LX

— Qu’est-ce que vous pensez de ça ? demandai-je à Patrice.

— La maison m’a l’air d’une jolie boîte ! Attendons le nommé Farquard… Il doit avoir de bonnes choses à nous raconter…

Nous attendîmes plus de vingt minutes. Nous nous étions cachés dans un petit passage qui aboutit juste en face de l’école. Les éclats de voix de Farquard parvenaient jusqu’à nous.

Je songeais :

— Qu’est-ce que Marion est allée faire là-dedans !

Enfin l’homme sortit. Nous nous dirigeâmes vers lui et je lui dis :

— Qu’est-ce qu’il y a ? On a battu votre gosse ?

Il me regarda d’un air furieux :

— Ça vous intéresse ?

— C’est que moi aussi j’ai une affaire avec les Sqwal et d’autres phénomènes de cet acabit…

En deux mots je lui contai l’histoire de Marion.

— Je vois ce que c’est, dit-il. Venez. Nous allons boire. Nous pourrons causer.

Nous reprîmes la route d’Aklansas ; à cent mètres de l’école il y avait un débit de boissons. Nous entrâmes. C’était une petite salle carrelée, avec un bar, une demi-douzaine de tables, où il ne devait pas venir s’asseoir beaucoup de clients, car, en nous voyant, le patron nous interpella :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Boire ! dit Farquard.

Nous nous assîmes dans un coin.

— Voilà, dit Farquard, sans préambule. Je suis arrivé du Sud il y a trois mois avec ma femme et mes quatre enfants. J’ai une fille qui a dix-huit ans et trois garçons qui ont treize, quatorze et dix-sept ans. La fille travaille dans les couronnes mortuaires. Le garçon de quatorze ans et celui de dix-sept sont à l’usine électrique où ils ont l’air de vouloir se débrouiller. Le petit de treize ans est un enfant de faible santé mais que je considère comme remarquablement doué sous le rapport de l’intelligence. J’ai donc voulu le pousser dans ses études. On m’avait dit : « Adressez-vous à une société de gens tout à fait bien qu’on appelle les Pêcheurs du Lac de Tibériade. »

— Bon ! fis-je. Fameux individus !

— Je m’adresse donc aux Pêcheurs qui me disent : « Sqwal. Voyez Sqwal. » Je mets mon petit chez Sqwal. Ça marche convenablement pendant deux mois. J’étais même plutôt content. Je ne sais pas si le petit faisait des progrès : car j’ai eu ma maison à monter et je n’ai guère eu le temps de m’occuper de ses devoirs. Mais le petit, qui est ordinairement un garçon instable, turbulent, paraissait se calmer et s’assagir. Jusqu’au jour où je m’aperçus que son regard changeait, — s’éteignait… Je ne sais pas si vous me comprenez ?

— Oui, dis-je. A tous les gosses de Sqwal j’ai vu ce regard éteint.

— Alors je lui ai demandé : « Tu n’es pas malheureux, Billy ? » Il m’a répondu : « Non… Non, père. Ça va. » Deux ou trois jours après je lui ai demandé : « Tu as l’air tout drôle ? Qu’est-ce qui se passe ? » Il m’a encore répondu : « Rien. Je me porte bien. » Bon. Avant-hier il est rentré de l’école comme brisé de fatigue… avec des yeux… vous savez : des yeux… comme quand on vient d’avoir un cauchemar… Il n’a pas mangé. Il s’est couché. Nous nous sommes dit : « Il a encore eu froid. Il a pincé un rhume. » Mais dans la nuit le délire l’a pris. Il s’est mis à s’agiter dans son lit et il nous prenait la main, à sa mère et à moi, en criant : « L’écureuil ! L’écureuil !… » Nous avons fait venir un médecin. Il a examiné Billy, l’a pris à part, l’a fait causer, — et il m’a dit : « Où donc va-t-il à l’école ? — Chez un nommé Sqwal… — Mais vous savez qu’on le maltraite ! — Qu’on le maltraite ? Qui ça ? — Son maître. Votre nommé Sqwal… — Mais c’est impossible ! M. Sqwal est un pédagogue ; c’est un homme très réputé… Il m’a été recommandé par des gens tout à fait bien… — Vous savez : pédagogie, philanthropie, — ce sont des mots. Il faut voir ce qu’il y a derrière… »

Il but une grande lampée de bière et s’épongea le front.

— Alors, dit-il, voilà, toute la journée d’hier j’ai fait une sorte d’enquête, — sur les Pêcheurs du Lac, — sur la Mère, qui m’avait également parlé de Sqwal dans des termes excellents, — sur les Sqwal, mari et femme, — et j’ai découvert des choses… des choses telles que, si je n’avais pas eu les preuves, je croirais volontiers qu’on s’est fichu de moi… Qu’est-ce que c’est donc que l’humanité ! On dit qu’elle est vieille de six mille ans… Au bout de six mille ans elle en est encore là…

Il eut l’air de se mettre à songer. Puis chassant cela de la main :

— Voyons, dit-il. Que je ne m’égare pas… Car je vous avouerai que depuis hier la tête me tourne un peu… D’abord j’ai appris que les Pêcheurs du Lac faisaient profession de sauver les âmes. Bon. C’est très bien… Seulement ils ont la haine des corps…

Il leva son index en l’air :

— Plus les corps souffrent, pensent ces malheureux, plus ils sont flagellés, torturés, — plus les âmes ont de chance d’être sauvées. Le pis est qu’avec ces théories-là, ils attirent du monde et une fois qu’ils tiennent quelqu’un, bon sang ! ils le tiennent bien !… Il n’y a plus rien qui existe : ni amour, ni famille, ni enfants. Les Winston avaient une fille qui s’appelait Grâce… Grâce !… c’est un joli nom… Il y a de la joie là-dedans et du sourire… Elle est entrée aux Pêcheurs. Maintenant, quand elle rencontre ses parents dans la rue, elle passe droit son chemin, — sans les saluer. C’est ainsi.

— Pourtant, fis-je, je me suis trouvé avec deux ou trois de ces Pêcheurs. Ce ne sont pas de méchantes gens…

— Ce sont des fous ! dit Farquard, des fous tragiques, — qui se sont arrachés le cœur !…

— On ne peut donc rien contre eux ?

— Il paraît que non. Les lois les protègent. Vous savez : ce n’est pas très intelligent, les lois… Tout dépend des mots qu’elles recouvrent. Or dans le cas des Pêcheurs il y a des mots comme : charité, rédemption, etc. Alors chaque citoyen peut être maudit et exècre ces gens-là. Mais la collectivité leur tire son chapeau.


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