LVIII

Nous allâmes d’abord chez ces pauvres imbéciles de Buveurs d’Eau. Leur société devait avoir un nom plus solennel : Société de Préservation Anti-alcoolique… Ou quelque chose comme cela… Je ne l’ai jamais su et n’ai jamais essayé de le savoir.

En nous voyant entrer les vieux bébés se mirent naturellement à trembler et à bégayer de terreur : « Eux ! Les voilà encore ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! » et trois ou quatre d’entre eux se laissèrent glisser derrière les tables pour se mettre à l’abri.

— Assez ! leur criai-je. Tas de lamentables larves ! Je vous laisse à votre sort ! Mais je cherche la Mère… Où est-elle ?

L’un d’eux se leva, comme un gamin que le maître interroge, et, en se balançant sur ses hautes jambes, il me répondit :

— Nous ne savons pas. La Mère ne nous dit jamais…

— Allez ! Allez ! criai-je encore plus fort, en sortant mon revolver de l’étui. Ne vous fichez pas de ma figure ! Où est la Mère ? Ou je tire dans le tas…

Alors l’un d’eux, une espèce de petit nain à visage ratatiné comme une pomme qui vient de passer six mois dans le grenier, — sans un poil de barbe ni de moustache, un petit monstre inquiétant me dit :

— Peut-être est-elle chez M. Sqwal ?

— Où habite votre Sqwal ?

— Ah !… fit le nain, ouvrant les bras en signe d’ignorance.

Mais un grand diable, qui avait d’énormes moustaches noires de bandit et qui tricotait je ne sais quoi devant la fenêtre, avec deux longues aiguilles de bois :

— M. Sqwal a son école à Lossiemouth, dit-il. Ce doit être à la troisième ou quatrième maison à gauche en arrivant au village.

Lossiemouth est à un demi-mille environ d’Aklansas. Il s’était mis à neiger : une neige lourde, dense, dans la tombée de laquelle nous nous creusions notre route comme dans les herbes hautes d’une brousse. A partir de Saint-Patrick les maisons devinrent rares ; on n’apercevait plus que de loin en loin des usines et des gazomètres. La route était enfouie sous un bon pied de neige solide.

L’école du nommé Sqwal était à l’entrée du village. Nous n’en vîmes d’abord qu’un haut mur gris par dessus lequel se dressait le squelette noir et désolé d’un grand arbre. Il y avait dans le mur une petite porte avec une sonnette en cuivre.

Je tirai la sonnette ; la porte s’ouvrit comme sur le déclic d’un ressort… Nous entrâmes.

Une cour s’étendait devant nous. A droite nous avions le pavillon où devait loger le portier ; en face de nous un triste bâtiment en torchis du siècle dernier. Toute la façade de ce bâtiment était percée de fenêtres terriblement symétriques. Elles étaient garnies de rideaux de toile blanche unie.

Dans le petit pavillon deux portes étaient percées. Au-dessus de la seconde de ces deux portes il y avait une plaque d’émail blanc avec ce mot en lettres noires :Humanité.

La première porte était ouverte. Il en sortit une grande et grosse femme, à visage empourpré, vêtue d’un long tablier noir et qui, en marchant, se déplaçait tout d’une pièce, sans qu’un pli de son tablier bougeât ; on voyait juste ses pieds se mouvoir.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle d’une voix rude.

— C’est ici l’école de M. Sqwal ?

— Oui.

— Vous n’avez pas vu cette personne qu’on appelle la Mère et qui dirige une société antialcoolique ?

— Non. Elle était là hier. Je ne l’ai pas vue ce matin.

— M. Sqwal n’est pas là ?

— Je vais voir. Entrez au parloir.

Elle poussa la seconde porte et nous nous trouvâmes dans une petite pièce meublée d’une table de chêne et de chaises cannées. Au mur il y avait des quantités de gravures et de photographies. Une de ces photographies représentait, disait une inscription à l’encre, en bâtarde : « M. Sqwal au milieu de ses petits élèves ». On voyait un homme assis dans un fauteuil, ses grandes jambes maigres croisées, la chaussette tombant en accordéon sur la cheville, une tête toute petite, à la face ricanante, sur un cou de poulet. Tout autour de lui étaient groupés des enfants debout ; il en avait pris un sur ses genoux. Ils avaient tous la même expression : comme un air grave et hébété.

