rose, l’air un peu niais, qui jouait aux cartes avec le patron du Cupido. Elle lui avait passé amoureusement ses gros bras autour du cou et surveillait attentivement les cartes ; à ses clignements d’yeux je compris tout de suite qu’elle était de mèche avec le patron de Cupido pour dévaliser le malheureux. Le patron avait une face bouffie de graisse, luisante, je ne sais quoi d’immonde dans le teint, dans les plis de la peau et dans ce regard d’acier qui filtrait entre les deux paupières presque jointes. Il avait une petite moustache noire, taillée en brosse, mal plantée, clairsemée, avec des taches blanches comme des plaques de pelade ; il fourrageait là-dedans avec de gros doigts aux extrémités plates et carrées.
J’appelai la danseuse :
— Miss Marjorie !
Elle leva la tête et m’aperçut :
— Mais je vous connais ! dit-elle d’une voix enrouée. Où est-ce que je vous ai donc vu ? Ah !… j’y suis… C’est vous qui alliez à l’or ? Vous voilà de retour ?
— Venez ici que je vous parle ! lui dis-je.
Elle me montra le jeu, les deux hommes :
— Tout à l’heure ! fit-elle. Moi aussi j’ai à vous parler…
Alors Patrice et moi nous nous mîmes à boire. Il y avait à côté de Patrice, sur le même banc, un homme d’une quarantaine d’années, avec des cheveux d’un noir bleu, les joues creuses, les yeux brillants. La tête appuyée contre le mur, semblant rêver, il regardait le plafond.
— Vous m’avez plutôt l’air de vous ennuyer ! lui dis-je. Chagrins d’amour ? Voulez-vous jouer avec moi aux Trois Rois ? Les cartes guérissent de tout…
Il me répondit d’une voix sourde :
— Oui, mais vous ne me raflerez pas grand’chose. Je n’ai plus sur moi que sept dollars et mon billet de chemin de fer. Je pars demain pour le Sud. Tout m’a craqué entre les mains.
En dix minutes il nous gagna cent cinquante-cinq dollars. Il était fou de joie. Il avala son verre d’eau-de-vie, se mit à fouiller dans ses poches, brandit, entre le pouce et l’index, son billet de chemin de fer :
— Vous voyez ça ? dit-il. Voilà ce que j’en fais !
Il le déchira en quatre, se leva, sortit en renversant les chaises.
La salle était grande, exactement carrée, très haute de plafond, avec, à la hauteur d’un premier étage, une galerie circulaire ; on accédait à cette galerie par un petit escalier en colimaçon, placé dans un angle, — un singulier petit escalier, frêle et vacillant, qui avait toujours l’air de vouloir s’effondrer sous le poids des gens qui le gravissaient ou le descendaient. Assis aux tables de la galerie, on apercevait de vagues individus qui jouaient aux dés sans mot dire et qui, très délicatement, quand ils voulaient boire, s’entraient dans la bouche deux doigts énormes et en tiraient une chique volumineuse, qu’ils posaient, avec beaucoup de précaution, sur l’appui de la balustrade.
En bas, il y avait peut-être une trentaine d’hommes, des chercheurs d’or comme nous, des Indiens, deux ou trois Juifs, qui allaient de groupe en groupe pour vendre leurs foulards, leurs paquets de tabac, leurs lacets de chaussures… Tout cela fumait, buvait, sentait le cuir, la sueur… Par moment, un chien, trempé par la neige du dehors, poussait la porte, venait se secouer près du poêle et se chauffer. Alors le patron, sans un mot, prenait un tabouret et le jetait à toute volée sur le chien, qui déguerpissait en baissant les reins et en hurlant…