XIII

Je m’aperçus bientôt que j’avais faim. Je n’avais plus rien dans mon sac. J’avais vidé ma dernière boîte de harengs dans le train avant d’arriver à Aklansas… Je décidai d’aller visiter la cuisine du nommé Zarnitsky.

Je n’avais sur moi ni lampe ni allumettes. Mais de tous les côtés, par toutes les portes et toutes les fenêtres, la lune entrait dans la maison, l’éclairait à profusion. Je retrouvai facilement mon chemin.

Je m’étais mis sans façon à explorer les casseroles et les marmites de la cuisine, quand, de la salle à côté, une voix s’éleva :

— Qui est là ? Que voulez-vous ? Venez par ici !

J’obéis. C’était Zarnitsky, dont le lit était installé dans un coin de la pièce, sous l’escalier de bois, et que j’avais réveillé.

— C’est moi, dis-je. J’ai faim. Donnez-moi quelque chose à manger.

Sortant de dessous la couverture la plus invraisemblablement usée et trouée qui se pût voir, un bras nu, dont la maigreur me saisit, il me montra un placard derrière le comptoir.

— Cherchez là-dedans, dit-il. Il y a peut-être un morceau d’anguille fumée ou de fromage.

Je m’emparai de tous les comestibles que je pus trouver, et, m’installant à une table, près du lit de Zarnitsky, je me mis à dévorer. Le malheureux bonhomme était à la fois comique et effrayant à regarder. Son visage et ses épaules étaient tout en os et en peau. Pas une once de graisse ni de chair. Il avait un nez coupant comme un couteau et des yeux dont la particularité était qu’on n’apercevait au-dessus ni au-dessous aucune trace de sourcils ni de cils. Il avait l’air de s’être fait épiler.

— Vous êtes Russe ? lui demandai-je.

— Oui, répondit-il. Zarnitsky, Grégoire, d’Odessa (et avec un geste emphatique de son bras nu) sur la Mer Noire !…

— Qu’est-ce que vous êtes venu faire par ici ?

— Vivre. Comme vous, probablement.

— Chassé par les bolcheviks, hein ?

— Comme de juste !…

— Vous devez les bénir !

— Cher monsieur, je ne sais plus, je ne juge plus, — et je m’en fous. Je sais qu’ils ont tué mon fils, violé ma sœur, flanqué le feu chez moi, etc., etc. Mais au fond ça correspondait peut-être à un besoin. Ces bougres-là obéissaient peut-être à une loi. Il faut toujours chercher la loi.

— A quoi leur a servi de tuer et d’incendier ?

— Hé ! quand vous verrez quelque chose qui serve à quelque chose, vous serez bien aimable de m’en aviser, cher monsieur. Il n’y a qu’une chose que l’homme fasse proprement et qui ait un sens…

— Quoi donc ?

— La mort !

— Vous étiez fonctionnaire ? lui demandai-je.

— Non, dit-il. J’étais…

Il rejeta sa couverture et apparut dans un singulier costume fait, pour le haut du corps, d’une espèce de long gilet de flanelle, sans manches, horriblement sale, et pour le bas, d’un pantalon de toile bleu vif, qui avait dû appartenir à un pyjama.

Il s’était levé et était allé s’asseoir au piano :

— Écoutez ! fit-il. J’étais… ça…

Il avait levé ses deux mains très haut, et, pendant deux secondes, il les laissa planer, comme deux oiseaux de proie, sur le clavier. Puis elles fondirent d’un trait !… Et ce ne fut pas du tout l’accord énorme et sauvage auquel je m’attendais… Ce fut un accord d’une douceur et d’une paix extraordinaires. Jamais je n’avais entendu chose plus déchirante…

Puis les deux mains se mirent à courir et à danser, et, du vieux piano, qui peu à peu s’animait et semblait libérer de ses entrailles tout un monde de frénésie et de tempête, des flots de choses s’épandirent.

L’homme s’était transformé. Il était devenu presque beau. Il trépignait d’une vie tumultueuse et dramatique. Ses deux bras décharnés semblaient pétrir de la douleur et de la joie… Était-ce beau ? Je ne suis pas assez musicien pour le dire… Ce devait être très beau… Jamais je n’aurais cru que d’une misérable caisse de bois une telle mer grondante et passionnante pût sortir.

Soudain, et sur un dernier torrent de notes, les deux mains s’immobilisèrent… L’accord se prolongea pendant quelques secondes et parut emplir toute la pièce comme pour y vibrer à jamais.

— Voilà, dit Zarnitsky.

Il avait le visage ruisselant de sueur et continuait encore, en remuant la tête et les bras à la façon d’une danseuse, en se contorsionnant sous son gilet de flanelle, — c’était grotesque et tragique à la fois, — il continuait son chant intérieur.

— Vous m’avez l’air d’avoir un rude talent, fis-je. C’est vous qui avez composé ça ?

Il ne répondit que par un haussement d’épaules et retourna se coucher.

Il s’était fourré la tête sous les couvertures et je crus au bout d’un instant qu’il s’était endormi. Je m’étais remis à manger… Mais, soudain, à une sorte de reniflement qui partait du grabat et à un tremblement qui semblait l’agiter, je compris que le malheureux pleurait.

— Allons ! Allons ! Qu’est-ce qui vous prend ? dis-je.

Il ne répondit pas davantage. J’hésitai un instant en me demandant si je n’allais pas m’agenouiller près de cet homme et me pencher sur sa détresse… Puis je réfléchis que Zarnitsky, après Marion, cela faisait beaucoup de traquenards que le Ciel m’envoyait et que j’étais venu pour travailler, non pour aimer.

Le malheureux Zarnitsky, sous sa couverture en lambeaux, continua donc ses reniflements, sans que je m’en montrasse troublé. Je continuai à manger. Après le morceau d’anguille, j’engloutis le morceau de fromage au genièvre. Je mangeais tout cela sans pain. Tout en mastiquant avec bruit, je regardais ce décor de misère et de grandeur farouche : ce piano qui semblait avoir gardé un frémissement des deux mains qui l’avaient malaxé et torturé, cette salle aux grandes ombres, que la lueur sanglante du poêle incendiait, cet homme couché qui pleurait, — et surtout cet enveloppement céleste du clair de lune, qui, par toutes les ouvertures, entrait à flots… Jamais tant de choses ne m’avaient frappé à la fois. J’en étais comme étourdi…

Quand j’eus vidé tous les plats, je me levai, et, comme mes jambes s’empêtraient dans le tabouret, je le repoussai d’un coup de pied bruyant. Puis je m’en fus sans dire ni bonjour ni bonsoir.

Avant de me recoucher je regardai ma montre : il était quatre heures. Je ne pus m’empêcher de songer qu’à cette heure Marion devait dormir… où ? dans quel lit ? veillée par qui ?

Je me pris à dire tout haut, comme quand je faisais ma prière, autrefois :

— O mon Dieu ! Soyez bon pour elle !

Je fus longtemps avant de retrouver le sommeil.


Back to IndexNext