Sur une autre photographie on pouvait contempler « M. Sqwal jouant à colin-maillard avec ses petits élèves ». Sqwal, les yeux bandés, courait, avec ses grandes jambes et son ricanement, après une douzaine de gamins qui avaient l’air de tourner comme des chevaux au manège, sous la menace du fouet.

Il y avait enfin des diplômes, — beaucoup de diplômes : une Médaille d’Honneur de la Société de Pédagogie accordée à M. Sqwal « en récompense des services éminents rendus par ce pédagogue à la cause de l’enfance » ; une Mention Honorable de l’Exposition de San-Francisco de 1920… C’étaient des gravures de ce triste art officiel : des femmes symboliques, altières et voilées, posant majestueusement la main sur l’épaule d’enfants nus, qui levaient vers elles des yeux reconnaissants.

La concierge avait traversé la cour de son pas de jouet mécanique ; elle était entrée dans le bâtiment du fond dont la porte s’était rabattue sur elle avec bruit.

Nous nous attendions à la voir ressortir et à nous amener Sqwal par le même chemin. Point… C’est dans notre dos qu’une porte s’ouvrit et nous vîmes paraître une femme qui était bien la femme la plus laide que nous eussions jamais vue. Elle n’était qu’une grimace : un menton de galoche, des joues qui se creusaient… Quelque chose comme une vieille poire tapée !… et je ne sais quoi dans les yeux de si hagard et de si semblable à cette lueur pâle et vague que les déments ont dans le regard que je fus surpris de l’entendre dire d’une voix humaine et normale :

— Vous avez demandé M. Sqwal ?

— Peut-on le voir ?

— Il est allé à Aklansas pour tâcher de placer aux Docks un de ses anciens élèves. Car M. Sqwal estime que le devoir du maître ne s’arrête pas avec la fin de la scolarité. M. Sqwal suit ses élèves jusqu’au bout.

J’avais mis la main au bouton de la porte.

— Mais si vous voulez me confier à moi-même l’objet de votre visite ? fit-elle. Je suis madame Sqwal… C’est pour un enfant ?

— J’allais dire : Non… Mais une sorte de curiosité de coroner me traversa l’esprit.

— Oui, répondis-je. C’est pour mon gamin. Je reviens des placers avec quelques sous. J’avais envoyé le petit chez sa grand’mère à Mudledon. Je voudrais le faire venir près de moi.

— Nous pouvons causer si vous voulez, dit-elle. Je ne crois véritablement pas que votre petit puisse être mieux qu’ici. C’est une vraie maison de famille. Notre programme tient dans un mot : affection.

— Je sais, fis-je. Votre établissement m’a été recommandé par la Mère. C’est tout dire.

— Ah ! fit Mme Sqwal. Vous venez de la part demistressCockburn ? Il fallait le dire tout de suite…MistressCockburn est une grande amie de cette maison. C’est une femme admirable. Elle est venue hier soir apporter des friandises à nos enfants. Les chers petits l’appellent : « Bon ange… »

A ce moment nous entendîmes un bruit de sanglots et de gémissements qui semblait venir de la cour de derrière.

— Vous permettez ? fit Mme Sqwal avec un sourire.

Elle sortit et immédiatement le bruit s’arrêta. Elle revint en disant :

— Avec un baiser on apaise bien des petits chagrins…

Puis reprenant la conversation :

— Voyons ? dit-elle. Quel âge a ce bambin ?

— Onze ans, madame…

— C’est un âge bien intéressant… L’intelligence s’éveille. Ils sont curieux de tout. Un vrai petit trésor que vous allez nous confier là : un trésor pour le pédagogue et pour le bon papa qu’est M. Sqwal…

— Je n’en doute pas, répondis-je. Mais je voudrais vous adresser une prière : je serais heureux de jeter un coup d’œil sur votre école…

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle eut l’air de réfléchir deux ou trois secondes…

