LIX

Nous allâmes ensuite visiter les bâtiments. Ils étaient sinistres. D’abord cette odeur, — cette louche et indéfinissable odeur : cela sentait la crasse, la misère, l’urine… Puis la tristesse de tous ces lits rangés côte à côte, de ces casiers où s’empilaient des chaussures, où s’alignaient des brosses…

— Pas de peignes ! disait Mme Sqwal. Les cheveux sont une source de microbes… Nous les leur faisons couper ras. C’est infiniment plus hygiénique…

Des pancartes sur tous les murs et à tous les tournants de couloirs. Mais ici ce n’étaient point des pancartes à l’adresse des âmes sensibles. Il n’était plus question d’humanité… Elles commençaient presque toutes uniformément par ces mots : « Sous peine de sanctions sévères il est interdit de… » Et il était interdit de jeter de l’eau par terre et dans les lavabos, de bavarder au dortoir, de cirer ses chaussures avec la brosse à décrotter, de se moucher avec bruit, de cacher des friandises sous son traversin, etc., etc. Cela alternait avec des déclarations de principes du genre de ceci : « Toute dégradation du matériel entraîne : 1oréparation ; 2osanction. » « Cracher par terre c’est attenter à la vie d’autrui », et, pour illustrer ce précepte, on voyait une main brandissant un couteau.

Ce n’était pas l’heure des classes. Mme Sqwal nous en montra deux ou trois. Je vis le triste tableau noir qui me rappela tant d’heures sombres, tant d’heures gâchées, cruelles… Car triste est la jeunesse des hommes ! Rien n’est peut-être plus absolument sot que ces leçons atroces où le maître, voulant descendre au niveau de son élève, descend infailliblement au-dessous ; l’enfant se fait une âme plus puérile encore et ne redevient homme que pendant les récréations.

— Nous avons aussi un petit atelier de travail manuel, dit Mme Sqwal. Car ces bambins seront plus tard des ouvriers. Nous devons songer à leur rendement social.

Elle poussa une porte :

— Voici, dit-elle. Voici notre petit atelier…

Et… mon Dieu ! quelle chose étrange !… quelle chose insensée s’offrit à nous !… J’avais posé la main sur le bras de Patrice… Nous regardions…

C’était une grande salle rectangulaire et nue, meublée d’une trentaine d’établis, avec des valets, des maillets, etc. Et près de l’un de ces établis, debout, il y avait un gros homme, vêtu d’une jaquette noire. Il avait sous le bras une petite serviette de moleskine, une règle à la main, et il… comment dire ?… il faisait manœuvrer un enfant de douze ans qui, comme une sorte de petite bête pour exhibitions de cirque, une petite bête affolée, haletante, grimpait sur l’établi, s’en laissait retomber, passait dessous, regrimpait de l’autre côté, — avec une espèce de frénésie démente, de précipitation désespérée, — qui me saisit le cœur…

Mme Sqwal avait poussé un cri :

— Arrêtez !

Le petit s’arrêta. Il resta assis sur le sol…

— Mais qu’est-ce que vous faites, monsieur Brown ? dit Mme Sqwal.

— C’est Mathews, dit le surveillant. Il a cassé une carafe au réfectoire. M. Sqwal lui a infligé deux heures d’écureuil.

— D’écureuil ? Qu’est-ce que vous voulez dire avec votre écureuil ? fit-elle ayant l’air de prendre la chose en riant. Mais c’est une plaisanterie ! On s’est moqué de vous, monsieur Brown ! Va, petit Mathews…

Quand l’enfant, qui s’était péniblement relevé, passa devant elle, elle fit mine de l’attirer contre soi pour le caresser.

— Pardon !… fit l’enfant, en levant le coude.

— Ah !… je ne veux pas, Mathews ! dit Mme Sqwal. On ne lève pas le coude ! Est-ce que je t’ai quelquefois battu ?

— N…on, madame…, balbutia le petit.

— Alors ! dit-elle, avec une amicale taloche. Va, petit fou !… et mets ton tricot… Il ne fait pas chaud ce matin…

Nous descendions l’escalier.

— Ce Brown a comme cela des bizarreries, dit-elle. Mais c’est un très brave garçon, la Mère nous l’a chaudement recommandé…

Quand nous fûmes arrivés à la loge :

— J’aurais tout de même bien voulu voir M. Sqwal, dis-je à cette femme.

— Il se sera attardé… Avec ces petits il est toujours par monts et par vaux… Voulez-vous revenir demain et amener votre gamin ? Il causera avec lui… Il y a un petit examen psycho-pédagogique à lui faire subir.

Nous prenions congé quand la sonnette de l’entrée retentit. La porte s’ouvrit et un homme entra en coup de vent, très rouge, — un petit homme tout rond mais trapu comme un tronc de saule.

— M. Sqwal ? demanda-t-il à la concierge.

On lui répondit sans doute que M. Sqwal était absent, — car il dit en élevant le ton :

— Alors qu’on me donne n’importe qui. Je suis le père du petit Farquard.

Patrice me poussa du coude.

Mme Sqwal nous reconduisait. Sans se soucier de nous l’homme se dirigea vers elle :

— Vous êtes Mme Sqwal ? J’ai à vous parler. Votre maison est une maison…

Une colère sourde l’étranglait.

— Je reconduis ces messieurs et je suis à vous, dit-elle en l’interrompant.

Quand nous fûmes sur le seuil, elle prit un air de compassion et, se touchant le front :

— C’est un malheureux qui a été trépané, fit-elle. Nous avons recueilli son petit par charité et c’est un pauvre petit dont on ne s’occupe guère dans sa famille… Mais pour cela je suis un peu une vieille folle : tous ces bambins je les considère comme miens… Quand j’avais cinq ans, ma mère me disait : « Qu’est-ce que tu feras quand tu seras grande, Nancy ? — Maman, j’aurai beaucoup de petits enfants !… » J’avais déjà la vocation !… Je vous salue, messieurs. A demain.

La porte se referma avec un bruit sourd.


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