LXI

— La Mère ? demandai-je à Farquard.

Il eut l’air de se recueillir une seconde :

— La Mère, dit-il, — c’est autre chose. C’est moins simple et moins clair. Nous entrons dans un domaine de haute psychologie où je patauge un peu. Voyons… Comment vous expliquer ça ? C’est une femme méchante. Elle aime avilir et dégrader. Mais, peut-être parce que les gens s’ignorent toujours un peu, et, peut-être encore, parce qu’ainsi elle peut mieux mener à bonne fin sa mauvaise tâche, elle l’a mise sous le couvert d’une idée honorable : l’antialcoolisme. Alors, avec son antialcoolisme, elle prend des hommes, sans doute dégradés, des ivrognes, des repris de justice, — et elle les sauve. Mais elle ne les sauve qu’en faisant d’eux des choses plus pitoyables encore que ce qu’ils étaient jusqu’alors, des êtres infâmes…

— J’ai vu ça…

— Des êtres à l’orgueil, à la dignité rompus, de pauvres chiens rampants. Wilkes était alcoolique et il rouait de coups sa femme, ce qui n’est pas très beau, — non. Elle l’a tiré de l’alcool. Mais Wilkes n’est plus un homme. Je voudrais vous le montrer. Vous auriez la chair de poule. On lui dit : « Wilkes, debout ! » Il se lève. On lui dit : « Assis, Wilkes ! » Il s’assied.

— Mais comment s’empare-t-elle de tous ces pauvres diables ?

— Je ne sais pas. On ne sait pas. Quelqu’un m’a dit qu’elle les regardait d’un certain œil. Alors ils tombent par terre et lui disent : « Ma mère chérie ! »

— Sqwal ? lui dis-je. Parlez-moi de Sqwal !

Il tira de sa poche une grosse pipe de racine, la bourra, l’alluma lentement, en tira deux ou trois bouffées :

— Sqwal, fit-il, est, après les Pêcheurs du Lac, après la Mère, d’un niveau encore supérieur dans le mal. Sqwal est un personnage démoniaque. Voilà… Je ne trouve pas d’autre mot. C’est un ancien forgeron. Un jour, — il avait à ce moment-là vingt-cinq ou trente ans, — il a décidé de se consacrer au relèvement des mineurs et des prostituées. Il a fait du battage autour de ça, des boniments de camelots, — et l’argent, cet argent qui se déclenche si difficilement quand il y a quelque chose d’intéressant ou simplement de sérieux à faire, — l’argent est arrivé. Le gouvernement, les pouvoirs publics, qui sont bien les choses les plus godiches que je connaisse, au lieu de se demander ce qu’il y avait derrière ça, ce qu’il y avait dans l’âme de Sqwal, le gouvernement et les pouvoirs publics se sont hypnotisés sur ce mot : Charité, — et, finalement, tant en dons qu’en subventions, Sqwal s’est trouvé à la tête de cent soixante mille dollars.

— Bravo ! dis-je. Un savant demanderait des fonds pour lutter contre le cancer ou le choléra…

— Il ne ramasserait pas dix cents. Alors Sqwal a installé son ouvroir, a fait le rabatteur à droite et à gauche, prononcé des discours, s’est fait interviewer, — et les pauvres femmes sont venues et il les a sauvées de la prostitution. Vous me direz encore : « Mais comment les prenait-il ? » Je crois au fond que beaucoup de gens ont le vertige de la souffrance…

— Quel système employait-il pour leur faire expier leur faute ?

— Mystère… Tout ce que je sais c’est qu’un jour la police a mis le nez là-dedans. On s’est aperçu que dans l’ouvroir de Sqwal il se passait des choses… regrettables… Des filles s’étaient un beau jour réveillées de ce cauchemar et étaient allées raconter ce qu’elles avaient souffert…

— On l’a coffré ?

— Non… Coffrer Sqwal ! Vous êtes fou ! On lui a simplement dit : « Pas trop de zèle ! » Sqwal, déçu, à côté de son ouvroir de repenties ouvrit une école, — parce que les gosses c’est plus sûr : ça ne parle pas.

— Mais, dis-je, l’ouvroir existe toujours ?

— Oui.

— Alors c’est là qu’est Marion ?

— Sans aucun doute…

— Mais quelle vie mène-t-elle là-dedans ?

— On ne les torture plus : c’est tout ce que je puis vous dire…

Je me levai :

— Patrice, dis-je à mon vieux compagnon, qui, pendant toute cette conversation, était resté silencieux à tailler des petits bouts de bois avec son grand couteau de chasse, Patrice, voulez-vous repartir avec moi loin de toutes ces folies ? Avec moi et cette malheureuse…

Sans attendre sa réponse :

— Voilà, lui dis-je. Vous allez rentrer au galop chez Zarnitsky ; vous le paierez, vous embrasserez pour moi Op. 23 et vous reviendrez ici avec le traîneau, nos frusques et nos bagages.

Patrice vida son verre et s’en alla.


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