— Nous n’accordons jamais cette autorisation, dit-elle enfin. Car c’est un principe de pédagogie bien connu qu’il ne faut pas troubler ces petits êtres dans leur travail, ni même, et je dirais volontiers, fit-elle, avec un petit sourire contrefait et en ayant l’air de nous menacer maternellement du doigt, — ni surtout dans leurs jeux. Mais enfin vous nous êtes envoyés par la Mère. Cette maison est la vôtre. Venez…

Nous la suivîmes. La porte s’ouvrit sur nous et se referma comme une trappe. Nous suivîmes un couloir à l’autre bout duquel s’ouvrait une autre cour où des enfants jouaient. C’est du moins la première impression que j’eus ; je crus que ces enfants étaient en train de jouer. Mais cinq secondes ne s’étaient pas écoulées que j’avais déjà percé le fond de tristesse quasi désespérée de ce tableau : les enfants allaient et venaient en lançant à droite et à gauche des regards craintifs et douloureux… Il y en avait qui s’étaient comme réfugiés dans les coins et qui semblaient se confier les uns aux autres de lourds secrets ou de vagues espérances…

Quand ils nous aperçurent, il y eut parmi eux comme une silencieuse émotion et je vis les groupes se dissocier, les petites errances se détourner de leur route, — comme les petits poissons de la rivière quand le brochet paraît.

— Eh bien ! Eh bien ! dit Mme Sqwal. Où est M. Pflugh ?

Un grand garçon dégingandé qui était assis à l’autre bout de la cour et lisait son journal, accourut.

— Voyons ? fit Mme Sqwal. Pourquoi ne jouent-ils pas ? Il faut qu’ils jouent…

Elle frappa dans ses mains de petits coups secs et cria :

— Allons !… Wilkins !… Hedley !…

Les enfants se mirent à courir, à sauter, à pousser des cris timides et sans joie, — et une sorte de demi-vie s’empara d’eux…

Il y avait au milieu de la cour une espèce de petite cabane qui servait d’urinoir. Debout contre la porte de cet urinoir, les deux mains dans ses poches, sombre, le regard noir, comme perdu dans un rêve fier, un gamin était planté.

Mme Sqwal l’avait aperçu.

— Eh bien ! Gross ? dit-elle. Tu ne joues pas ?

Il secoua la tête sans répondre.

Elle reprit :

— Tu ne veux pas jouer, Gross ?

Il se tut. Mais il ferma les yeux et je vis ses paupières se gonfler de larmes.

— Petit sot ! dit Mme Sqwal, enjouée. Tu ne vas pas pleurer parce que je te dis de jouer ? Allons !

Elle le prit par le bras et fit le geste de le pousser vers des camarades qui passaient en courant… Il resta là, debout, levant la tête vers le ciel, la gorge serrée.

— Eh bien ! dit Mme Sqwal, la voix changée. Voilà qui est curieux ! On n’écoute plus Mme Sqwal ? On n’est plus mon bon petit Gross ?

Puis se penchant vers lui et lui parlant de plus près :

— Je te dis de jouer, Gross… Veux-tu jouer ? Oui ? Non ?

Après un temps :

— Non… Il ne veut pas jouer… Tu es libre. Mais tout à l’heure tu viendras dans le bureau de M. Sqwal et je te parlerai…

Alors il la regarda avec des yeux à la fois pleins de haine et de peur et comme s’il se réveillait d’un sombre petit rêve de révolte :

— Non, madame, dit-il. J’aime mieux jouer…

Il se mit à courir… Ses petits camarades l’avaient pris et l’entraînaient.

Mme Sqwal se remit à sourire :

— C’est un bon petit, dit-elle. Mais il a ses caprices…

Quand les enfants sentaient qu’on ne les regardait pas, ils s’arrêtaient de jouer, reprenaient leur air farouche de petits proscrits. Mais Mme Sqwal avait une tête extraordinairement mobile et qui savait se tourner de tous les côtés à la fois. Alors partout où elle projetait son regard, les jeux reprenaient aussitôt, comme l’herbe s’enflamme sous un rayon de feu… Mais quels jeux ! Des jeux de comédie et de complaisance où il n’y avait pas un cri, pas un geste, pas un rire, qui fût sincère… Un petit à grosse tête tournait autour de nous et ne cessait de dire : « Que je m’amuse ! Que je m’amuse ! » en regardant de notre côté.


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